L’homme qui a lancé les Pistols – et qui s’est débarrassé des pattes d’éléphants

Malcolm McLaren, qui est décédé cette semaine, a déclaré trop de crédit comme Gourou du punk, mais il était néanmoins une figure culturelle clé des temps modernes, écrit Hugh Linehan

Regardez la photo ci-dessus, prise sur la King’s Road de Londres en été 1976, quand le punk était une expression qui n’était pas encore apparue dans les journaux. C’est une belle journée. Tout le monde semble très heureux. La réaction des gens “normaux” à gauche et à droite, avec leurs pattes d’éléphants et leurs coupes de cheveux à la Purdy, est indulgente, amusée, étonnée. Qui sont ces étranges créatures ? Et pourquoi portent-elles ces vêtements ridicules ? Les jeunes qui sourient au milieu de la photo pensent probablement : “Nous venons du futur, et nous sommes là pour vous tuer, merde”.

Si le seul exploit de Malcolm McLaren avait été l’élimination des pattes d’éléphants, alors il mériterait les remerciements d’une génération mais aurait eu qu’une toute petite mention dans l’histoire de la culture populaire. Si son exploit était mesuré par les ventes des Sex Pistols (un single numéro un, un album au sommet des charts pendant douze mois), alors il ne serait pas jugé beaucoup plus haut.

Alors pourquoi ce personnage plutôt absurde, avec son auto-glorification incessante, sa voix jasante et grinçante et son incapacité à se la fermer, mérite d’être considéré comme l’un des figures culturelles les plus importantes de la fin du XXème siècle ? Parce que, d’une manière ridicule et fortuite qui était la sienne, il a fait autant que quiconque pour inventer le monde dans lequel, pour le meilleur et le pire, vous et moi vivons encore.

Cela fait 35 ans que McLaren s’est accroché à un groupe de péquenauds qui traînaient dans la boutique que lui et sa copine Vivienne Westwood tenaient sur la King’s Road, s’est décidé à les appeler les Sex Pistols, les a habillés en costumes de Teddy Boys, pantalons de bondage et de t-shirts à slogans, et les a lancés dans une Grande Bretagne aussi lointaine de nous aujourd’hui qu’était le Blitz à l’époque.

Les Sex Pistols étaient un engin incendiaire jeté au visage d’une culture collective qui était sur le point de s’effondrer. Ils ont parfaitement accéléré et articulé ce processus. Tout ce qui a suivi, dans la musique, le design, la mode, l’art, les idées, serait différent à cause de ce moment. (Mieux ? Qui sait ? Mais définitivement différent.) McLaren n’a pas réellement inventé ou créé beaucoup lui-même, mais il a été essentiel dans la réalisation de tout cela.

Ses idées étaient souvent affreuses ; avant que le punk ne démarre, il avait précipiter la mort des New York Dolls en les habillant de cuir rouge et en mettant un marteau et une faucille derrière eux sur scène.

Mais il a volé des idées considérablement plus intéressantes (et le mot “punk”) d’une sous-culture new yorkaise underground peu connue, les a mariées à son propre milieu de farce des beaux arts des années 1960, a travaillé avec Westwood pour écraser le style de rue britanniques des années 1950 avec des habits S&M bondage – et voilà ! Cela peut ne pas s’élever à beaucoup, un chapitre mineur dans les annales obscures de la longue gueule de bois de la contre culture des années 1960, si l’époque n’avait pas été aussi vieillotte pour un tel changement.

McLaren déclarant être un Gourou était clairement ridicule. Il n’était ni un Colonel Tom Parker ou un Simon Cowell ; ses “marionnettes” rentraient toujours hors scène en titubant et hors de son contrôle. Ses manipulations médiatiques soi-disant brillantes étaient grandement accidentelles.

Peut-être le plus grand accident de tous, comme il l’a reconnu plus tard, a été que les Sex Pistols étaient en fait bons. Cela ne faisait pas vraiment partie du plan, et il a rapidement réussi à le saboter en virant Glen Matlock, qui avait écrit les chansons, le remplaçant avec un jeune dégingandé photogénique nommé John Beverly, qui est devenu Sid Vicioous. En tant que manager, c’était un désastre ; une tornade de violence et d’excès qu’il a envoyée autour des Sex Pistols a endommagé certaines personnes irrémédiablement et a contribué aux morts sordides de Vicious et de Nancy Spungen. D’une certaine manière, cependant, les talents des autres ne cessaient de s’unir autour de McLaren, les illustrations de Jamie Reid, le style de jeu de John Lydon.

“Westwood et lui avaient projeté une hype qui était devenue une vraie culture, grâce à l’effort colelctif des gens avec qui ils travaillaient”, a écrit Jon Savage dans England’s Dreaming, le meilleur récit de toute la chose. “L’éclatement de liberté qui s’en est ensuit n’aurait jamais pu être prédit. En déclarant que ce n’était pas un accident, mais juste le calcul d’un auteur, McLaren a inconsciemment remplacé la liberté par un cynisme programmateur, qui infectera la culture populaire anglaise tout au long des années 1980”.

Alors à quoi tout cela s’élevait ? Le mouvement en lui-même n’a duré à peine deux ans ; l’auto-destruction, le conflit interne et l’effondrement peu ordonné étaient construits dans son ADN, après tout. McLaren a finit par avoir quelques moments pop à succès modéré au début des années 1980, puis a accepté le poste de Trésor National Britannique, avec ses sinécures médiatiques et expertises qui l’accompagnaient (on croit rêver quand on apprend qu’il a été employé par Steven Spielberg comme conseiller sur la Couleur pourpre).

Le punk n’a jamais vendu beaucoup de disques, même s’il a engendré des milliers de rejetons qui en ont vendus beaucoup. L’esthétique imaginée sur la King’s Road s’est rapidement calcifiée en un banal uniforme tribal et une philosophie de médiocrité nihiliste. Mais il a envoyé un choc électrique de part le monde dont les effets qui subsistent, que ce soit un bien ou un mal, peuvent être aperçus à ce jour, dans les médias, l’art et la culture pop et le comportement. Malcolm McLaren a appuyé sur cet interrupteur.

Traduction – 11 avril 2010