The Word – octobre 2007

Reconstruire l’Étoile Noire

Le nouveau film d’Anton Corbijn, Control, ramène Ian Curtis et Joy Division à la vie brillante. Corbijn et le regretté Tony Wilson expliquent le charme durable d’un groupe qui a changé des vies.

Andrew Harrison

Nous vivons dans un époque visuelle. Et en termes d’images en mouvement, quand il en vient à la musique, le passé détrône le présent de manière désespérée. Pensez aux grands groupes et aujourd’hui on s’attend à trouver, comme il convient, un vaste réservoir de vidéos en DVD, sur YouTube et sur le câble qui vous diront comme c’était vraiment. La musique conçue dans l’obscurité est désormais aussi publique et dénudée de mystère que le contenu de la boutique iTunes… assument, c’est à dire, que quelqu’un créait tout ce cinéma vérité en premier lieu.

Il y a des exceptions, et Joy Division pourrait être la plus grande de toutes. Groupe décisif originaire de la ville musicale décisive de Grande Bretagne, Joy Division a transformé le punk d’un exercice nécessaire de nihilisme en une fouille de l’obscurité non explorée de l’esprit humain. il y a l’ADN de Joy Division dans l’indé, l’emo, la new wave, les itérations américaines du rock alternatif et du post-rock, l’angoisse Kabuki du goth, même dans les rêveries muettes de la techno et l’électro. Mais le groupe existe à peine en vidéo. Il y a juste une VHS – c’est exact, si vous voulez Here Are The Young Men en DVD, vous devrez trouver une copie pirate sur eBay – plus quelques apparitions télé et le clip de Love Will Tear Us Apart sur YouTube. Les clips ont une puissance en proportion avec leur rareté, fixant Joy Division dans l’esprit : les jeunes hommes intenses, leur univers en noir et blanc spartiate, la froideur perceptible des clubs et des salles de répétition où il sont joué leurs chansons tendues et impitoyables dans un monde qui devait encore transformer les fruits du punk en divertissement populaire. Et au milieu de tout cela, Ian Curtis, chantant des chansons baritones de tourment psychologique, dansant comme s’il était désespéré de se débarrasser de mouches ou d’invisibles assaillants et, comme tout le monde qui regarde le sait, bientôt mort. Joy Division n’a jamais fait Top Of The Pops, n’est jamais apparu en direct dans un champ dans le Sud de l’Angleterre, et a été transformé en quelque chose de différent mais tout aussi insaisissable avant d’apprendre l’art de la vidéo pop. C’était la dernière génération pour qui on devait être là – et dans le cas de Joy Division, peu l’étaient.

Alors ce mois-ci, le film d’Anton Corbijn, Control, fera plus que raconter l’histoire de la vie de Ian Curtis avec Joy Division, et sa descente dans le suicide à partir d’une combinaison de dépression, de culpabilité face à son infidélité maritale et la peur de la crise grand  mal d’épilepsie que la plupart des fans pensaient que c’était son talent de performance scénique. Pour de nombreuses partie intéressées – les gens qui ne les ont rencontrés uniquement sur disques ou l’émission de Peel, les fans plus jeunes, et les gens comme moi, qui avaient le bon âge mais qui se sont rendus compte trop tard que nous aurions dû payer attention – il créera Joy Division comme groupe vivant et respirant pour la première fois.

Nous à the Word avons vu le film, le premir de Corbijn, et nous devons rapporter – il est fantastique. Modéré et monochrome comme on pourrait s’attendre des images que le photographe hollandais a pris de Joy Division, de Echo And The Bunnymen et U2, c’est aussi un testament aimant à un groupe dont les fans les plus fervents n’avaient jamais compris les dynamiques internes d’un des groupes les plus impénétrables du rock. Une distribution d’acteurs inconnus jouent Joy Division avec une telle vraisemblance étonnante que parfois le film ressemble à une photo du NME de la fin des années 1970 qui aurait pris vie. Quand ils jouent – et les acteurs savent jouer les chansons de Joy Division live dans Control – cela semble réel, vu qu’aucun de nous savent vraiment comment Joy Division étaient sur scène.

Le jeune acteur de Leeds, Sam Riley, ressemble tellement à et bouge tellement comme Curtis que cela en donne presque le frisson, mais son portrait de la spirale vers le bas du leader est touchant et sous-estimé – il n’y a rien de banale ici à revivre le culte de la mort de Ian Curtis qui a défiguré l’héritage de Joy Division après le suicide de leur chanteur le 18 mai 1980. En tant que femme de Curtis, Deborah, Samantha Morton est la seule qui se permet à ressentir dans un monde de jeunes hommes qui ne communiquent pas ; Alexandra Maria Lara (la secrétaire de Hitler, Traudl Junge, dans la Chute) est magnétique en tant que maîtresse belge du chanteur, Annik Honoré. Mais malgré le caractère désespéré et la douleur qu’il montre, Control est un film enivrant, plein d’humour caustique et de moment qui explique le pouvoir du rock’n'roll à transformer le mondain. Dans un plan, Ian quitte le domicile qu’il partage avec Deborah pour aller à pieds à l’ANPE de Macclesfield, où il travaille avec de jeunes handicapés. Tandis qu’il s’approche de la porte, la caméra fait un panoramique pour le regarder de derrière, et pour montrer que sur les épaules de sa grosse veste, il a peint, en blanc, le mot HATE (“haine”).

“C’est la vraie ANPE, et il a vraiment fait ça”, me dit Anton Corbijn. Nous parlons dans un petit café à la française près du domicile de Corbijn à Chalk Farm, sa carcasse de près de 2 mètres glissée derrière une table en bois. “Et on a utilisé la vraie maison de Ian et Deborah pour le film, ce qui était à la fois important et difficile. C’est après tout là où Ian s’est tué, et je ne voulais pas du côté pornographique. J’essaie de rendre le film réel, mais c’est ma réalité – mon idée de ce que Joy Division était”.

* * *

C’est un étrange moment dans la vie du film. D’un côté, il est sur le point d’avoir son avant-première au festival d’Édimbourg, où il gagnera les prix du meilleur film et du meilleur acteur. D’un autre, le co-producteur et le personnage clé de Control, Tony Wilson vient de mourir de complications d’un cancer des reins quelques semaines avant la sortie du film, un développement cruellement injuste pour quelqu’un qui se serait délecté du succès du film. Ce groupe a changé des vies, Wilson aurait dit, et ils ont certainement changé celle de Anton Corbijn. Joy Division était certainement la raison pour laquelle Corbijn a émigré au Royaume Uni de la Hollande, où il a appris seul à prendre des photos utilisant un appareil photo qui appartenait à son père, prêtre. Il se souvient d’avoir entendu Unknown Pleasures dans la chambre d’un ami à La Haye. “Il y avait une graveté dessus que je n’avais pas rencontrée avant, se rappelle-t-il. Je ne comprenais pas de quoi ils chantaient. C’était juste le son de ça qui m’a accroché. Je savais que c’était une chose essentielle”.

Il caressait l’idée de quitter la Hollande après sept années à photographier des groupes hollandais. Les maisons de disques dans son pays natal ne voulaient plus qu’il photographie leurs groupes parce ue ses photos étaient “trop sombres”, mauvaise interprétation hilarante du futur de la photo rock que Corbijn  formera. Mais les groupes anglais semblaient être mieux. “En Hollande, faire de la musique était juste quelque chose de sympa à faire, dit-il. En Angleterre, c’était une fuite possible d’une vie de pauvreté. C’était plus sérieux. J’aimais vraiment ça”.

Alors à la fin de l’année 1979, il a mis sa petite-amie de l’époque et son matériel rudimentaire dans une voiture et s’est installé à Londres, demandant à un ami qui travaillait pour un magazine hollandais d’essayer d’arranger pour lui une session photo avec Joy Division. À la surprise de Corbijn, ils ont accepté de le rencontrer dans les coulisses du Rainbow à finsbury Park. La rencontre n’était pas chaleureuse au départ. L’anglais de Corbijn n’était pas bon, il était timide et pouvait à peine comprendre les accents mancuniens du groupe. “C’était des jeunes hommes vigoureux très sérieux et ils ne voulaient pas me serrer la main. Des années plus tard, ce que j’aimais vraiment chez Sam Riley, pour le rôle d’Ian, c’était qu’il m’a rappelé tout de suite ma rencontre avec Joy Division. Ces gars du Nord, à cette époque, ils ne s’habillaient pas assez en hiver, ils avaient une chemise et un vêtement qui n’allait pas, ils étaient sous-alimentés – ils buvaient au lieu de manger – et ils fumaient. Sam me rappelait beaucoup ça. Il n’était pas différent. Non seulement il ressemblait à Ian, il se comportait comme lui. J’étais renvoyé en 1979. C’était étonnant”.

Néanmoins, Joy Division a accepté une session photo le lendemain. C’est devenu la célèbre image dans le métro, une photo déterminante sur laquelle un Joy Division sombre et indistinct s’éloigne de l’objectif de Corbijn dans un tunnel du métro londonien anonyme, seul Curtis regardant par dessus son épaule. Après la mort du chanteur, tout connecté avec Joy Division est devenu un présage ou une énigme à étudier de près – certains ont v la photo préfigurant les lignes d’Atmosphere, “Walk away in silence”, d’autres un simple signe de la mort de Curtis. Pendant des années, Corbijn ne voulait dire quelle station c’était, de peur qu’elle devienne un lieu de pélerinage ringard de fans. C’était Lancaster Gate : “Je vivais à côté, c’était la seule que je connaissais, et elle avait ce magnifique tunnel”. Bien qu’il n’avait pas encore le vocabulaire de le dire, c’était une photo conceptuelle : les gens qui s’éloignent, vers des plaisirs inconnus. “Mais bien sûr, typiquement anglais, personne n’a compris la photo et personne ne voulait l placer parce que c’était des personnes de dos”.

Joy Division, cependant, ont aimé la photo, utilisant plus tard une de la même session pour la pochette de la sortie sur Sordide Sentimentale et le payant 25£ – une bonne somme d’argent à une époque où Corbijn existait comme correspondant au NME. “Après avoir fini de prendre les photos, ils m’ont serré la main cette fois-ci, dit Corbijn, je pense qu’il ont aimé le fait que cette photo n’était pas fondée sur la célébrité, les visages connus et ainsi de suite. Il y avait une idée là, et un noir et blanc très lourd. Ça les a vraiment attiré. Peu importe ce que je venais de faire, ils l’avaient en quelque sorte approuvé. C’est bizarre comment ces choses deviennent l’histoire. Après cette photo, je n’ai jamais arrêté de travailler”.

Curtis a commencé à fasciner Corbijn. C’était en partie l’attirance naturelle du chanteur, “mais aussi en privé il était différent des autres. Les chanteurs se démarquent toujours. Ils ne portent jamais rien, tout d’abord. J’ai pris une photo de Ian et Bernard portant une flightcase, et ils disent que c’est la seule fois où ils ont vu Ian porter quoi que ce soit – ils disent que c’était parce que j’étais là”. Pourtant à la différence des idées populaires du chanteur, Corbijn dit qu’il n’était pas renfermé et déconnecté tout le temps. Il était capable d’une passion surprenante et même de la joie de vivre. on peut en voir en Control, dans l’affection confuse de Curtis à la fois pour Annik et sa femme, ou quand il se présente à Tony Wilson avec un mot sur lequel on lit JOY DIVISION CONNARD. D’autres scènes ont été coupées, comme Curtis montrant sa largeur d’esprit à Deborah en l’emmenant dans une fête gay, et un autre véritable épisode d’amusement rock’n'roll inhabituel dans lequel il met un casque, grimpe sur une flightcase et est “surfé” le long d’un escalier par Bernard Sumner et Hooky. Vivement le DVD.

Comme de nombreuses personnes dans le public, Corbijn ne se rendait pas compte que les aspects irrésistibles de la performance de Curtis – les moments trance, les battements de bras effrayants et arrythmiques – étaient de plus en plus des manifestations de son épilepsie. “Je suppose que j’étais confus mais je pensais que c’était en partie de la performance, admet-il, mais je veux éviter d’essayer de lire dans les choses avec le recul. Je venais de m’installer en Angleterre, tout était nouveau pour moi et j’étais là la bouche ouverte. Tout était excitant : Joy Division, la Metal Box de PiL, London Calling… Les performances de Ian étaient en partie ça. Ce serait présomptueux de dire que je l’ai analysé, parce que ce n’était pas le cas”. Mais avec le recul, un motif émerge qui permet de comprendre l’ardeur de Curtis pour le groupe ainsi que son état mental sur le déclin. “Il a essayé de contrôler le groupe parce qu’il avait ces autres éléments dans sa vie qu’il ne pouvait contrôler, comme l’épilepsie”.

Quelques mois après la session dans le métro, Joy Division a invité Corbijn à Manchester pour plus de photos et pour faire un clip pour leur single à venir Love Will Tear Us Apart. C’était la deuxième fois qu’il les a pris en photo, et la dernière – de manière étonnante, la personne la plus associée avec l’identité visuelle de Joy Division ne les a photographiés que deux fois. “Je l’ai bien saisi la première fois”, dit-il d’un ton pince-sans-rire. Encore une fois, il n’y a pas eu de longues conversations ou de plans, mais les produits résonneront dans l’avenir : une image de Curtis paraissant perdu et puéril, et le simple clip de Love Will Tear Us Apart. Et c’était tout.

Il n’y a aucun doute que Corbijn a beaucoup contribué à la création de l’esthétique Joy Division, mais est-ce que travailler avec eux l’a aidé à créer son vocabulaire photographique ? Il en doute, dit-il. Les photos ont été prises pour la presse musicales de la fin des années 1970, les sessions étaient courtes et on essayait de rentrer trois ou quatre “boulots” sur une pellicule (alors très chère). “Le boulot était de capter ce qu’il se passait, pas de le styler, de la changer ou de le présenter. Les magazines sur papier glacé ont tout changé. Mais à l’époque, tout était photographié en noir et blanc – parce que c’était pour le NME et ça allait particulièrement bien avec Joy Division.

“Le film que j’utilisais allait à la fois pour l’intérieur et l’extérieur. Plus tard, quand j’ai pu acheter de la pellicule, j’ai continué à le prendre parce qu’il est devenu ce que je fais. Ce que tu dois utiliser, par nécessité, devient ton style et ton handicap – d’une manière, il devient ton style parce que tu ne peux le faire autrement”. Il n’a qu’un plan de Ian en couleurs, il pense – du chanteur lisant un journal. “C’est pourquoi je pensais que le film en noir e blanc était totalement correct. Non pas parce que je suis un photographe noir et blanc mais parce que, quand tu repenses à Joy Division, tes souvenirs sont tous en noir et blanc”.

* * *

À l’été 2005, j’ai parlé à Tony Wilson à propos de Joy Division, pour un magazine musical et cinématographique américain. Le tournage de Control venait juste d’être annoncé et la côte de Joy Division était haute aux États-Unis grâce à des artistes comme Fall Out Boy, Arcade Fire, Interpol et les Smashing Pumpkins. Est-ce que cela le gênait, ai-je demandé à Wilson, légèrement embarrassé de réitérer les bases de Joy Division pour un lectorat qui connait moins le groupe qu’un britannique. Oh non, a dit Wilson. Il ne se lassait jamais de parler de Joy Division. Il considérait cela comme un honneur.

Alors nous avons parlé de ses bases – ce que signifiait Joy Division et pourquoi ils avaient de l’importance – et en tant que seul intellectuel survivant de l’industrie musicale britannique, Wilson était aussi illuminant en terrain connu qu’il pouvait être impétueux et divertissant sur du nouveau. Il les avait vus pour la première fois quand ils s’appelaient encore Warsaw, à la fermeture de l’Electric Circus de Manchester en 1978. C’était “cette cacophonie braillante – le son était bordélique mais le chanteur était intéressant, a-t-il dit. J’avais déjà une copie de leur premier 45 tours. Même si Ian est venu m’haranguer en me traitant de connard pour ne pas les avoir mis à la télé [l'émission So It Goes de Wilson sur Granada], en fait j’avais déjà décidé qu’ils devaient être dans l’émission”.

Voir Warsaw ce soir-là, après d’innombrables groupes punks de qualité très inférieure qui se ressemblaient tous, était comme le jour et la nuit. Ils sont montés sur scène vers 2h du matin, derniers sur l’affiche, et ont joué peut-être trois chansons – mais ils étaient juste si différents. Plus que tout, ils ne faisaient pas semblant”. C’est un fait que 99.90% des musiciens le font parce qu’ils veulent être pop stars ou avoir une carrière dans la musique, m’a expliqué Wilson. Ils ont un choix. C’est le 0.10% qui n’ont pas le choix qui sont intéressants. Joy Division faisaient clairement partie des 0.10%. Ils étaient punks dans le sens qu’ils étaient autodidactes et pas intéressés du tout par la technique. Leur musique était pure et sans intermédiaire, et elle tient le bout de l’argument qui dit Pour l’amour de Dieu, éloignez les musiciens du rock”.

Écoutant la voix d’un homme qui ne savait pas qu’il n’avait que deux ans à vivre, je pouvais entendre encore une fois sa combinaison notoire de fabrication de mythe, d’indiscrétion et de zèle pour le groupe qui a effectivement fondé son label et changé sa vie. L’image nazie du groupe ? “Si un d’entre nous avait vu un membre du Front National à un concert de Joy Division, on aurait pété un câble. J’ai toujours pensé que les trucs nazis étaient une blague de Rob Gretton [le manager de Joy Division]”. Les relations idéalistes de Factory avec ses groupes ? “Rob Gretton dit correctement : Wilson se fait avoir facilement et si je reste sur son label, je peux l’arnaquer pour le meilleur contrat qu’un groupe n’ait jamais eu au Royaume Uni. Ce qu’il a fait, le pauvre”. Le perpétuel “et si” du suicide : “C’est épouvantablement dommage que Ian n’a pas tourné aux États-Unis, parce qu’il aurait aimé ça et ça aurait été bon pour lui. Joy Division aurait continué, et bien sûr, dans un sens ils l’ont fait”.

Et à propos du culte du suicide de Ian Curtis, que Wilson a été accusé d’encourager après la mort du chanteur ? “Eh bien, est-ce que Kurt Cobain était morbide et exploiteur ? Peut-être, mais la vie et la mort de telles personnes nous fascinent. Ça remonte à l’invocation du culte de l’artiste des poètes romantiques : en même temps que créer une œuvre excellente, tu dois être un individu brillant et te donner à cette œuvre. Ce qui dans certains cas peut signifier la mort. C’est épouvantable, mais on aime ça. Je me souviens de dire à Danny Sugerman [le manager de Jim Morrison] que le mythe des personnes comme Morrison et Ian est une chose merveilleuse pour le rock. Il a répliqué : D’accord, toi tu leur dis. C’est eux qui doivent souffrir. Et il a raison. Mais ça n’aurait pas de sens sans les chansons de Joy Division”.

Quand je lui ai demandé ce que les gens comprenaient de travers chez Joy Division, sa réponse m’a surpris : “l’amusement”. Aucun groupe ne pouvait être aussi amusant en tournée que Joy Division et New Order, a-t-il dit. C’est difficile à croire, mais la musique était leur seconde priorité et les farces étaient la première, surtout chez Joy Division. Si tu revenais dans l’appartement que tu partageais avec eux, la première cose à vérifier était de voir s’ils n’avaient pas dévisser les pieds de ton lit ou mis quelque chose de dégoûtant dans tes cornflakes. Ils étaient à fond dedans tout le temps. Et cela vient d’un groupe qu’on pense être triste.

“Je ne comprends pas les gens qui les rejettent comme déprimants, m’a dit Wilson. Hamlet parle de la mort, de l’échec, de l’indécision. Trouvons-nous que c’est déprimant ? Non, on sait que Hamlet fait partie des plus grandes œuvres d’art et que tout le monde peut en tirer une grande expérience digne de ce nom. Mais le rock est une forme d’art relativement jeune. Peut-être que ce n’est pas surprenant que certaines personnes sans imagination pensent que de la musique aux thèmes sombres, qui s’intéresse à la mort et à la dépression et le dilemme existentiel, doit être une expérience déprimante en elle-même. Ce n’est absolument pas le cas. Je pense que voir quelqu’un véritablement tester les limites de l’art et créer quelque chose de nouveau, comme l’a fait Joy Division, est absolument exutoire”.

La honte, pensait-il, était la manière dont peu voyaient Joy Division comme un groupe live. C’était la véritable expérience, dit-il, celle qui a changé des vies. il se souvenait de montrer à son fils des images de concert de Joy Division. “Oh mon Dieu”, a dit Oliver Wilson à son père après. “Je t’ai entendu parler d’eux mais je n’avais aucune idée qu’ils étaient comme ça”. Tony Wilson a vu Control avant de mourir, et je ne peux qu’imaginer qu’il était ravi de voir le groupe pratiquement littéralement ressuscité.

* * *

Quand les producteurs américains de Control se sont approchés pour la première fois de Anton Corbijn pour réaliser un film adapté du livre Touching From A Distance de Deborah Curtis, il a refusé. “J’étais intrigué, mais je pensais que si je voulais être pris au sérieux en tant que cinéaste, je ne devrais pas faire quelque chose lié à la musique.

“Je ne suis pas un photographe rock, dit-il, avec surprise, mais les gens diront que c’est évident, il fait un film rock, et ça déteindra sur tout ce que je touche”. Alors il a dit non, et à la place a passé six mois à travailler sur un livre recueillant ses deux  décennies de travail avec U2. Ironiquement, le livre l’a ramené au film sur Joy Division. Plus il regardait ses vieilles photos, plus elles lui rappelaient comment il se sentait au début de sa carrière, ce que la musique signifiait pour lui. “J’ai commencé à me rendre compte de plus en plus que Joy Division était une partie instrumentale de ma vie. J’ai commencé à m’y sentir connecté encore une fois. J’ai pensé : Jetons y un œil et peut-être finir cette partie de ma vie, et passer à autre chose. Alors c’est un film personnel, c’est la fin d’une certaine période de ma vie et le début d’une nouvelle”.

Il a choisi principalement des acteurs inconnus, voulant s’assurer qu’il n’y avait pas de visages familiers pour distraire le public du côté documentaire voulu. Sam Riley dans le rôle de Curtis était la trouvaille clé : le garçon pâle de Leeds à l’aura Curtissienne inexplicable. “Il a dû danser quand je l’ai rencontré aussi, explique Corbijn. La danse était une partie tellement caractéristique de Ian. Je savais que je devais l’avoir de manière correcte. Bien sûr, je l’ai étudiée aussi de manière à pouvoir lui montrer. La clé, c’est de danser sur la pointe des pieds”. Dans le rôle de Deborah, il a choisi Samantha Morton, l’acclamée actrice britannique vue dans le Voyage de Morvern Callar et Minory Report, qu’il connaissait de la réalisation du clip Electrical Storm de U2. Combiner un inconnu avec peut-être la meilleure jeune actrice de Grande Bretagne crée des scènes non fictives de manière surprenante, les réactions de Morton après avoir découvert le corps de Curtis étant particulièrement traumatisantes.

Son prochain film, déclare-t-il, ne sera définitivement pas lié à la musique. Réaliser Control a nettoyé une réserve d’obsession. “Dans les choses qu’on fait, une grande partie de l’enthousiasme vient des années adolescentes, dit-il. On prend tant à cette époque, on est si passionné, et on nourrit tout son travail pendant des années à venir de ces années adolescentes. Ce film est vraiment la fin de tout ça pour moi. C’est le début de ma vie de cinéaste, peut-être”.

Étant venu en Angleterre pour Joy Division il y a 28 ans, Corbijn tire désormais un trait et retourne en Hollande. Et il y a un autre post-scriptum au film, celui-ci concernant Sam riley (Curtis) et Alexandra Maria Lara, qui jouait la petite amie secrète du chanteur, Annik. Hors écran, dans la vraie vie – comme dans un parallèle plus heureux de l’histoire de Control – ils sont tombés amoureux.

Traduction – 20 avril 2010

Record Collector – novembre 2007

Déchiré
La légende de Joy Division

L’un des groupes les plus influents de Grande Bretagne est désormais le sujet d’un nouveau film irrésistible. Paul Lester parle à Peter Hook, Stephen Morris et Bernard Sumner – et au réalisateur Anton Corbijn

Trois décennies après qu’ils se soient formés et presque trente ans après leur apogée post-punk, Joy Division jette toujours une ombre géante sur le scène musicale. Il y a des rééditions de leurs albums en route, ainsi qu’un documentaire, un film majeur intitulé Control, et des tas de groupes, à la fois britanniques (Editors, Bloc Party) et américains (Interpol, les Killers, dont la version de Shadowplay de JD ferme le film) qui font de la musique sous leur influence.

La version étendue de leurs trois albums monolithiques (Unknown Pleasures, Closer, le moitié live Still), avec leur excellente et parfaite production du regretté génial Martin Hannett, ont été remasterisés par les membres survivants, et le documentaire, simplement intitulé Joy Division et produit par le manager américain de New Order, Tom Atencio, en cours de route.

Puis il y a Control. Tiré en partie de la biographie de la veuve de Ian Curtis, Deborah, parue en 1994, Touching From A Distance et réalisé par l’ancien photographe du NME Anton Corbijn (qui a pris la célèbre image du groupe dans un passage souterrain, avec uniquement Curtis qui fait face à l’objectif, et plus tard a tourné un clip pour Atmosphere de JD), il est filmé dans un noir et blanc austère. Il raconte l’histoire de l’émergence de Joy Division de Manchester et leur montée à la proéminence en tant que groupe capital de leur époque, et se concentre sur le drame qui entoure leur énigmatique chanteur qui, à 23 ans, s’est suicidé le 18 mai 1980, à la veille de la première tournée américaine de Joy Division, torturé par la maladie (il avait récemment développé l’épilepsie) et ses sentiments partagés pour sa femme et sa maîtresse belge Annik Honoré.

Il commence par Curtis adolescent qui fume des cigarettes et qui voue un culte à Iggy/Lou/Bowie dans l’appartement de ses parents à Macclesfield, qui voit ses horizons étendus par la légendaire performance des Sex Pistols au Lesser Free Trade Hall de Manchester, et capture son déclin et sa chute dans des détails médico-légaux. Certaines scènes finales obsédantes du film incluent Bernard Sumner qui tente d’exorciser les démons de Curtis par l’hypnose, sa tentative de suicide en avril 1980, et sa dernière soirée vivant, à écouter The Idiot d’Iggy et à regarder la Balade de Bruno de Werner Herzog.

Control est en fait le second film majeur à présenter Joy Division/New Order, le premier étant 24 Hour Party People de Michael Winterbottom (2002). Et pourtant, voir leurs jeunes vies jouées sur grand écran n’a pas rapproché Bernard Sumner, Stephen Morris et Peter Hook de New Order ; en fait, ils ont passé la majeure partie du mois d’août à se séparer dans une guerre de mots, malgré le fait qu’ils aient écrit de la musique nouvelle pour la bande originale de Control, aperçu terriblement tentant de ce qu’aurait pu être le successeur de Closer de 1980.

Malgré le fait qu’ils se désintègrent en tant que groupe, ils ne rechignent pas, individuellement, à discuter des réussites des pas un mais deux des plus grands groupes britanniques depuis les Beatles et les Stones. Ici, Sumner, Morris et Hook parlent dans le détail de Ian Curtis, New Order, Control, et le pouvoir et la gloire durables de la musique de Joy Division, pendant que Anton Corbijn, dans une rare interview face à face, discute du film qui a reçu un accueil enthousiaste au festival de Cannes de cette année et qui a réussi à obtenir le feu vert unanime de New Order eux-mêmes.

“Ils ne s’accordent pas sur grand chose, mais ils ont tous semblés aimer ce film, dit le réalisateur. Alors c’est un première”.

PETER HOOK
LE GRAND CHEF DE LA BASSE PORTÉE BAS DONNE UNE INTERVIEW ÉMOTIONNELLE SUR SA VIE ET LE TEMPS.

Étais-tu satisfait de la manière dont tu es représenté dans Control ?
Eh bien, je me suis bien plus reconnu dedans que dans 24 Hour Party People. Quant aux autres personnages, je ne pense pas qu’une personne soit complètement fausse. Il semble assez juste. Je veux dire, Debbie et Annik semblent s’en sortir assez bien [rit]. La beauté est dans l’œil de celui qui regarde, hein ?

Est-ce que le film prend parti ?
Bernard, Stephen et moi, on se souvient différemment des choes. Ça doit être pris en compte. C’est une histoire vue de trois manières différentes, avec chaque personne qui se rend plus belle.

Est-ce une version poétisée des événements ?
Non. Plutôt, il aurait pu la rendre plus laide. Mais Anton l’a très bien traité. J’étais très impressionné par ça. Je ne pense pas qu’on ait pris de sgants avec. Ce n’est pas un travail à la hachette. Je ne pense pas qu’elle ait été glamorisée pour l’effet. Je pense que c’est traité très véridiquement, étant donné que c’est un sujet délicat.

Avez-vous été impliqués du début à la fin ?
En fait, oui. On a été impliqués en regardant le scénario, en racontant nos histoires et d’autres anecdotes tout le long.

Est-ce qu’Anton a déjà dit : Attends, Bernard a dit quelque chose de complètement différent… ?
Il y a eu des occasions comme ça. C’est toujours comme ça avec New Order, ce qui est assez intéressant. On est comme des négatifs des autres. Les choses principales dont traite le film sont très connues de toute manière. Il se peut qu’il y ait des détails que je pense sont faux mais rien qui n’ait gâché mon plaisir. Si “plaisir” est le bon mot : ça fait aussi plaisir que gratter une croûte. Tu sais que tu ne devrais pas le faire parce que ça va te faire plus mal à la fin. Je ne pensais pas que le film allait m’affecter autant, honnêtement. Ça m’a fait me rendre compte que la chose est toujours à vid. Ce n’est pas sympa à voir. Je suis le pire juge de ça parce que j’étais là. Regarder le film a tout ramené. La prochaine fois que je le verrai, ça sera à l’avant-première de Manchester. Ça sera bizarre pour des milliers d’autres raisons.

Est-ce que Joy Division mérite sa réputation d’obscurité et de désespoir ?
J’ai toujours été en désaccord avec la manière dont les gens décrivent Joy Division. Certains voyaient le groupe seulement comme sombre et triste. Je l’ai trouvé génial, putain ! Je courais de joie grâce à lui. Il n’y a pas grand chose qui me fait cet effet aujourd’hui…

Quand on s’est réunis nous quatre, c’est devenu cette force très sombre qui était très puissante. Dès qu’on arrêtait de jouer, on revenait à la normale. Les gens ont toujours présumé qu’on était des gars très sérieux et austères. Ces éléments ne sortaient uniquement quand on jouait ensemble.

La chose intéressante du film, c’est comment le groupe se développe : ils sont en fait meilleurs au fur et à mesure que le film avance. Je pense que c’était un triomphe subtil, parce que le groupe ne sonne pas aussi bon au début du film qu’à la fin. Anton capture intelligemment cette transition.

Qu’est-ce qui était le plus étrange : te voir représenté en tant que personne ou en tant qu’artiste ?
À cause de toute la merde qu’il y a en ce moment avec New Order, le truc le plus étrange était de revenir à une époque plus heureuse. On avait tous ces espoirs et rêves quand on a commencé. Trente ans plus tard, on se chamaille comme un vieux couple au mariage malheureux.

Mais la bizarreté ultime, c’est la fin. C’était très puissant et très énervant. Tout le monde s’est levé et a applaudi. Et je pense : “C’est ma vie. Asseyez-vous, bande de cons”. Je suis assis la tête dans les mains, à pleurer. C’était une expérience hallucinante.

L’as-tu vu avec les autres ou seul ?
Je l’ai vu une fois seul quand il n’était pas fini, puis une fois ensemble à Cannes. On était dans la même salle mais séparés. Barney ne me parlait pas à l’époque. Il savait alors que je voulais séparer le groupe mais il ne voulait pas en parler et il ne voulait pas me parler.

Tu pensais que la sortie du film vous rapprocherait.
Le film vient à un mauvais moment. On ne choisit pas ces choses, hein ? C’est bizarre parce que ni Barney, ni Steve m’a dit quoi que ce soit à Cannes. C’était comme si j’étais le fou de dire ce que j’avais dit.

Est-ce plus fidèle à l’esprit de Joy Division le fait que vous ayez cette phase grincheuse ?
(rit) Je ne sais pas vraiment, mais ça fait de la bonne presse. Si tu dois partir, claque la porte bien fort au lieu de t’effacer en pleurant.

Est-ce que tu penses que Control se compare aux autres biopics rock ?
Je pense que le seul auquel on peut le comparer, c’est Backbeat. The Doors était plus comme 24 Hour Party People pour moi.

Comment est-ce que Anton a approché les dernières heures de Ian ?
C’était très difficile. La police a décrit ça comme un cas classique : suicide provoqué par dépression, bien documenté par ses appels à l’aide. Malheureusement, on était tous trop jeunes pour comprendre. Mais cette partie du film est glaciale. Vers la fin, on aurait dit que quelqu’un m’avait arraché le cœur et marchait dessus. Quand Atmosphere a commencé, j’ai pensé que j’allais vomir, honnêtement.

Est-ce qu’il y a eu des moments dans le film où tu as voulu avoir pu y rentrer pour sauver Ian ?
Non, ma vie est comme un film de toute manière. Parfois je voudrais en sortir. C’est comme Die Hard.

Comment t’es-tu entendu avec Anton ?
Je me suis brouillé avec lui quand il a commencé à nous dire comment la musique devrait être. Après 30 ans de vie avec la mort de Ian Curtis, si je ne savais pas comment la musique devrait être, alors je ne le saurais jamais, bordel ! On a eu une altercation parce que je n’ai pas besoin que quelqu’un me dise comment écrire de la musique qui va avec la mort de Ian. Parce que je dois vivre avec le fait qu’il soit mort à chaque moment de ma vie.

On s’est réconciliés. J’aime Anton. C’est juste qu’il y a eu des moments où il était en mode réalisateur à plein temps et peut-être qu’il n’appréciait pas combien nos corps et âmes étaient investis dedans.

On a écrit la musique en tant que Joy Division : nous trois. Malheureusement, notre relation se détériorait à l’époque. Steve et moi, on a écrit nos parties ensemble. Bernard a fait ses parties séparément.

La musique est géniale. Anton nous a accusé de la faire trop belle. Il ne voulait pas que la musique porte atteinte au film. C’est de l’excellente musique de Joy Division. Dieu seul sait si cette musique sortira parce qu’on se bat tellement en ce moment.

Est-ce comme un successeur à Closer ?
Je l’ai vu comme notre seule chance en tant que New Order de revenir à Joy Division, seulement sans Bernard qui chante et sans à avoir à s’inquiéter de paroles ; juste mettre nos corps et âmes dans Joy Division. On peut entendre la différence entre New Order et Joy Division assez clairement. J’attendais tellement avec impatience de travailler sur ça. Malheureusement, ça coïncidait avec nous qui nous battions. Mais ça montrait que nous trois, on pouvait toujours faire de la belle musique ensemble, ce qui rend le scénario présent d’autant plus triste vraiment.

Si Ian ne s’était pas suicidé, est-ce qu’Anton aurait fait le film ?
Une autre question : est-ce que le succès aurait changé Joy Division ? On ne le saura jamais, parce qu’on luttait encore quand Ian est mort. On ne gagnait pas d’argent, on ne vendait pas beaucoup de disques. Alors Joy Division n’a jamais connu le succès. Pour ce que j’en sais, le succès aurait pu sauver Ian. Ça aurait pu lui donner le remontant dont il avait besoin. Mais tout est arrivé après sa mort. S’il avait passé ça, je pense qu’il aurait fini comme un croisement entre Bob Geldof et bono avec un petit peu de lui des Doors rajouté dessus.

Le plus grand regret de ma vie est qu’on soit devenus méga gros après Joy Division et que Ian n’était pas là pour le vivre. Parce que je pense qu’il aurait fait une merveilleuse rock star. On pense à des gens comme Sting, Robbie Williams et Bono… Ian aurait soufflé ces connards.

Joy Division projete une ombre plus longue aujourd’hui qu’en 1980.
Et ça me ravi putain ! aucun groupe semble capable d’usurper Joy Division. C’est vraiment bizarre. Tu regardes des groupes comme Editors et Interpol. Ils se rapprochent mais ils ne semblent pas le faire. U2, les pauvres, ont essayé et essayé de s’approcher de ce que Joy Division faisait. Mais ils n’y arrivent pas, hein ? On n’y arrive même pas en tant que New Order.

Quels sont tes sentiments sur Control à la fin ?
La manière dont je juge un film, c’est sur combien de personnes vont pisser durant. Quand je l’ai vu, seules deux personnes se sont échappées. L’une d’elles était Bernard. Il a une petite vessie. On dirait une femme de 75 ans.

À ma connaissance, Deborah [Curtis] ne l’a pas vu. Natalie [Curtis, la file de Ian, 13 mois au moment de sa mort] l’a vu, et ça a dû être bizarre pour elle. Parce que la chose dont je me sens le plus coupable, c’est qu’elle a perdu son père. Je donnerai n’importe quoi pour ramener ça ; plus que tout ce qui a à voir avec la musique.

Non pas que Control me fait révaluer mon existence entière. Il me fait me rendre compte que cette partie de ma vie a été très spéciale pour beaucoup de gens. Ça aide de se rappeler ça quand je traverse beaucoup de merde dans la vie comme maintenant. Quand j’ai l’impression d’avoir rien fait. La rupture d’une relation est toujours difficile, surtout une de 30 ans. Quand je vois le film, ça me fait me rendre compte que Joy Division a changé le monde. C’est fantastique.

Qui devrait réaliser le prochain, les années New Order ?
Quentin Tarantino. Vive les bains de sang ?

STEPHEN MORRIS
LA BOÎTE À RYTHMES HUMAINE SÉPARE LES MYTHES DES FAITS DERRIÈRE LA TRAGÉDIE HUMAINE.

Qu’as-tu pensé de Control ?
Je l’ai aimé. Certains pourraient s’attendre à ce qu’il soit à propos de Joy Division mais ce n’est pas le cas. C’est l’histoire d’Ian, et le reste du groupe fournit le relief.

C’est bizarre de se voir interprété par quelqu’un dans un film. Ça marche, même si on accepte qu’il va y avoir des changements artistiques – par exemple, je ne me souviens pas d’être parti en tournée avec un sac ! Mais tous les faits clés sont là.

Est-ce que les détails de ton personnage sont corrects ?
C’était facile de me faire parce que je ne dis pas grand chose.

Et les scènes avec toi, Hooky et Bernard ? Étaient-elles basées sur le ouï-dire ou les faits ?
L’une d’elles est basée sur l’enregistrement d’une interview. Le reste a dû être inventé au fur et à mesure (rit). Mais c’est plus centré sur Ian.

T’attendais-tu à ce qu’il soit plus arty et plus prétentieux ?
Ouais, basé sur ce qu’Anton avait fait avant. Mais c’était des clips, pas des longs métrages. Je pense qu’il a fait du bon travail. C’est juste que ça m’amuse qu’on dirait que Macclesfield n’a qu’une seule rue ! Une partie a été filmé à Nottingham mais les scènes devant la maison de Ian, c’est Macclesfield. C’était sa maison. Ma tante se plaignait parce qu’elle ne pouvait pas aller chez le médecin avec toutes les caméras !

Ça ressemble aux années 1960. Récemment, j’ai déniché des tas de vieilles photos, et ça ressemblait bien un peu à ça. On voit des photos des années 1970 et elles auraient pu être prises durant la guerre.

Parce que Control est en noir et blanc, on rate toutes les couleurs étranges de l’époque, comme les voitures couleur mandarine, tous les trucs que Life On Mars fait si bien. À l’origine, il devait y avoir une séquence où on voyait les yeux de Ian en couleur. Mais ça ne fonctionnait pas.

Est-ce une version poétisée des événements ou une version graveleuse et réaliste ?
Peut-être un peu des deux. S’il avait été trop réaliste, on se serait retrouvés avec un de ces films à problème. Ça aurait trop ressemblé à Cathy Come Home. Je pense qu’il est bien équilibré.

Qu’est-ce que cela fait de voir le début de sa vie mystifié ?
C’est ce qui m’a fait plonger dans les vieilles photos, parce que je me demandais : “Ça ressemblait vraiment à ça ?” Elle [l'époque capturée dans Control] paraissait plus datée que je ne pensais qu’elle le serait.

Comme se compare-t-il à 24 Hour Party People ?
C’était une farce, et il y avait beaucoup de choses qui n’étaient pas vraies, ou c’était des exaggérations. C’était un peu comme Carry On Factory Records. Celui-ci est plus basé sur les faits.

Pourtant, c’est assez étonnant d’avoir un film réalisé sur nous tandis que la majeure partie des personnages sont toujours vivants. En avoir deux est assez bizarre.

Comment Control se mesure à, disons, The Doors d’Oliver Stone ?
J’ai trouvé The Doors terrible. Et j’aurais détesté la pensée de Control impliquant des acteurs qui font du play-back. Quand j’ai entendu qu’ils allaient jouer la musique eux-mêmes, je savais que ça pouvait aller de deux manières : très bon ou très merdique. Mais ils ont vraiment bien réussi leur coup.

Te souviens-tu d’Ian comme le personnage montré dans Control ?
Tout le monde a son propre Ian, ses propres souvenirs de lui. Dans le film, c’est la version de quelqu’un. Au bout du compte, c’est un acteur qui prétend être quelqu’un. Il y a définitivement des bouts d’Ian à l’écran que je reconnais.

La scène d’épilepsie dans la voiture est arrivée à peu près comme ça. Peut-être que Ian était encore plus infect en réalité. Ça a monté en une vieille dispute à propos de mon sac de couchage. “Tu l’as eu pendant 10 minutes – je le veux !” Il était vraiment con, il me tapait dans le dos. (trsitement) Puis on s’est rendu compte que quelqu’un n’allait terriblement pas.

Est-ce que tu penses que le film se glorifie dans l’obscurité et le suicide, ou est-il sans équivoque certain ?
Je pense qu’il est assez franc. Il y a eu quelques versions de scénarios et certaines commençaient avec la fin dès le début, puis toute l’histoire est racontée à l’envers. J’aimais assez l’idée parce qu’on se débarrassait de la mort. Mais la manière dont ils l’ont fait maintenant fonctionne aussi bien.

Finalement, la génération post-punk a son propre film…
Ouais, peut-être que ce sera Frankie Goes To Hollywood après ! Ou Nirvana. Mais il est horrible de penser que quelqu’un ait dû mourir avant qu’ils ne fassent un film sur vous. Nirvana sont probablement les premiers prétendants à un biopic, même si c’est un terme que j’ai en horreur.

Qu’est-ce que c’était de regarder Control avec les autres ?
Je l’ai vu avec Bernard et Hooky à Cannes. On aurait pensé que le film nous aurait rapprocher à nouveau. Mais ça a été éclipsé par le zoo qu’est Cannes. Il y a des flashs partout, ce qui n’est pas nous. Il y avait une fête Control sur la plage où ils ont diffusé les images live de [la vidéo de Joy Division] Here Are The Young Men en boucle. Si on avait remonté le temps et que Joy Division avaient essayer d’aller à une fête comme ça, on leur aurait dit d’aller se faire foutre.

Y’a-t-il un danger de devenir mainstream ? Préfères-tu l’idée de Joy Division en tant que plus grand groupe underground du monde ?
Ouais. Ce n’est pas un mauvais épitaphe. Mais ce n’est pas que nous. C’est la manière dont a tourné la musique elle-même. Je me souviens de la musique comme étant très personnelle. Tu rentrais à la maison avec le LP et il t’appartenait. Aujourd’hui, tu vas à Boots pour acheter une brosse à dents et Iggy Pop est dans les haut-parleurs. La musique est devenue comme l’air ; elle a perdu beaucoup de mystique. Et tu n’as pas cet attachement personnel qu’on avait avec une pile de vinyles qu’on a avec les téléchargements.

Quelqu’un a dit une fois que Joy Division était le dernier groupe qui comptait, le dernier groupe avec lequel quelque chose comptait…
Alors que pour la plupart des groupes aujourd’hui, c’est devenu une option de carrière. Pour nous, ce n’était pas que se sentir angoissé et vouloir sortir ça. On n’avait pas la moindre idée de ce qu’on faisait. C’était ce qu’on voulait faire. C’est mopins une expressions de soi aujourd’hui et plus l’expression de quelqu’un que tu devrais être.

Qu’est-ce que JD a changé ?
C’était un amalgame de Joy Division, de Factory, des pochettes de Peter Saville – tout le lot. Factory a changé la manière dont fonctionnaient les maisons de disques. On a changé beaucoup de choses juste en voulant faire chier le monde et Factory nous a ouvert la voie. Ça a fonctionné contre nous le fait qu’on paraissait comme des individus sombres et mystérieux. Puis, quand les gens nous rencontraient en personne, ils étaient un peu énervés. Le fait qu’on faisait des blagues à tout le monde n’a pas aidé.

Est-ce que le film aurait été fait si Ian ne s’était pas suicidé ?
Je pense que la seule manière dont Ian aurait survécu aurait été la fin du groupe. Si on s’était tous séparés en disant : “Okay, remets-toi sur pieds”. Si cela était arrivé, ce film n’aurait jamais été fait, définitivement.

Dans quelle mesure ses problèmes étaient liés aux femmes ?
Les femmes étaient définitivement impliquées. C’était l’une des raisons pour laquelle il avait monté le groupe, cet instinct primal. Mais je ne peux souligner assez que Joy Division était le produit de nous quatre, avec Martin Hannett, qui a fait sonner les disques comme ils sont. On en comprenait pas ce qu’il faisait. On voulait sonner de la manière dont on sonnait sur scène, mais ce n’était pas le cas des disques. Les entendre récemment a été un petit choc – quand on en est venus à les remasteriser, on s’est rendu compte qu’on ne pouvait leur imposer des valeurs de production modernes. On finit pas les rendre pires, pas meilleurs.

Unknown Pleasures et Closer sonnent toujours aussi fantastiques aujourd’hui.

Qu’est-ce que c’était d’enregistrer de la nouvelle musique de Joy Division pour la bande originale ?
Ce n’était pas comme si on s’était mis dans la peau de nous trente ans plus tôt. On ne peut pas vraiment faire ça. On ne peut pas rembobiner 30 ans de sa vie et être la personne qu’on était à l’époque, parce que tu ne l’es pas. Avec la BO, on regardait ce que Anton voulait. Ça pourrait être Joy Divisionesque. Mais on n’essayait pas d’être à nouveau Joy Division. Il n’y a seulement que trois petits morceaux dedans et ils sont assez légers : la scène de l’hypnose, la scène où il quittait l’hôpital et la dernière scène.

Peut-on écarter un troisième album de JD ?
Je ne pense pas que ça va arriver (rit). Après la mort d’Ian, on a retourné la chose quand on a fait New Order et c’était un cas de : “On n’est pas Joy Division”. On aurait pu prendre un autre chanteur et faire des vieux trucs. On a préféré tirer un trait dessus. Il nous restait Ceremony et In A Lonely Place en deux dernières chansons de Joy Division. On les a prises comme des cadeaux et on en est arrivés à avoir la réputation d’être en rogne durant les interviews. Eh bien, la seule raison pour laquelle on se mettait en rogne, c’était parce que tout ce qu’on entendait était : “Pourquoi est-ce que Ian s’est tué ?” Alors on a arrêté de faire des interviews. On est allés dans la direction opposée et on a commencé à faire du disco, l’antithèse de ce qu’aurait fait Joy Division. Mais avec le recul, ce n’était pas si différence de ce qui aurait pu arriver.

Quand on s’est remis ensemble en 1998, on s’est demandé “Pourquoi on ne joue plus de chansons de Joy Division ?” Si quelqu’un allait les jouer, alors c’était sûrement nous. Ça nous a vraiment pris aussi longtemps avant de pouvoir boucler la boucle. Une fois qu’on a commencé à les jouer, c’était intéressant parce qu’on s’est rendus compte que la manière dont on approchait les chansons était très différente dans New Order. Avec Joy Division, on faisait juste ce qu’on faisait, se nourrissant de chacun, plutôt que d’avoir du sens sur le plan musical. Dans New Order, c’était inchangeable parce que c’était comme un saleté de robot !

Avec New Order, on a recommencé à zéro. Ian était tellement une grande partie de notre son. On ne pouvait pas remplacer ce qu’il faisait. Ça n’aurait pas été correct si quelqu’un avait prétendu être lui dans le groupe. Alors, on devait être un groupe complètement différent. Au moment de Power Corruption & Lies [de 1983], on travaillait avec des boîtes à rythmes et des synthés, ce qui est devenu la locomotive.

Je ne le verrais pas comme une renaissance. On ne nait qu’une fois.

Comment as-tu trouvé la transition de Joy Division à New Order ?
Très difficile. Après tout, l’un de nos potes était mort d’une manière très bizarre. Ça sonne horrible, mais ce n’est qu’après la mort d’Ian qu’on s’est assis et qu’on a écouté les paroles. On se retrouve à penser : “Oh mon Dieu, j’ai raté ça”. Parce que moi, je regardais les paroles d’Ian et trouvais qu’il était vachement intelligent pour se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre. Je n’ai jamais cru qu’il écrivait sur lui-même. Avec le recul, comment ai-je pu être aussi crétin ? Bien sûr qu’il écrivait sur lui-même ! Mais je ne suis jamais allé le voir en lui demandant “Qu’est-ce qu’il se passe ?” Tu perds ton temps à te demander ce que tu aurais pu faire. Je ne lui ai pas posé ces questions et je dois vivre avec ça. En regardant le film, il y a eu des moments où j’aurais voulu rentrer dans le film. Malheureusement, on ne peut pas.

De qui es-tu le plus fier : Joy Division ou New Order ?
Quand j’y repense, je ne vois plus deux groupes différents, c’est une unité. Au début de New Order, je le compartimentais et j’ai pratiquement claqué la porte sur Joy Division. Si tu m’avais posé cette question à l’époque, j’aurais dit que “c’est un groupe complètement différent”. Avec le recul, je dirais que c’est un groupe à qui quelque chose est arrivée et on est sorti de l’autre côté.

Aller aux États-Unis aurait pu tout changer…
Dieu seul le sait. C’est l’une des choses les plus bizarres que je n’ai jamais pu comprendre, parce que Ian voulait aller aux États-Unis autant que nous. On était des mômes dans une boutique de bonbons. C’était d’autant plus choquant qu’il l’ait fait à ce moment. Ian était : “Génial, on se voit à l’aéroport”. Mais ça n’est jamais allé aussi loin.

Est-ce que Joy Division aurait pu devenir U2 ?
Je n’espère pas. Mais je savais qu’on avait un impact. Depuis, on a eu Live Aid et tout le reste. La musique est désormais une façade, pas le moteur.

Quel est le futur de New Order ?
Je ne sais pas vraiment. Le truc avec New Order, c’est qu’on s’est toujours efforcés à ne pas avoir de plan ni d’idée de ce qu’on allait faire apprès. On verra.

Est-ce que Joy Division/New Order est le groupe le plus important entre les Beatles…
… et n’importe quel groupe important demain ? Ce n’est pas à moi de le dire. Il s’avère que je suis dans un groupe dont j’aimais la musique. Quand tu fais ça, il n’y a pas d’intention d’être important sur le plan historique. C’est sympa si quelqu’un pense qu’on est le lien entre les Beatles et n’importe qui. Je ne peux que voir ça comme une époque de ma vie qui a été désormais documentée dans deux films.

BERNARD SUMNER
LE METTEUR EN SCÈNE NON OFFICIEL DE JD/NO À PROPOS DES VRAIS MOTIFS DU SUICIDE DE IAN CURTIS.

Qu’as-tu pensé de Control ?
Je l’ai aimé, il est incroyablement juste.

Certains s’attendaient à ce qu’il soit plus artistique, plus avant-garde…
Mais ce n’est pas vraiment une histoire avant-gardiste. Il était important que l’histoire vienne d’abord, avant toute sorte d’expressions libre de la part d’Anton. Ian est le personnage principal, pas Anton. Je pense que les gens veulent l’histoire. J’aime vraiment l’image. C’est en gros comme c’était, vraiment. Peut-être que les personnages du groupe ont été un peu supprimés. On était plus puérillement idiots que ça. Mais on avait un côté sérieux et c’est capturé de manière très juste. Le gars qui joue Ian a fait un boulot absolument étonnant. Une chose, c’est que Ian avait un côté très explosif et ça n’apparaît qu’une fois dans le film. Sa manière de traiter les problèmes était d’exploser. Mais les êtres humains sont des créatures compliquées. Il est impossible de capturer toutes les facettes de la personnalité de quelqu’un dans un film.

Cela doit être bizarre de voir quelqu’un vivant après 27 ans…
Ouais. Ça a été très étrange de le voir à Cannes, voir des tas d’autres gens te regarder.

Les acteurs ont très rapidement appris à jouer les chansons.
Quand on a écrit ces premières chansons, on ne jouait de nos instruments que depuis huit mois. Par la nature même de ça, nos parties étaient très simples. On s’asseait dans cette salle de répétition, une grande usine désaffectée avec des vitres cassées et des ordures empilées dans un coin. On avait le magnétophone le moins cher du marché. Et on jouait. Ian choisissait toujours les bons morceaux : “C’est bon, ça fonctionne”. Et je disais : “Okay, ajoutons ce morceau à ce morceau, ça sera une bonne chanson”. Alors Ian reperrait les riffs et je faisais les arrangements.

On dirait que le film se déroule dans les années 1960…
C’est parce qu’on est à Macclesfield ! Y’a toujours eu une décennie de retard.

Le son de Joy Division en est un techno moderne européen et soigné, et pourtant il est fabriqué dans les rues pavées et les barres HLM du vieux Nord anglais lugubre…
Steve a une discothèque électique. Il aimait le son Krautrock, des groupes comme Neu! Il avait travaillé chez un disquaire et avait chipé des trucs de là-bas. Notre son était un produit de la musique qu’on écoutait.

Cela doit être bizarre de voir la fin de votre adolescence mythifiée sur le grand écran.
J’ai une assez bonne mémoire de moi à l’époque. La question pour moi est comment quatre jeunes hommes faisaient de la musique qui était si lourde. On écoutait des choses comme The Idiot d’Iggy en répet’ et on savait qu’on ne pouvait faire de la musique comme ça parce qu’on était pas assez compétents. On laissait l’empreinte de nos personnalités sur la musique de Joy Division et elle sonnait lourde. Mais on n’était pas vraiment des gens lourds. Je suppose que j’avais eu la vie dure auparavant. J’ai dû passer par beaucoup de décès et de maladies dans ma famille depuis un jeune âge. Peut-être que ça m’a donné une perspective lugubre sur le monde.

Tu dis “lourd”, mais à bien égards le film est assez léger étant donné que c’est un film sur Joy Division réalisé par Anton Corbijn. Il a ses moments de légéreté et d’humour.
Je pense qu’il [Anton] a laissé la musique faire ça, la laissé parler en son nom. On ne veut pas faire quelque chose qui est si lourd qu’on doit l’arrêter après 10 minutes. C’est un film accessible. De cette manière, on communique à plus de personnes.

Avec le recul, on était l’opposé de personnes lourdes. On était flippants et joueurs. On aimait bien rire. Mais quand on entrait dans la salle de répet’, c’est la musique qui en sortait.

Il y avait un sentiment inexprimé qu’on ne pouvait pas parler de notre musique. Il y avait ce flot de créativité et on ne devrait pas la regarder de trop près ou l’analyser. Ne la remets pas en question. Ne l’observe même pas. Définitivement, n’essaye pas de la comprendre. Tout a été fait à l’instinct. Il n’y avait ni formule ni processus. Durant les répétitions, moins on en parlait et moins on la regardait, plus facilement venait la musique.

C’était l’une des raisons pour lesquelles on n’aimait pas faire d’interviews. Parce que les journalistes nous demandaient comment on écrivait et d’où venait le son. On était véritablement incapables de répondre à ces questions. Si on commençait à leur répondre, ça étouffait notre créativité.

Combien d’attention as-tu payé aux paroles d’Ian ?
Quand Ian est mort, j’ai passé en revue ses paroles et je me suis retrouvé à penser : “Mon Dieu”. On les regarde avec un filtre différent à cause de ce qui est arrivé. Mais on n’a jamais vraiment écouté ses paroles, pour être honnête. Du moins, on ne s’est jamais assis pour analyser ses paroles. C’est un peu comme lire les lettres de ton ami, je suppose.

As-tu été consulté à propos de la scène d’hypnose dans le film ?
Ouais. Je n’étais pas sûr si je voulais qu’elle y apparaisse. Mais la manière dont Anton l’a traité l’a rendue acceptable. Lors des répétitions, quand on s’ennuyait, je faisais parfois l’imbécile avec l’hypnose. J’ai découvert que Ian pouvait être facilement hypnotisé. À un moment, j’ai fait de la régession hypnotique sur lui. Il a eu ces visions d’expériences passées. Quand je l’ai ranimé, il n’avait aucun souvenir. Je n’avais pas les boules quand ça a marché sur Ian parce que je l’avais fait tellement de fois auparavant. Il était très susceptible. J’avais entendu qu’on pouvait débloquer des problèmes chez les gens. D’une manière, c’était une tentative désespérée pour débloquer ce qui causait les problèmes d’Ian.

Il est resté chez moi pendant 10 à 15 jours [au début de l'année 1980]. On veillait tout la nuit à parler. Un soir, je lui ai demandé à propos de l’hypnose que je lui avais fait en répet’. Il ne s’en rappelait pas. Alors j’ai dit qu’on devrait le refaire, et que je l’enregistrerai. Alors c’est ce qu’on a fait et il a eu exactement les mêmes expériences qu’il avait eu en répet’. C’était une tentative d’atteindre son problème.

Mais ce n’était pas à propos de Deborah ou d’Annik. On ne s’y est pas impliqués. Comment est-ce qu’on pouvait lui dire avec quelle fille aller ? Ça aurait été injuste pour les deux.

Le film m’a aidé à voir les chose de la perspective de Debbie. Elle semblait toujours amère et en colère contre le groupe. Le film montre pourquoi elle pensait ça. Après la mort de Ian, elle a été complètement isolée ; elle n’avait personne vers qui se tourner. Toutes ces années, elle a été laissée seule. En tant que groupe, on avait un cours politique très difficile à naviguer entre Deborah et Annik. On devait se tenir à distance. Le film m’a vraiment aidé à comprendre leur point de vue, d’avoir une idée de l’expérience dans leurs yeux.

Est-ce que Control conclut que la musique de Joy Division était ultimativement “sur” les problèmes de Ian avec les femmes ?
Je ne pense pas qu’il dit que la musique de Joy Division parlait de ça. C’était plus un cas qu’on faisait cette musique et le chanteur avait ces problèmes. Une grande partie de la musique a été écrite avant qu’il ne rencontre Annik. Il n’était pas déchiré entre deux femmes au début du groupe. Peut-être que ça veut juste dire que les problèmes d’Ian étaient insurmontables. Non seulement avait-il cet horrible problème de relation, mais il avait cette maladie qui est arrivée en même temps. Il a développé l’épilepsie à 22 ans et ce n’était pas une forme modérée. C’était vraiment, vraiment mauvais et elle arrivait fréquemment. Puis il avait cette personnalité explosive….

Les gens me demandent souvent pourquoi Ian s’est tué. Il y a tellement de choses. À part le reste, l’épilepsie a dû projeter une ombre sur son avenir, particulièrement son avenir avec le groupe. Avec les relations, c’était une autre ombre géante. Il était extrêmement coupable à propos de sa fille Natalie parce que sa relation avec Debbie se détériorait. Je me souviens de lui qui me disait qu’il ne pouvait pas prendre Natalie dans ses bras au cas où il aurait une crise et la lâcherait. Ça le perturbait vraiment. Il ne pouvait conduire. À cet âge, 22 ou 23 ans, peu importe combien tu te sens mature, ça fait beaucoup à gérer.

Puis il était dans un groupe qui faisait des concerts. avant de mourir, on venait de passer quatre ans à devenir Joy Division. On avait acheté nos instruments, écrit les chansons et on était allés les jouer. Ça a révolutionné toutes nos vies parce qu’on était des garçons de petites villes : Steve et Ian venaient de Macclesfield qui est une petite ville. Hooky et moi, on venait de Salford qui est une petite ville d’un point de vue culturel. On avait passé deux ans à jouer dans des bouges et des bleds partout. Chaque concert était une éducation énorme pour nous et on trouvait notre place. Après quatre ans, on était sur le point de devenir vraiment grands. On allait aller aux États-Unis. Les gens prennent l’avion pour New York tous les jours aujourd’hui pour faire du shopping. À cette époque, c’était une grands chose. Pour nous, partir de jouer dans des petits clubs du West Yorkshire ou du Lancashire à jouer sur la côte Est des États-Unis était une grande chose. On était tous si excités par ça. Mais, pour Ian, il y avait la pensée d’aller là-bas et d’avoir des crises devant des gens durant un concert. On n’avait pas de lumières stroboscopiques mais parfois un rythme particulier lui faisait quelque chose. Il partait en transe pendant un moment, puis il partait et avait une crise. On devait arrêter le concert et l’emmener dans la loge où il pleurait toutes les larmes de son corps parce que cette chose horrible venait de lui arriver. Les médicaments qu’il prenait semblaient aggraver la situation. Ils le rendaient très, très triste. Une minute il riait, la suivante il pleurait. Il était sous de lourds barbituriques, mais ils n’arrêtaient pas ses crises. Ils semblaient être un autre problème pour lui. Je ne pense pas qu’il y avait de solution au problème d’Ian à cette époque.

Avais-tu une petite idée qu’il ne prendrait pas cet avion pour les États-Unis ?
Non, je pensais qu’il allait le prendre. Si Ian n’avait pas été malade, je suis sûr que Joy Division aurait été énorme. Mais si on aurait été aussi gros, Ian n’aurait pas pu gérer ça. Je pense qu’il aurait atteint un point où ça aurait été : “J’en peux plus, les gars”. Avant d emourir, il y avait des périodes où il sentait qu’il devait quitter le groupe. Il avait un ami à Bournemouth et il allait ouvrir une librairie. Ce qui est arrivé, c’est qu’on a décidé de faire une pause de trois ou quatre mois pour voir si Ian voulait continuer. Et il a décidé qu’il le voulait.

Comme Cobain, y-avait-il une partie de lui qui ne voulait pas être une rock star célèbre ?
C’est une question intéressante. Je me la suis souvent posée à son propos. Après toutes ces années à essayer, il obtenait ce qu’il affirmait vouloir. Ça s’est transmuté d’un rêve à une réalité. Peut-être qu’il voulait le rêve mais pas la réalité. Je pense qu’il y a une possibilité définie de ça, ouais.

Comme Jim Morrison et les autres, est-ce que Ian était voué à mourir jeune ? Était-ce complètement et horriblement inévitable ?
Il y a un élément de vérité dans ça. Ian savait à un certain moment de sa vie qu’il allait se suicider. Il a gardé ça bien loin de nous parce qu’on était très surpris quand il a fait sa première tentative : six semaines avant de mourir, il a fait une overdose de cachets.

Le premier signe de problème a été quand il est arrivé aux répets un jour. Il a dit qu’il s’était réveillé par terre avec des marques de couteau sur la poitrine et les bras. Qu’est-ce que ça pouvait être, bordel ? Puis est venue l’overdose de cachets, probablement des barbituriques avec une demi-bouteille de whisky. Mais il s’est dégonflé et a appelé une ambulance. Il m’a dit que la raison pour laquelle il a appelé l’ambulance, c’est qu’il avait lu que si on ne prend pas assez de cachets, on pouvait finir avec des lésions cérébrales.

Quand Rob [Gretton, le manager] m’a appelé pour dire que Ian s’était suicidé, je l’ai compris comme : “Ian a refait une tentative”. Mais comment peut-on le juger ? Parce qu’on n’a pas eu les expériences de sa vie. C’est impossible pour nous de regarder sa vie du point de vue qu’il avait.

Peut-être que si ses problèmes étaient arrivés quand il était plus vieux, il ne se serait pas suicidé. Je ne sais pas s’il avait une attitude envers le suicide avant de le rencontrer, ou s’il avait déjà fantasmé dessus avant. C’était certainement un sujet qui n’est jamais venu dans la conversation. Pas avec moi en tout cas. Je ne sais pas s’il en a déjà parlé avec Debbie.

Comment penses-tu qu’Anton a traité cette partie du film, la scène finale ?
Vraiment bien. Il n’y a rien de sensationnaliste dedans. Tout le monde sait ce qui est arrivé à Ian. Le film dit juste : “C’est ce qui est arrivé”. C’est tout ce qu’on a besoin de savoir, vraiment. Parce que c’est important de préserver la dignité de Ian.

Comment penses-tu que Ian émerge de Control ? Est-il désormais au panthéon des grandes rock stars regrettées, comme Morrison et Hendrix ?
Eh bien, je pense que le concept de rock star est fondammentalement imparfait. Parce que quelqu’un prend une guitare ou un micro, ça ne le rend pas meilleur que quelqu’un d’autre. Je vois l’histoire de Ian tout d’abord comme celle d’un homme, et deuxième comme un chanteur d’un groupe.

Quand on a commencé à parler à Anton du film, on pensait qu’il devait fonctionner comme une biographie d’un homme et qu’on aurait pas à rentrer dans la musique de Joy Division pour obtenir de l’accomplissement de la part du film.

Je peux voir à travers les pop stars et les rock stars. Ce sont juste des gens pour moi ; je ne les vois pas comme des demi-dieux. Je pensais que le punk avait enterré cette notion pour de bon. Je pensais qu’on s’était débarrassé de ce syndrome d’adoration.

Control est l’histoire de la vie d’un homme. Et au fait, c’était également le compositeur et le chanteur d’un groupe nommé Joy Division. Il avait une vie perturbée. Il n’a pas réussi à gérer cette vie perturbée. C’est comme cela qu’il a échoué.

On vit et meurt tous de nos décisions. S’il y a un message moral qui sort du film peut-être que c’est qu’on doit prendre les bonnes décisions dans la vie. Certaines de ces décisions sont cruciales et on devrait y réfléchir longuement.

Même dans ce monde moderne high-tech dans lequel on est éloignés de la vie par la technologie, on vit et meurt encore de nos décisions. Il y a des moments où on doit rentrer en contact avec le plus grand réalisme des choses, peu importe combien de voitures ou de télé 16:9 on a. Peut-être que certaines personnalités sont mieux encodées pour traitrer les problèmes que d’autres. Certains s’auto-détruisent. Je ne comprends tout simplement pas comment quelqu’un peut traiter un problème en se détruisant. Le suicide est un acte terrible de violence. Littéralement, c’est le meurtre de soi. C’ets presque inconcevable pour moi. Mais alors, je ne suis pas dans la position dans laquelle Ian était. Alors je ne devrais pas juger, vraiment.

Bien sûr, la chose tragique à propos du suicide est que tu ne tues pas seulement toi-même, tu blesses sérieusement les gens qui t’entourent.

Au début de la vingtaine, il y a assez souvent beaucoup de trouble émotionnel. Toutes tes hormones volent encore. Tu réagis de manière exagérée aux choses. Tu es amoureux toutes les cinq minutes. Tu as cette théorie que si tu passes le début de la vingtaine, alors tu passeras la vie, sans problème.

Est-ce que le film t’a aidé à comprendre ce qui s’est passé ?
Ça m’a aidé à voir l’histoire du point de vue d’autres personnes. Dont celui de Ian. C’est comme si tu écris quelque chose, ça devient une partie de ce monde. La mort de Ian a toujours été dans l’air. Elle a toujours existé dans mes pensées. Mais quand tu le vois à l’écran, ça devient une partie de ce monde. Je pense que c’est important que Ian ne soit pas oublié. Aussi, le film illustre vraiment bien la musique de Joy Division. Je pense que c’est génial de ce point de vue. Peut-être que ça aidera notre musique à vivre plus longtemps.

Est-ce que Joy Division/New Order est le lien manquant entre les Beatles et Nirvana ?
Je pense que ouais. Mais vraiment je pense qu’on était une étrange anomalie qui venait du Nord et du Sud de Manchester. Peu importe combien de personnes essayent de la disséquer, c’était juste de la musique qu’on écrivait, jouait et enregistrait. Elle s’est juste avérée avoir une profonde résonnance chez les gens. Quand on l’a écrtie, on avait aucune idée qu’elle aurait cet effet. Voir d’autres personnes jouer cette musique dans le film m’a fait me rendre compte combien elle était géniale, et est toujours.

ANTON CORBIJN
LE RÉALISATEUR HOLLANDAIS QUI A DONNÉ LE LOOK DE L’ÉPOQUE POST-PUNK PARLE DE LA CAPTURE DE L’ESSENCE DE CURTIS DANS SON “HISTOIRE D’AMOUR À TROIS CÔTÉS”

Es-tu satisfait de la manière dont est apparu le film ?
Très satisfait. Bien sûr, je vois mes erreurs quand je le regarde, des petites choses. Mais il est ressorti bien mieux que je ne l’attendais. J’ai eu de la chance de travailler avec ces acteurs. J’ai toujours raconté des histoires dans mes photos et mes clips. Ce n’est pas nouveau pour moi. Ce qui est nouveau, c’est de diriger des acteurs.

Combien Sam Riley était proche du Curtis dont tu te souviens ?
Aussi proche que possible ; vraiment étrange. Ça a dû être bizarre pour Debbie. Elle est venue sur le plateau quelques fois ; à la fin, elle l’appelait Ian. Trouver quelqu’un qui est inconnu, et qu’il s’avère meilleur que n’importe quel acteur connu aurait pu être dans ce rôle était incroyable. C’est certain, on a cherché des acteurs plus connus. Jude Lax était l’un des noms mentionnés au début. Mais pas pour moi.

Pourquoi as-tu décidé de faire un film sur Ian Curtis et pas un sur Joy Division ?
Parce que j’étais intéressé par l’histoire de Ian Curtis. Joy Division est couvert par l’histoire, mais je n’étais pas intéressé par faire un film rock.

Dans la création de Ian sur grand écran, j’avais mes propres souvenirs de lui et les souvenirs de ceux qui le connaissaient – Debbie, Annik, les gars de New Order… Tony Wilson était un co-producteur du film alors on a eu beaucoup de conseils de sa part, aussi. Des gens ont été interviewés. Il y a eu beaucoup de recherche, même si peu d’images de Ian existe. Dans l’ère pré-numérique, on ne filmait pas beaucoup.

Allait-il toujours être en noir et blanc ?
Oui, bien qu’au début, je pensais que j’allais utiliser une petite tache de couleur au milieu du film. Mais ça n’a pas marché. J’ai trouvé que mes souvenirs de Joy Division étaient tout en noir et blanc. Leurs photos, les pochettes d’album… ils s’habillaient en nuances de noir et blanc. Ça semblait la manière correcte de montrer la période.

As-tu déjà été tenté de faire Control aussi abstrait et impressionniste que ton clip pour Atmosphere ?
Non. C’est une histoire très humaine ; très simple, très linéaire. Je le voulais émotionnel. Avec une histoire comme celle-ci, ce n’est pas très différent que prendre une photo. Et tu dois le faire bien. Je ne voulais pas me cacher derrière des effets. Le scénario lui-même n’était pas linéaire, mais je l’ai rendu linéaire parce que je le trouvais plus dramatique ainsi.

Est-ce qu’il y a eu des gens qui disaient : “Ça n’est pas arrivé comme ça…”?
New Order, tu veux dire ? Ils ne sont pas venus sur le plateau. Ils y étaient invités mais je ne pense pas qu’ils auraient pu faire face à ça. Je les ai rencontrés pour parler du scénario avant de tourner.

Bien sûr, il y a des risques quand trop de personnes s’impliquent. Mais on m’a laissé me débrouiller. Je n’avais rien à cacher. Je voulais être complètement honnête sur tout. Je ne voulais favoriser ni Debbie ni Annik.

Je ne m’étais pas rendu compte combien les problèmes de Ian venaient de ses relations.
Faire face à ça, ouais. Mais être déchiré entre deux femmes n’est pas normalement une recette pour le suicide. C’était l’épilepsie qui l’a vraiment effiloché. Les médicaments qu’il devait prendre pour ça avaient d’incroyables effets secondaires. Combinés à l’alcool, ils lui donnaient de lourds changements d’humeur. Entre ces changements d’humeur, le démon était énorme. Mais si deux femmes t’aiment, ça ne veut pas dire que tu vas te tuer. Ça vient d’autre part.

Les changements d’humeur provoqués par les médicaments, peut-être qu’ils ont provoqué des décisions. Peut-être que d’autres choses ont contribué – la musique qu’il écoutait, le film qu’il regardait, l’alcool… tout s’additionne à ça. Peut-être qu’il y avait quelque chose en lui qui voulait tout finir. Il a laissé son alliance chez sa mère ce soir-là. C’était bizarre.

Le film qu’il a regardé juste avant de se tuer, la Balade de Bruno, parle d’un homme de Berlin qui sort de prison et qui va aux États-unis dans l’espoir de trouver une nouvelle vie dans le Wisconsin. Le lendemain, Ian devait aller aux États-unis avec le groupe. Dans le film, le gars se tue. Mais je ne voudrais pas spéculer sur combie de fois Ian avait contemplé le suicide.

Pour un homme de 23 ans, il semblait assez las du monde. Sur quoi as-tu fondé ton portrait de lui ?
Je l’ai rencontré deux semaines après m’être installé en Angleterre. Mon anglais était très mauvais. Je ne pense pas que j’avais atteint le niveau pidgin. Ce n’était pas un gars vantard. Il était timide et moi aussi. Alors ce n’était ps facile pour moi de communiquer. J’ai plus de souvenirs visuels. Je comptais sur le livre [Touching From A Distance de Deborah Curtis] et les souvenirs d’autres.

Est-ce que cette histoire aurait pu être racontée s’il ne s’était pas tué ?
C’est bien plus dramatique ainsi. S’il ne s’était pas tué, tout aurait été différent.

Est-ce que le film déboulonne ou accroit le mythe de Ian Curtis ?
Je ne voulais pas le rendre mythologique. J’ai essayé de tout l’humaniser. S’il y a un mythe autour de lui, alors peut-être qu’un film va l’accroître. J’espère juste que le film ouvrira la musique de Joy Division à un plus grand public, parce que cette musique est éternelle.

Est-ce qu’ils étaient le groupe le plus important de ta vie ?
Eh bien, j’ai quitté la Hollande pour Londres à cause de Joy Division. Je les ai rencontré 12 jours plus tard et j’ai pris la photo qui est devenue très connue. Ils ont aimé la photo et m’ont demandé d’aller à Manchester en faire plus avec eux. C’est incroyable le fait que j’ai pris quelques photos et je suis lié à jamais à ce groupe. J’étais juste un petit garçon d’un village hollandais.

As-tu modelé le look de l’époque post-punk avec tes images ?
Possiblement. Mais ça ressemble à une grande déclaration. Les photos que j’ai prises de Joy Division sont un élément important dans la manière dont les gens regardent le groupe et réfléchissent dessus. Ils aimaient juste l’idée d’être photographiés avec l’emphase mise sur leurs visages.

Y’a-t-il des moments marrants durant la réalisation de ce film ?
Oui, et des moments très beaux. Le film comprend beaucoup d’humour, mais de l’humour noir du Nord de l’Angleterre. Le groupe a appris à jouer à partir de zéro en deux mois. Ça vous fait vous rappeler que la musique de Joy Division était assez simple mais aussi très puissante. Puis les paroles l’ont rendue très spéciale. Mais la musique elle-même n’était pas si complexe que ça. On ne parle pas de Pink Floyd ici.

Est-ce que Joy Division est le maillon manquant entre les Beatles et Nirvana ?
Eh bien, le délai est correct. Ce que je dirais sur eux, c’est qu’ils méritaient un plus large public. C’est vraiment un groupe séminal. Quant à Ian Curtis, je ne le comparerais à aucune autre personnalité musicale.

Était-il le proto-Bono ?
Je ne sais pas. Dès le début, Bono était indomptable. Et U2 étaient des amis de Joy Division à l’époque. Je ne peux répondre à ça.

Comment as-tu assemblé la scène finale ?
Certaines choses étaient connues, comme le disque qu’il écoutait… Cette scène est longue et elle devait dire la vérité. J’ai dû indiquer comment il a effectivement mis fin à sa vie. J’ai dû l’assemblée et prétendre que c’était proche de ce qui s’est véritablement passé.

J’ai choisi Atmosphere pour conclure le film parce que cette chanson est liée à tant de souvenirs.

Le film commence de manière très positive. Ce n’est seulement après qu’il épouse Debbie… c’est la descente à partir de là. On peut voir ça dans le livre, comment les choses ont changé quand ils se sont mariés.

Le contraste entre la jeunesse novice dépeinte dans la scène de mariage et Curtis l’homme post-punk quintessentiel est frappant…
Je pense qu’il a été gagné par cette obsession de devenir quelqu’un. Il était attiré par les rock stars mythiques comme Jim Morrison. La poésie et la musique sont devenus le centre de son intérêt. Quelque chose venait à lui quand il était sur scène. Ça le rendait énigmatique à regarder. Il était hypnotisant.

Quelle a été la réaction au film à Cannes ?
Au-delà de tout ce que j’avais espéré. Je suis allé là-bas naïvement. C’était en noir et blanc. C’est mon premier film en tant que réalisateur. L’acteur principal était inconnu – c’était les problèmes que j’ai rencontrés en essayant de vendre l’idée à des investisseurs. Mais, comme ça s’est avéré, ils font partie des éléments les plus forts du film.

Est-ce le côté sombre de 24 Hour Party People ?
C’était un film sur Tony Wilson et Factory Records. Celui-ci a très peu à voir avec ça. 24 Hour Party People est un film très marrant et il gratte la surface de beaucoup de choses. Il parle d’une personne de cette époque et va profond. Les films peuvent facilement co-exister. Mais aucune ne parle de Joy Division.

Ce film est fait dans l’esprit de notre génération. Ce n’est pas sentimental ni brillant. Je pense qu’il est pur. Il y a une honnêteté ici, et une force.

Pourquoi Control ?
J’ai choisi le titre pour la raison évidente de She’s Lost Control. Aussi, Ian était en quelque sorte un fou de contrôle. Mais le seul élément de sa vie qu’il ne pouvait contrôler était l’épilepsie. Aussi, j’aime les titres d’un mot pour les albums et les films.

Est-ce que Control parle autant d’Anton Corbijn qu’il ne parle de Ian Curtis ?
Dans le look du film, c’est certain. aussi, la musique voulait tout dire pour moi. C’était mon monde quand je grandissais. C’était ma manière de communiquer avec le monde extérieur. J’étais assez timide et solitaire.

Je sais que l’histoire est très anglaise mais son look est très européen. Elle est aussi très insulaire. On voit très peu du monde extérieur. Je ne voulais pas montrer Denis Healy ni aucun de ces hommes politiques de l’époque. Je n’étais pas intéressé par le contexte politique. Ma manière de raconter une histoire est de me concentrer sur les éléments qui m’intéressent. Bien que ce soit un film qui se déroule dans les années 1970 et se termine en 1980, il aurait pu se dérouler à n’importe quelle période parce que l’attrait du film dépasse Joy Division. C’est une histoire d’amour à trois côtés et un drame humain. C’est une histoire tragique et c’est pourquoi je suis si heureux du morceau des Killers à la fin : parce que ça la soulève à nouveau. J’espère qu’elle rappellera au spectateur que beaucoup de belles choses sont sorties de Joy Division. Mais on en n’oublie pas pour autant l’effet dévastateur qu’a eu son suicide sur ses proches.

TOP DIX DES RARÉTÉS DE JOY DIVISION
Compilé par Jake Kennedy

Joy Division est une bizarrerie de collection. Il semble que chaque jour un nouveau groupe vienne en les citant comme influence majeure, et leur son peut se tracer dans des groupes tels que Interpol, Editors et même Nine Inch Nails.

Mais malgré tout cela, leur étendue de collection reste précieusement petite. Inévitablement, les premiers ont les prix les plus hauts, mais il y a quelques surprises. Le groupe est dans une position unique où il a existé durant une courte durée, sur un label qui est devenu un objet de collection, tout en faisant une partie de la musique la plus touchante et éternelle jamais produite de ce côté du punk. Tandis qu’il n’y ait pas beaucoup à collectionner, les prix peuvent surprendre, et avec la fascination grandissante pour le groupe, ils ne vont qu’augmenter.

Alors voici le Top 10 des raretés européennes de Joy Division, les pressages japonais avec Obi atteignent désormais des prix élevés également. De plus, il y a désormais un grand intérêt pour les posters, les flyers et les prospectus liés à Factory qui entourent le groupe, et la scène pirate est, comme toujours, est une loi en elle-même…

Heart & Soul
(London 828968-2 4 CD avec livret, 12/97) 20£

Toujours officiellement disponible, ce coffret exhaustif, sorti après que Factory ait été vendu, déclare contenir le répertoire entier de Joy Division, ainsi que quatre morceaux enregistrés pour Unknown Pleasures qui ne sont pas apparus sur le disque, et divers enregistrements live. Malheureusement cependant, aucune apparition télé n’existe sur le coffret. Une section des notes de livret extensives a été écrite par la lumière de Manchester et ami du groupe, Paul Morley. Le point de départ idéal pour tous ceux curieux d’apprendre sur Joy Division.

Here Are The Young Men
(Factory FACT 37 VHS, 8/82) 25£

Le label Factory était renommé (et parfois moqué) pour son appétit de sortir la musique sur divers formats. Même le cercueil du regretté Tony Wilson avait un numéro de catalogue du label. À un moment, il y a eu une aile vidéo du label (nommée Ikon), et cette VHS, contenant des sections d’images enregistrées à deux dates de Manchester en 1978, est le seul document visuel du groupe sur scène sorti officiellement.

Still
(Factory FACT 40 2LP, pochette reliée en toile de jute, pochettes internes en carton, ruban blanc, 10/81) 50£

On pourrait avancer que Still a été là où le “mythe” de Joy Division a commencé à grandir. Sorti après la mort de Ian Curtis, et avec un package réalisé d’une manière à suggérer qu’elle était à lire dans une église au lieu d’être écoutée sur une platine, la compilation rassemble une performance du dernier concert de Joy Division à Birmingham (remarquable pour avoir été la seule occasion où le groupe a joué Ceremony sur scène) et 11 morceaux studios des sessions de Closer – dont une reprise de Sister Ray du Velvet Underground.

Short Circuit: Live At The Electric Circus
(Virgin VCL 5003 10” LP, vinyle jaune, inclus At A Later Date [sous le nom de Warsaw], 6/78) 50£

Beaucoup se souviennent de l’Electric Circus de Manchester, peut-être pas tendrement, comme le centre du punk dans la ville. En octobre 1977, il a fermé ses portes pour la denrière fois, et pour témoigner de la sympathie, une sorte de festival de trois jours s’est tenu et été enregistré pour la postérité, qui sortira l’année suivante. Warsaw a joué aux côtés de groupes dont Slaughter & The Dogs, V2, The Fall, Buzzcocks et bien d’autres. Le biographe de Joy Division, Mick Middles, a décrit la salle comme “la salle de concert punk ultime… c’était comme un site de démolition, les mômes se levaient et jetaient des briques aux personnes qui faisaient la queue pour entrer, mais c’était également la meilleure salle de Manchester”.

A Factory Sample
(Factory FAC 2 EP double pack 45 tours, inclus Digital et Glass, 1/79) 90£

Digital et Glass sont de fermes favorites des fans, deux morceaux qui ont vu le son de Joy Division sauter du punk de deuxième catégorie à quelque chose de bien plus frappant. C’est également notable comme la première preuve du travail du groupe avec le producteur Martin Hannett. Tony Wilson a financé le pressage de la sortie avec un héritage, et déclarait avait été inspiré de faire la vitrine du label sur le format double 45 tours après une nuit passée à prendre des acides, en regardant des albums de prog des années 1970 surdesignées. Cette sortie, comme la majeure partie de l’œuvre du groupe, a été contrefaite plusieurs fois, souvent avec beaucoup de compétence.

Short Circuit: Live At the Electric Circus
(virgin VCL 5003 LP 10”, vinyle orange, inclus At A Later Date [sous le nom de Warsaw], avec poster et 45 tours de John Dowie, 6/78) 120£

Idem que ci-dessus, pressé sur vinyle orange plus rare. D’autres couleurs font surface de temps en temps (gris, violet) mais en bien plus grandes quantités.

A Factory Sample
(Factory FAC 2 2×45 tours, inclus Digital et Glass, avec cinq autocollants, 1/79) 140 £

Exactement la même sortie que l’autre Sample de notre liste, seulement cette version inclut la feuille de cinq autocollants dessinés par Petr Saville, comprenant un clown de bord de mer, une case de B.D., un logo de sécurité, un texte sur le foie de Hitler et un homme qui urine, qui se réfèrent tous au titre des chansons des artistes de la sortie.

An Ideal For Living
(Anonymous ANON 1, maxi 45 tours, réédition à 1200 exemplaires, 9/78) 300£

Ressortie du tout premier enregistrement de Joy Division/Warsaw, avec Failures/Warsaw/No Love Lost/Leaders Of Men, dans le format 45 tours avec une pochette différente, avec une photo monochrome d’échafaudages. Le nombre exact de ce pressage est incertain, mais on pense qu’il n’y a qu’une centaine de plus que la sortie originale.

Licht Und Blindheit
(Sordide Sentimental 33002 French, 1578 exemplaires, numérotés, pochette poster pliée, 2 encarts, dans un plastique transparente, 3/80) 400£ et plus

Seul pressage non britannique de notre liste, le EP Licht Und Blindheit (“Lumière et aveuglement”) est arrivé après que Joy Division ait été approché par le label artistique français Sordide Sentimental pour produire un disque pour une série en cours. Les deux morceaux, Atmosphere et Dead Souls, étaient inédits à l’époque, et la liberté du “contrat” que le groupe avait avec Factory leur permettait essentiellement de sortir ce qu’ils voulait où ils voulaient.

An Ideal For Living
(Enigman PSS 139 EP, 1000 exemplaires, pochette poster pliée de 35 cm x 35 cm, étiquette sérigraphiée sur le disque, EG dans le dernier sillon, lourdement contrefait, 6/78) 600 £

enregistré dans les Pennine Sound Studios à Oldham en décembre 1977, An Ideal For Living est loin d’être leur meilleur œuvre. Mais c’est leur plus chère. Contenue dans une pochette conçue par Bernard Sumner, les morceaux autoproduits (Warsaw/No Love Lost/Leaders Of Men/Failures) montrent la sorte de punk de chambrée “1-2-3-4 go!” manié par des groupes comme Sham 69. La pochette présente un garçon tambour, et a résulté en une sorte de controverse, extrait soi-disant d’un pochette de propagande des Jeunesses Hitlériennes. Si cela est vrai ou non, le groupe a eu toutes les difficultés du monde à se débarrasser de ces allégations, surtout à la lumière du contexte du nom qu’ils ont choisi après Warsaw…

Traduction – 13 avril 2008

This Is Nottingham – 4 janvier 2008

Sur le tournage de Control

Le tournage du film Control, l’histoire tragique du chanteur de Joy Division, Ian Curtis, avec la nommée aux Oscars originaire de Nottingham, Samantha Morton, se termine cette semaine avec six passées dans la ville. Simon Wilson est allé sur le plateau…

Nous sommes en mai 1980 et Joy Division est en répétition. Tandis qu’ils s’approchent de la fin de Love Will Tear Us Apart, le manager Rob Gretton entre en paradant une caisse de bière dans les bras.

“Hey, y’a quelque chose qui se prépare”, dit le bassiste Peter Hook.

“Rob nous refait l’un de ses grands sourires figés. T’as encore dépensé nos salaires ou quoi ?”

Gretton garde son sourire, mais ne dit rien.

“Allez, espèce de salaud, accouche”, gronde Bernard Sumner, claviériste et guitariste du groupe.

“Ça arrive les gars, dit Gretton. Faites vos sacs, en selle cow-boys. Le 19 mai, on s’en va aux putains de U.S.A.

“On va être quelqu’un tous”, il continue, tandis qu’ils ouvrent chacun une bouteille, heureux de la nouvelle.

Le chanteur Ian Curtis est silentieux, s’éloignant de la fête, les sourcils froncés. Il n’est pas heureux. Dans deux semaines – la veille de la tournée – on le retrouvera pendu dans sa maison de Macclesfield.

Cette scène de Closer, qui durera peut-être une minute lors du montage final, demande une dizaine de prises, autant de répétitions et trois heures de tournage.

“C’est normal, mec”, dit Toby Kebbell, l’acteur né à Newark qui est apparu dans Match Point de Woody Allen et qui joue Gretton.

“J’ai vu des prises s’étendre sur des journées”.

Pour la scène, Kebbell, diplômé comme Morton du Carlton Junior Workshop, a une cigarette non allumée au coin des lèvres – il vient récemment d’arrêter de fumer.

“J’ai fumé dans quelques scènes parce que c’était nécessaire pour le rôle”.

Gretton est “l’intervalle comique”, dit-il.

“On pourrait le voir comme sombre”, dit-il du film.

“Mais c’est vraiment ce qui est arrivé. La dépression est un gros problème. Je pense qu’une chose que les Américains font bien, c’est d’aller voir des psychiatres”.

Nous sommes au troisième étage d’une ancienne usine de Sneiton. Une grande pièce sombre, un décor vide à part les instruments du groupe. L’équipe tourne autour de 20 personnes.

Durant les six semaines qui viennent de s’écouler, ils ont filmé dans la ville à 60 endroits dont le Boulevard Pub à Radford, le Bestwood Social Club, la Nottingham High School et le Marcus Garvey Centre.

Sur les 42 jours de tournage, 39 se sont passés à Nottingham.

Les trois jours à Macclesfield incluaient des plans d’extérieur à la maison de Curtis et le Job Centre où il travaillait.

La base de Nottingham, où ils ont tourné la majeure partie des scènes d’intérieur, est un ancien studio de télévision Carlton sur Lenton Lane.

“Une grande partie de Nottingham ressemble à Manchester telle qu’elle était dans les années 1980", dit le producteur Orian Williams, un Californien qui ressemble de manière frappante à un jeune Brian Wilson.

“Elle a l’esthétique parfaite pour le film. Comme cet immeuble. À Manchester, ils ont été transformés en appartements”.

Ils ont approché la commission régionale du cinéma, EM Media, et ont conclu un marché – qui a résulté dans le co-financement à hauteur de 250 000 £. Pour Williams, c’est une somme dérisoire. Il a partagé le siège de producteur avec Nicholas Cage sur le film nommé aux Oscars L’Ombre du vampire.

“Nic est un gars génial, vraiment concentré, un perfectionniste”, dit-il.

Control, qui doit sortir au cinéma au printemps de l’année prochaine, décrit les dernières années de la vie de Ian Curtis. Il dépeind la lutte entre son amour pour sa femme et sa relation naissante avec sa petite amie, et les effets secondaires déprimants de son traitement pour l’épilepsie.

Il est en partie tiré du livre écrit par sa veuve Daborah Curtis, jouée par Samantha Morton.

Morton est absente aujourd’hui, ayant fini son travail de quatre semaines. La nommée aux Oscars qui se tient éloignée des médias est actuellement occupée à filmer la suite de Elizabeth avec Cate Blanchett.

Tandis que le groupe refait une fois encore la scène, je me rends compte qu’ils jouent live.

“C’est comme ça qu’on le voulait”, dit Sam Riley, qui joue Curtis.

Il sait le faire, ayant passé quelques années à être le leader du groupe 10,000 Things.

Malgré un rôle dans 24 Hour Party People, Riley est pratiquement un inconnu. Avant de tourner, il travaillait dans un bar de Leeds. Aujourd’hui, il donne la réplique à Samantha Morton.

“Je suis dans le grand bain, je sais”, dit l’homme de 26 ans.

“Je passe par un arc-en-ciel d’émotions avec Sam. Tout le spectre. Se disputer, faire l’amour…” Comment c’était ?

Il sourit : “Très agréable. C’est un boulot difficile”. Riley a décroché le rôle devant des têtes connues comme Jude Law parce qu’il était exactement ce que le réalisateur Anton Corbijn voulait.

“Sa ressemblance à Ian Curtis est troublante”, dit le grand Hollandais, qui s’est installé au Royaume Uni pour photographier Joy Division en 1979.

Il est depuis devenu un photographe et réalisateur de clips de renom, ayant travaillé avec Johnny Cash, Nirvana, U2, Coldplay et Nick Cave.

“On prend un risque quand ils sont inconnus. Mais il a été étonnant. Il l’a vraiment pris à cœur et a appris très rapidement. Je suis très fier de lui”.

Et notre Morton ?

“Elle était très motivée, j’ai eu mon baptême du feu avec elle comme réalisateur pour la première fois. Si elle avait des problèmes avec quelque chose, on travaillait la scène et c’était toujours meilleur.

“C’est une actrice fantastique”.

Nous faisons une pause pour midi, le van de restauration obligatoire et le bus à deux étages garés sur le parking de Co-op à Sneinton.

Autour d’un poulet, Kebbell, qui a emballé les critiques avec son rôle dans le drame Dead Man’s Shoes de Shane Meadows, dit qu’il a eu peu de temps pour faire la fête dans la ville.

“Je suis ici pour travailler. Je ne bois pas de toute manière”. Il n’a pas non plus vu sa famille de Newark, étant donné qu’il se lève à 6h et arrête de tourner vers 20h la plupart des journées.

Morton a été repérée vers Hockley, tandis que le quatuor qui joue Joy Division – James Anthony Pearson (Bernard Sumner); Joe Anderson (Hooky), Harry Treadaway (Stephen Morris) – sont des réguliers à The Social.

“On veut faire un concert à Nottingham”, dit Riley, dont la ressemblance à Curtis est frappante.

“Ouais, en tant que Joy Division. On le veut vraiment”.

En attendant, il a d’autres chats à fouetter – cet après-midi, ils le jetent dans les escaliers.

Simon Wilson

Traduction – 4 mai 2008

The Examiner – 25 octobre 2007

Le réalisateur de Control trouve le malaise et la joie

Il y a quelques années, le photographe/réalisateur de clip de rock de renom, Anton Corbijn a refusé de se reposer sur ses lauriers. Il voulait des indices sur ce qui avait à l’origine encouragé sa désormais infatigable poursuite des arts visuels.

Il est retourné sur l’île où il est né en Hollande pour voir ce qui l’avait motivé, dit-il. Quand il est arrivé dans son village de Strijen, il s’est rendu compte qu’il n’y avait rien : “Tout ce qui m’avait poussé venait de dehors l’île, et je voulais en faire partie, je voulais être quelqu’un”. Il a documenté le voyage dans un livre de photo, A Somebody, et a refermé le couvercle sur son passé austère en grande pompe.

Ou c’est ce qu’il pensait.

Corbijn, 52 ans, avait caressé l’idée de faire le saut vers les longs métrages, mais a repoussé les scénarios, pensant que d’autres réalisateurs les feront mieux.

Avec un fort accent, il dit : “Mais quand c’est venu, j’avais une connexion émotionnelle à l’histoire ainsi que visuelle, alors j’ai pensé que ça pourrait compenser tout manque de talent technique. C’est pourquoi j’ai osé prendre ce projet”.

La mission était un petit biopic en noir et blanc intitulé Control.

Il raconte l’histoire tragique de Joy Division, le légendaire combo post-punk qui s’est brisé en éclats après seulement deux albums quand le leader Ian Curtis s’est pendu à l’âge de 23 ans. Tiré du livre Touching From A Distance de la veuve de Curtis, Deborah (jouée jusqu’aux effets torturés par Samantha Morton), et avec le petit nouveau aux yeux hagards Sam Riley dans le rôle du sombre chanteur, Control dépeind un homme qui avait tout, et qui a progressivement tout perdu.

Corbijn tisse le catalogue énigmatique du groupe sur Factory (Unknown Pleasures, Closer et le coda live Still, tous réédités par Rhino cette semaine en remasters deux disques deluxe) au travers de scènes de concert, tandis que Riley se contorsionne dans la présence scènique spasmodique de Curtis. Au moment où la signature Atmosphere flotte sur le générique de fin, on ressent un sens profond de perte pour ce talentueux perturbé zigouillé avant son heure.

Corbijn peut définir la voix extérieure qu’il a entedu appeler enfant – celle de Curtis, qu’il a rencontré peu parès s’être installé à Londres en 1979.

“Joy Division était vraiment le catalyseur pour que je quitte mon pays, dit-il. Ces albums étaient si mystérieux, et ils semblaient capturer l’esprit de l’époque”.

“Alors le film commence de manière assez optimiste, explique Corbijn. Ian est un jeune garçon, qui commence à s’exprimer. Puis le film tourne au pire, tandis qu’il commence à interioriser son émotion et à se renfermer sur lui. Et ce n’est pas un film très américain – il est très européen. Moi et le directeur de la photo, on est tous les deux d’Europe du Nord, informés par des gens comme Godard et Tarkovski, des réalisateurs qui laissent les choses ouvertes à l’interprétation”.

Désormais qu’il est devenu quelqu’un dans un nouveau domaine, le photographe peut finalement fermer le cas Strijen. “Les influences comme Joy Division étaient une telle part de ma jeune vie, admet-il. Mais avec ce film, je veux ferme le livre sur ce chapitre et avancer vers des influences plus récentes. Des choses, disons, des 10 dernières années peut-être ?”

Tom Lanham

Traduction – 3 décembre 2007

The Times – 15 septembre 2007

Le vrai Ian Curtis

Tandis que les stars des années 1960 deviennent des mythes, un héros des années 1980 est dépouillé de sa légende.

Quand Anton Corbijn a entendu pour la première fois la musique de Joy Division, il y a presque 30 ans, elle ressemblait à l’appel d’une sirène de l’autre côté de la Mer du Nord. En l’espace de quelques semaines, il avait quitté sa maison des Pays Bas, et vivait en Angleterre et prenait des photos du quatuor post-punk mancunien. Mais quelques mois plus tard, en mai 1980, leur chanteurs, Ian Curtis, était mort.

Comme de nombreux autres, le photographe hollandais a détecté quelque chose d’essentiel dans la musique déchiquetée de Joy Division et la poésie traumatisée de leur chanteur. Quelque chose de plus puissant que les frontières.

“J’avais déjà pensé à déménager, mais quand Joy Division est arrivé, je savais que je devais être là d’où venait cette musique”, se souvient Corbijn, 52 ans. “La voix de Ian était si forte, et leurs paroles étaient exceptionnelles. Beaucoup de groupes aujourd’hui trouvent toujours que c’est une inspiration – Arcade Fire, Killers, Interpol, Editors. Tant de groupes”.

Après que Curtis se soit suicidé, Corbijn s’est rapproché de New Order, le groupe formé des cendres de Joy Division. Il s’est également taillé une carrière internationale comme preneur d’image et réalisateur de clips pour des groupes superstars dont U2, Nirvana et Depeche Mode, tous doivent au moins en partie une dette à Curtis. Mais un autre quart de siècle se passera avant qu’on ne persuade Corbijn de passer la vie du chanteur sur grand écran.

À la différence de la plupart des biopics, Control opte pour une cool litote. Pessimiste et naturaliste, il refuse de transformer Curtis en une légende rock. Faisant son début impressionnant sur grand écran, Sam Riley présente le chanteur comme un jeune père possiblement perturbé déchiré entre sa femme Debbie (Samantha Morton) et sa maîtresse Annik honoré (Alexandra Maria Lara).

Le réalisateur projetait Control comme “plus dans la veine d’Andreï Tarkovski que Sid And Nancy”. Mais même cette fioriture stylistique intellectuelle est fondée dans le réalisme grumeleux du Nord qui a contribué à former l’esthétique urbaine et minimaliste de Joy Division.

Le suicide a transformé Curtis d’un chanteur hypnotisant en un culte de la personnalité. Les martyres rock iconiques de la fin des années 1960 et du début des années 1970 sont venues avec une bouffée d’excès orgiaque. Mais Curtis était différent, un jeune homme ordinaire tourmenté par l’épilepsie, la dépression et le conflit marital. Bernard Sumner, qui a remplacé Curtis comme chanteur quand Joy Division a évolué en New Order, est ravi que Control s’est terminé en tragédie humaine plutôt qu’en fable rock’n'roll.

“Durant l’une des premières discussions qu’on a eu avec Anton, j’ai dit que je pensais qu’on n’avait pas besoin d’être fan de Joy Division pour aimer le film, dit Sumner. Je ne voulais pas que ce soit le film du groupe, un film rock’n'roll. Je pensais que les gens qui ne sont pas branchés par le rock devaient être capables de s’y identifier en tant qu’histoire”.

Control sort quelques semaines après la mort du fondateur de Factory Records, Tony Wilson, qui est crédité comme co-producteur et est représentée de manière sympathique dans le film par Craig Parkinson. Crucialement, les cinéastes se sont également assuré le soutien de Deborah Curtis et d’Annik Honoré. New Order ont également donné leur soutien et ont collaboré à la bande originale.

“On me demande encore pourquoi Ian Curtis s’est suicidé tout le temps, dit Sumner. Ce film a en quelque sorte expliqué ça pour moi. Il s’est mis dans une position terrible en prenant les mauvaises décisions. Il avait pris tant de décisions à propos de sa vie à l’âge de 21 ans – il s’était marié, avait une fille, était dans un groupe, a quitté son job. Il avait aussi l’épilepsie et prenait de lourds barbituriques qui affectaient son humeur et son jugement. Ça suffit à briser un homme”.

Control sort le 5 octobre.

Stephen Dalton

Traduction – 30 mars 2008

Guardian – 18 mai 2007

Dans le gris étincellant, la tragédie d’un légendaire chanteur post-punk déchire par l’amour

Il se pourrait qu’une star soit née tandis qu’un acteur inconnu joue Ian Curtis

Le buzz était palpable hier sur la Croisette durant la première de Control, le film d’Anton Corbijn sur Joy Division – sous l’acclamation immédiate des critiques.

Les jeunes acteurs britanniques qui jouent les membres du groupe sont tous des inconnus. Une star semble être née en Sam Riley, qui joue Ian Curtis – réalisant, comme l’acquièsce le public, un portrait étrangement juste et charismatique. Il "travaillait dans un entrepôt de Leeds à plier des chemises" avant d’être choisi pour jouer Curtis. Le seul "nom" du film est Samantha Morton, qui joue la femme de Curtis, Deborah.

Control, qui retrace l’épanouissement créatif de Curtis et son suicide il y a 27 ans, est l’un des quelques films présentés à Cannes qui peut se réclamer britannique. Malgré tout cela, il n’a pas réussi à trouver d’importants fonds britanniques.

Selon son producteur, les coûts de 3 millions de Livres ont finalement été obtenus par une combinaison de l’argent du réalisateur, de fonds privés, et de Warner Music. East Midlands Media, agence de développement du cinéma régional, a donné quelques fonds, ce qui signifiait que le film a été largement tourné à Nottingham au lieu de la ville natale de Curtis, Macclesfield.

“C’était difficile, a dit Corbijn, mais c’était mon premier film, et les gens sont souvent effrayés par ça. Mais c’est une histoire très anglaise, et il semblait approprié d’obtenir des fonds d’Angleterre”.

La nuit dernière, au milieu de rumeurs et de contre rumeurs selon lesquelles ils auraient splittés, les trois membres restants de New Order, nom choisi par Joy Division après la mort de Curtis, sont venus soutenir le film. Selon Corbijn : “New Order s’accordent rarement sur quelque chose, mais ils s’accordent tous sur le fait qu’ils aiment le film”.

On ne pourrait dire la même chose des deux femmes qui dominent le film. Control est tiré du livre Touching From A Distance de Deborah Curtis – bien que “le film parle d’Ian et le livre parle de Debbie, alors j’ai parlé à tout le monde qui a vécu cette époque”, selon Corbijn.

Le film regarde d’un œil sensé le mariage de Curtis, et la relation entre Curtis et Annik Honoré, la jeune journaliste belge qu’il aimait également. Ses sentiments contradictoires entre ces deux femmes, ainsi que les pressions de la performance et la tension créée par son épilepsie, sont dépeints comme les causes de son suicide.

“Annik et Debbie ont toutes les deux vu le film, a dit Corbijn. Je ne suis pas sûr qu’elles en soient heureuses, mais elles sont d’accord avec. Si quelqu’un est émotionnellement lié à ce film, ce sont elles, et il leur est difficile de le regarder”.

La vie semblait imiter l’art lors de la conférence de presse hier, à laquelle Riley et la Roumaine de naissance Alexandra Maria Lara, qui joue Annik, se tenaient la main pas très discrètement.

Riley, 27 ans, est un ancien membre de Ten Thousand Things, qui ont été signés sur le label Polydor pendant quatre ans, bien qu’il ait admis qu’il avait fait peu de choses pour déranger les charts. Il a fait un peu de cinéma à la télévision, jouant le fils de Ray Winstone dans le drame de 2000, Tough Love.

Il est également apparu comme Mark E Smith de The Fall dans 24 Hour Party People de Michael Winterbottom, donnant naissance à une petite ironie dans Control. Quand Curtis se remet de sa première crise d’épilepsie, son manager lui dit : “Ça pourrait être pire – au moins tu n’es pas le chanteur de The Fall”.

Il s’est préparé au rôle, a-t-il dit, en regardant “autant d’images de l’époque que j’ai pu trouver. Je suis allé à la Société Nationale de l’Épilepsie pour étudier les effets de l’épilepsie. Et j’ai passé beaucoup de temps devant le miroir à faire des pas de danse”.

C’est le premier long métrange du Hollandais Corbijn, 51 ans. En tant que photographe qui a travaillé pour le NME depuis 1979, il a pris plusieurs clichés de Joy Division et est devenu célèbre pour ses images en noir et blanc équilibrées et au grain très présent. Il a également tourné le clip de la ressortie de 1988 de Atmosphere.

Control est en noir et blanc. Il a dit : “Quand on pense à Joy Division, les souvenirs sont en noir et blanc. Les pochettes des albums étaient noires et blanches, et ils s’habillaient souvent en nuances de gris”.

Contexte

Inspirés par la légendaire concert de 1976 des Sex Pistols à Manchester, le guitariste Bernard Sumner et le bassiste Peter Hook ont formé un groupe. Le chanteur Ian Curtis a répondu à l’offre d’un disquaire et a vu Warsaw faire son premier concert en mai 1977. Le batteur Stephen Morris est recruté et ils changent de nom pour Joy Division. Signés sur Factory Records par l’iconoclaste local Tony Wilson et rejoints par le manager Rob Gretton et le producteur Martin Hannett, le groupe sort son premier album, Unknown Pleasures, et le single Transmission.

Leur son post-punk déchiqueté et leurs paroles obliques s’attirent les bonnes grâces de John Peel et du journaliste local du NME, Paul Morley, tandis que la danse angulaire et la présence scènique magnétique de Curtis s’attiraient des fidèles dans les salles de concert. Mais à la veille de leur première tournée américaine, Curtis, sa santé de plus en plus erratique et torturé par sa vie amoureuse, se pend chez lui à Macclesfield en mai 1980. Le single Love Will Tear Us Apart et l’album Closer sont sortis à titre posthume.

Le trio jure de continuer, ajoutant Gillian Gilbert aux claviers, et changeant leur nom en New Order. Sumner prend le micro et le groupe est devenu l’un des plus influents de ces 25 dernières années, lançant la dance avec le maxi 45 tours qui s’est le plus vendu de tous les temps, Blue Monday. Comme tout le monde le sait désormais, le groupe a perdu de l’argent sur chaque disque vendu à cause de sa complexe pochette. Leur esthétique minimaliste et leur son évolutif ont fait d’eux l’un des groupes les plus populaires et acclamés de Grande Bretagne. Se reformant après une pause de huit ans en 2001, ils ont enregistré deux autres albums et ont beaucoup tourné. Mais Hook a récemment insinué qu’ils avaient splitté, cette fois pour de bon.

Charlotte Higgins

*

Control
**** réalisé par Anton Corbijn

Les Britanniques peuvent ne pas être compétition officielle à Cannes, mais un film britannique a certainement eu un succès sensationnel ici, ouvrant la quinzaine des réalisateurs. Control d’Anton Corbijn parle de la vie et de l’époque perturbées de la légende post-punk Ian Curtis, chanteur de Joy Division, qui s’est tué en 1980 à l’âge de 23 ans, déprîmé par son épilepsie, son mariage qui allait à vau l’eau et par l’incontrolable intensité des émotions nihilistes déplacées par sa vie dans son art – des émotions qui l’ont consommé.

Le film de Corbijn est tourné dans un étonnant monochrome hautement contrasté, transformant de manière perverse l’aspect lugubre de Macclesfield en grandeur. Il fait revivre sans effort un style cinématographique britannique qu’on pourrait appeler beau réalisme, remontant au Radio On de Christopher Petit, et encore plus loin à la Solitude du coureur de fond et un Goût de Miel de Tony Richardson. Et en fait, la vie mariée ouvrière de Ian Curtis, avec son landau sur les marches et la raide corde à linge dans la cuisine, semblent tout droit sortis des années 1960.

Sam Riley donne une superbe performance dans le rôle de Ian Curtis, recréant intuitivement ses manières sur scène, du dos courbé sur le micro cloué sur place, les paupières baissées, à la folle course sur place les coudes collés au corps, ce qui comme rien d’autre l’a fait ressembler à une sorte de malade visionnaire.

Samantha Morton donne une performance intelligente et sympathique en tant que femme de Curtis, Debbie, qu’il a épousée quand ils étaient tous les deux adolescents, pratiquement des maris et femmes enfants, et Toby Kebbell est remarquable en tant que Rob Gretton, le manager qui sort des vannes.

Riley voit Curtis non pas comme un marchand de tristesse auto-destructeur mais un romantique wordsworthien contrarié qui aiamait deux femmes de manière égale, et qui craignait et cherchait en même temps une perte de contrôle : une fuite dans la musique et une fuite de son corps. Corbijn ne s’adonne pas au cliché de voir l’épilepsie comme un état extasié, mais suggère certainement comment la convulsion et la subversion nerveuse de la musique de Curtis pourrait imiter un état pré-épileptique : culminant en un épisode complet sur scène.

Pour les hommes d’un certain âge (et j’admets en être un) la période musicale de ce film en fait une puissante madeleine de Proust, et quand John Cooper Clarke est apparu, j’ai quasiment lévité sur mon fauteuil de joie.

La douceur et l’esprit avec lesquels Corbijn recrée l’emploi pas cool de Curtis aux Assédics sont également un cadeau. Il est d’une manière comparable à 24 Hour Party People de Michael Winterbottom, dans lequel Riley joue Mark E Smith au passage, mais bien plus féroce, et plus lugubre et plus sombre. Control a empoigné le public de Cannes ; il avait de l’atmosphère.

Peter Bradshaw

Traduction – 9 octobre 2007 et 11 mars 2008

MOJO – février 2007

L’éternel

Contre toute vraisemblance, 2007 appartiendra à Joy Division. Notre célébration des légendes de Manchester commence en page 76 tandis que Jon Savage retourne dans le paysage urbain claustrophobe du Nord de l’Angleterre post-punk pour ré-examiner la vision singulière démoralisante du regretté chanteur du groupe, Ian Curtis, et se demande comment cet intense jeune poète de la désolation urbaine est devenu une icone du XXIème siècle. Pendant ce temps, John Robb parle aux pairs mancuniens de Curtis à propos de l’homme derrière le mythe, et en page 86, Pat Gilbert rencontre ceux qui fabriquent le nouveau film biographique de Ian Curtis.
Portraits par Kevin Cummins.

Le magnétoscope se met en marche : un rythme urgent de batterie retentit dans la sombre salle, suivi par un buyant motif de basse et des couches spectrales de synthés. À l’écran, la lumière vacille : une caméra fait un panoramique sur l’horizon de Hulme un jour typique et brumeux de Manchester. Et puis une voix : “I’ve been waiting for a guide to come and take me by the hand”. Une femme est assise devant une machine à écrire. La caméra coupe au ras du sol : une scène rurale depuis un bus, des voitures garées, des banlieusards qui filent à toute allure. Les touches de la machine à écrire tapotent : “La ville est terrifiante : est effrayante : est une prison…”

C’est ce que vous auriez vu si vous aviez assisté à l’une des rares projections de Factory Flick à Manchester ou Londres en 1979 ou 1980. Filmé par Charles E Salem et écrit par Liz Naylor, il est compris d’environ 13 minutes d’images muettes tournées en Super 8 conçues pour accompagner la première face, “l’outside”, du premier album de Joy Division, Unknown Pleasures. Pas visionné depuis plus de 25 ans, il fournit un document visuel incomparable d’une époque, d’un lieu et d’un groupe très particuliers qu’il a engendrés.

En 2007, Joy Division est plus grand que jamais : cité comme influence par de nombreux jeunes groupes, tissé dans le fil des médias tandis que la génération qui était adolescente au début des années 1980 raconte son histoire. Ian Curtis est devenu l’un des grands mythes du rock, le poète maudit, le rock’n'roll suicide : une impression dont on va beaucoup parler cette année avec la sortie du film Control d’Anton Corbijn, tiré de la stoïque biographie de Deborah Curtis, Touching From A Distance.

Au même moment où la première de Control aura lieu, les trois premiers albums du groupe – Unknown Pleasures, Closer et le posthume Still – seront ressortis, avec un CD live bonus chacun. L’inclusion de concerts de, entre autres, l’University Of London Union et de High Wycombe Town Hall montrera l’envers des constructions oniriques de Martin Hannett : le son d’un groupe résolu à tout déménager aussi intensément que possible. Il y a aussi un documentaire en production et le projet de ressortir la compilation vidéo Here Are The Young Men en DVD avec des bonus.

Avec toute cette activité, la machine à remonter le temps déterre toutes sortes de capsules témoin du passé : bandes live inédites, photographies, images live. Le film de Charles Salem est une pièce importante du puzzle : non pas uniquement parce que sa couleur fait mentir l’image noir et blanc qui entoure Joy Division. Manchester était lugubre, c’est sûr, mais elle n’était pas entièrement monochrome. La musique de la ville s’est assuré de cela : un signal lumineux et excitant qui illuminait et reflétait un environnement dégradé et oublié.

“To the centre of the city where all roads meet, waiting for you…” Aucun membre de Joy Division était originaire de Manchester. Bernard Sumner et Peter Hook venaient de Salford, ville jumelle de Manchester, Stephen Morris et Ian Curtis venaient de Macclesfield, petite ville dans les contreforts des Pennines. Cette distance conférait du mystère. Pour Curtis en particulier, la ville était à la fois une cour de récréation et un charnier : un cauchemard ballardien de sauvagerie techno, un espace vide où la jeunesse oubliée pouvait se réunir, un carrefour où on pouvait perdre ou gagner son âme.

Factory Flick parsème des images d’une ville en mouvement – des bus qui passent devant l’université, des piètons qui marchent dans l’Arndale – des plans statiques de points de repère de la jeunesse culte, des repères clés de 1979 : le Russell Club, Virgin Records, Paperchase, l’Underground Market. La machine à écrire fait un commentaire impitoyable. Écrit par Liz Naylor, 16 ans, ce sont les vraies news adolescentes : paranoïa, dégoût, confusion identitaire, haine. “There’s no room for the weak“ (“Il n’y a pas de place pour les faibles“), entonne la voix. Tap tap tap : “J’ai l’impression d’être en 1976”.

La caméra passe rapidement à de brillantes visions de consommation : une boutique de location de télévision, la façade de Picadilly Radio (un peu de glamour du showbiz avec les prises de bec des animateurs), un pile de magazines. La une du Record Business dit : “Encore plus de sociétés se tournent vers le disco”. En même temps, une réalité sous-jacente ne cesse de refaire surface : les affiches du Manchester Evening News qui hurlent “L’horreur”, un graffiti qui dit “À bas l’IRA”. Le dernier plan s’attarde sur l’affiche d’une église : “Pas d’avenir avec la bombe à neutrons : les morts n’ont pas besoin de maison”.

Comme les dérives des situationistes, la caméra passe en long et en large dans la ville pour trouver les zones oubliées qui disent en quelque sorte une vérité existentielle : les rues monolithiques en arc de cercle de Hulme, des terrains vagues pleins de gravats et de voiture garées, une église au milieu de rien, une salle en béton des années 1970 vide avec un téléphone mural qui ne sonnera jamais. “We’ll drift through it all, the modern age” (“Nous nous en sortirons, de l’âge moderne”), chantait Curtis dans These Days, l’une des plus grandes chansons perdues de Joy Division, et comme Liz Naylor se souvient avec étonnement dans Various Times, ces cut-ups mot/images oscillants sont une pièce inconsciente de “cinéma psychogéographique”.

Dans leur toute première apparition à la télévision, Joy Division a joué Shadowplay sur une toile de fond visuelle d’images négatives prises d’un documentaire World In Action sur la CIA : métaphore des obsessions de Curtis pour le contrôle, la domination et la fuite. Tout comme la production de Martin Hannett cherchait à apporter l’environnement dans le hard rock primaire du groupe puis Joy Division – en particulier Curtis – a remanié leur ville d’adoption dans leurs propres visions dystopiques. En faisant cela, ils ont fourni une carte routière de l’âme : non seulement pour Manchester, mais pour la Grande Bretagne à la fin des années 1970.

Unknown Pleasures est un brave bulletin, un rêve dansable : brillamment, un disque éternel” (Melody Maker, 21 juillet 1979)

J’ai emménagé à Manchester en avril 1979, fuyant le Londres post-punk : l’une des deux seules personnes de cette sous-culture à faire le trajet inverse vers le Nord. L’autre était le leader de Manicured Noise, Steve Walsh, qui était passé par le légendaire groupe Urpunk The Flowers Of Romance pour trouver du cliché. “Le mégot du punk brûlait jusqu’au bout pour devenir une parodie à trois accords”, a-t-il écrit dans la compilation de Manicured Noise, Northern Stories: 1978/80, “et le lugubre Nord semblait promettre une authenticité qui manquait à la métropole pavée d’or”.

Tandis que Walsh vivait “dans les rues en arc de cercle en béton crépi de Hulme”, je me suis installé dans une maison victorienne en état de délabrement dans la splendeur semi-détachée de Chorlton. Le précédent occupant de l’appartement avait été Howard Devoto : c’était difforme, et la chambre peinte en noir était grandement déprimante. Je n’étais pas préparé au climat et au vide : les dimanches humides semblaient durer toujours. En même temps, mon travail chez le principal producteur d’images de la ville, Granada Television, était aliénant. J’avais naïvement penser que travailler à la télévision pourrait impliquer jouer.

Durant mes deux premiers mois à Granada, j’ai vécu avec Tony Wilson et sa femme Lindsay dans leur petit cottage de Charlesworth, près de Glossop. Wilson m’a gentiment indiqué divers points de repère local, dont le quartier HLM où Hindley et Brady avait tué Edward Evans. Je l’accompagnais fréquemment dans d’interminables rondes qu’il faisait dans son break Peugeot bordeaux, et ainsi, j’ai rencontré Rob et Lesley Gretton, Martin Hannett et Suzanne O’Hara. Ils sont devenus ma nouvelle famille.

Tout avait été lancé lors de ma première visite à Manchester. Alerté par Pete Shelley et Richard Boon des Buzzcocks de l’existence de la vie indépendante dans le Nord sinistre, j’étais monté sur le M6 en octobre 1977 pour interviewer Howard Devoto et regarder le lancement de Magazine lors de la dernière soirée de l’Electric Circus. Rien à Londres ne m’avait préparé à ce qui résidait dans cette salle en briques détruite, alors que le pire et le meilleur de Manchester montait sur cette scène pour la dernière fois. Magazine a fait trois chansons, dont I Love You, You Big Dummy de Beefheart. Les Buzzcocks ont attisé une tornade avant de conclure avec Time’s Up.

Mais, pour moi, la soirée appartenait aux trois groupes plus jeunes, dont tous semblaient incarner les possibilités qui étaient sur le point de s’éteindre. The Worst jouaient des bourdonnements Velvet tout en ressemblant à des réfugiés d’un accident nucléaire. The Prefects étaient des adolescents énormément sarcastiques qui activaient des coups de gueule comme des intellos conceptuels masqués contre des maladies vénériennes. Tout l’être de Warsaw parlait de la lutte urgente partagée par tous ceux impliqués dans le punk : faire sortir ce que vous aviez à dire avant d’en perdre l’opportunité. “Qu’allez vous faire, hurlaient-ils, qu’allez-vous faire quand ce sera fini ?”

“Warsaw paraissent jeunes et nerveux. Désespérés, battant de l’air, effrayés d’arrêter : Qu’allez-vous faire quand la nouveauté sera partie / Vous retournerez dans le caniveau d’où vous venez". (Sounds, 15 octobre 1977)

Frappé par ce besoin de communiquer, j’ai donné à Warsaw une ou deux bonnes lignes. Quelques mois plus tard, ceci a porté ses fruits inattendus, quand j’ai reçu une lettre de Rob Gretton, le nouveau manager de Joy Division. Elle contenait un 45 tours de leur premier EP, An Ideal For Living, avec une note qui expliquait que le son était merdique et que la cassette Arrow Sounds ci-jointe, de leur premier LP, était meilleure. Quand je suis allé à l’interview de Granada en novembre de la même année, Wilson m’a mis un pressage test du Factory Sample dans les mains. Joy Division, Cabaret Voltaire, la Durutti Column, John Dowie : j’aimais tout cela.

Joy Division tournent leur rage claustrophobe et abrassive mais pourtant précise encore plus serrée, qualité à laquelle on ne faisait allusion dans leur précédent Ideal For Living : Digital et Glass sont toutes les deux fortes, massives, et, comme tout au long du EP, veulent vous en faire entendre plus – Melody Maker, 20 janvier 1979

Et c’est ainsi que je me suis retrouvé dans Palatine Road, une saison plus tard, à aider à assembler des exemplaires de The Factory Sample. Le sceau extérieur en plastique était déjà sur la pochette du disque, alors c’était juste une question de glisser les disques sans les laisser tomber, et puis poser l’autocollant – avec l’image de la marionnette de ventriloque et la bande dessinnée de 1967, le Retour de la Colonne Durutti, avec ce grand dialogue [en français dans le texte] : “De quoi t’occupes-tu exactement ?” “De la réification“. “Je vois, c’est un travail très sérieux, avec de gros livres et beaucoup de papiers sur une grande table”. “Non, je me promène. Principalement, je me promène”.

À l’époque, Joy Division avait commencé à enregistrer Unknown Pleasures. Je suis allé aux Strawberry Studios et j’ai été frappé par la manière dont les enregistrements sonnaient différemment du groupe sur scène. En regardant Martin travailler, j’étais fasciné par comment il était capable de capturer des états psychiques et façonner la musique autour. Quand le disque a été fini, Wilson m’a donné un exemplaire pour le chroniquer dans le Melody Maker, et j’ai répondu par un long topo surchauffé qui reflétait mes émotions sur ma ville nouvellement adoptée. Dans un sens direct et profond, j’ai utilisé Unknown Pleasures pour m’orienter dans ce nouvel environnement souvent rude.

“Les thèmes spatiaux et circulaires de Joy Division et l’éclat de la production brillante et rêveuse de Martin Hannett sont une réflection parfaite des endroits sombres et vides de Manchester : des lampes à vapeur de sodium sans fin et des maisons jumelées dissimulées vues d’une voiture qui passe, des sites industriels vidés – les détritus immortels du XXIème siècle – vus béants comme des dents pourries d’un bus orange, Hulme vu du cinquième étage un jour de pluie menaçant” (Melody Maker, 21 juillet 1979)

En 1979, Manchester était encore dépeuplé : très peu de personnes vivaient au centre ou dans les zones post-industrielles immédiatement en périphérie. L’aménagement des quartiers insalubres des années 1960 avait fait de grands trous dans le tissu de la ville qui, à cause de la récession des années 1970, n’avaient pas été raccomodés. Combiné à la dévastation de l’industrie lourde, cet état d’abandon a créé un environnement vide et dégradé. J’étais fasciné par Central Station, un vaste terminus de chemin de fer laissé à l’abandon près de Deansgate dans lequel résonnaient les fantômes du passé. On pouvait juste y entrer et fouiner.

À la même époque, le chef de la police de la ville, James Anderson – plus tard immortalisé par Shaun Ryder sous le nom de God’s Cop, “le flic de Dieu” – gouvernait son domaine d’une main de fer. Nommé en 1975, il a apporté une approche hautement moraliste et agressive au contrôle social : on était considéré comme suspect si on déviait d’une quelconque manière de sa moralité restrictive. La scène gay est petite, craintive et constamment harcelée. C’était un choc d’être automatiquement arrêté et fouillé par la police si on était dans une voiture après 23h : la ville était enfermée. La paranoïa était un fait d la vie quotidienne : on commettait des crimes de la pensée par sa simple présence.

Au sein de cette atmosphère claustrophobe, les idées de Burroughs et Ballard pouvaient fleurir. Manchester contenait encore un air curieusement futuriste – écho, sans doute, du statut de la ville de futuropolis du monde durant les années 1830. Mais il y avait autre chose : dans les vestiges du passé industriel, il y avait, si on était jeune et assez téméraire, d’infimes lueurs d’espoir. On aurait dit que l’apocalypse était arrivée et qu’il n’y avait rien à perdre. Les sous-cultures punk et post-punk de Manchester prenaient plaisir à trouver des endroits peu fréquentés – des cinémas désertés, des clubs délabrés, des bars à prostitués bizarres – dans lesquels tenir leurs rituels.

L’Electric Circus en était un exemple parfait : un cinéma de briques au milieu de pâtés de maison des années 1930 saccagés à Collyhurst, sur Oldham Road. Les gens du coin étaient effrayants et adoraient par dessus tout frapper les punks. après qu’il ait été fermé, le Rafters était le lieu de premier choix : un petit sous-sol sur Oxford Road où Père Ubu a fait son tout premier concert britannique au printemps 1978. Warsaw était dans le public. Le club était juste en face d’une énorme caverne nommée Rotters pleine de "coincés du cul" : ceci causait des moments anxieux à l’heure de fermeture quand les deux sous-cultures se regardaient en chien de faïence et n’aimaient pas ce qu’ils voyaient.

Depuis juin 1978, Joy Division avait fait quelques dates à The Factory sur Royce Road. Bien que Hulme n’était pas encore dégénérée en la ville morte vivante qu’elle est devenue par la suite, elle était menaçante et dénigrée. Les garçons Perry se cachaient sur les routes surélevées et, tandis que les familles partaient, les squatteurs s’installaient. J’ai rendu visite à Steve Walsh dans sa cellule monastique du côté du Sud : tous les appartements autour de lui étaient vidés et on se seraient cru dans la retraite d’un hermite. Et pourtant Hulme fournissait une opportunité vitale pour les adolescents de vivre près du centre-ville, facteur qui a contribué à la richesse de la culture des jeunes de Manchester durant la période.

Cette Factory se tenait dans un club assez basique nommé le PSV Social Club, ou le Russell, qui tenait régulièrement des soirées reggae. Le plafond était bas et l’atmosphère épaisse de la puanteur de la friture, mais il était sûr. Un autre endroit populaire était le Mayflower, un vieux cinéma des années 1920 à Gorton, où se rendait Ian Curtis durant ses errances pré-punks dans la ville. Une grande partie des groupes de Manchester répétaient dans un vieil entrepôt nommé, d’après son propriétaire, T.J. Davidson’s : il se trouvait à Knott Mill, tout à côté du Boardwalk et le viaduc de chemin de fer. Le futur Haçienda, toujours un entrepôt de yacht, se trouvait à deux pas.

Ces errances étaient souvent accrues par la drogue. Chaque ville et chaque époque avaient leur propre stimulant, et à Manchester à la fin des années 1970, c’était le hashish. “Je sais que vous, enculés de Londoniens, vous prenez de la coco”, Wilson avait expliqué durant ma première semaine à Charlesworth, “mais nous, on fume de l’herbe. Et nous, on aime le premier album de Public Image”. Steve Walsh a noté cette différence d’emphase de la capitale quand il a répété avec Manicured Noise à T.J. Davidson’s : “Joy Division avait la pièce d’à côté. On pensait qu’ils sonnaient comme les Doors et ils pensaient qu’on sonnait comme des Pink Floyd punks”.

Les états modifiés ont depuis longtemps été introduits dans le tissu de la vie mancunienne. L’opium et le laudanum étaient fréquemment utilisés au XIXème siècle pour soulager les bronchites causées par l’humidité et la pauvreté. Les paniques morales à propos des pilules étaient responsables de la première grande fermeture de club au milieu des années 1960. À Londres, les drogues étaient utilisées comme un outil : à Manchester, elles étaient utilisées pour surfer sur les espaces de la ville et pour intensifier cette sensation particulière d’être en suspension qui caractérisait Unknown Pleasures. Une grande partie de ceci venait des personnes plus âgées autour de Factory. Par contraste, le groupe était sobre et terre à terre.

Arrivé 1979, les musiciens londoniens étaient soit des paons congelés par la cocaïne ou des théoriciens dessêchés. Joy Division n’étaient ni l’un ni l’autre. Walsh : “C’était des gars sympa qui nous aidaient à déplacer notre matos parfois”. En contraste avec leur image de presse austère, ils étaient amicaux et sociaux. Le duo de Macclesfield était plus calme : ni Ian ou Steve s’ouvraient facilement, mais ils surprennaient quand il le faisaient. Peter Hook, l’ambassadeur du groupe, était toujours le premier à vous saluer. Bernard venait à vos côtés, avec la dernière blague, comme la fois où il m’a accosté à Sheffield : “Jon ! Jon ! Je viens juste de finir ce bouquin génial !” “Oh, il est de qui ?” “Sven Hassel”.

Le contraste entre ces jeunes hommes apparemment normaux et leur musique ne pouvait être plus grand. Le tout était plus grand que la somme des parties. À cet égard, Unknown Pleasures était le produit de ce mélange pop classique : de générations, de classes, qui se rassemblent et s’informent les unes les autres. D’un autre côté, il était entièrement unique : un disque de dialogues internes et de visions personnelles – curieusement impénétrable, arrivant comme si complètement formé. Aujourd’hui, il sonne comme un document classique de passage à l’âge adulte: les pensées et les peurs d’un jeune homme sensible forcé à s’engager dans un monde hostile.

À la différence du punk, qui se projetait dans le monde – des informations, de réalisme social – Joy Division était tourné de manière déterminé vers l’intérieur. Tandis que le document filmé de Salem passait de “l’outside” vers “l’inside”, certaines chansons présentaient le(s) protagonniste(s) qui fuit/fuyent dans un paysage urbain menaçant : “Dans les rues sombres, les maisons paraissent les mêmes, il se fait désormais plus sombre, les visages paraissent les mêmes”. Les paroles avaient l’immersion sombre de Burroughs et Ballard mais en dessous déferlaient des émotions, d’autant plus puissantes car si contrôlées : culpabilité, peur, rage, claustrophobie, dégoût, haine de soi et, ultimativement, un curieux fatalisme.

“Le chant expressif et confus de Ian Curtis résonne sur des motifs musicaux récurrents qui eux-mêmes se moquent de toute idée de fuite. Sur scène, il apparaît possédé par des démons, danse de façon spasmodique et à la vitesse de la lumière, se déroulant et s’enroulant tandis que la musique métallique rigide se ferme et s’ouvre sur lui” (Melody Maker, 21 juillet 1979)

Il y avait un autre élément qui s’éclaircissait quand on voyait le groupe sur scène. Le concert de Joy Division pour Factory en juillet 1979 était super intense, comble, un vrai triomphe : à mon grand plaisir, ils avaient dépoussiéré Novelty. Wilson m’a demandé de faire un poster pour le concert : j’ai offert un cauchemar suburbain, avec un montage d’une femme dont le cerveau était extrait dans une cuillère. Au Free Trade Hall, en première partie de John Cooper Clarke, Ian est devenu complètement cinglé, tandis, comme l’a écrit Charles Shaar Murray, le groupe sonnait comme “des choses horribles taillés dans du marbre noir poli”.

Joy Division a réellement trouvé sa voie au Leigh Festival en août. C’était un groupe qui commençait fréquemment son set par une chanson intitulée Dead Souls (“Âmes mortes”) et ce soir-là, sous des cieux assombris, elle ressemblait à une invocation. Ian utilisait la grandeur et la décadence de la longue intro instrumentale pour faire les cent pas sur scène, avant de monter au micro et de chanter bien clairement : “Some take these dreams away” (“Quelqu’un chasse ces rêves”).

C’était toujours la chanson qui me faisait dresser les cheveux sur la tête, parce qu’elle semblait dépasser l’esthétique pour devenir quelque chose d’indéniable. Il y avait des forces qui se cachaient en dessous de la surface de la vie quotidienne, et Ian s’était immergé dedans.

“Joy Division rentre dans le noir comme un film d’horreur nocturne – il fait peur mais il a raison. Sabotés dans une certaine mesure par un pauvre son, ils ont exorcisé le froid croissant par des blocs de son cinématique et métallique. Des chansons de l’album – Insight, She’s Lost Control, entre autres, le nouveau single Transmission, et les inédites Colony, Dead Souls (avec un refrain étonnant) et le final Sound Of Music. Deux rappels, et tout le monde qui danse”. (Melody Maker, 8 septembre 1979)

À bien des égards, la comparaison avec les Doors était juste. Jim Morrison était un auteur à la Rimbaud déterminé à s’emmerner dans un endroit complètement différent quand il était sur scène et à utiliser sa position pour explorer l’esprit de groupe du public. À un certain degré, chaque concert était une expérimentation de laboratoire, avec le chanteur dans le rôle du cobaye. Bien que rarement conflictuel, Curtis avait une vision similaire : il interprétait chaque concert comme si c’était son dernier, ne retenant rien. Au sein de cette pratique d’implication totale, son épilepsie, comme l’a écrit Deborah Curtis, commençait à devenir indifférenciable de sa performance.

À l’époque, cependant, on n’avait pas le temps de réfléchir sur ces questions. Les sorties et les enregistrements se sont rapidement enchaînés au cours de la deuxième moitié de l’année 1979 et au début de l’année 1980, tandis que le groupe enregistrait l’album fantôme entre Unknown Pleasures et Closer. Coincé par une piètre distribution, Transmission était le tube qui en l’a jamais été. Lors de sa sortie en mars 1980, le disque sur Sordie Sentimental a servi le mythe qui avait commencé à entourer le groupe avec son packaging hermétique : les deux chansons sur ce 45 tours en édition limitée étaient parmi les meilleures du groupe – Atmosphere et Dead Souls.

Le disque qui m’a réellement obsédé est sorti en octobre 1979. Sorti sur le Fast Label de Bob Last, Earcom 2 comprenait six morceaux : généreusement éditées sur maxi 45 tours, les deux chansons de Joy Division se sentaient vraiment à leur place. Commençant par le son de quelqu’un qui mange des chips et qui allume une allumette, Autosuggestion était saturée de réverbération et maculée d’une guitare à l’envers qui évoquait la psychédélie classique de 1966. Avec sa lente, lente allure et sa longueur de six minutes, ce morceau ne sera égalé que par Home Is Where The Heart Is de Public Image en tant que fuite profonde et déterminée vers l’espace intérieur.

Autosuggestion reflétait le sens de frustration et de claustrophobie que je ressentais alors : “Ici, ici, tout est retenu à l’intérieur”. Elle semblait dupliquer le son de la noyade. En même temps, il y avait quelque chose d’une perversité très agréable à l’intérieur de cela. Comme tous ceux qui ont vécu à Manchester le savent, il peut se trouver du confort dans l’obscurité et la brume : on se sentait curieusement nourri. L’autre chanson, From Safety To Where, était minimale, mélodique et et la seule chanson de JD a n’avoir jamais été jouée sur scène. Elle se terminait par une question : “Nous passons mais la rupture doit être faite / Devons-nous passer à autre chose ou rester éloignés sans risque l’un de l’autre ?”

Juste combien cette question était clée pour son auteur ne m’a pas du tout frappé. Conditionné par les esthétiques négatives du punk, je n’avais pas considéré que l’approche sombre de Joy Division entretenait une crise personnelle. Ils étaient, après tout, un groupe : sur scène, Peter Hook et Bernard Sumner restaient immobiles – une phalange solide qui donnait à Curtis le soutien crucial dont il avait besoin pour ses fuites vers l’inconnu. Hook fournissait l’énergie et le dynamisme, Sumner l’architecture solide et le drame cinglant, tandis que le batteur Stephen Morris fusionnait des polyrythmes texturaux et une pointe disco qui démentaient l’énergie dépressive de Ian Curtis.

Manchester a toujours été une grande ville de musique noire américaine. Bien qu’aucun membre du groupe n’était obsédé par la dance, ils étaient assez alertes pour récupérer des choses dans la Northern Soul et le disco qui étaient constamment dans l’air. Leur second producteur, Richard Searling, les avaient déjà mis dans cette disrection quand il leur a dit de reprendre le fantastique martèlement conduit par la guitare de N.F. Porter, Keep On Keeping On : c’est devenu Interzone. Les Syndrums qui envahissaient Insight étaient l’accroche majeure du disque numéro un de la fin de juin 1979, le classique disco vaporeux d’Anita Ward, Ring My Bell.

Ce tranchant était un élément central au sein de Joy Division, et contribuait au fait central qui est éclipsé par le mythe de Ian Curtis : ils étaient réjouissants. Le groupe était des maîtres de la tension et du relâchement, et ils passaient de l’un à l’autre pour créer leur propre mélange intensément physique de punk, de métal, de Krautrock et de dance. Ce mastodonte musical était le contrepoint de la présence hypnotisante de Ian sur scène, aidant à convertir ses crises émotionnelles en une lutte plutôt qu’en un fait prédéterminé. Il semblait impossible d’arrêter le groupe, comme le dit aujourd’hui Stephen Morris : “Ça continuait de monter, monter et monter”.

“Parler de vie aujourd’hui, c’est comme parler de corde dans la maison d’un pendu. Où cela se finira ?” (Melody Maker, 21 juillet 1979)

Toute l’expérience Joy Division en 1979 avait été excitante : une époque d’amélioration rapide et de créativité intense. Il ne semblait pas y avoir aucune raison pour laquelle cela ne devait pas continuer. Cependant, durant le premier quart de l’année 1980, les gens qui entouraient le grope ont commencé à admettre qu’il y avait de graves problèmes. Ian subissait une grave crise domestique, mais, comme Deborah était gardée fermement à l’arrière-plan, on ne pouvait aucunement trouver ce qu’il se passait. En tout cas, c’était l’année 1980 : il n’y avait aucune culture de la thérapie, aucun langage accrédité avec lequel parler de sentiments et de problèmes de la vie. Tout était retenu à l’intérieur.

Il y avait des signes. Je n’avais pas vu le groupe depuis janvier mais j’avais dû sortir durant le concert du 11 avril à The Factory : je ne pouvais supporter l’intensité des sentiments dans un petit espace. Mais les alarmes n’avaient pas sonné : tout était normal.

Je suis allé à Birmingham pour le concert du 2 mai avec Suzanne O’Hara : nous avons regardé la balance, parlé au groupe, et nous sommes partis après une chanson. Nous étions tous les deux pressés de descendre à Londres, où Martin produisait les Psychedelic Furs. Nous ne pensions absolument pas que nous venions de manquer la dernière performance de Joy Division.

La mort de Ian a été un choc terrible pour sa famille, ses collègues et tout le monde. C’était la première fois que j’ai dû me confronter à la mort au sein de ma tranche d’âge et, comme bien d’autres, je ne savais pas quoi faire. J’ai écrit dessus pour le Melody Maker et je l’ai enfermé, comme je le pensais. Quand Closer est sorti en juillet 1980, je n’ai pas pu l’écouter avant un long moment. Quand je l’ai finalement fait, un voile mortuaire rétrospectif avait été irrévocablement jeté sur le disque. Les paroles semblaient tout simplement autobiographiques et cela était flagrant. Le sentiment de la découverte qui avait marqué Unknown Pleasures avait été remplacé par le repli sur soi et une résignation glaciale.

“La mort produit une cristallisation : la vie artistique de Ian Curtis peut désormais être interprétée comme un combat qui a échoué, pour des raisons aussi personnelles qu’obscures que sa mort. Aujourd’hui, personne ne se rappelera quelle était son œuvre avec Joy Division lorsqu’il était vivant : elle sera perçue comme tragique plutôt que courageuse”. (Melody Maker, 14 juin 1980)

Au sein de la scène musicale localisée de Manchester, on aurait cru qu’une malédiction s’était abattue. Des groupes comme A Certain Ratio et Crispy Ambulance, qui étaient nés dans le sillage de Joy Division, ont changé d’approche ou ont abandonné. Tous mes amis de Factory soignaient leurs émotions en privé : gelés dans le chagrin. Le centre d’intérêt est passé vers le Beach Club à Shude Hill, dirigé par un vague collectif fondé autour de Richard Boone et de Suzanne O’Hara : de piètres sets par de nouveaux groupes comme Spurtz et la diffusion de films comme la Bombe n’a fait qu’ajouter au sentiment de tristesse. C’était le moment de l’intervention de la Russie en Afghanistan, et la guerre mondiale semblait imminente.

En 1981, le nuage a commencé à se lever. Une nouvelle approche était nécessaire, une sortie du côté obscur. New Order l’a trouvé avec le joyeux Everything’s Gone Green, qui sonnait comme le premier jour du printemps après un long hiver. Les trois membres de Joy Division s’étaient regroupés avec Gillian Gilbert et ont trouvé la clé dans les productions légères comme de l’hélium de Giorgio Moroder pour Donna Summer. Transcrivant le bourdonnement synthétique de I Feel Love, Everything’s Gone Green se terminait pas des cris de guerre de Rob Gretton, transporté par le fait que son groupe était revenu à la vie.

À cette époque, j’ai accompagné Wilson dans l’une des ses interminables rondes. Nous avons roulé vers les collines du Nord de Manchester. C’était le printemps et le vent ondulait entre les arbres qui se recouvraient de feuilles. Nous nous sommes arrêtés devant la maison où vivait Hooky, pour apprécier l’air frais. Wilson a exposé sa vision de l’avenir de New Order : “Ça va être comme Pink Fliyd sans Syd, a-t-il dit. Ils vont continuer pendant des années et des années et ils vont finir par vendre des millions de disques”. À plus d’une reprise, Tony était fixé sur l’argent à l’époque, et je l’ai cru.

Peut-être est-il temps que nous commençions à faire face à l’avenir. Quand cela se finira enfin ? (Melody Maker, 21 juillet 1979)

Revisitant ces événements 26 ans plus tard, je suis étonné par la présence et la puissance actuelles de Joy Division. Ce qui était autrefois le produit d’une petite sous culture locale est devenu un phénomène mondial. Love Will Tear Us Apart est régulièrement classé comme l’un des plus grands singles de tous les temps et est devenu une sonnerie de portable. New Order, pendant ce temps, continuent à jouer des chansons de Joy Division sur scène : leur tournée la plus récente les a vus réinventer These Days aux côtés de Transmission et de She’s Lost Control. Au concert commémoratif de John Peel en octobre 2005, ils ont fait un boucan monstre avec une version frénétique de Warsaw : “Faisons celle-là pour Ian, les gars”.

Et pourtant, comme l’intérêt récent pour la vie personnelle de Ian Curtis l’illustre, le personnage central de l’histoire demeure une énigme. Les événements de 17 mai 1980 ont produit tant d’émotions et tant de questions qui ne seront jamais résolues – seulement abordées. Le mythe romantique du rock l’a transformé en un personnage à la Jim Morrisson et Kurt Cobain : prédestiné à mourir jeune, à mimer son personnage scénique et ses paroles hantées. Cependant, il est contesté par bien des participants : Curtis souffrait de problèmes de santé mentaux et neurologiques qui étaient plus que probablement incorrectement diagnostiqués et froidement traités.

Je ne peux parler de la vie privée de Ian, mais je le vois comme une créature de son temps et de son endroit. Dans Touching From A Distance, Deborah Curtis mentionne la fascination de son mari pour “les stars qui mourraient jeunes”. Cette obsession a prospéré, comme chez de nombreux de ses pairs, dans les années qui ont suivi 1976, comme le punk légitimait une totale immersion dans l’obscurité : tueurs en masse, violence sommaire, politique radicale de droite et de gauche, le nazisme. Une partie de cela était une réaction au côté toqué perçu de la précédente génération hippie, une autre partie était une réaction aux brutalités de la Grande Bretagne frappée par la récession, une autre encore était de la pure méchanceté joyeuse.

Très peu de groupes étaient totalement imperméables à ces soucis, mais Joy Division a plongé plus profondément que d’autres. Ian Curtis était un auteur littéraire prolifique, et sa sombre fascination était légitimée et nourrie par son intérêt pour J.G. Ballard, le poète du techno barbarisme, et William Burroughs. Les punks de Manchester étaient les Wild Boys, courant comme des fous dans le paysage urbain désolé. La science fiction parle aussi souvent d’un présent alternatif qu’un avenir possible, et les paroles hantées et austères de Curtis semblaient décrire le démembrement de la vie sociale au tournant de la décennie.

1979 était la première année du nouveau régime conservateur, et l’atmosphère à Manchester – ville ouvrière à la tradition socialiste puissante – en était une de choc et de suspension. Les gens pensaient que l’avenir serait brutal, mais comment il se déroulerait était encore incertain. En même temps, la conscience publique de l’Éventreur du Yorkshire atteignait un pic, avec des rapports dans la presse des derniers meurtres et le lancement d’une campagne d’information d’un million de Livres. Ce climat de peur envahissait le Nord de l’Angleterre et pour beaucoup a ramené l’horreur des Meurtriers des Landes.

Mais il y avait un prix à payer pour cette divination mystérieusement juste. Deborah observe aujourd’hui, durant l’année 1979, “tout le temps libre de Ian était passé à lire et à penser à la souffrance humaine”. Dans son livre Dans le château de Barbe-Bleue, George Steiner abordait ce problème même, de “se pencher trop fixement sur l’atrocité” : “Je ne suis pas si sûr si quelqu’un, même scrupuleux, qui passe du temps et utilise ses ressources imaginatives dans ces temps obscurs, peut, ou effectivement, doit les laisser personnellement intact. Pourtant ces temps obscurs sont au centre. Passez devant et il ne peut y avoir aucune sérieuse discussion sur le potentiel humain”.

À un niveau, la négativité très affichée du punk et du post-punk était tout simplement comme des méchants enfants qui flirtaient avec l’interdit et le taboo. À un autre, elle cherchait à mettre l’obscurité à la lumière et, idéalement, cherchait à intégrer les deux : plutôt que, comme dans la théologie chrétienne, nier l’obscurité et l’enterrer si profondément qu’elle rebondit avec une force additionnelle. C’est une pratique difficile, cependant, elle était tentée au sein d’une culture rock chaotique à peine réglée. Ian Curtis a pu avoir vu Joy Division comme une expérimentation, mais elle était menée dans des conditions loin d’être idéales.

Dès le début, Curtis était fasciné par Iggy Pop et cherchait à reproduire les performances scéniques tranchantes sur la corde raide de son idole. Cela tendait à des concerts qui brûlaient l’âme, mais le laissait également très vulnérable. Dans la biographie d’Edie Sedgwick, Norman Mailer parle de la manière dont la superstar de Warhol a fait l’essai pour sa pièce le Parc aux cerfs : “Elle utilisait tant d’elle-même à chaque vers que nous savions qu’elle serait immolée après trois performances”. Tous les artistes sur scène expérimentés retiennent une partie d’eux-mêmes – cela s’appelle la technique de scène – mais Ian Curtis approchait chaque concert avec une intensité totale. Le feu le consummait.

Ian Curtis n’avait que 23 lorsqu’il est décédé. C’était encore un jeune homme mais était marié depuis plusieurs années, avait un enfant et une forte attitude moraliste envers le travail. Les paroles extraordinaires de l’une des chansons toniques de Joy Division, Insight : “Je me souviens de notre jeunesse”, donne du poids au sentiment qu’il était vieux avant son heure. Sa vie quotidienne était assez banale mais il écrivait des chansons comme Wilderness, avec sa simple exposition des faits : “J’ai voyagé en long, en large et en travers bien des époques différentes”. Oui Dead Souls, où il se prononçait menacé par les esprits des défunts : “des conquistadors qui ont pris leur part”.

Il n’y avait aucun sentiment d’affectation ni de distance dans son élocution de ces lignes. Curtis avait soit une imagination vive et gothique ou de puissantes capacités psychiques. Martin Hannett était très certain à ce sujet : Ian “était l’un de ces canaux du gestalt. Un paratonnerre. C’est le seul que j’ai croisé, à cette époque”. La requête obsédante qui ouvre Dead Souls : “Quelqu’un chasse ces rêves” faisait allusion au fait que ces visions n’étaient pas là volontairement. Peut-être que la sensibilité de Ian n’était pas quelque chose qu’on pouvait arrêter quand on le voulait.

Des livres ont été publiés à ce sujet, et plus seront écrits. Si on les rassemble tous, on pourrait obtenir quelque chose qui ressemble à la vérité. Mais à la fin, ce n’est que de la spéculation qui font pâle comparaison devant le fait. Joy Division était gelé à son zénith et, par conséquent, a eu une vie future qui n’a jamais pu être prédite. Si je pense à Ian aujourd’hui, je le vois transporté par toute l’attention qu’il mérite aujourd’hui à juste titre. C’est ce qu’il a toujours voulu. Car le tapage autour de sa mort ne signifierait rien si les disques n’étaient pas là pour que des générations successives les apprécient.

Une partie du charme de Joy Division est qu’ils opéraient dans la période qui a immédiatement précédé le moment où la culture pop a finalement été reprise par par les médias de masse. En 1979, il y avait très peu de télévision pop, aucun magazine de style (The Face et i-D ont commencé en 1980), et l’industrie du clip était encore à ses débuts. Les punks avaient, assez correctement, averti de la maladie des médias, et au travers un mélange d’arrogance et de tempérament, Joy Division refusait de faire de nombreuses interviews. La presse musicale basée à Londres ne s’était pas encore attaquée au lugubre Nord, et leurs premières rencontres se sont terminées en incompréhension mutuelle voire pire.

À cheval entre l’analogie et le digital, ils ont fait relativement peu de télévision : leur apparition de septembre 1979 dans les émissions régionales de Something Else sur la BBC2 coïncidait avec les premiers pas hésitants de la télévision pour la jeunesse. À part le clip de Love Will Tear Us Apart, les images qui existent sont souvent de mauvaise qualité, et certains documents cruciaux – comme le film de Joy Division de Malcolm Whitehead (avec trois morceaux du concert de Bowdon Vale du 14 mars 1979) – ont été peu vus depuis des années. Cette invisibilité relative a, plutôt, accru le charme du groupe.

Joy Division a aussi présidé sur un paysage qui a désormais disparu. La fin des années 1970 était à des années lumière de Madchester et la régénération sponsorisée par le conseil municipal et traînée de musique qui a réunit le concert du Free Trade Hall des Sex Pistols, Joy Division, Factory Records, les Stone Roses et l’Acid House en ce que Liz Naylor nomme “une formule (contre) culturelle réductrice”. La plupart des points de référence de cette époque ont disparu : le Factory, le Mayflower, le T.J. Davidson’s : à leur place se trouvent des appartements de luxe. Libérée depuis longtemps de son chef de la police oppressif, l’ancienne ville des morts a une vie nocturne (gay) prospère.

Joy Division ont joué parce qu’ils le devaient, et cela est fortement réverbé au sein de la culture pop d’aujourd’hui uktra-médiatisée. C’est une denrée rare : la vraie chose. À cheval entre la lumière et l’ombre, leur musique est dure, physique, lyrique, et avant tout, saturée de fortes émotions. Leur vision singulière a triomphé sur le temps et l’espace. Pour ma part, Joy Division – et en particulier leur document de passage à l’âge adulte, Unknown Pleasures – fournissaient la bande son d’un moment crucial de ma vie de jeune homme, et même si c’est passé depuis longtemps, je les saluerai toujours.

Merci à Liz Naylor, Charles Salem, Steve Walsh, Jon Wozencroft et Mat Norman à la mdmarchive.co.uk. Various Times de Liz Naylor est disponible sur www.atomicsoup.co.uk/various_times.htm.

*

LE IAN QUE J’AI CONNU

Les Buzzcocks
Le manager du groupe Richard Boon et le chanteur Pete Shelley.

RB : “À Manchester après les Pistols, les gens sont apparus et ont fait de petites connexions. On était intéressés par quelque chose de nouveau. J’ai rencontré Ian le 10 novembre 1976 quand j’étais à la porte d’un concert auto-promu des Buzzcocks à l’Electric Circus. Il avait été au festival de Mont-de-Marsan mais était plus intéressé par d’où venait cette musique. J’ai discuté avec lui durant les quelques mois qui ont suivi. Lui et ses potes avaient formé un groupe à l’époque. Il était élégant, intense, intelligent et avait un certain dynamisme qui était un peu non articulé au début. Il venait du côté Iggy et les Stooges. Un simple existentialisme. Je les regardais répéter dans un pub à côté du dépot de bus de Weaste. Quand ils semblaient prêts à jouer, je les ai mis à l’affiche d’un autre concert auto-promu du 29 mai 1977 avec les Buzzcocks et Penetration. On a essayé de leur refiler le nom Stiff Kittens. Ils ne l’aimaient pas ! Ils sont montés sur scène et ont dit : On est Warsaw”.
PS : “Il était assez différent sur scène à faire cette danse saccadée et tout ça. En dehors de la scène, c’était un gars ordinaire, il n’y avait de sens de pressentiment ou de perte, pas de poids du monde sur ses épaules, rien du tout. Toutes les choses qui lui ont été attribuées plus tard, il ne l’était pas. Joy Division n’étaient pas intéressés par être des stars, ils le faisaient pour la musique plutôt que pour avoir leurs photos sur les murs. On leur a dit les secrets qu’on savait. Ian venait dans les bureaux qu’on avait à l’époque. Il était là à parler à Richard [Boon]. Cela semblait être une bonne chose de les prendre en tournée avec nous. Je n’avais pas vu le changement chez lui. C’était un grand choc pour tout le monde. Peut-être que les chansons étaient lourdes mais ce n’était pas quelque chose qu’on a vu arriver”.
RB: “Avec le temps, il est devenu plus renfermé, il ne savourait pas l’attention qu’il recevait. Une partie de lui le voulait mais une autre partie de lui n’était pas à l’aise avec les attentes qui étaient drapées sur lui”.

Mick Middles
Biographe de Joy Division.

“Je l’ai vu traîner à l’Electric Circus et au Ranch Bar mais je ne savais pas qui il était jusqu’à ce premier concert de Warsaw à l’Electric Circus [29 mai 1977]. Même alors j’étais si stupide que j’ai pensé qu’ils étaient The Prefects. On lui a demandé si on pouvait l’interviewer pour notre fanzine, Ghast Up. Il était absolument stupéfié par l’idée que quelqu’un veuille l’interviewer. Il était toujours complètement charmant et très timide. Quand Joy Division étaient opérationnels, Rob [Gretton] m’a harcelé pour que je les interviewe. Depuis cette soirée, Ian est devenu très amical à chaque fois que je le rencontrais. Ian était bien moins réservé que Hooky et Bernard. Il y a eu des occasions où on se croisait et on prenait quelques bières. Il n’était jamais arrogant quand il parlait du groupe. On parlait constamment de Throbbing Gristle et de The Pop Group, des trucs comme ça. Il avait une intelligence qui n’avait pas été gênée par trop d’éducation. J’étais en quelque sorte sous-instruit aussi et j’aimais les gens qui pouvaient lire des livres, apprendre et s’enthousiasmes sans que ça fasse partie d’un cursus. C’est comme ça que je l’ai trouvé… complètement sans affection. Je me souviens d’être en coulisses à l’University de Leeds quand Joy Division étaient en tournée avec les Buzzcocks. Il y avait un peu de compétition dans l’air. Alors c’était une atmosphère plutôt étrange. J’étais très timidi et Joy Division étaient assis, à boire et en m’ignorant. Mais Ian m’a tendu une cannette de Red Stripe et a commencé à me parler. C’était typique. Il ne semblait jamais vraiment faire partie du gang. Je ne l’ai pas vraiment connu dans les derniers jours, quand il était perturbé. Joy Division parlaient à de plus grands journalistes que moi. De la perspective du public, il semblait détaché des autres d’une manière que je n’ai jamais vu depuis”.

Lindsay Reade
Écrivain / ancienne compagne de Tony Wilson.

“J’ai rencontré Ian pour la première fois au Rafters en avril 1978. Je n’avais pas vu sa qualité de superstar comme l’avait fait Tony. Quand il a rencontré Annik [Honoré], je l’ai mieux connu. C’était une personne sympathique, honorable et humble. Il aurait conservé cette humilité [mais] je ne suis pas sûre s’il aurait pu continuer avec l’épilepsie. Il avait eu beaucoup de conversations avec Genesis P. Orridge pour faire quelque chose ensemble, quelque chose de bizarre et obscur. Il est devenu plus perturbé et déprîmé, comme s’il travaillait dur sous un poids lourd. Il est resté chez moi et Tony pendant une semaine après sa première tentative de suicide. Il était assez profondément déprîmé. Je pense qu’il était ennuyé qu’elle ait raté. Ma théorie était que c’était un code japonais d’honneur… la chose la plus honorable à faire. Le disque d’Iggy Pop [The Idiot] sur la platine [le soir de son suicide] n’est pas si important que ça, on a écouté ce disque chez nous quand il était avec nous. Mais le film qu’il a regardé [la Balade de Bruno de Werner Herzog], je pense qu’il s’est identifié à ce personnage qui ne voyait pas d’issue. Il avait beaucoup de culpabilité. Il ne voyait aucune manière d’arranger tout ça. Il voulait s’occuper de sa fille, et il aimait Annik. Cette dernière semaine, j’ai lu dans les lignes de sa main et je lui ai dit qu’il ne se suiciderai pas parce qu’il n’avait pas de ligne de suicide. C’est con, hein ? J’ai laissé tomber la chiromancie après ça !”

Tony Wilson
Personnalité de la télévision, fondateur de Factory Records.

“La première fois que j’ai vu Ian, il est venu me voir au [nightclub] Rafters et a dit : Vas te faire foutre. T’es le salaud de la télé, connard. Je lui ai demandé pourquoi il avait dit ça et il m’a répondu que c’était parce que je ne les faisais jamais passer à la télé. Il était vraiment méchant, très conflictuel. Et c’était quand il était complètement inconnu. Ça a marché. Je les ai fais passer peu après. Je ne l’ai jamais revu comme ça durant les trois quatre ans que je l’ai connu, c’était cet écolier émotionnellement profond et réfléchi. La dernière conversation que j’ai eu avec Ian était lors du dernier concert de Joy Division à Birmingham. Typique de moi, je parlais de l’utilisation d’un language archaïque de Ian dans ses paroles. J’étais intéressé par l’usage des groupes modernes d’expressions archaïques, c’était une conversation très profonde.

“La dernière fois que je l’ai vu était en fait quan j’allais prendre le train pour Londres. Je conduisais vers Picadilly Station et j’ai vu Ian et Annik [Honoré] en train de marcher dans la rue. Manifestement, ils avaient passé la nuit à errer. Il a pris le même train que moi mais il ne m’a pas vu. On n’était pas assis ensemble. Il est descendu à Macclesfield où il vivait et j’ai continué jusqu’à Londres. J’ai demandé à Annik quelques temps plus tard ce qu’elle pensait de Closer et j’ai été choqué quand elle a dit qu’elle le détestait : Ce que tu dois comprendre, c’est qu’il ne faisait pas semblant ! J’ai dit : Non, c’est juste une attitude. Mais elle avait raison et c’est ce qui en fait un grand disque. Il ne faisait pas semblant”.

Vin Cassidy
Chanteur de Section 25

“Ma première vraie rencontre était quand Ian et Rob Gretton ont rencontré Section 25 aux studios Cargo à Rochdale à l’automne 1979 pour produire et mixed notre premier single pour Factory. Ian a laissé Rob parler la plupart du temps. Il a gentiment apporté la batterie électronique de Steve Morris pour que je l’utilise et insistait beaucoup à ce que je l’utilise sur la face A, Girls Don’t Count. La réserve et l’air sérieux de Ian pouvaient parfois être pris pour de la froideur mais il était toujours sympa avec nous. Il avait un bon sens de l’humour. À la session Cargo, il a suggéré qu’on ait deux masters de fait parce que le premier pourrait s’user après 500 000 pressages ! Il était très loyal. À un concert qu’on a fait, pour l’anniversaire de Ian, quelqu’un dans le public interpellait, Ian s’est énervé, lui a décoché un droit et il s’est retrouvé par terre. Durant la période où j’ai connu Ian, il était évident qu’il devenait plus déprîmé et renfermé, même si ce n’était pas d’une manière ouverte. Il semblait tout simplement déprîmé et j’ai attribué ça à son épilepsie. Mon dernier souvenir de Ian était quand je suis allé voir son corps dans le cerceuil ouvert avant son enterrement. Il était allongé et même s’il portait un col, je pouvais clairement voir les marques autour de son cou”.

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“TOUT LE MONDE AVAIT SA PROPRE VISION PERSONNELLE DE IAN”

Le premier batteur de Warsaw et le premier manager de Joy Division, Terry Mason, se souvient des rêves d’élevage de chien du regretté chanteur.

“La situation parfaite serait qu’on – moi, Hooky et Barney – aurait remarqué Ian au concert des Pistols au Lesser Free Trade Hall, mais c’est les conneries qu’on s’attend à lire sur les sites de fans. On a en fait vu les deux Ian (Ian C et le guitariste Iain Grey) dans les mois qui ont suivi l’explosion initiale du punk à l’Electric Circus – et au moment des deux dates sur l’Anarchy Tour, on se connaissait de vue, mais on ne se parlait pas. Nos premières conversations ont dû être à propos des difficultés à trouver des batteurs. Comme les deux Ian avaient été là dès le début du punk à Manchester, on les voyait comme faisant partie de la vague initiale comme nous. Ils s’habillaient tous les deux de manière très similaire – ils portaient tous les deux des grosses vestes pour aller aux concerts et s’habillaient comme des gens normaux, bien qu’avec des pantalons plus étroits. Les deux Ian étaient assez timides, mais une fois qu’un groupe montait sur scène, c’est là que Ian C se trouvait dans son élément – il était complètement dans le show.

“Ian était très intelligent, mais c’était plus que de la simple intelligence, et c’était un caméléon social. Il pouvait retomber sur ses pieds dans n’importe quelle situation avec n’importe qui. Je pense que c’est pour cela que tout le monde avait sa propre vision personnelle de Ian. Avec cette brillante personnalité, c’était la manière dont Ian s’animait beaucoup, parfois très sauvagement, sur des questions mineures.

“Il y a eu un changement majeur et compréhensif après sa grosse crise après le premier concert au Hope And Anchor [27 décembre 1978]. Ian savait ce qu’était l’épilepsie. Il semblait avoir honte de sa maladie, et j’avais l’impression qu’il pensait qu’il nous faisait faux bond. Après son diagnostique, il s’est replié plus sur lui-même, et parfois on aurait cru qu’il faisait semblant quand il avait affaire au monde extérieur. Le pauvre. L’alcool, les drogues et les femmes pour lesquels la plupart des garçons forment des groupes étaient désormais pour les autres, pas lui ; les soucis de Ian étaient de s’assurer qu’il se tenait à son traitement. Ce n’était même pas comme si l’argent affluait pour compenser ! Je me souviens d’un concert à Preston où le club était comble, un tarif d’entrée très bas, et un propriétaire peu disposé à cracher plus. Notre loge était la cuisine du club. On a trouvé le frigo et le congélo du club, et après des paris en mangeant du beurre, on est tous repartis chez nous avec un poulet congelé bonus. Ian en a pris deux parce qu’il était si énervé par notre traitement.

“J’ai vu Ian pour la dernière fois le jeudi avant qu’il ne se suicide. Il semblait qu’il avait décidé quoi faire, le divorce allait se faire, et Ian attendait avec impatience la tournée américaine, surtout le concert de LA et l’opportunité de séjourner au Tropicana Motel rendu célèbre par Jim Morrison. Une fois que la tournée aurait été finie, le groupe devait prendre six mois de repos. Ian était toujours incroyablement énervé contre Debbie qui lui avait obligé de se débarrasser de sa chienne, Candy, alors j’allais lui chercher un chien et Ian allait m’aider à l’élever”.

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“JE LUI AI PARLÉ LA NUIT OÙ IL S’EST SUICIDÉ”

Le pandrogyne qui brise les tabous et repoussant provocateur de Throbbing Gristle, Genesis P. Orridge, se souvient d’une intense amitié et d’une dernière nuit fatidique.

“La première fois que je suis rentré en contact avec Ian, c’était quand Throbbing Gristle a joué à Manchester au club original de The Factory. Ian était là mais ne pouvait aller en coulisses. C’était un fan de Throbbing Gristle. Il connaissait Jon Savage, qui vivait à Manchester à cette époque, et le chanteur de Crispy Ambulance, Alan Hempsall, et entre les deux, il a obtenu mon numéro de téléphone. On parlait d’écrivains, de poésie et combien le business musical était misérable. Je ne l’ai rencontré en personne qu’au concert de Hemel Hempstead [5 novembre 1979]. Tandis que je regardais Ian sur scène, il semblait devenir plus transparent. J’ai eu cette sensation très forte de détachement. La seule fois que j’avais ressenti ça auparavant, c’était avec Brian Jones en 1965 quand j’ai rencontré les Rolling Stones ado dans un studio de télé. C’était comme si je voyais quelqu’un dans une dimension légèrement différente, uniquement présent par un effort de volonté.

“On parlait profondément au téléphone. Ian était réellement ravissant ; en transe sur scène, canalisant une énergie avec aussi peu d’interférence avec le sens commun que possible. C’est pourquoi il était si attiré par la poésie romantique et symbolique, cette quête d’une description lyrique mais moderne du paradoxe de l’existence, ce détachement. Il y avait une solitude innée dans la manière dont Ian Curtis se présentait, un sens de la perte de soi très positif et profond : on sait qu’on est mortel et jamais complètement absorvé par ceux qui nous entourent.

“Je me suis rendu compre que je souffrais d’une manière existentielle similaire, dans un groupe qui avait de plus en plus de succès, à qui on demande d’aller aux États-Unis, et pourtant absolument triste et seul… comme les autres voulaient que tu meures sur scène : tu es un spectacle, une bonne planque. Ian était vu de plus en plus comme une icône stéréotype, le triste poète symboliste de Manchester aux grands yeux. On se sentait tous les deux exploités.

“J’ai écrit une chanson intitulée Weeping qui expliquait ces sentiments et c’était l’une de ses préférées. Il la connaissait par cœur ! J’ai fait de mon mieux pour penser à des manières pour l’écarter de [ces émotions], mais je pense que Ian était déjà en marche vers cet endroit de crise, choississant la vie ou la mort, peut-être par complètement conscient de ça.

“On a commencé à parler de travailler ensemble. Il aiamait vraiment ce single de Throbbing Gristle, We Hate You (Little Girls), il avait un packaging radical. Il m’a demandé d’avoir l’artiste Jean-Pierre Turmel pour faire une pochette de Joy Division. Je les ai mis en contact et il a fait la pochette de Atmosphere / Dead Souls [sur Sordide Sentimental].

“Jean-Pierre pensait à combiner Joy Division et Throbbing Gristle pour un événement spécial à Paris. Ian a dit qu’on pouvait faire quelque chose ensemble, un jam entre les groupes… lui et moi à faire des chants ensemble sur Sister Ray. Ian voulait faire un concert, et puis a annonçé qu’il quittait Joy Division et que je quittais TG pour faire quelque chose ensemble. Peu importe ce qu’il se passait, il n’allait pas rester dans Joy Division.

“Je lui ai parlé la nuit où il s’est suicidé. Il chantait Weeping au téléphone. Sa voix était obsédante. C’était affreux. Il sonnait angoissé, frustré et très déprîmé, un sentiment que le contrôle des événements lui glissait entre les doigts. Il n’a pas dit : Je vais me suicider… J’ai essayé de contacter des gens mais la technologie était bien plus primitive à l’époque. J’appelais tout le monde que je connaissais à Manchester pour qu’ils aillent voir Ian et qu’ils essayent d’arrêter Ian mais c’était le soir du mariage de Mick Middles et les gens que j’appelais n’étaient pas là. J’étais toujours en colère que je n’ai pu contacter quelqu’un. Je sais que ce n’était pas ma faute. Tout ce que c’était, c’était un sentiment que quelque chose n’allait pas”.

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DANS LES OMBRES CHINOISES

Qu’est-ce que cela fait de jouer Ian Curtis et de reimaginer la vie du chanteur pour les multiplex ? Pat Gilbert le découvre.

Quand l’acteur Sam Riley a lu pour la première fois Touching From A Distance, le poignant mémoire de Deborah Curtis sur sa vie avec Ian Curtis de Joy Division et l’inspiration du biopic à venir sur Curtis, Control, il a fait circuler un exemplaire parmi ses potes pour avoir leur opinion sur le chanteur. “Ils ont dit : C’est un branleur, hein ? dit Riley en riant. Mais je disais : Eh bien, je le vois comme le héros de l’histoire. Je pensais que c’était une bonne âme romantique. Pas tant un branleur, vraiment, à mes yeux”.

Réalisé par le célèbre photographe hollandais Anton Corbijn, Control est prévu de sortir dans les cinémas britanniques en mars, deux ans après que ses producteurs américains, Orian Williams et Todd Eckert, aient contacté MOJO pour la première fois pour discuter de leur nouveau projet. À l’époque, Eckert avait parlé de leur longue bataille pour faire décoller le film, ayant obtenu les droits de Touching From A Distance à la fin des années 1990. “Je ne pense pas qu’il y avait beaucoup de grandes histoires, a dit Todd. Mais celle-là en fait partie”.

Williams, en particulier, pensait qu’il était crucial de trouver un réalisateur en qui Deborah et les membres survivants de Joy Division pouvaient avoir confiance. Bien qu’Anton Corbijn devait encore réaliser un long métrage, les références du Hollandais sont impeccables. En 1980, il avait quitté sa Hollande natale pour s’installer en Grande Bretagne spécialement pour photographier le groupe, ses images iconiques pour le NME lançant une carrière qui le verra des années 1980 à maintenant devenir l’œil de l’objectif de premier choix pour U2, Depeche Mode et R.E.M.

En effet, c’était Bono qui a dit à Williams lors d’une fête à LA en 2004 : “Tu dois prendre Anton pour réaliser ce film”.

“À l’origine, [Corbijn] ne voulait pas faire de film sur un musicien, explique Williams. Mais ensuite il s’est rendu compte que c’était pas un biopic rock conventionnel, c’était une histoire d’amour”. Une fois à bord, la première stipulation du réalisateur a été que le film soit filmé en noir et blanc maussade. Le résultat, dit Williams, était une “sensation abstraite, poétique, épique, mais ce n’est pas apprêté, ce n’est pas un délire. C’est traditionnellement élaboré – Anton est un grand fan des vieux films anglais, il aime David Lean, Truffaut, Jim Jarmush, Kes [de Leach]”.

Le pratiquement inconnu Sam Riley – qui a joué Mark E Smith de The Fall dans 24 Hour Party People de Michael Winterbottom – a été choisi pour le rôle de Curtis, avec Samantha Morton qui joue la très patiente Deborah. Pour la vraie ex-Madame Curtis, regarder sa relation turbulente avec Ian exprimée dans la rue où ils vivaient à Macclesfield a été une expérience difficile. À deux occasions, l’équipe l’a trouvée en pleurs.

“Je ne l’avais jamais rencontrée avant, explique Riley, 26 ans. Je marchais dans Barton Street, en tant que Ian, en disant à Debbie que je ne l’aimais plus. La scène se termine et il y a une femme assise là avec un casque sur les oreilles. C’était Deborah. Je me sentais comme une merde. Elle s’est tournée vers Samantha et a dit : Je suis vraiment désolée pour vous. Elle était charmante. Le deuxième jour, j’étais là vêtu du célèbre imper vert et elle a sorti : Bonjour, Ian… Ça a dû être bizarre pour elle”.

Au tout début du tournage, il a été décidé que la musique de Joy Division serait interprêtée par le groupe à l’écran. (New Order fournira la musique de fond.) L’expérience de brusquement être un vrai groupe a cimenté “un sentiment de fraternité”. Rapidement, les acteurs ont commencé à se réferrer les uns aux autres hors caméra sous les noms de “Ian”, “Bernard”, “Hooky” et “Steven”. Selon Williams, “Hooky était vraiment Hooky !” Un petit film fait sur un portable du groupe faisant un concert spécial après le tournage pour les figurants peut être visionné sur YouTube (cherchez “Joy Division Control”). C’est d’une authenticité saisissante.

Fidèle à la vérité, le groupe a passé leur temps libre en s’adonnant à des farces grotesques. “Les nôtres n’étaient que de simples blagues, glousse Riley. Celles des vrais Joy Division étaient terribles. Ils avaient l’habitude de piocher des gages dans ce qu’ils appelaient le Cendrier de la Perte. Une consistait à tenir une merde fraîche dans chaque main pendant 20 secondes. Bernard et Ian fournissaient le matériel. Le chronomètre n’était enclenché que lorsque les deux mains de la victime étaient pleines. C’était ça le génie – elles étaient toutes prévues dans le moindre détail”.

Riley dit que son rôle l’a épuisé. À la fin d’un tournage émotionnel, sa “scène de suicide” extrêmement pénible a dû être retournée quand on a découvert que la première tentative était floue. “J’étais vraiment mort et déprîmé à ce moment. Mais c’était mieux la seconde fois. Je n’aurais pu avoir le moral plus bas”.

Alors qu’a appris Riley de Curtis, ayant vécu comme son personnage pendant six mois ? “Je l’ai vu comme un gars normal avec un talent d’écriture exceptionnel, explique-t-il. J’ai joué dans un groupe, alors je comprends les tentations de la route. Une personne qui pense que tu es quelqu’un que tu n’es plus… C’est un lourd fardeau. Puis il y avait l’épilepsie par dessus tout. J’ai fait des recherches avec l’Epileptic Society. J’ai rencontré un gars qui avait 19 ans – il avait un drôle de regard. Ils ont peur de quand la prochaine crise viendra, l’embarras de tout ça. Il y a la menace constante de la perte de contrôle, de la port possible. Puis il y a le traitement, qui a de mauvais effets secondaires.

“À la fin, je pense que c’est devenu trop pour lui. Mais j’ai fini par vraiment aimer le gars. Les gens qui ont connu Ian avaient beaucoup d’affection pour lui. Il a été vraiment difficile de m’en libérer depuis la fin du film”.

Control – financé en partie par Martin Gore de Depeche Mode – a, il semblerait, gagné des fans importants. Les membres survivants de Joy Division ont vu une avant-première le 28 novembre, rapportant à MOJO qu’ils “l’approuvaient complètement et qu’ils le soutiendraient à 100%”.

“À l’origine, le groupe était apparemment désintéressé par le film, mais en même temps, ils étaient intrigués et voulaient s’impliquer, dit Williams. Quand on les a rencontrés pour la première fois en coulisses d’un concert à Liverpool en 2005, Bernard a dit : Amusez-vous avec. C’était le cas, et le film est étonnant”.

Control sortira au printemps 2007. Pour plus d’informations, allez sur www.controlthemovie.com

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“J’AI VÉCU AVEC LA CONNAISSANCE QU’IL ÉTAIT MORT TOUS LES JOURS”

La légende de la basse de Joy Division et New Order, Peter Hook, sur les “putains” de hauts et les “effrayants” bas de la vie avec Ian Curtis.

“La première fois que j’ai rencontré Ian, c’était au concert des Sex Pistols à l’Electric Circus, c’était la troisième fois que les Sex Pistols jouaient à Manchester. On ne pouvait pas vraiment raté Ian puisqu’il avait Hate écrit sur son dos en grosses lettres blanches. I y avait si peu de personnes dans la scène à l’époque qu’on allait dire bonjour à tous ceux avec qui on avait quelque chose en commun – comme les cheveux hérissés ou des pantalons déchirés. Il nous a parlé de son groupe et moi et Barney, on lui a parlé du nôtre. Il avait un batteur et un guitariste, Bernard et moi, on avait une basse et une guitare, mais les groupes punk à cette époque n’avaient pas deux guitaristes. Ce n’était pas permis ! Alors quand son guitariste est parti, il nous a rejoint, Bernard et moi, dans un trio. Puis on a recherché un batteur. Ian était comme nous. Il était cinglé. Tu sais, il était bien plus sympa que moi et Bernard (rit). On était bien plus réalistes, brutes et prêts, plus de la classe ouvrière. Ian était bien plus instruit et bourgeois, plus triste et calme, mais il pouvait être aussi sauvage que n’importe qui, surtout quand il avait un verre dans le nez ! Il était extrêmement désireux de faire plaisir, il voulait juste rendre tout le monde heureux, ce qui n’est pas vraiment mauvais (rit). Mais quand il montait sur scène, il allait à tout allure ! Ce qui était choquant et inspirant en même temps. Quand on jouait derrière lui, on pensait : Putani, c’est génial ! On s’entendait tous bien [mais] la médisance arrive rapidement dans un groupe ! Mais ce n’était jamais sérieux. Steve [Morris, le batteur de Joy Division] était également très calme et timide. La meilleure chose que [le manager] Rob Gretton a fait, c’est de nous dire de nous la fermer dans les interviews parce qu’on était une paire de connards finis ! Il estimait que c’était mieux de ne rien dire que d’avoir moi et Bernard qui parlent. La majeure partie du charme de Joy Division est venue de la prévoyance de Rob Gretton.

“Ian était malade tôt, il semblerait maintenant. Et beaucoup malade. C’était son pire ennemi. Comment peux-tu dire au chanteur d’un groupe vachement bon d’aller se coucher tôt et de ne pas boire ? Il s’est rebellé contre ça, dès que les médecins lui ont dit de se reposer. Plus on lui disait, plus il fonçait et plus il se transformait en Iggy Pop sur scène ! Mais Iggy n’était pas épileptique ! Si on savait alors ce qu’on sait maintenant, ça serait si différent.

“Jouer à Bournemouth récemment m’a rappelé quand Joy Division a joué là-bas avec les Buzzcocks [le 2 novembre 1979] quand Ian a eu la plus longue crise. Elle a duré une heure et demie. Finalement, Rob et moi, on a dû l’emmener à l’hôpital. On a dû s’asseoir sur lui. Je pensais : Merde ! Il ne se relevera pas de celle-là. Notre roadie s’est caché dans le placard, il a dit : Je ne sors pas ! Il est possédé par le diable ce connard (rit). C’était effrayant. On pensait : Merde, est-ce que ça en vaut la peine ? Mais il ne te laissait pas arrêter. Je pense qu’il pensait que ce qu’on avait atteint était si énorme pour nous que s’il stoppait ça ou le laissait filer, ça ne reviendrait jamais. Il ne voulait pas décevoir quelqu’un. Mais je ne pense pas qu’il voulait admettre à lui-même qu’il se pourrait qu’il y ait une chance qu’il pourrait perdre ça. C’était assez bizarre quand j’ai lu le livre de Mick Middles [Torn Apart: The Life Of Ian Curtis] à propos de vouloir abandonner, parce que c’était lui qui ne voulait pas abandonner. Il y a une contradiction bizarre ici – quelque part, on n’en saura jamais la vérité. Barney a un soir accusé Steve et moi de vouloir tuer Ian (rit). Ian ne voulait pas laisser filer ça. Si quelqu’un voulait critiquer le groupe, il fumait comme une harpie ! C’était celui qui nous menait, comme une pompom girl en plein ralliement.

“Ça ne surprend pas d’une certaine manière. Il n’allait jamais arrêter sauf s’il se conduisait au bord. Ça me choque toujours. C’est quelque chose dont on ne peut se remettre quand il a été si important dans votre vie pendant 30 ans. J’ai vécu avec lui tous les jours, j’ai vécu avec la pensée de lui qui meurre ou la connaissance de sa mort tous les jours. J’écoute beaucoup la musique. C’est étonnant combien de personnes l’aiment. Je reviens du Brésil où je suis allé avec New Order et il y avait des milliers de gens qui scandaient Joy Division. Cette intensité de sentiment envers Joy Division en tant que groupe et Ian Curtis en tant que personne est hallucinante. L’un des meilleurs moments, c’était à Wembley récemment où on a joué le set de Joy Division d’abord. J’ai pensé : Bordel, ma vie a du sens en quelque sorte !”

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“ON PEUT TIRER DU BONHEUR DE LA DOULEUR”

Comment le leader de My Chemical Romance, Gerard Way, a trouvé la beauté et le chaos dans les paysages sonores minimalistes de Joy Division. Par Paul Brannigan.

“J’ai écouté Joy Division pour la première fois aux beaux arts, ce qui est là où, je pense, on est censés entendre Joy Division pour la première fois. J’étais à l’école à New York et dans l’un des cours de peinture de mon année d’initiation, on devait faire un tableau pour interpréter une chanson et un pote à moi en a fait un pour She’s Lost Control et il devait passer la chanson en montrant le tableau. J’avais découvert les Smiths et les Cure au lycée mais pas Joy Division et ainsi ça m’a poussé à leur jeter une oreille. J’ai écouté Unknown Pleasures en premier et je l’ai trouvé étonnant, si lugubre, minimaliste et beau. Mais aussi géniale qu’était la musique, j’écoutais vraiment la voix de Ian Curtis parce qu’elle était vraiment percutante et ne ressemblait à rien de ce que j’avais entendu jusqu’alors – non pas à cause de son accent ou son phrasé mais parce que sa voix venait du fond de son ventre. Je suis allé acheter Substance, et c’est probablement le CD de Joy Division que j’écoute le plus.

“C’est malheureux que certains écoutent le groupe et pensent : Ce gars est tragique, il s’est tué, c’est si sombre : il y a bien plus chez Joy Division que ça. Son suicide devrait être en quelque sorte être séparé de la musique qu’ils ont fait, il se peut qu’il se soit follement amusé en la faisant. Je pense que si Ian Curtis avait vécu et traversé cette période sombre de sa vie, Joy Division aurait pu sonner comme New Order : étant quelqu’un qui a un côté très sombre et étant quelqu’un qui a fait face à la dépression et aux pensées de suicide, c’est comme si on peut traverser cette obscurité en apprenant à tirer le bonheur de la douleur. Je ne pense pas que Ian Curtis aurait voulu entrer dans l’histoire en tant que martyre : quand je l’entends, je pense à un gars qui était exactement comme… sauf qu’uk n’y a pas survécu. C’était un leader très spécial. La musique qu’il a créée entrait dans quelque chose de spécial et de vrai. Joy Division n’a pas absorbé mon spyché de la manière dont les Smiths ont fait – les deux groupes attiraient mon côté lugubre et déprîmé – mais les Smiths me faisaient aussi rire et il n’y avait rien chez Joy Division qui me faisait rire. Mais c’est un groupe d’une influence étonnante. Je pense que My Chemical Romance ont des chansons qui entrent dans les mêmes endroits dont ils s’influençaient, ce sens du chaos et d’auto-destruction”.

Traduction – 6 octobre 2007