CD : Chronique d’opéra pop : Monkey, Journey to the West

Ne vous préoccupez pas des cochons grognants – écoutez l’opéra de Damon Albarn et vous entendrez de la vraie magie musicale 4/5

Ces jours-ci, Damon Albarn semble construire sa carrière à faire des choses qu’il ne devait pas. La moindre preuve historique suggère que c’est une mauvaise idée pour les rock stars de donner dans la world music, ou de former des supergroupes ou de s’impliquer dans le monde du théâtre musical. Il a déjà fait les deux premiers avec une assurance qui frôle l’exaspérant, mais le dernier semble être encore un appel plus pénible. Voici la sombre et traite route où se cache We Will Rock You, Jesus Christ Superstar et l’heureuse union de Catherine Zeta-Jones, Fish de Marillion et Ladysmith Black Mambazo qui arrive sur la comédie musicale Spartacus de Jeff Wayne. On a besoin de beaucoup de culot pour s’y jeter la tête la première, mais, comme on l’a souvent fait remarquer, le culot n’est pas une denrée dont l’ancien leader de Blur manque.

Il est notable que le personnage central de Journey To The West, le roman de la dynastie Ming sur lequel est fondé “l’opéra pop” d’Albarn est un héros particulièrement difficile à aimer. Suffisant, vain, complètement convaincu de sa brillance, Monkey réussit à irriter presque tous ceux qui entrent en contact avec lui, mais néanmoins fini par triompher de l’adversité et se révèle abondamment plus talentueux que ses pairs. Qu’a-t-il pu, on se demande, avoir possiblement attiré le célèbre modèle modeste d’humilité et de charme qu’est Damon Albarn chez un tel personnage ?

L’opéra s’est ouvert avec des critiques dithyrambiques, mais a posé la question pressante de comment la musique d’Albarn se tient quand elle est séparée de l’opulente mise en scène. Peut-elle réussir sans l’aide des surtitres anglais (les paroles sont en cantonnais), les séquences d’arts martiaux aériennes et la vision éternellement divertissante de demoiselles orientales agiles qui mettent leurs chevilles derrière la tête ?

Le CD 22 titres se passe des arrangements entendus dans le théâtre en faveur d’électronique lo-fi. Les arpèges de synthétiseurs analogiques, le tic-tac d’une boîte à rythmes primitives et les Mondes Martenot – instrument électronique qui ne sonne pas très différemment d’une scie courbée – y figurent lourdement, aux côtés d’un instrument en plexiglas inventé par Albarn, le chef d’orchestre David Coulter et l’artiste Gavin Turk pour recréer le son de klaxons entassés dans les rues embouteillées de Chine. Subitement, il y a des moments où séparer la musique de la mise en scène lui donne vie : il est facile de manquer combien la mélodie de The Living Sea est glorieuse quand vous êtes distraits par l’apparition simultanée d’une femme voltigeant au dessus de la scène en faisant des coups de pieds en ciseau portant un costume d’étoile de mer et des lunettes de soleil agrandies, une crevette géante poussant un caddie remplie de contorsionnistes aux membres en caoutchouc qui font tournoyer des ombrelles et un homme habillé en singe vêtu d’un survêtement qui se frotte vigoureusement les parties intimes.

On est frappé par combien, malgré Albarn qui a dit avoir composé la musique de Monkey en utilisant l’échelle pentatonique de 5 notes que l’on trouve dans le folk chinois, les lignes de mélodies sont si reconnaissables immédiatement comme les siennes : elles suintent de la même sorte de mélancolie langoureuse que l’on retrouve dans les chansons qu’il a écrites pour l’album de The Good, The Bad And The Queen. De manière plus importante, cela ne glisse jamais dans la parodie. On sait très bien qui a écrit la musique, mais on n’a jamais l’impression d’écouter Blur dans une sauce soja : l’un des trucs les plus remarquables d’Albarn, également démontré sur l’album Mali Music de 2002, c’est sa capacité de s’imprimer d’une quelque manière sur la world music modestement. Le résultat est souvent éblouissant, comme sur Heavenly Peach Banquet, cocktail somptueux d’échos électroniques, de harpe, de chants féminins envolés et de samples musicaux rusés de Lovin’ You de Minnie Ripperton – morceau de pop aussi magique qu’on pourrait entendre.

Il y a des moments où on dirait que quelque chose s’est perdu dans la traduction. Sur scène, Confessions Of A Pig fonctionnait parce que le chant staccato et grogné de Pigsy se lamentant sur son mauvais comportement passé allait parfaitement avec les mouvements de l’acteur qui le jouait, suggérant un personnage qui s’apitoie tellement sur lui-même et tellement en sur-poids qu’il était à peine capable de marcher et de parler en même temps. Ici, cela sonne juste comme un mec qui grogne.

On ne peut échapper au fait qu’une partie n’est que musique de scène. On peut passer longtemps sans rencontrer une mélodie, ce qui est moins un problème quand il y a quelque chose à regarder. Mais même durant les longueurs occasionnelles, il est difficile de ne pas s’émerveiller devant ‘ambition exposée ici, difficile de ne pas penser à quelqu’un qui oserait tenter quelque chose de similaire, et impossible d’imaginer quelqu’un d’autre qui réussisse avec plus d’aplomb.

Alex Petridis

Traduction – 29 mars 2009