Record Mirror – 25 juin 1985

Les derniers des Futuristes

Oui, les artistes de Depeche Mode habillés de cuir mais sensibles n’ont pas honte d’admettre qu’ils sont futuristes jusqu’au bout des ongles. Betty Page découvre leur flexibilité et conseille Martin Gore sur les meilleurs bas à acheter.

Il y a quinze mille futuristes à Orange County en Californie. Peu de personnes le savent, mais Depeche Mode les a découverts sans aucune aide. Ouais, vous vous souvenez des Futuristes, les concurrents des Nouveaux Romatiques à fanfreluches, tous avec des coupes de cheveux stupides, des synthés joués avec un doigt et des pas de danse encore plus stupides. Tous ont commencé il y a cinq ans et les États-Unis viennent juste de se rattraper. Les Deps ont un peu changé depuis, mais Orange Country les adore.

Fletch (alias Andy, celui qui se fait mettre impitoyablement en boîte) : “On a raté le bateau aux États-Unis quelques années auparavant, on n’a pas daigné y aller – aujourd’hui il semble y avoir très peu de groupes britanniques et on y a fait une tournée qui a eu énormément de succès”.

Dave Gahan (sans bouc, aujourd’hui canon blond) : “Et on parle plus de nous… On n’a que de bonnes critiques et on a trouvé à Dallas, Houston et Chicago, même dans les critiques désobligeantes, qu’il y avait des Futuristes partout”.

Yep, le hip hop marche encore énormément outre-Atlantique et ils viennent juste de s’habituer à entendre le tripotage des boutons. D’où l’invasion de Basildon et la prise de pouvoir. Dave: “Je pense que si les FM commençaient à passer plus de musique britannique comme la nôtre, il y aurait un grand public pour ça”.

Chez eux, Shake The Disease secoue les charts et voit Martin Gore faire mûrir son style de chanson d’amour intensément observateur et mélodique. “C’est une bonne chanson, dit Dave, ce qui manquait dans les charts ces temps-ci – ils sont dans un état terrible. Il y a beaucoup de musique américaine là-bas et rien qui n’empoigne vraiment, rien de nouveau. On est toujours des Futuristes à tous crins, cependant !”

“Mart est devenu tout tendre maintenant. On sait que c’est toujours la qualité de la chanson qui importe – sa mélodie et on est plus adoucis maintenant. Certaines des choses qui ont eu du succès récemment, c’était des morceaux rythmés, en gros, ce qu’on a fait sur la nouvelle face B pour s’amuser en studio”.

La dite face B est une chansonnette extrêmement dansante intitulée Flexible, et qui parle des idéaux qui sortent de nulle part quand le succès est flairé. Est-ce que cela arrivé ? Dave : “Ouais – les groupes futuristes commencent à utiliser les basses et à jeter leurs synthés. Tu dois faire des compromis, même si on en a fait beaucoup”.

Andy : “À la base, on est des mômes d’ouvriers, et quand tu es poussé dans la célébrité, quand tout à coup tu as beaucoup d’argent à partir de rien, il est facile de perdre le sens de la perspective”.

Dave : “C’est le pouvoir, aussi – les groupes ne pensent qu’à leurs egos. C’est dommage quand un groupe issu de la classe ouvrière rentre dans les clubs en prêchant leurs racines et puis ils les oublient”.

Andy: “Je pense que si on veut garder le succès, il est important d’avoir quelque chose avec quoi les mômes peuvent s’identifier, des groupes pourraient dire que les mômes aiment nous voir rentrer dans la jetset, mais je pense que ce sont des conneries”.

Dave : “Je pense qu’ils apprécient vraiment si la façon dont tu travailles est au même niveau. Évidemment, on est beaucoup plus riches qu’il y a cinq ans, mais c’est notre attitude envers l’argent. Tu dois faire gaffe à la cupidité. On n’est pas entourés de gens tout le temps, personne nous dit qu’on est les meilleurs”.

* * *

Martin arrive, fraîchement maquillé, arborant son ensemble habituel constitué d’une jupe en cuir (pas de trews cette fois), et d’un ravissant bustier en dentelle noir et rouge comme j’aimerais bien porter moi-même. C’est le responsable des paroles pénétrantes de Flexible.

“C’est une sorte de blague, révèle Mart. Parce que je suis sûr par exemple que si ma mère me regardait maintenant, elle penserait Mais qu’est-ce que tu es devenu ? Et le style de la musique était censé être assez rigolo, parce que si tu imagines que, après la période initiale Nouveaux Romantiques/Futuristes, beaucoup de groupes pensaient qu’on n’y arriverait jamais avec ce genre de musique, alors ils se sont tous mis à la salsa, toutes ces tendances, en essayant de toucher quelque chose qui pourrait avoir du succès. Avec cette chanson, on a essayé de combiner tous ces styles rigolos”.

Depeche Mode brave les tendances depuis quatre ans et demi aujourd’hui. Je me souviens de ces jeunes garçons naïfs aux traits frais qui posaient nerveusement pour des photos dans la réserve de Rough Trade pour leur toute première interview. Mute était le mot clé. “Eurk !” hurle Dave en y repensant. Est-ce qu’ils y repensent en se posant la question “Ce n’était pas nous hein ?” Dave : “Ouais, on le fait tout le temps. On comprend complètement pourquoi les gens détestaient notre look, se payaient nos têtes, parce que c’est ce qu’on fait maintenant”.

Andy : “On était très jeunes à l’époque, on sortait de la rue et on y ressemblait. Le truc "garçons coiffeurs" est arrivé quand ils nous ont dit de sourire – on a juste souri, on était nouveaux, on pensait qu’on le devait. Quand t’as cinq ans, c’est ce qu’on t’apprend”.

Dave : “Tout fait partie de grandir en soi et au sein du groupe. On a vraiment bien progressé, la musique a mûri avec nous parce qu’on avait la place de respirer plutôt qu’être poussés dans un style. La seule chose qui n’a pas changé, c’est qu’on est un groupe électronique à tous crins, et on n’en a pas honte – le seul groupe futuriste qui survit ! Mais il y a un grand marché pour le futurisme, et personne ne s’en rend compte – c’est la plus grande chose en Europe”.

* * *

Les gentils petits garçons grandissent toujours, particulièrement ceux qui ressemblent à des enfants de chœur. Aujourd’hui, Martin Gore serait à sa place dans ce club fétichiste effronté que nous ne mentionnerons pas. “J’ai à peine besoin d’acheter des vêtements en ce moment, dit-il innocemment. Quand les fans se rendent compte de quelle sorte de style tu recherches, ils jettent des choses sur scène – j’ai des tonnes de colliers”. Dommage qu’ils ne catapultent pas des jupes en cuir sur scène.

“J’y réfléchissais l’autre jour, continue-t-il, c’est assez bon, quand tu commences dans une direction, les fans envoient des trucs, puis tu prends leur style. C’est mieux qu’avoir un styliste”.

Alors Mart, que te dit ta mère sur ce que tu portes ?

“Elle l’accepte maintenant, je suis vraiment surpris. Quand je suis rentré à la maison cette fois, je portais des bas et tout ça. Je suis allé voir ma mère et je lui ai demandé : Qu’est-ce que tu fais avec les bas, Maman, est-ce que tu les mets tout simplement dans la machine ? Et elle a dit : Mets-les avec le noir, chéri”. Il rit d’une voix rauque.

Pourtant, ils ont tous un penchant pour le cuir. Ont-ils déjà eu des réactions hostiles ?

Alan (Wilder, le mignon et courtois) : “On a eu plus de critiques en ce qui concerne ça en Angleterre qu’ailleurs. On n’est pas tombés sur des rednecks agressifs aux États-Unis. Il y a quelques hommes d’affaires aux États-Unis qui ont crié pédés, mais très peu comparé aux cargaisons d’ici qui crient tapettes”.

Andy : “Je fais partie des gens les plus patriotiques sur Terre, et même moi, j’ai un peu changé d’avis sur l’ouverture d’esprit britannique”.

Est-ce que les fans de Dep copient leur nouveau côté cuir ?

Andy : “Je ne pense pas qu’ils en portent autant maintenant. La plupart de nos fans portent des Pringle. Ils suivent la mode générale du pays. En Allemagne, parce que la mode générale est futuriste, ou poppers comme je pense ils l’appellent, on a plus d’influence là-bas”.

N’est-ce pas étrange, tous ces garçons en Pringle, qui viennent vous voir, vous les marchants du cuir et des chaînes ?

Alan : “On peut s’en tirer à bon compte de cette blague, les gens l’acceptent”.

Martin : “Andy me disait l’autre jour : Tu ne t’habillerais pas comme ça si tu travaillais encore à la banque. Ce n’est même pas une question de s’en tirer, c’est plus une question d’ouvrir les esprits des gens. Au bout d’un moment, ils vous acceptent comme habillé totalement normalement, alors ils doivent changer subtilement leurs attitudes envers l’habillement, parce que la plupart des vêtements sont chiants. Je remarque vraiment quand je reviens en Angleterre après avoir été un moment à l’étranger. Je me promène dans le centre ville de Basildon et il n’y a pas du tout de style”.

* * *

Cinq ans, c’est long dans le rock et Depeche Mode n’a pas fait que survivre mais s’est amélioré infiniment. Et ses membres n’ont pas vraiment changé – ce sont de vrais gars ordinaires qui payent leur tournée au pub. Pourtant, ils ne sont pas exactement comme le reste du tourbillon pop. Alan sort un cliché de Martin au Japon vêtu d’un uniforme d’écolière de là-bas, Andy dit qu’il n’écoute jamais de la musique et Dave veut juste rentrer chez lui pour faire un peu de jardinage. Comme le disent les paroles de la chanson : “I ask myself / should it be a sin / to be flexible / when the boat comes in?” (“Je me demande / devrait-il être un pêché / d’être flexible / quand le bateau arrive ?”) Les futuristes adaptables survivent, comme nous le disons tous.

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 2 avril 2006

Record Mirror – 22 janvier 1983

Les Modes vers la liberté

par Betty Page

Un arrosoir en plastique jaune repose négligemment par terre, se remettant d’un cognage le soir précédent au nom des “effets de percussion”. Des coussins imprimés léopard usés sont éparpillés sur un canapé tout aussi usé, mais confortable. Tout ce qu’on a besoin, c’est que la fausse plante le rende aussi confortable que le salon de maman.

Le fait que c’est aussi le légendaire studio d’enregistrement Blackwing n’a pas d’importance, car c’est le foyer de Depeche Mode, qui se sont bien installés dans ces murs depuis Noël avec le mentor Dan Miller et le souriant ingénieur du son Eric, achevant leur premier single depuis quatre mois, un nouveau chef d’œuvre de M Gore.

Martin, jusqu’ici connu comme celui qui s’asseoit dans le coin durant les interviews sans rien dire tandis que Dave et Andy débitent des sottises, a été ordonné par ces derniers à diriger les étapes initiales de l’interview seul de manière à éviter les inévitables contradictions internes au groupe. Reconnaissants de la chance de cuisiner ce compositeur très privé, nous nous installons et démarrons sur les chapeaux de roue avec une grande nouvelle.

Martin : “Les choses sont un peu différentes aujourd’hui parce qu’Alan est désormais un membre à part entière du groupe et en fait, il joue sur le nouveau single et la face B est co-écrite par lui et moi”.

Est-ce une décision récente ?

“Pas vraiment, mais elle n’est entrée en vigueur que récemment. On avait l’intention de le prendre à plein temps après l’album, mais on voulait finir seuls sinon les gens auraient dit qu’on ne pouvait pas continuer seuls”.

Alan Wilder est désormais à la Mode, il apportera son propre style et sa propre influence dans encore un autre changement subtil aux délices mélodiques de Dep. cela pourra les aider à affronter une nouvelle année sous surveillance avec une force accrue après une période après nouveauté d’intenses critiques désobligeantes. Mais ils s’y sont toujours attendus, dit Mart.

“Les choses se sont plutôt mal passées pour nous dans la presse récemment – ça devait arriver. Ce n’est pas une surprise, juste un peu ennuyant, surtout quand il y a beaucoup de personnes qui vous aimaient et pour je ne sais quelle raison, tout à coup, ils ne vous aiment plus. Avant, on ne pouvait rien faire de mal, maintenant on n’arrive plus à faire quelque chose de bien. On penserait qu’il y aurait quelques idées qu’ils pourraient aimer !”

* * *

Maître Gore aimerait voir l’équilibre critique rétabli avec leur single à venir, le bien nommé Get The Balance Right. Martin : “Je pense qu’il est bien plus dur, plus puissant et plus direct. Il est assez maussade, aussi. Ce que j’aimerais faire, c’est de la diversité de manière à avoir beaucoup de domaines différents où on n’est pas simplement restraints à un type de musique. C’est bien d’être capable de le travailler, cependant le temps nous manque. Je pense que notre nouveau matériel peut se connecter au lieu d’avoir des paroles plus personnelles”.

La qualité réfléchie et interrogatoire des paroles de Martin ont toujours été le sujet d’analyses très tentées, et il pense qu’il doit expliquer son refus d’en discuter en détails.

“C’est aux gens d’en faire ce qu’ils veulent. Beaucoup essayent et me font expliquer ce que chaque ligne veut dire, mais ça retire toute sorte de mystique. Ça pourrait aussi bien être un livre ou un essai”.

Est-il optimiste sur les chances de survie de Depeche Mode durant l’année pop acharnée à venir ?

“Je suis optimiste sur notre matériel et la manière dont il va progresser et s’affirmer, mais si oui ou non il va aussi bien se vendre, c’est dur à dire. Je ne pense pas qu’on ait déjà été optimiste là-dessus, on s’inquiète toujours. Je pense qu’on a toujours tendance à nous sous-estimer”.

C’est sûrement mieux qu’être des vantards ?

“D’une certaine manière, mais… aux yeux du public, on donne l’impression d’être négatifs et pessimistes et je pense que ça déteind sur les gens. Quand on lit une interview de Duran Duran, ils sont pleins d’optimisme, mais pour moi, ils donnent l’impression d’avoir la grosse tête et je n’aime pas ça”.

* * *

Depeche s’inquiète vraiment de la manière dont les gens les voient (voir les commentaires de Dave plus loin…) et il n’est pas difficile de voir comment leurs manières accomodantes et modestes peuvent être mal interprétées. Comment est-ce que Martin pensent qu’ils sont vus ?

“Principalement juste… simplets. On est rarement pris très au sérieux, surtout par la presse et c’est tout ce qu’on entend à part les fans. On sait qu’on ne croit pas ce que dit la presse, mais il est difficile de se confronter à quelqu’un dans la rue et de dire Que pensez-vous de nous ? Peut-être qu’on devrait faire un sondage ou quelque chose comme ça !”

Avec des visions de sondages d’opinion style Daily Star et de unes "les vrais hommes n’aiment pas Dep Mod" qui passaient en vitesse dans la tête, Mart s’est retiré dans la salle des contrôles pour appeler ceux qui parlent couramment sa langue en marmonnant comment il "se sent comme Martin Fry". S’ayant assuré que le Calme avait dit son dernier mot, Dave, Alan et Andy parlent.

Andy discute stratégie : “On veut enregistrer un nouvel album, le sortir dès que possible, alors on pourra être dans une position où on pourra sortir des singles extraits de cet album au lieu du contraire. À cause de ça, le dernier album s’est mal vendu et a été sous-estimé. Mais aussi on a trouvé des gens qui ne nous aimaient pas avant et qui nous aiment maintenant. Je pense qu’il a attiré d’autres gens”.

Dave s’y colle, défensivement : “On pense que nos disques se sont améliorés et ont beaucoup progressé, cependant. Pense aux différences entre le nouveau morceau et Dreaming Of Me, qui était si simple. On est arrivés si loin dans la production, on a vraiment appris beaucoup. La même chose va pour Broken Frame et le premier album – c’était un challenge de le sortir, ça a aussi fait beaucoup plus écouter les journalistes et penser qu’il y a plus en nous qu’un simple groupe pop”.

Le quatuor, qui se manage encore lui-même, est extrêmement conscient des pressions de tout faire à la perfection et combien le succès (dette actuelle) est fondé sur celui de son dernier single. Ils comptent aujourd’hui sur une chanson avec de la “réelle substance” et un fond renforcé (!). Mais cela ne les dérangerait pas d’avoir un profil visuel un cran ou deux plus haut.

Les Deps, cependant, sont résignés au fait qu’on ne peut pas paraître cool quand on a un grand sourire aux lèvres, alors ils continueront à rire de chacun.

Andy : “Certains groupes sont formés pour faire des faibles sourires et tout ça…”

Dave : “Mais les nôtres viennent naturellement !”

Les garçons ne peuvent s’en empêcher…

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 11 août 2007

Record Mirror – 24 octobre 1981

Fraîche dépêche

Basildon : foyer des frites en silicone et de DEPECHE MODE qui joue des synthétiseurs, MIKE NICHOLLS témoigne de sa sympathie.

Pas de restaurants à part des Chinois et des Italiens. Pas de loisirs à part le billard et le loto. Pas de divertissements vivants à part le Towngate Theatre. Pas d’âme dans les clubs mais alors il n’y a pas du tout de clubs.

C’est la grande et britannique Ville Nouvelle. Nullement définitive mais un exemple quand même. Basildon est son nom et en quelque sorte elle a réussi à produire les sophistiqués pop étincelants Depeche Mode.

Malgré la stérilité suburbaine environnante, un fabuleux Phénix s’est réveillé de ces cendres. Les cendres telles que cette conglomération méprisable de parpaings, centres commerciaux, périphériques et grands magasins. Je suis peut-être un peu strict. Après tout, c’est la ville natale des garçons du groupe et elle n’a pas eu d’effet sensiblement traumatisant sur leurs personnalités enjouées.

Leur ayant précédemment parlés à différents moments au téléphone, au bureau, au pub et après les concerts, l’habitat naturel est le choix le plus évident pour le prochain rendez-vous. La situation "star à la maison" contribue toujours des balivernes très attirantes et avec Depeche Mode, les possibilités semblent infinies.

Considérez l’idée ! Est-ce que leurs sons synthétisés ultramodernes proviennent du fait qu’ils vivent tous dans un gigantesque astrodôme d’air conditionné ? Que mangent-ils ? Des tas de frites en silicone ? Découpées dans des meubles hi-tech à usages multiples ? On est, comme ils le disent, plongés dans l’ahurissement. Mais, hélas, en vain. Je ne vois aucun domicile de Depeche, même si les gars sont assez hospitaliers pour m’accueillir dans leur gare locale. En fait, j’arrive en voiture mais ne nous lançons pas dans cette discussion.

La gare de Basildon une après-midi piquante d’automne. Innocemment encadrés par le photomaton en Formica brillant, mes hôtes se tiennent en ligne. Tels des petits gars enjoués sur le point d’embarquer sur un voyage scolaire, Dave, Martin et Andy.

Celui qui manque, c’est Vince. Son absence est d’autant plus notable qu’il est le seul compositeur du groupe. Mais il est toujours piqué au vif à cause d’un piège évident dans lequel il est tombé quand il s’est fait interviewé par le sensationnel Daily Star. Et ainsi il ne veut plus parler à la presse.

C’était il y a un certain temps et ses collègues pensent qu’il est temps qu’il se secoue. Pourtant, ils sont assez capables seuls.

Deux copains les accompagnent. Ainsi que la petite amie de Dave dont la beauté aux yeux brillants reflète subliment la sienne à lui. Les potes s’en vont après s’être arrangé pour se voir plus tard. Nous autres décidons de l’endroit où nous allons converser. Puisque les cafés ne courent pas les rues de Basildon, quelqu’un suggère Littlewoods. Un grand magasin avec sa propre cafétéria.

* * *

Nous faisons la queue pour des “rafraîchissements” et prenons une table. Il n’y a de la place que pour quatre. La petite-amie de Dave attend patiemment dans le passage. Les bruits sourds de vaisselle et de verre qui s’entrechoque des tables voisines se prêtent à un relaxant fond sonore à notre situation. Les meubles et installations dans les tons pastel facilitent également le bien-être. Ils ont sans doute été conçus par une équipe de psychologues industriels.

Il n’y a pas besoin d’être psychologue pour comprendre Depeche Mode. Ce sont des personnes franches, amicales et coopératives. On pourrait presque les prendre pour des gendres idéaux, si ce n’était pas pour le fait que même sortis de scène, ils semblent extraordinairement distinctifs.

Le chanteur Dave Gahan, c’est l’habilleur prompt. Chemise, cravate, trews plissés et pardessus en tweed. Quelque peu formel pour un jeudi après-midi, je pense. Tape-à-l’œil aussi. En plus de son épingle sur sa cravate, il y en a une dans son nez. Toutes les deux en or. Assorties à sa montre, son bracelet et sa boucle d’oreille. À 19 ans, il est d’un an plus jeune que les autres Modes.

À l’autre extrémité, Andy Fletcher semble relativement rustique. Cheveux coupés très ras, teint rubicond et jeans quelconque. Andy est devenu le bous émissaire résident, acceptant à contrecœur son sort dans sa nouvelle vie avec des sourires forcés.

Là, il confirme son rôle de cible des blagues du groupe en se référant aux “artics” (pour articulated lorries – semi-remorques) en disant “artex”. Et Martin saute rapidement sur cela : “Ha ! Ha ! Pose ça”, il supplie avec conviction avant de se retourner vers le garçon qui rougit.

“T’inquiètes, Andy, c’est quelques autres lettres de fans. Andy commence à en recevoir plus que nous réunis ces jours-ci parce que tout le monde sait qu’on se moque de lui. Ils sont désolés pour lui, tu vois”.

Malgré une telle tourmente flagrante, Martin Gore est le Mode le plus énigmatique. Se retrouvant sur le plan vestimentaire entre les deux autres, il rapporte en faisant attention une énorme part obscène de tarte au citron meringué. Sa coiffe de mousse s’accordant d’une manière hilarante à ses boucles d’or sauvages.

Tout chez Martin est aussi drôle. Son humour est pince-sans-rire au point tranchant. Il ne me fait pas marcher et c’est probablement le plus reconnaissable du groupe. Alors qu’il va chercher une autre tournée de thés imbuvables, un groupe de petits gars assis à une autre table dont signe de la tête avec une admiration polie.

Vous devez être des héros ici ?

“Oui”, répond-t-il avec approbation.

Eh bien, il ne faut pas se voiler la face. Pas besoin de fausse modestie. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il est surpris de tout cela : “Les gens viennent nous dire Bravo ! Bravo ! Et les femmes te susurrent à l’oreille”.

* * *

Mais cela ne lui est pas monté à la tête. Tout comme le reste du groupe. Tous les membres de Depeche Mode sont extrêmement calés en ce qui concerne la marche de leur carrière. Il n’y a que quelque mois, c’était juste un autre groupe d’inconnus avec un seul single maladroitement enregistré sorti sur un label indépendant à leur actif.

C’était, il faut noter, Dreaming Of Me, sur le label Mute appartenant à Daniel Miller. Raisonnablement, ils sont restés fidèles à Miller et ont fini par vendre plus de 500 000 disques. Avec juste deux disques. À son apogée, Just Can’t Get Enough se vendait à 60 000 exemplaires par semaine. On suppose que si le haut des classements n’était pas occupés par des rouleaux compresseurs comme Adam, The Police et Madness qui s’entrechoquaient, ils seraient entrés dans le Top 5.

Andy, Martin et Dave apprécient ceci et en savent beaucoup plus. Comme sur quels labels signer à l’étranger – de petits en France, en Belgique, en Hollande et en Allemagne ; la filiale de WEA, Sire, aux États-Unis – et comment gagner de l’argent en tournant.

La plupart des groupes perdent de l’argent sur la route, aspirant à rentrer dans leurs fonds avec les ventes des disques qu’ils promeuvent. Le premier LP de Depeche Mode voit le jour le mois prochain, ce qui coïncide bien entendu avec une tournée. Ils estiment pouvoir gagner un minimum de 4000£ avec leurs 13 dates prévues. Ce qui est par concert, ce qu’ils gagnent toute l’année.

Les petits gars sont en fait capables de vivre de la tournée, tandis que la plupart des groupes de leur stature doivent emprunter 10 000£ à leurs maisons de disques indulgentes. Qui plus tard reprennent l’argent via les royalties du groupe des ventes de disques. Quand les royalties de Depeche Mode tomberont, ils n’auront pas de dettes à régler.

Le groupe sait tout cela mais ce ne sont pas des mercenaires. Juste assez intelligents pour ne pas se faire exploiter. Même si leur tournée sera relativement courte, ce n’est pas seulement parce que c’est rentable. Ils ont d’autres raisons de ne pas vouloir continuer semaine après semaine. Et ils n’ont pas honte de les révéler.

“On se fatigue après deux soirs, admet Dave, en blêmissant à cette pensée. Je suppose que c’est parce qu’on joue surtout dans des clubs alors on ne va pas se coucher avant deux heures du mat’. TBA (l’agence qui organise les tournées de Ultravox et des Ants entre autres) voulait qu’on en joue une trentaine mais on estime que 13 suffira. Ou 14 si on fait un second soir au Lyceum. Ça dépend si on le remplit ou pas”.

Ooh je suis sûr que oui… D’autres salles incluent l’Arts Centre de Poole – ce qui provoque l’hilarité générale – et des clubs de 1000 personnes comme le Rock City de Nottingham. Et pour s’entretenir la main à l’étranger, ils y font quelques dates.

* * *

On espère que ce sera une expérience plus heureuse que leur récente fête de Hambourg. Le groupe y est arrivé crevé 24 heures après avoir quitté Basildon après “une vieille traversée sur un bateau”. Et plus calme que la Paradiso. Où les punks et les skins d’Amsterdam leur ont tabassé la gueule.

“Ils y sont restés là-bas”, conclut Dave.

Depeche Mode a également joué à Bruxelles et est sur le point de retourner à Paris pour une émission télé. Cette fois, ils voyagent en avion. Alors les choses s’améliorent, hein ?

“Eh bien, s’il n’y a qu’un regret, dit Dave, c’est que les premiers fans ne soient plus là. Tous ceux du Crocs (le club de Rayleigh que l’on comprend être une oasis futuriste au milieu du désert R&B qui s’étend entre l’Est de Londres et Southend) ne nous suivent plus. Parce que lorsqu’on joue dans des endroits plus grands où il y a moins de contact avec le public, on ne peut plus reconnaître les visages de la foule”.

Je suppose que c’est le showbiz, mec. Alors parlez-moi du nouvel album. Comment va-t-il s’intituler ?

Speak & Spell”.

Pourquoi ?

“Je ne sais pas pourquoi, ça sonne bien”.

“Et c’est marrant”, réplique Martin.

“Pas marrant ah ah”, ajoute Dave.

“Si ce l’est, maintient Martin, une partie est si pop que c’en est hilarant. Mais aussi une autre partie est mûre”.

Cela a l’air génial.

Pendant ce temps, la bulle de cette douillette rencontre menace d’éclater. L’heure de fermeture des magasins approche. Les ménagères commencent à sortir de la cafétéria en traînant les pieds. Les tasses à moitié pleines de thé tiède sont ramassées.

“Alors tu as tout ce que tu voulais ? demande Dave. Je pense qu’il faudrait mieux qu’on s’en aille”.

Je ne peux résister à une dernière question. Encore une fois à propos d’argent. Ils m’y poussent. Combien estimez-vous en recevoir. Les royalties et tout cela ?

“Un million en gros, il a estimé”, répond Martin malicieusement, en se référant au patron de Mute, Miller.

Hmmm, cela ne m’étonnerait pas. Peut-être qu’ils me payeront le champagne la prochaine fois. Mais pas s’ils ont du bon sens.

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 25 avril 2006

Record Mirror – 26 septembre 1981

En route

DEPECHE MODE
The Venue, Londres
par Mike Nicholls

Dreaming Of Me (Fa Sol La Si Do) ? Alors debout les braves car votre quart d’heure de gloire commence maintenant. Cela n’a pas été l’ascension la plus cahoteuse des charts mais les types intelligents ont toujours su prendre des raccourcis. Il y a quelques mois, inconnus. Quelques singles plus tard, et ce sont des stars. Qu’est-ce que c’est que tout cela ?

Eh bien, cela a à voir avec aiguiser la simplicité en art. Une mélodie attirante ici, une pulsation irrésistible là et une légèreté au delà de tout reproche. Des pop songs courtes et mignonnes pour les pré-ados. Les Modes sont devenus pour leurs précoces potes ce que Madness est pour les petits polissons : les poseurs en herbe qui rêvent de trouver un job le samedi pour acheter de nouveaux vêtements et peut-être un petit synthétiseur. Les ados technoïdes de demain et d’aujourd’hui.

Et puis encore autre chose. Ce soir, c’est un autre public, les juniors ayant été rechargés en matinée. Au milieu du comité ou tout simplement des personnes plus âgées juste curieuses, le groupe semble plus perdu que jamais. Innocents sur un océan qu’est la scène, même s’il aurait pu faire guichets fermés à l’Hammersmith Odeon.

Est-il prêt pour un tel succès ? Eh bien, les douleurs croissantes sont en évidence. Le chanteur Dave Gahan est étonné par les filles qui saisissent les baisers, qui rougissent sous leur maquillage dans une confusion de quasi-terreur. Je parie qu’il y a aussi de jolies visiteuses vamp en backstage !

Pourtant, sa voix tient le coup, même si elle est plutôt plate comme le veut la mode. Par moments, il rappelle le Ferry d’autrefois mais dans un contexte différent. Vous savez le genre de choses : operating, generating, new life new life, générer une vie nouvelle. Jamais les paroles n’ont semblé aussi appropriées.

Derrière David, les synthés et les boîtes à rythmes font bouillir un chaudron de rythmes et il n’y a pas une seule cheville clouée au sol dans la salle. Cela continue pendant un moment, au cours de beaucoup de nouvelles chansons. La plupart se tiennent à un standard inébranlablement élevé, autant que les tubes.

Trois rappels dont un classieux Price Of Love des Everly et le public en veut encore. Depeche Mode est arrivé sans hype. L’album qui va arriver va entrer directement dans le Top 10. Pendant ce temps, le groupe va grandir et s’améliorer même si ces visages enfantins doivent prendre quelques rides en cours de route.

On ne peut plus s’en passer ? Tu l’as dit petit gars.

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 8 avril 2006