NME – 2 mai 1981

Mute parle

Vivien Goldman rencontre Daniel Miller, l’homme qui vous a apporté (était ?) les Silicons Teens, The Normal et Depeche Mode. Même si un seul de ces groupes existe – mais lequel ?

“Quand on me présent aux gens, ils me regardent tous horrifiés et s’exclament : c’est lui Daniel Miller ?!?

“Ce qui me convient parfaitement. C’est ce que j’aime. Ils s’attendent tous à une sorte de personnage à la Steve Strange. Cela, continue Daniel, triturant joyeusement les algues de son assiette à coups de baguette, me rend très heureux. Le fait que je suis toujours Normal. Ce qui n’est pas si correct que cela.

“Je ne me suis jamais intégré, je suppose”.

Son sourire fonctionne mieux que le chauffage au sol.

Daniel Miller, alias The Normal. Alias The Silicon Teens. L’homme qui se cache derrière les œuvres de Fad Gadget, DAF, et aujourd’hui Depeche Mode, qui vient d’entrer dans les charts. Fondateur et pilote de Mute Records. Grace Jones a repris Warm Leatherette, face B de son single qui fait date, TVOD, positivement le premier single de pop bizarre réalisé avec du synthétiseur, sorti en 1977.

L’étrangeté de ce son est difficile à concevoir aujourd’hui, étant donné que les synthétiseurs sont presque aussi communs que les machines à écrire (instruments à claviers tout cela). La régularité de présentation de Daniel, son accent aristocratique après des mois de parlé loubard, qui rédige à toute vitesse un code morse brusque d’images, tout aussi inquiètant que l’écume sur des cosses d’haricot qui éclatent (vraiment, ce sont des clones humains…)

Le rythme a été entièrement réalisé par des machines ! Si les choses continuaient de cette manière, les musiciens humains réguliers seraient redondants !

Ils allaient devenir à leur tour des clichés, mais des moments comme l’entrée croissante de radios diverses, couplée au charme adolescent de phrases comme “I don’t need no TV screen, I just stick the aerial into my vein” étaient une toute nouvelle devise brillante à l’époque, suggérait une origine marginalement moins bourgeoise que la chambre de Daniel à Golders Green.

* * *

Mais c’est précisément la gloire de Mute. L’incongruité d’un marginal professionnel originaire d’un milieu immigré de classe moyenne consciente des médias, un homme qui ressemble plus à un maître de conférences ébourriffé qu’à une pop star, fixant les commandes d’une couche de synthétiseurs sveltes.

À l’époque où Daniel a fait TVOD, il n’était pas en contact avec d’autres musiciens. En gros, il a travaillé en isolement complet, avec seulement les premières œuvres de Neu, Kraftwerk, Can et Klaus Schulze qui pointaient vaguement dans des directions similaires. Et ils ne faisaient pas de singles pop indépendents non plus.

Il venait juste de rentrer de Suisse où il avait été disc jockey – c’était avant l’explosion de la disco synthétique, alors c’était du Abba et du Schlager, du heavy metal.

Daniel avait déjà composé une partie des références musicales de The Normal : “J’ai joué dans des groupes quand j’étais à l’école. Je suppose que c’est ce qui m’a décidé à travailler seul.

“J’étais vraiment frustré. Je ne savais pas jouer de la guitare” – j’entends à nouveau Daniel et Fad Gadget condamner un disque avec leur insulte ultime : “Beurk ! C’est un groupe à guitare !” – “Je ne pouvais pas m’exprimer musicalement.

“Quand j’avais 14 ans, je faisais du bruit seul dans ma chambre, utilisant des objets en métal pour jouer de la guitare avec. Je parlais tout le temps de musique avec mes amis, les personnes du groupe. J’avais des idées très fortes. Tout le monde a toujours pensé que j’étais givré. Notre groupe était terrible. nous jouions lors des fêtes. C’était le meilleur – nous étions les pires musiciens de tous les groupes de l’école (King Alfred’s à Hampstead) alors il n’y avait pas de pression pour être bon musicalement…”

Ce qui explique pourquoi, quand Daniel est revenu de son excursion DJ suisse, il a hurlé “Mais qu’est-ce que c’est que ce binz ?” avec grande joie en entendant les Ramones. Il aimait le bruit. Il adorait le manque de solos de guitare.

“Les guitares ? Eh bien… elles ont leur place. J’aime Keith Levene et Marco quand il était avec Rema-Rema. Ils n’utilisent pas la guitare de manière traditionnelle. Elle est utilisée comme fond musical et fournit un rythme pour la voix, puis joue une mélodie au milieu, mais sa fonction devenait circulaire. Elle se répétait tout simplement, ne menait nulle part musicalement.

“Les bons guitaristes aujourd’hui sont ceux qui écoutent les synthétiseurs. Les guitaristes pensaient qu’ils s’amélioraient parce qu’ils jouaient plus de notes à la minute, jouaient de plus longs solos, des riffs jazz-rock, influences classiques sensées. En fait, c’était la même chose avec les claviers et les batteries, aussi – la quantité, c’est la qualité.

“Sans mentionner le rôle sexuel de la guitare… Je ne suis pas clair sur mes idées là-dessus, mais c’est – la guitare en tant que matraque. Pourquoi les femmes dans les groupes jouent de la guitare ? Je trouve cela vraiment étrange. À bien des égards, c’est un instrument masculain très offensif…”

* * *

Tout cela contraste avec le synthétiseur, que Daniel considère comme un de ses instruments que l’on joue le mieux quand on ne sait pas jouer du tout.

Ainsi, inspiré par la nouvelle philosophie punk “do-it-yourself”, Daniel a décidé de revenir travailler dans le domaine “d’un ennui écrasant” du montage de publicités, à son compte, afin de financer un synthétiseur Korg 700S d’une valeur de 200£ au début de l’année 1977. Puis il a acheté un quatre pistes TEAC, 7 pouces et demi par seconde, avec de petites bobines, et a commencé à tripoter pour le fun à la maison – encore une fois, sans se rendre compte que Cabaret Voltaire, Human League et Throbbing Gristle avaient pensé à la même chose. Puis il a décidé de faire un disque, après avoir entendu l’auto-produit de the Desperate Bicycles.

“Je n’ai jamais pensé à approcher une major. Je ne les aimais pas parce qu’elles avaient ruiné quelques uns de mes groupes préférés – comme Can, Faust et Klaus Schultze avec Virgin. Peut-être que ces sociétés pensaient que c’était cool de signer ces groupes, et n’avaient pas la moindre idée de ce qui était bon.

“L’idée d’être indépendant m’a attiré parce que si je travaille avec quelqu’un d’autre, j’ai tout simplement tendance à transférer la charge sur cette personne, c’est plus personnel qu’idéologique” (plus de pouvoir alors à la vaillante Hildy Swengard de Mute qui porte sa charge comme une plume – même à pousser le bourreau de travail Daniel dans des vacances surprises pour éviter l’effondrement total) “Alors j’ai loué une boîte d’écho pendant trois jours…”

Daniel a pressé 500 exemplaires de TVOD/Warm Leatherette. “C’était juste le même processus que la vidéo – on coupe, développe, approuve… Je pensais que personne ne serait intéressé. La seule chose qui y ressemblait vaguement, c’était Kraftwerk. Le punk était gros à l’époque, et devenait très rasoir. J’en ai vendu 30 000 exemplaires désormais – et c’est juste les ventes en Angleterre. Il a aussi été sorti aux États-Unis, en France et en Australie.

“Quand j’ai amené le pressage test chez Rough trade, ils l’ont aimé et ont dit qu’ils m’aideraient à en presser 2000 exemplaires. J’étais vachement content. Même si je ne connaissais aucune personne dans le milieu musical, j’avais entendu parlé de Rough trade, et je savais qu’ils étaient censés être… assez cools”.

Depuis le succès sans précédent de son single sous le nom de The Normal, Daniel n’a rien sorti en solo. Officiellement, du moins. Pourquoi ?

“J’étais interloqué par les bonnes critiques. Cela m’a rendu un peu nerveux. Est-ce que cela a du sens ? Je pensais que je faisais un disque que personne ne voulait écouter ou acheter. Je ne voulais pas qu’il soit aimé autant que cela. Puis j’ai pensé : Quel est l’intérêt de faire un autre disque ?

“Mais j’étais fou de musique électronique. Je pensais que c’était ce que les gens devaient faire, ou écouter. Il y avait tant qu’on pouvait faire avec…”

Flash-back sur la première grande tournée de Stiff Little Fingers, quand Inflammable Material venait de sortir. Daniel et Robert Rental jouaient sur la même affiche.

Tous les freluquets pogoteurs habillés de cuir qui fixaient, stupéfiés, ces deux personnes invraisemblables, non glamour à tous les égards possibles de personnes qui montent sur scène devant un jeune public. Assez bonne réponse, si on considère que tant de personnes semblaient détester cela…

Et l’idée établie du musicien en tant que poseur, créateur de style extraverti ? Où vous tenez-vous par rapport à elle ?

“J’ai l’impression d’être dans un monde différent, musicalement et idéologiquement. Je ne pense pas avoir quelque chose à voir avec la musique ou les idées rock – pas à l’époque, en tout cas. Ajourd’hui, je suis plus réaliste. Par exemple – la soirée Mute que John Curd monte au Lyceum. La vie est pleine de contradictions.

“C’est tellement difficile pour un groupe le fait que s’il veut un énorme succès dans les charts, il doit toujours suivre les vieilles routines, comme tourner. Quelques groupes, comme PiL, y échappent – supergroupe. Il devrait être sur Mute, alors il en verrait du pays !

“Oui, j’ai lutté contre l’idée d’une soirée Mute pendant des années. Il y avait toutes ces tournées Rough trade et les soirées Factory – je déteste toute cette idée de collectif. Mais Fad Gadget et Depeche Mode le voulait, Curd m’a téléphoné et dans un moment de faiblesse, j’ai dit oui. Il n’y a même pas assez de groupes Mute pour remplir toute l’affiche”.

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C’est la variété de ces groupes qui rend Mute si intriguant. Ils incluent les exploitations de Fad Gadget du club et du rythme morne, avec ces mots biscornus, les douces nonextravagances de bruit de Boyd Rice – vous vous souvenez de ces 45 tours avec deux trous qui pouvaient être joués plantés dans n’importe lequel à n’importe quelle vitesse ? C’est une certaine forme de libération, hein ?

Les yeux de l’homme à la voix douce du Nouveau Mexique s’illumine tandis qu’il électrise les idées de pur BRUIIIIIIIIIT ! “Certaines mélodies sont trop rationneles, elles structurent vos pensées. Cela donne aux gens une impression maladive du monde”.

Puis comparez cela avec le rock teutonique bang-bang de DAF, les premiers que Daniel a vu qui combinaient avec succès le synthé avec la redoutée guitare (même si aujourd’hui, ils ont filé chez Virgin, la major préférée de Daniel), et la pop synthétique ado-glamour à jabot et fanfreluches de Depeche Mode.

Les DM sont moins excentriques que la plupart des artistes de Mute, ou peut-être les plus manifestement opportuns. Daniel a été attiré par eux parce qu’il aime leurs chansons. Les quatre jeunes se tiennent en ligne les yeux fixés sur leurs synthétiseurs sur scène, ressemblant plutôt à des écoliers Elizabethains penchés studieusement sur leurs livres. Deux d’entre eux ont toujours des boulots qu’ils n’aiment pas, deux sont au chômage et fauchés, pourtant ils ont réellement rejeté diverses grosses avances de major. Est-ce que l’une des nouvelles propriétés très recherchées est idiote ou quoi ?

Vince : “Mute est l’une des sociétés les plus honnêtes du moment. On aime la manière de travailler en face à face. On a parlé à pratiquement toutes les majors et on a trouvé qu’elles n’étaient pas aussi plaisantes que le laisait penser la première impression, on était un peu douteux vis à vis d’elles. Je suppose qu’on a tout simplement eu de la chance de rencontrer la bonne personne au bon moment…”

Je ne pouvais pas en réalité voir Daniel tordre le bras de Vince derrière son dos tandis qu’il parlait, mais alors, toutes les majors ont dit qu’il était impossible pour depeche Mode d’atteindre le maximum de son potentiel pop avec Mute, et maintenant qu’il est joyeusement rangé dans les charts avec tout le luxe du contrôle total, il semble qu’il a le meilleur des deux mondes – pendant un moment du moins.

Quant à Fad Gadget (Frank), Daniel l’a rencontré quand il habitait avec Edwin Pouncey de Sounds, qui était à l’époque le dessinateur de la bande dessinée Savage Pencil. Edwin a parlé à Daniel de ce gars qui s’enfermait dans un placard avec une boîte à rythmes, et Daniel a tout de suite été intrigué.

C’était encore une question d’être au bon endroit au bon moment. Daniel était “très mal au niveau mental”, et essayait de décider s’il devait revenir au montage de film ou autre chose. Enregistrant des kilomètres de bande chez lui, détestant tout, toujours stupéfait par le succès de TVOD que c’était au bord de l’intimidation.

Rough Trade l’a aidé à traverser cette crise en lui donnant une place au département de la promotion. “C’était pas vraiment mon truc”. La rencontre avec Frank a décidé Daniel à travailler avec la musique d’autres personnes, c’était tout aussi intéressant pour lui que faire ses propres trucs.

La peur de voler ou du réalisme ? Daniel est au moins aussi conscient de ses défauts que de ses attributs positifs. Il dit que Depeche Mode écrit de meilleures chansons qu’il ne le ferait et que Boyd et frank sont meilleurs sur scène qu’il ne pourrait espérer l’être.

Et comme il est assez attiré par eux pour travailler avec eux sur Mute, oui, il suppose qu’ils reflètent différentes parties de lui, des externalisations adéquates de talents que Daniel reconnait être présentes, mais pas assez présentes.

C’est en studio que Daniel est réellement dans son élément, pas besoin d’image publique ou de masque. Mixer lors de concerts, ses doigts volent au-dessus de la table. Normal est aux manettes.

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Pour ceux qui aiment les blagues et un peu de mystère, la plus grande combine de Daniel est probablement toute l’escapade Silicon Teens. Vous vous rappelez des silicon Teens, le tout premier groupe pop écolier à synthétiseurs, deux garçons et deux filles ? Darryl, Jack, Paul et Diana, coqueluches manifestes dignes d’un poster de Photo Love.

“Oui, dit Daniel, j’ai pensé que si j’étais le directeur de EMI, c’est ce pour quoi je payerais un million de Livres maintenant, un groupe de pop électronique constitué de deux garçons et de deux filles. Alors j’en ai inventé un.

“Ce n’était qu’une blague, vraiment, mais tout le monde s’est un peu trop emballé pour ça”.

Les versions de Memphis Tennessee et de Let’s Dance des Silicon Teens sont de la pop pétillante, elles chatouillent et vous font rire. Daniel les a enregistrées dans sa chambre avant TVOD, à l’aide de son Chuck Berry Songbook.

“J’aime toujours Chuck Berry. J’écoute du blues. C’est là où la guitare a sa place, à la fin des années 1950, début des années 1960”.

Sue Dunne, connaisseuse de rock and roll chez Rough Trade, discutait reprises un jour avec daniel et il lui a fait écouter les vieilles bandes pour rire. Ce n’est seuelement quand les gens de Rough Trade l’ont encouragé que cela lui est venu à l’esprit de sortir les chansons qui allaient devenir la plus grande sécurité financière de Mute et acheter le luxe de pouvoir s’offir la possibilité de travailler avec DAF – qui est cher parce que c’est un groupe, non pas un artiste solo louche.

Daniel aurait dû sortir le single sous le nom de The Normal, mais a décidé que c’était un peu ennuyant. quand le disque est devenu un tube, que Radio One l’a joué et tout, Daniel a décidé de former un groupe à des fins promotionnelles.

“Quand Radio One nous a demandé de faire une interview, je ne voulais pas la rater. Fad est assez utilise parce qu’il peut paraître très jeune s’il le veut…”

Daniel a réuni Frank et une femme du nom de Priscilla dans le rôle de Jackie, et es a préparés la veille de l’interview. L’idée, c’était que les deux autres ne pouvaient quitter l’école.

“C’était génial, comme une performance”, jubile Daniel. Avec le comique Keith Allen dans le rôle du manager “Chas Barton”, et Daniel dans son propre rôle, ils ont filé pour être interviewés par Richard Skinner dans l’émission Round Table. “Je pense que Richard Skinner a à moitié capté la blague, mais il a fait comme si rien n’était”.

Le New Musical Express, comme on aurait pu s’y attendre, a été moins courtois : “La rédaction m’a appelé et a dit d’un ton agressif : Tu vas admettre que tu es les Silicon Teens, ou sinon on ne fait pas paraître l’article ! J’ai refusé. Il y a des gens qui n’ont vraiment pas d’humour !”

L’album des Silicon Teens représente Daniel qui suit humblement les traditions rock (tube, album, tournée… groupe…) et a tendance à perdre son charme, à part les flashs instantanés des fêtes. Il a rempli sa fonction d’assurer la survie de Mute via un contrat de distribution avec Phonogram.

“Enfin on me détestait ! J’ai fait des compromis sur cet album, j’ai fait quelques compositions originales, ce qui était une erreur. Sounds a dit que c’était une insulte à mon héritage rock and roll ! Des critiques parfaites. J’ai aimé faire cela et j’ai aimé toutes les réactions”.

De plus, DAF attendait au coin de la rue tel Mr. Right…

“Ils ne jouaient pas du rock, ni du funk, ils ne comptaient pas du tout sur des traditions rock passées – ce que je suppose est le critère de ce qui est sur Mute. Comme Non – aucun compromis. J’ai toujours aimé cela. Et la manière de ne pas être sérieux, même si on est sérieux sur la musique d’une façon”.

Daniel pense qu’il est important qu’il n’ait jamais aimé Eno (“trop de musique d’ambiance relax”), Roxy Music, David Bowie ou n’importe laquelle des personnes il était censé aimer.

Aujourd’hui, lui et les autres explorateurs intrépides du synthétiseur de la deuxième moitié des années 1970 ont engendré une nouvelle génération. Plus que cinq ans vers la nouvelle frontière pour se transformer en lotissement de préfabriqués avec des jardins grands comme un mouchoir de poche.

Que pense Daniel de tous ces jolis garçons stylés qui caressent des idées à la noix ? Il secoue la tête.

“C’est mauvais. Très décevant. On dirait que rien ne s’est passé depuis TVOD, les Cabs et Throbbing Gristle. C’est que de la pop, comme Landscape –du jazz rock joué sur des synthétiseurs. Horrible. Le synthétiseur n’est pas l’instrument d’un musicien”.

Daniel hausse les épaules, ressemblant tout à fait à un suppléant tourmenté. Puis il s’anime, aussi rassurant qu’un présentateur TV.

“Ah, les vieux clichés. Ils ont la vie dure…”

Normalement.

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Le genou est connecté à la cuisse

Fad Gadget
Depeche Mode
Palais Schaumberg
Furious Pig

Lyceum

Cette vieille bâtisse, le Lyceum de Londres, devient un palace doré des synthés ce soir étant donné qu’il accueille le label de Daniel Miller, Mute Records, qui a contribué au développement de la musique électronique depuis son premier single, la double face A TVOD/Warm Leatherette de The Normal. Mais Mute, c’est bien plus que cela, comme l’assortiment varié d’attraction de ce soir sert à montrer. En commençant par…

Furious Pig ! aujourd’hui, ce n’est pas chose facile de parler de personnes nommées Furious Pig – tant de sous-entendus pénibles de 1970 ici – et cette difficulté est aggravée par leur musique. Peut-être plus connus comme ceux qui ont contribué la plus horrible minute et 28 secondes de la C81 du NME, les Furious sont quatre par leur nombre et étranges de nature. Le set a commencé à temps, avec le résultat prévisible que j’en ai manqué la majeure partie, mais ce que j’ai vu était assez surprennant.

Les Pigs est une sorte de groupe minable de quatre hommes qui crient, tapent sur des choses et qui se promènent en ligne et c’est tout. La seule chanson entière que j’ai entendue (leur meilleure, d’après un Chris Bohn qui passait) était une succession de grognement effroyables amplifiés, ponctués de façon agressive par des cognements – à la fois joli et féroce. Il faut que j’en entende plus.

Les pauses entre les groupes – et ces marathons au Lyceum peuvent être décourageants – sont comblés par des films humoritiques sur des mutants : la sorte de chose qui devrait être la règle au lieu de l’exception lors de concerts de rock, sûrement.

Palais Schaumberg, le groupe allemand qui a suivi, a joué de la musique quelque peu en dehors de mes goûts, mais le fougueux bon humoour de leur approche était très sympathique. Ce n’est pas tous les groupes qui démarrent avec une chanson qui s’intitule The Meaning Of Life et s’en sortent à bon compte. Ce groupe est électronique et, je suppose, expérimental, mais joue avec un sens avancé du plaisir. Il n’est pas pour moi mais pourrait l’être pour beaucoup d’autres.

Ceux qui se sont approprié la soirée, c’était probablement depeche Mode, le groupe de Basildon. D Mode, c’est trois synthés et un chanteur, visuellement dans le moule Spandau Ballet mais musicalement une proposition très intéressante. Accompagnés par quelques démonstrations sérieuses de danse, ils pondent en masse un set de pop rythmique attirante, dont le meilleur moment était le tube qui aurait dû l’être, le joli et gracieux Dreaming Of Me – son titre à lui seul pourrait en fair el’hymne des Nouveaux Romantiques. Boys, qui a suivi, était plus dur mais pratiquement aussi bon. En rappel, ils nous ont fait une belle interprétation d’une nouvelle version de Price Of Love, l’émouvant hommage de Bryan Ferry à l’homme qui fait ses pantalons.

Fad Gadget – lui ou eux, comme vous voulez – est le dernier artiste à monter sur scène. Cinq jeunes gars sveltes, habillés en Arlequins folkloriques, ce ne sont pas des Dr. Feelgood. Le spectacle plutôt mou qu’ils présentent, cependant, n’est pas corroboré par leur musique, qui est souvent brute, surtout le chant de Mr. gadget. En fait, Fad lui-même, une fois qu’il se laisse aller, rappelle étrangement Tenpole Tudor : une cage thoraxique dégingandée, paniquée, déshabillée, brillante de sueur sous une chemise ouverte.

Le groupe s’organise autour de deux batteurs, dont l’un est synthétisé, plus une guitare et des claviers : musicalement, ils représentent l’élément hooligan de la musique électronique. C’est un set énergique et divertissant, bien approvisionné en matériel décent comme les singles Fireside Favourites et Ricky’s Hand. En cours de route, pourtant, le charme du spectacle souffle d’une légère baisse de régime, et c’est comme si le groupe joue plus vite, avec de plus en plus de désespoir, avec de moins en moins d’effet – un symptôme, peut-être, de manque d’idées. Ou peut-être se faisait-il tard : la soirée Mute, c’était bien le temps que cela a duré, mais elle a duré affreusement longtemps.

Paul Du Noyer

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 11 décembre 2005

Exciter

Exciter a été le premier disque de Depeche Mode après Ultra, et le premier après les gros problèmes de drogues de Dave. C’était l’album sur lequel les lumières sont revenues, dans une certaine mesure. Mais avec chaque album, on pense toujours qu’on ne va jamais faire un autre disque, même au meilleur moment.

Dave, Martin et Fletch ont commencé avec une confrontation assez sérieuse en ce qui concerne des problèmes internes qui avaient besoin d’être tirés au clair. C’était difficile au tout début. Il y a eu un ou deux jours de lourde discussion. Je pense que Dave avait besoin de faire sortir cela avant de pouvoir continuer. Mais nous l’avons réglé. Cela allait toujours être réglé.

Aussi, Martin souffrait du syndrome de la page blanche. Je me souviens de Martin, Fletch et moi mangeant un repas chinois quelque part à Londres. C’était un Repas de la Mort préventif. C’était un rituel de prendre un Repas de la Mort avant chaque album, mais nous ne le faisons plus. Nos Repas de la Mort me manquent. De toute manière, Martin avait un problème pour écrire des chansons alors Fletch et moi, nous avons décidé d’essayer de trouver quelqu’un pour travailler avec lui, juste pour que les idées rebondissent.

Nous avons proposé cela et il a accepté. Alors nous avons impliqué Gareth Jones, qui n’avait pas travaillé avec le groupe depuis longtemps. La dernière fois, c’était sur Black Celebration 15 ans auparavant, après quoi nous avions tous décidé de prendre une toute nouvelle équipe. Tout le monde pensait que nous avions tous pété un plomb sur Black Celebration. Mais Gareth est toujours resté un ami du groupe, alors c’est comme cela qu’a commencé l’album. Nous n’avions même pas décidé de qui serait le producteur à cette époque, mais nous avions déjà des assez bons morceaux à moitié finis avec un son distinct.

Martin écoutait beaucoup de techno minimale allemande, dont j’étais également beaucoup fan, alors cela a filtré dans le son d’Exciter. Nous luttions pour trouver un producteur, à cause de la nature de ce que doit être un producteur de Depeche Mode. Il a besoin d’être quelqu’un qui comprend vraiment l’électro, mais aussi les chansons, qui peut également enregistrer d’autres instruments mais qui n’est pas producteur de rock. Exactement le même qui nous avons eu avant avec Tim Simenon et Flood, mais il y a très peu de personnes qui ont cet équilibre.

Je connaissais Mark Bell assez bien de sa période LFO et il a depuis travaillé avec Björk en tant que producteur, alors nous avons eu une discussion avec lui. Il est venu à l’appartement de Martin, nous lui avons fait écouter des démos et puis nous sommes allés prendre une bière. Tout cela a été fait d’une manière classique de Depeche Mode. Nous n’avons jamais eu de réunion à ce propos, ils n’en ont jamais parlé entre eux. Moins d’une demi-heure après l’avoir rencontré, il était présumé qu’il avait le poste.

Nous avons commencé à enregistrer à Santa Barbara, parce que Martin venait de s’y installer. Mais nous avons enregistré dans divers endroits. La majeure partie du mixage a été fait à New York, où Dave vivait désormais. Dave a aussi fait un bout à Londres, un bout à Santa Barbara. Mais inévitablement, ils étaient en retard, ils sont toujours en retard, alors nous avons fini l’album à Londres. Nous avons fini trois ou quatre morceaux là-bas. Mon implication personnelle était principalement de passer de temps en temps, comme j’avais fait depuis Music For The Masses. Je traînais quelques jours, j’écoutais ce qu’ils faisaient, voyais s’ils avaient des problèmes et j’essayais d’aider. Mais vraiment, je m’implique qu’au début et à la fin aujourd’hui.

Sur le plan sonore, Mark Bell a énormément apporté à l’album. C’est vraiment un artiste de l’enregistrement, pas un producteur. Il l’a emmené sur un différent niveau, mais c’était bon parce que c’était toujours le son du groupe, il venait toujours d’où Depeche Mode voulait qu’il vienne. Mark a mis beaucoup de travail en structure et en arrangements, puis Gareth a travaillé très proche de lui sur les problèmes techniques et la voix.

Exciter est un disque au son très électronique, assez clairsemé. Il y a eu une grosses discussion à propos de ce qui devrait être le premier single et je pensais assez fortement que ce devait être Dream On, parce que c’était un mélange vraiment intéressant de guitare acoustique et d’électro. Ce son est désormais devenu assez normal, avec Radiohead et tous ces groupes de folktronica. Même Madonna l’a utilisé plus tard, mais à l’époque, c’était assez nouveau. Je pensais que Dream On était un morceau important, pas nécessairement radiophonique mais important en terme de faire une déclaration de Depeche Mode : qu’ils étaient toujours tranchants, qu’ils rassemblaient toujours différents paysages sonores.

Exciter est sorti à un étrange moment pour Depeche Mode en termes de médias. Ils n’allaient définitivement pas musicalement avec ce qu’il se passait au Royaume Uni, à la radio et dans la presse. Danny Tenaglia a remixé I Feel Loved, morceau dance poppy, qui a été massif partout. Il a été énorme en clubs, un disque dance nurméro un, et pourtant la radio mainstream n’y touchait pas.

Exciter a vendu en gros autant qu’Ultra, juste en dessous de deux millions d’exemplaires de part le monde – ce qui est bien mais pas génial. Le prochain album, Playing The Angel, s’est déjà plus vendu que les deux pour la simple raison que Precious a été un gros tube radio. Mais Exciter était un album important à faire pour Depeche Mode, mais s’il s’est avéré être un bon album, je ne pense tout simplement pas que ce soit leur meilleur. Il y a d’excellentes chansons dessus, comprenez-moi bien. Je pense que c’est un album vraiment fort. Pas dans leur top trois, peut-être, mais probablement dans leur top cinq.

Daniel Miller

Traduction – 18 mai 2008

Ultra

Ultra était un album que Depeche Mode a enregistré alors que tout était contre eux. Tout le monde était très exténué par Songs Of Faith And Deovtion. Je sais qu’il y avait une sensation générale que c’était la fin du groupe, avec tous leurs problèmes et l’overdose quasi-fatale de Dave. Mais je n’ai jamais pensé que c’était vrai.

Ultra était un pas très hésitant. Nous avons tous décidé que Depeche Mode n’allait pas en studio faire un album, ce n’était pas l’intérêt. Le projet était juste de faire quelques chansons et de voir comment cela se passait. Je ne pense pas que quelqu’un voulait la pression de l’enregistrement d’un album et de la tournée qui l’accompagnerait. Dave était fragile, mais tout le monde était mort. La pression était devenue une massive force négative pour le groupe. Alors le but était d’enregistrer des chanson et de voir ce qui se passait.

Aussi, Alan Wilder est parti après Songs Of Faith And Devotion. Naturellement, il avait grandement contribué aux albums précédents, il avait beaucoup travaillé en studio, et il n’était pas là pour Ultra. Il s’est beaucoup investi dans ces disques et pensait peut-être qu’il n’avait pas été apprécié par les autres membres du groupe autant qu’il méritait. Je ne penase pas que quelqu’un ait été surpris quand il est parti. Mais quand c’est arrivé, Depeche Mode est devenu très différent à nouveau. De la même manière dont Vince Clarke avait mis sa signature sur le groupe avec Speak And Spell, Alan avait fait la même chose sur ses albums. Brusquement, nous devions retirer cela de l’équation.

Nous essayions de penser à un nouveau producteur, parce que nous avions besoin d’un nouveau départ. Avec Depeche Mode, c’est toujours difficile parce qu’on avait besoin de quelqu’un qui comprenne les chansons, mais il devait également avoir de la sympathie envers la musique électronique et son histoire. Cela a toujours été problématique, mais Tim Simenon était un pote du groupe et j’ai travaillé avec lui auparavant.

Tim était également un énorme fan de Depeche Mode, ce qui n’est pas nécessairement une bonne chose. Mais il avait produit de gros singles pop, alors il avait une bonne compréhension du tableau et ce que le groupe représentait sur le point de vue musical. Et il avait une équipe de personnes qui étaient vraiment très bonnes, alors nous avons tenté le coup avec lui. Jaki Liebezeit de Can est venu faire un peu de batterie, et Keith LeBlanc. Anton Corbijn et Tim ont aussi joué avec eux sur Top Of The Pops parce qu’Alan avait joué de la batterie jusqu’alors, quand ils avaient besoin d’un batteur. En gros, ils ont juste fait venir des gens pour voir ce qu’il se passait.

Les relations au sein du groupe étaient toujours aussi tendues. Martin s’était installé dans la campagne anglaise, mais Dave vivait encore à Los Angeles. La communication entre Dave et les autres était nulle. En tant que groupe, ils n’ont jamais été très bons pour rester en contact les uns avec les autres, mais la toxicomanie de Dave a agravé les choses. Dave était toujours très malade au début de Ultra. Ses premières sessions vocales ne se sont pas bien passées, et puis alors est arrivée sa grande overdose en mai 1996. C’était comme la colle qui rassemblait les deux moitiés de l’album. Dave allait de pire en pire pour aller de mieux en mieux durant cette période. Il a finalement arrêté la drogue, a quitté Los Angeles et s’est installé à New York. Le système légal américain disait en gros qu’il serait expulsé du pays à moins qu’il aille en désintox et se faisait tester pendant deux ans. À la fin, son désir de ne pas être viré des États-Unis, et sa compréhension de ce qu’il se faisait, a forcé l’issue.

Ultra a un son plus frugal, dans ses arrangements, que les albums précédents de Depeche Mode. Alan a toujours eu la main lourde sur les cordes et les chorales, mais Tim venait d’un milieu plus hip-hop et dance, alors il avait manifestement une prise différente dessus. Il a fait un bon boulot, comme il était encore très jeune à l’époque et a dû s’occuper de toutes ces crises. Je pense qu’il a fait un boulot solide en essayant de tout contenir, dans des circonstances aussi extrêmes.

Nous nous sommes battus avec les singles, honnêtement, mais il y a de très bons morceaux sur Ultra. Avec le recul, Home est l’un de leurs meilleurs morceaux de tous les temps. C’est la seule chanson ici qu’on pourrait mettre dans un Top 10 de morceaux de Depeche Mode, sans question. Les paroles sont fantastiques, ils ont construit la chanson autour des paroles, et les arrangements fonctionnent vraiment bien. Ils la jouent toujours sur scène et il est étonnant de voir comment le public répond.

Depeche Mode n’a pas tourné Ultra non plus, ce qui était une très bonne idée parce qu’ils n’auraient probablement pas survécu. Ils ont fait quelques showcases où ils ont joué quatre ou cinq chansons, et ils ont été géniaux. C’était très courageux de la part de Dave de faire cela, il sortait tout juste de désintox.

C’est pourquoi Ultra était probablement l’un de leurs disques les plus importants, à cause de la traversée de tout cela. Je pense qu’ils pensaient : si nous pouvons passer cela, nous pouvons tout passer. C’était "ça passe ou ça casse" pour Depeche Mode. Cela importait presque pas comment était l’album, il devait juste y en avoir un. On savait qu’il allait être bon, juste pas nécessairement leur meilleur. Mais on peut avance que c’est leur disque le plus important. Il les a écartés du bord de l’abysse.

Daniel Miller

Traduction – 5 avril 2008

Songs Of Faith And Devotion

Songs Of Faith And Devotion était le successeur de Violator, disque qui s’est vendu à sept millions d’exemplaires qui avait emmené Depeche Mode à un niveau complètement différent. Ils avaient eu du succès depuis le début mais Violator avait apporté le genre de succès majeur qui peut également bousiller vraiment un groupe. Il a été accompagné par leur plus grosse tournée en date alors l’album suivant a apporté avec lui beaucoup de pression.

Martin avait déjà écrit de fortes chansons mais le groupe cherchait encore un nouveau son et ils pensaient vraiment qu’il était important de s’éloigner de Violator. Ce n’est pas un secret que Dave était déjà lourdement dans les drogues à cette époque et il se séparait vraiment du reste du groupe. À la vieille époque, il imitait vraiment bien la rock star décharnée mais à ce moment il était devenu le personnage dont il avait l’habitude de se moquer. Dave est l’une des personnes les plus marrantes que je connaisse mais il avait complètement perdu son sens de l’humour et sa capacité de rire de lui-même.

Dave s’était installé à LA avec sa nouvelle femme et il s’immergeait dans la scène rock américaine – c’était l’apogée du grunge et il vivait en plein dedans. Le reste du groupe n’était pas du tout branché par cela. Musicalement, il y avait une faille au milieu de l’Atlantique et même dans le studio, Dave était très séparé des autres.

Le groupe voulait travailler dans un pays différent comme ils avaient enregistré les albums précédents en Allemagne, en Italie, en France et au Danemark, alors la première sessions d’enregistrement a eu lieu à Madrid. Malheureusement, il n’y avait pas vraiment de studio convenable à l’époque alors nous avons loué une grande maison et construit un studio dedans. La maison était une propriété au portail bizarre avec sa propre force de police privée – l’endroit rêvé où on s’attendrait à ce que les Beckham y vivent aujourd’hui.

L’album était produit par Flood qui avait travaillé avec eux sur Violator et je les ai laissés seuls les quinze premiers jours pour qu’ils s’installent dans la session. Quand je suis allé voir comment cela allait, ils n’avaient quasiment rien fait en deux semaines. Dave était enfermé dans sa chambre, Martin et Fletch lisaient le Sun, l’ingénieur du son était endormi les pieds sur la table, Flood était allongé par terre à bricoler du matériel et Alan était dans une autre pièce seul à s’entraîner à la batterie. C’était une ambiance très mauvaise et c’était le début de l’album – cela aurait dû être un moment très excitant.

Au début, ils n’arrivaient pas à trouver de son pour l’album, contrairement à Violator où il était là dès les démos. C’était ma responsabilité de les aider à traverser cela alors j’essayais de voir le positif. Je dois donner à Flood beaucoup d’honneur en tant que producteur parce qu’à la fin, il a eu un dur moment avec eux. Les sessions de Madrid ne se sont pas bien passées mais une fois qu’ils sont allés à Hambourg, les choses ont commencé à s’améliorer et l’album a petit à petit pris forme.

Martin et Alan étaient branchés par l’idée d’un son blues électronique qui avait commencé avec Personal Jesus sur Violator et était une manière pour Dave d’apporter son côté rock. Condemnation est toujours l’une de ses meilleures prestations vocales.

Le mixage était difficile parce que, comme d’habitude, la session était extrêmement en retard. Le groupe était exténué et faisait face à la perspective d’aller en tournée immédiatement après avoir fini l’album sans pause. Mark ‘Spike’ Stent, qui l’a mixé, était un vieux pote et est désormais devenu l’un des meilleurs mixeurs du monde – travaillant avec Oasis, U2 et Madonna. Cependant, même à la fin, les membres du groupe se battaient sur la manière dont le mix sonnait. C’était une album génial mais à la fin, je crois que certaines chansons n’ont jamais atteint leur potentiel complet.

Songs Of Faith And Devotion a bien marché même si j’ai toujours pensé que nos chances commerciales de suivre Violator étaient assez minces parce que Depeche Mode n’écrivait pas de singles pop évidents à ce moment. Il s’est très bien vendu, a été au sommet des charts britanniques et est devenu leur deuxième album en matière de ventes à l’époque mais il n’a pas atteint les hauteurs de Violator.

La tournée mondiale Devotional qui a suivi en 1993 était la plus grande du groupe en date et les concerts étaient fantastiques mais je trouvais que tout ce qui les entourait était déprimant et inquiètant. Tout le monde était auto-destructeur et ils ont même eu besoin d’un psychiatre de tournée. Dave l’a plus tard décrit comme emmener un asile de fous sur la route et Alan Wilder a quitté le groupe peu après la tournée.

Faire Songs Of Faith And Devotion a été une expérience traumatisante pour tout le monde et je peux toujours l’entendre sur l’album – mais je ne sais pas si quelqu’un d’autre le peut. Chaque son sur ces chansons était un débat – certains amicaux, d’autres argumentatifs – et je suppose que cela vaut pour chaque disque de Depeche Mode. Mais c’était particulièrement difficile et je ne pense pas qu’aucun de nous veule repasser par là.

Daniel Miller

Traduction – 16 mars 2008

Violator

Nous croyions tous que Violator avait un charme universel et un énorme potentiel, mais personne n’aurait prédit qu’il deviendrait aussi énorme. C’est bien plus un disque électro classique de l’album précédent, Music For The Masses, qui avait un son bien plus gros et bien plus épique. À chaque fois qu’ils sentent qu’ils deviennent trop rock, les Modes réagissent toujours très vigoureusement contre cela. Surtout Martin. Autant qu’il aime jouer sur sa grande collection de guitares vintage, Martin est très conscient qu’il y a une ligne que Depeche ne doit pas franchir. C’est un groupe électronique qui utilise des guitares, pas un groupe rock qui utilise de l’électronique. Alors peut-être que cela a quelque chose à voir avec le son du disque.

Violator a été enregistré en 1989 et est sorti en 1990. La dance music était alors en plein essor, et beaucoup de musiciens techno les citaient comme énormes influences. Ils ne comprenaient pas cela au début, mais Martin a commencé à s’y intéresser de plus près, au côté le plus expérimental de la musique électronique techno moderne. Ils ont commencé à se rendre compte que, d’une certaine manière, ils avaient été influents dans la genèse de cette musique.

Violator a été enregistré à Milan et dans le Nord du Danemark. Flood a produit l’album et François Kevorkian l’a mixé à Londres. Flood n’était pas disponible pour le mixage, alors nous avons décidé de travailler avec François parce que nous aimions beaucoup le son de Electric café de Kraftwerk, qu’il avait mixé quelques années auparavant. Il était très connu comme DJ et remixer et il nous avait fait le remix classique de Situation de Yazoo au début des années 1980. Je pense que la combinaison de la production de Flood et de son mixage a une qualité très spéciale.

J’ai toujours pensé que Enjoy The Silence avait le potentiel d’être un grand single. C’était à l’origine une ballade très lente, mais Alan et Flood avaient suggéré de l’accélérer. Je ne pense pas que Martin était particulièrement heureux de cela au début. Mais je me rappelle que je suis arrivé au Danemark et qu’ils m’ont fait écouter un mix très brut de la version accélérée et je trouvais qu’elle était extraordinaire et étonnante ! Il y a quelque chose chez elle, on ne peut pas dire ce que c’est mais on a juste envie de l’entendre encore et encore. Dès que cela arrive, on sait que c’est un tube.

Nous avons décidé de sortir deux singles avant l’album et nous voulions que Personal Jesus soit le premier. Nous ne pensions pas que ce serait un tube, juste une grande manière de présenter l’album aux gens. Il y avait à l’origine quelques inquiétudes sur le fait que le titre puisse aliéner les radios américaines ou que MTV ait des problèmes avec certaines images du clip d’Anton Corbijn. Mais nous croyions que c’était la bonne chose à faire et puis, bien sûr, il s’est révélé être énorme. En fait, il s’est révélé être le 12" qui s’est le plus vendu que nos associés américains Sire/Warners n’aient jamais sorti – et cela incluait Prince et Madonna !

Alors la scène était prête pour la sortie de Enjoy The Silence, qui est devenu le single de Depeche Mode à avoir le plus de succès de toute l’histoire du groupe. L’énorme impact des deux premiers singles a été les fondements parfaits du lancement de l’album, qui a fini par se vendre à plus de sept millions d’exemplaires de part le monde. Il a atteint la deuxième place des charts britanniques, la meilleure position en date du groupe. Et tout aussi important, Violator a contribué au renversement du courant de la critique, qui allait contre le groupe depuis des années, en sa faveur chez lui. Enjoy The Silence a gagné le Brit Award du meilleur single et il a pris une nouvelle génération de fans plus jeunes. C’était comme si le Royaume Uni avait finalement attrapé son retard par rapport au reste du monde.

Les membres du groupe devenaient clairement des superstars aux États-Unis à ce moment. Non seulement ils étaient partout sur MTV, mais la réaction du public commençait à devenir presque de l’hystérie. C’est devenu critique devant le magasin The Warehouse de Los Angeles. Le groupe y faisait une séance de dédicace avant la sortie de Violator et il y a eu une énorme bousculade lorsque 17 000 personnes ont essayé d’entrer. Il y a eu des hélicoptères, 200 unités de police, la zone a due être interdite d’accès et les rues avoisinantes ont été fermées. C’était assez effrayant. Nous ne voulions pas créer d’émeute mais nous voulions que beaucoup de personnes viennent et nous avons perdu le contrôle de la situation. Heureusement, personne n’a été blessé. Cela s’est retrouvé dans tous les journaux nationaux, ce qui a fait connaître le groupe aux gens qui n’avaient jamais entendu parler de Depeche Mode.

La tournée World Violation a été lancée au stade Dodgers de LA en juin 1990, avec Electronic en principale première partie. Cela a été de fantastiques concerts. Le groupe avait déjà joué au Rosebowl de Pasadena deux ans auparavant, ce qui avait été filmé pour 101, mais le Dodgers lui a fait monté un échelon. Le groupe a joué dans des stades de part et d’autre des États-Unis et dans la majeure partie de l’Europe. Les concerts étaient complets des mois à l’avance.

Violator est toujours un disque extraordinaire. Il contient des classiques mais fonctionne aussi en tant qu’album cohérent. Et il a transformé Depeche Mode en l’un des plus grands groupes au monde.

Daniel Miller

Traduction – 20 avril 2006

Music For The Masses

Depeche Mode s’établissait lentement et progressivement à la fois en termes musicaux et commerciaux au moment où le groupe s’est mis à enregistrer Music For The Masses en 1987. Cet album semblait réellement être un bond en avant. C’était le début d’un nouveau chapitre.

C’était la première fois que je n’étais pas impliqué en tant que co-producteur. Enregistrer Black Celebration, l’album précédent, avait été un processus assez long et douloureux. Je pense que le produit final était génial mais nous nous sentions épuisés par chacun à ce moment. Nous nous sommes tous accordés sur le fait qu’ils avaient besoin de travailler avec quelqu’un d’autre sur le prochain album, pour avoir une nouvelle impulsion et de nouvelles idées. De plus, je passais de plus en plus de temps sur le label, qui avait grandi au point où il est devenu tout simplement peu pratique pour moi d’être en studio pendant six mois de l’année. Nous commencions à travailler de manière différente et cela me plaisait bien.

Dave Bascombe a co-produit l’album avec le groupe. Nous l’avions choisi parce que nous avions vraiment aimé le son qu’il avait donné à des gens comme Tears For Fears. Alan a injecté beaucoup de travail dans cet album, il s’impliquait de plus en plus activement dans le son du groupe et dans les arrangements globaux des chansons. Les trois autres n’aimaient pas vraiment être en studio et je ne leur en veux pas, cela peut être très assommant.

L’album a été enregistré au Studio Guillaume Tell, en proche banlieue de Paris, ancien cinéma avec une gigantesque pièce à l’acoustique fabuleuse. Puis le mixage a eu lieu au Pok Studio dans le Nord du Danemark. Je suis allé à Paris le premier jour d’enregistrement, pour dire bonjour et pour m’assurer que tout le monde allait bien. Je me souviens d’être sorti du studio en sentant cet énorme fardeau se retirer de mes épaules lorsque je me suis rendu compte que je ne serais pas enfermé pendant les six mois à venir. Ce n’est nullement dire quoi que ce soit contre le groupe, nous avons juste entamé une nouvelle relation en studio. J’avais plus un rôle de directeur artistique que de producteur, et c’est comme cela quand c’est depuis lors.

Musicalement, je pense que cet album a vraiment été un grand pas en avant. Les chansons, ainsi que les arrangements et le son, progressaient et se développaient. Les singles qui en ont été extraits étaient Strangelove, Never Let Me Down Again et Behind The Wheel. Tim Simenon de Bomb The Bass a fait un remix de Strangelove et il travaillera avec le groupe bien des années plus tard en tant que producteur d’Ultra. Probablement plus que les autres albums de Depeche Mode, je pense que celui ci se divise nettement entre le côté le plus sombre du groupe et celui le plus accessible. Il trouve le très juste milieu.

Aucun des singles n’a été un tube en Grande Bretagne, même si Never Let Me Down Again est désormais devenu le leitmotiv live du groupe. La tournée qui a suivi l’album était certainement sa plus grosse en date. C’était vraiment devenu un énorme groupe à ce moment, jouant derrière le Rideau de Fer et remplissant de gigantesques salles aux États-Unis. Il est difficile de dire si Music For The Masses a fait percer le groupe aux États-Unis, c’était plus un enchaînement d’événements. Il avait déjà eu un gros tube là-bas, People Are People, et il avait commencé à jouer dans des salles de 10 à 15 000 places. Mais c’était la tournée sur laquelle ils ont joué au stade du Rosebowl à Pasadena devant près de 80 000 personnes – dernière date de la tournée en juin 1988. Le film 101 tournait autour de ce concert. C’était un tournant majeur.

Martin disait que le titre de l’album était une blague, sur combien Depeche Mode était voué à jamais à être un groupe culte qui ne percerait jamais dans le mainstream. Le titre Music For The Masses (“Musique pour les masses”) peut avoir été une blague au début, mais il est devenu une prédiction qui se réalise.

Daniel Miller

Traduction – 20 avril 2006

Black Celebration

Black Celebration est un album favori sans précédent au sein des fans de Depeche Mode et un album très important en termes de leur charme culte. Mais, c’était également un des plus difficiles à réaliser. Shake The Disease et It’s Called A Heart ont été enregistrées auparavant et bien que la dernière était une chanson simple, nous n’arrivions pas à la fixer et cela nous a tous un peu découragés. Elle était faite au milieu d’une tournée alors le gorupe avait dû la laisser avant qu’elle ne soit prête et je l’ai finie avec Gareth Jones. C’était une difficile expérience de bien la faire et même si elle est plutôt bien sorti à la fin, elle a donné le ton à l’enregistrement de Black Celebration.

À la fin de l’année 1985, nous avions réservé une très longue session d’enregistrement à Londres et à Berlin, qui est devenue de plus en plus tendue et claustrophobe. C’était le troisième album sur laquel nous avions travaillé ensemble en tant qu’équipe – Garethn moi-même et le groupe – et cela commençait à se faire sentir comme aller au travail le matin. Il n’y avait pas beaucoup d’excitation à faire le disque. Il était évident depuis le début que nous allions nous battre pour avoir des singles pop. Martin voulait juste écrire des chansons plus lourdes, plus sombres et plus lugubres et même si je ne pense pas que cela gêne quelqu’un, il y avait encore des pressions naturelles au sein du groupe. D’un côté, ils disaient "Fait chier ! On va faire les disques qu’on veut faire" et de l’autre, ils voulaient des tubes aussi. Ils tiraient sur les deux bouts de la corde en même temps – non pas des membres individuels comme un autre mais en eux-mêmes.

Nous avons en fait commencé aux Westside Studios de Londres, juste à côté de Ladbroke Grove. J’ai essayé de suggérer de faire quelque chose de différent comme installer tous les instruments dans le studio, au lieu de dans la salle des contrôles mais quand ils m’ont regardé de manière déconcertée, nous avons simplement continué comme toujours. Mais nous avons essayé des choses intéressantes à Westside. Pour Stripped, nous avons samplé beaucoup de sons sympas du monde réel comme le vrombissement de la Porsche de Dave qu’on étend au début. Toute la chanson était basée autour d’un sample ralenti d’un moteur de moto qui venait de la démo et il avait tellement d’atmosphère que nous l’avons utilisé tout au long de l’enregistrement. Quand nous voulions un ronronnement, nous samplions la voiture de Dave au démarrage et au ralenti. Nous avons changé son ton sur le sampler et cela a produit ce son génial.

Aussi, c’était la nuit de Guy Fawkes quand nous avons fait Stripped et si vous écoutez le remix du maxi 45 tours, on peut entendre des feux d’artifice que nous avons enregistrés sur le grand parking de Westside. En fait, il y avait plusieurs remixes de Stripped, ce qui était une assez nouvelle idée à l’époque. Nous avons accéléré le morceau et nous l’avons retravaillé sur une face B, Breathing In Fumes. J’étais ravi que Depeche Mode expérimentait encore comme cela.

Mais il y avait aussi de la tension dans le studio, surtout une fois que nous avons quitté Londres et sommes allés à Hansa à Berlin. C’était le cinquième album de Depeche Mode et la pression était de les pousser en avant sur le plan sonore. Parfois, je pense que c’était autre chose que le groupe. Ce n’était pas que la suffisance s’était installée, je ressentais juste qu’ils se lassaient légèrement de tout. Ils avaient fait trois albums en une courte durée, beaucoup tourné et on avait besoin de les pousser un peu. À ce moment, Alan Wilder était bien plus impliqué en studio et avait la confiance de pousser ses idées mais peut-être d’une manière qui l’a plus renfermé par rapport aux autres. Une fois encore, nous étions incroyablement en retard et cela a pris deux fois plus de temps que cela aurait dû. Comme d’habitude, le groupe avait réservé ses vacances après la date à laquelle nous étions censés avoir fini et un par un, ils désertaient, sauf Alan qui est resté jusqu’à la fin.

Black Celebration est rapidement passé dans les charts britanniques, même s’il est allé jusqu’à la troisième place, leur plus haute position à l’époque. C’est un album sombre et expérimental, pas un album pop – il n’avait pas de single pop. Questions Of Time, Stripped (qui est un véritable hymne) et Question Of Lust étaient toutes des chansons géniales – mais pas des singles évidents de Depeche Mode. Mais pour ceux qui étaient branchés par Depeche Mode, c’était ct album, plus qu’un autre, qui a solidifié leur statut culte. Les fans pensaient qu’ils avaient fait un album sans se soucier du commercialisme, ce qui est en partie vrai. Ils avaient fait quelque chose qu’ils voulaient faire et les gens pouvaient se voir dedans. C’était un disque "d’outsiders".

En classe, ou avec vos amis, c’était les gens bizarres qui aimaient Depeche Mode à l’époque. Les gens du mainstream aimaient Duran Duran ou quelqu’un d’autre, mais c’était un disque pour les étranges au fond de la classe qui portaient du maquillage noir et qui projetaient d’assassiner leur prof. Malgré tous les problèmes que nous avons eu à le faire, Black Celebration est devenu un disque clé de ce point de vue.

Daniel Miller

Traduction – 3 février 2008

Some Great Reward

La première chanson que nous ayions enregistrée pour Some Great Reward a été People Are People. Elle a été faite comme un morceau unique des mois avant les sessions principales pour l’album parce que nous voulions sortir un single d’intérim entre les albums – à cette époque, les groupes sortaient beaucoup plus de singles parce qu’ils signifiaient beaucoup plus. Alan et moi avions commencé à travailler sur le son et la sensation de cette chanson à Londres et nous essayions de l’empêcher de sonner trop poppy parce que la mélodie était très entraînante et nous étions toujours conscients de tourner les choses sur le plan sonore.

Lorsque nous sommes arrivés aux studios Hansa à Berlin, je me souviens qu’il y avait une très bonne atmosphère au sein du groupe. Nous sommes allés au studio la veille du début de l’enregistrement et avons commencé à tout installer, faisant finalement un mix très brut avec tout le monde qui chantait dessus – Martin, Dave, Fletch, Alan et même le coproducteur Gareth Jones. Les prochains jours se sont très rapidement rassemblés, en partie parce que la chanson était déjà si forte et également parce que tout le monde s’entendant vraiment bien. Il y avait juste un sentiment très positif durant la session.

People Are People est devenu le plus grand tube en date de Depeche Mode et a atteint la 4ème place en Grande Bretagne et la 13ème place dans les charts Billboard américains. C’était leur premier gros single américain et il leur a donné un profil bien plus grand, passant de la radio alternative à la pop. Tout cela était très excitant.

Les chansons de Some Great Reward restaient accessibles mais le son de l’album devenait plus complexe et nous ressentions le besoin de progresser – quelque chose qui a toujours fait partie de Depeche Mode. La technologie progressait aussi alors nous avons exploité cela aussi. C’est mieux d’avoir d’abord les idées et d’utiliser la technologie pour améliorer ces idées, mais parfois, la technologie inspire les idées. Cela marche dans les deux sens. Les gens n’utilisaient pas beaucoup le sampling à cette époque, alors quand on allumait une machine, c’était comme une feuille de papier vierge parce qu’il n’y avait pas encore beaucoup de références. Tout ce qu’on faisait était nouveau, ce qui est sain parce que cela veut dire que cela vient de sa propre imagination.

Nous avons commencé Some Great Reward à un endroit nommé Music Works à Highbury, dans le Nord de Londres au début de l’année 1984 – Martin est un fan d’Arsenal alors il se sentait chez lui. Les techniques d’enregistrement changeaient rapidement et en gros, nous avions besoin d’un endroit avec une salle de contrôle pour nous accueillir tous avec notre matériel. Le plan était d’enregistrer l’album à Londres et de mixer à Berlin mais comme toujours, nous étions en retard et nous avons fini par faire une grosse partie de l’enregistrement à Hansa.

Master And Servant était une chanson difficile à enregistrer parce que nous savions tous ce que c’était un morceau vraiment important et serait probablement le successeur de People Are People. Il a été fait sur un 24 pistes et était le morceau le plus compliqué que nous n’ayions jamais enregistré en termes de nombre de sons – en fait, nous avons recommencé au moins deux ou trois fois mais alors un jour tout s’est assemblé. Chacune de ces pistes avait environ dix parties différentes parce que Depeche a toujours beaucoup de parties jouant de manière littéraire plutôt qu’en parallèle.

Killing Joke enregistraient dans un autre studio d’Hansa pendant que nous étions là-bas et ils passaient de temps en temps pour voir comment nous nous débrouillons. Un jour, nous mixions Blasphemous Rumours et parce qu’elle a un couplet très sombre et un refrain très entraînant, ils se sont beaucoup disputés quant à savoir si c’était la bonne approche à prendre avec ce morceau. Il semblait avoir un grand effet sur eux.

Quand finalement nous avons réussi à mixer l’album, nous avons loué un second studio à Hansa qui avait une énorme pièce. Nous envoyions les sons de la salle de mixage dans le gros système de sono, qui était au volume maximum, et puis nous renvoyions ces sons dans le mix. Nous avons également envoyé des sons dans différentes parties du bâtiment, comme les cages d’escalier et les ascenseurs. Martin aurait enregistré Somebody nu dans la cave ! Nous utilisions le bâtiment lui-même alors si on rentrait dans Hansa à l’époque, on entendait des sons qui venaient de partout. C’était une période très productive.

Master And Servant devait être le prochain single extrait de l’album et il est reparti à Londres pour être masterisé pendant que nous étions encore à Berlin. Quand il est revenu, nous sommes allés dans notre club habituel et nous avons demandé au DJ de la passer pour voir comment il sonnait sur le gros système. Nous nous sommes alors rendus compte que nous avions oublié la caisse claire du dernier refrain jusqu’au bout de la chanson ! Nous avons pensé le changer mais même si c’était une grosse erreur, il sonnait bien en fait pour nous.

Some Great Reward a été un album numéro 5 pour Depeche Mode en Grande Bretagne, leur plus haute position dans les charts en date. Master And Servant n’a pas été un aussi gros tube que People Are People mais il a eu plus d’impact en termes de définition d’où le groupe allait et ce que signifait Depeche Mode. People Are People marquait la fin d’une période sur le plan des chansons et Master And Servant était le début de la prochaine.

Daniel Miller

Traduction – 30 décembre 2007

Construction Time Again

Le troisième album de Depeche Mode a été une révolution à bien des égards. C’était le premier à comprendre Alan Wilder en tant que membre à temps plein et la première fois que nous avons travaillé à Gareth Jones, l’ingénieur du son qui est rapidement devenu un ami proche et reste un collaborateur sur de nombreux projets. C’était également la première fois que nous avons expérimenté avec le sampling.

Évidemment, ajouter un quatrième membre change sûrement la dynamique d’un groupe et Alan était une personne très différente des trois autres. Il avait reçu une éducation musicale, avait été dans d’autres groupes et était plus bourgeois. Il avait également des goûts différents, même s’ils se sont tous mêlés plus ou moins avec le temps. Dave et lui se sont plus liés au début, tandis que Fletch et Martin étaient très proches.

Alan tenait aussi beaucoup à travailler en studio. C’était un perfectionniste, tandis que les autres n’avaient pas le même intérêt quand on en arrivait aux détails. C’était un très bon musicien techniquement, il a écrit quelques chansons sur l’album, Landscape Is Changing et Two Minute Warning et a apporté plus un sens de la musicalité. Il avait des opinions assez fortes et est entré dans l’équipe de production avec Gareth et moi-même. Depeche Mode avait encore un style assez minimal et ne voulait pas de jeu trop orné mais Alan a définitivement contribué à Construction Time Again.

Nous avons enregistré l’album au “Garden”, le studio de John Foww à Shoreditch dans l’Est londonien. C’était bien avant que ce quartier ne devienne “le Shoreditch à la mode de Londres” ; c’était toujours le lugubre Shoreditch de Londres. Mais il comprenait des tas de restaurants indiens géniaux. L’une des choses mémorables de ces sessions, c’est que Martin, Alan et moi, nous sommes tous devenus végétariens après avoir été inspirés par Gareth, et il y avait tellement de nourriture indienne végétarienne géniale dans le quartier que nous avons décidé que nous verrons ce que c’était. Nous nous sommes tenus à cela pendant quelques années après cela et Martin ne mange toujours pas de viande.

L’avancée technique majeure sur Construction Time Again est que c’était la première fois que nous avons utilisé le sampling. Vince Clarke avait déjà acheté un Fairlight qu’il avait utilisé sur le premier album de Yazoo, Martin a acheté le premier Emulator et j’ai acheté ce système ridicule qu’on appelle un Synclavier. Nous ne samplions pas les disques, nous sommes juste sortis sampler le monde qui nous entourait et nous avons enregistré tout ce qui faisait un son. Martin a apporté tous ces instruments jouets bizarres ainsi que des instruments orientaux et nous avons commencé à tester toutes les possibilités.

Le morceau qui incarnait cette technique était Pipeline. La chanson était déjà là alors nous sommes sortis et nous sommes allés sur un chantier abandonné de Shoreditch. Nous avons uniquement utilisé des sons du chantier pour le morceau de fond mais pour complèter le concept, nous avons fait chanter Martin au même endroit. Nous avions deux magnétophones, un qui jouait le morceau pour qu’il puisse le suivre, et l’autre qui enregistrait sa voix. C’était juste à côté de la ligne de chemin de fer alors si on écoute bien, on peut entendre des trains qui passent et d’autres bruits divers. Pour un groupe avec leur histoire musicale, c’était un morceau très conceptuel. On n’apprécie pas assez souvent combien Depeche Mode pousse les limites et l’expérimentation.

Construction Time Again possède un son plus dur et plus métallique que les albums précédents. Ils commençaient à écouter des groupes Einstürzende Neubauten et Test Department et Martin en particulier était branché par des groupes comme DAF et Der Plan. J’aimais une grande partie de cette musique de toute manière et j’avais travaillé avec Neubauten et même si je ne voulais leur imposer ce son, ils l’ont absorbé naturellement, l’adaptant manifestement à leur propre monde.

Nous sommes allés à Berlin pour mixer l’album au légendaire studio Hansa Ton, qui se trouvait juste à côté du Mur. Nous avions toujours un budget assez serré et en fait c’était moins cher d’enregistrer là-bas qu’à Londres à cause du taux d’échange et de la nature de Berlin à l’époque. Avant la chute du Mur, les Allemands ordinaires ne voulaient pas vivre dans la ville alors le gouvernement à offert toutes ces primes pour encourager les sociétés à s’implanter là-bas et les studios d’enregistrement étaient capables de tourner sans payer d’impôts. Nous pouvions dormir dans un hôtel de luxe, travailler dans l’un des studios les plus high tech d’Europe et toujours payer moins cher que si nous faisions un album à Londres.

Pour nous, c’était génial parce que Berlin est une ville qui tourne 24 heures sur 24. Nous pouvions finir de travailler tard et nous pouvions toujours sortir prendre un verre ou aller en club – c’était si différent de Londres. Je connaissais quelques personnes là-bas et par occasions Blixa Bargeld de Neubauten et les Bad Seeds, ou les gars de DAF passaient dans le studio. MArtin et Blixa s’entendaient bien et Depeche Mode commençait à devenir populaire en Allemagne alors il y avait déjà des fans qui traînaient. À un moment, quelqu’un a barré le nom de la rue devant le nom et l’a renommée la "Depeche Mode Straße".

Everything Counts était le premier single. Il est sorti juste avant l’album et a bien marché, atteignant la sixième place des charts britanniques. Il était très différent de leurs tubes précédents et était un grand pas en avant sur le plan sonore, musical et lyrique. Je me souviens que le NME a fait un long papier qui présentait le groupe comme de jeunes Marxistes après que le journalisye ait fait le lien entre les paroles et la pochette de l’album qui ressemblait à un poster soviétique constructiviste. Ce n’était pas vraiment exact – c’était des paroles sincères mais je ne pense pas que le groupe se soit déjà aligné avec n’importe quel mouvement politique.

Construction Time Again a marqué un autre tournant pour Depeche Mode tandis que Martin Gore s’est rapidement installé à Berlin après et je pense que cela a eu un effet sur sa composition.

Daniel Miller

Traduction – 11 novembre 2007

A Broken Frame

A Broken Frame était le deuxième album de Depeche Mode, mais leur premier sans Vince Clarke. Quand Vince est parti, les trois autres ont fortement voulu avancer. On n’a jamais parlé de séparation, au contraire vraiment – il y avait une détermination de continuer et d’avoir du succès en quelque sorte, pour montrer à Vince qu’ils pouvaient y arriver sans lui. Vince était la principale locomotive du groupe, à la fois sur le plan musical et de carrière, et évidemment, cela devait changer. La nouvelle locomotive musicale allait être Martin, tandis que Fletch prenait les rênes de la gestion. Le groupe a rapidement grandi après la séparation. C’était tout le monde au boulot, et ils devaient brusquement avoir plus de responsabilités. Je n’appelerais pas cela une bénédiction mais ce qui en est sorti était très fort.

Nous savions tous que Martin était un compositeur vraiment fort. Quand Vince écrivait les chansons, il avait une idée très claire de la manière dont il voulait qu’elles sonnent. Martin n’était pas aussi clair, et ses démos étaient plus basiques – c’était une voix, un clavier Casio et un tappement de pied ! À certains égards, c’était bon parce qu’ils commençaient sur une page complètement vierge, la chanson était ouverte à aller dans toute direction dans laquelle nous voulions qu’elle aille. Mais c’était également assez stimulant parce que nous avions tant de choix et de décisions à faire. Nous commençions à un endroit très différent que pour Speak & Spell.

Nous avons enregistré à Blackwing, dans le même studio où nous avons fait Speak & Spell. Martin avai acheté un PPG, l’un des premiers claviers digitaux. Il s’appelait un synthé à table d’onde et était assez avancé pour son époque, mais très peu fiable. Nous avons obtenu des sons dessus que nous n’aurions pas obtenus autrement – la chorale sur See You est venue de lui. Nous utilisions en gros le même matériel que nous avions utilisé sur Speak & Spell. Mais nous entrions dans un autre teritoire, explorant un nouveau domaine et commençant à utiliser de vrais sons. Je me souviens que nous avons fait venir Blancmance pour faire de la marche sur place pour Shouldn’t Have Done That parce qu’ils étaient dans le studio d’à côté, à enregistrer leur disque, et c’était des potes de Depeche Mode. La solidarité dans l’électropop.

Nous n’avons jamais essayé de faire sonner A Broken Frame de la manière dont Vince l’aurait fait. Plutôt, Depeche Mode voulait créer de nouveaux sons repères. Ils voulaient définitivement s’éloigner de Speak & Spell. Et les chansons de Martin sont musicalement plus complexes, alors il est naturellement allé dans une différente direction.

Avec See You, la chanson avait été écrite et j’ai commencé à avoir une ligne de basse assez banale sur le séquenceur, qui est en gros comme elle s’est retrouvée sur le disque. Puis Martin a embelli le morceau avec plus de lignes mélodiques, mais il n’y avait aucun sens de ce que le rythme devrait être, on partait complètement de zéro. Nous avons sorti See You en single tout seul avant l’album et c’est devenu leur plus grand tube britannique en date à l’époque. Il est monté à la sixième place.

L’image du groupe dans la presse changeait aussi. Après que See You soit devenu un grand tube, ils étaient tout à coup perçus comme des pop stars ado. Ils étaient groupés par les médias avec des artistes comme Haircut 100, Altered Images et Kim Wilde. Je me souviens que le public de leurs concerts étaient incroyablement jeunes à cette époque. Ils apparaissaient dans des émissions pop mainstream, Jim’ll Fix It et des choses comme cela. Ils n’étaient pas totalement à l’aise avec tout cela, cela les embarrassait, mais ils l’ont fait. C’était leur moment pop ado.

Alan Wilder a rejoint le groupe sur la tournée A Broken Frame pour jouer sur scène, avant la réalisation de l’album, mais il n’a pas été impliqué dans les enregistrements. L’idée initiale était de l’embaucher juste pour faire les parties de clavier sur scène. Ils ont joué au club Ritz à New York en janvier 1982, leur premier concert américain, qui était fantastique et absolument plein à craquer. La plupart des gens au concert étaient venus de la ville et c’était des jeunes mômes cools.

À l’époque, de nombreuses nouvelles stations de radio alternatives s’étaient créées de part les États-Unis, et elles essayaient toutes de créer un nouveau son. Elles ont trouvé cette identité dans des groupes tels que Depeche Mode, les Cure, Echo And The Bunnymen, New Order – même s’il n’y avait pas de points communs entre ces groupes au Royaume Uni, c’était le cas aux États-Unis. En gros, elles étaient intéressées par de nouveaux groupes anglais qui n’étaient pas rock. C’était une chose complètement underground, mais ces stations deviendront plus tard cruciales dans la montée de la musique alternative.

A Broken Frame est un disque de transition, et peut-être pas l’un des plus forts albums de Depeche Mode. Mais avec le recul, il contient beaucoup d’indices pour l’avenir, surtout du côté plus expérimental. Des morceaux comme Monument et Satellite sont de vrais indicateurs du genre de sons et d’idées qu’ils développeront sur les albums suivants. Nous avons beaucoup plus expérimenté que sur Speak & Spell, ce qui est bon. Certaines de ces expériences ont réussi et d’autres ont échoué, comme on pouvait s’y attendre. Mais le goupe était encore jeune, essayant de nouvelles directions, trouvant sa voix.

On peut toujours entendre cela sur le disque. Il sonne comme un nouveau départ.

Daniel Miller

Traduction – 10 octobre 2007