Suede, Royal Albert Hall, Londres

Brett Anderson et son gang nous ont rappelé tout juste combien ils étaient excellents lors d’un concert réunion exclusif pour la bonne cause

Tout à coup, tout s’arrête. Suede vient de faire une interprétation fanfaronne et remueuse de derrière de Metal Mickey, leur second single, et Brett Anderson reste planté là, à regarder la corbeille à fruits retournée du Royal Albert Hall incrédule, buvant vague après vague d’applaudissements assourdissants et souriant comme un malade, articulant pas occasions les mots “Come on !” C’est un moment spontané, et, il me dira plus tard, l’un des meilleurs de sa vie. Après une courte éternité, il revient au micro. “On n’a pas encore fini…”

Les cinq hommes en noir de Suede l’ont tiré du feu sans peur et sans reproche. Et ne vous méprenez pas, il y avait du feu. La chanson qui précède leur arrivée de leur concert réunion, le glorieusement ignoble Bodies des Sex Pistols, ne cesse de se couper et de reprendre comme une prothèse auditive défectueuse et, à partir de la Shirley Bassey cybertronique de l’ouverture She aux six chansons suivantes, le groupe lutte contre ce qui est – du moins aux oreilles des pourceaux à l’horizon du Circle – le pire son entendu lors d’un concert professionnel en 25 ans.

Que ce soit par flegme anglais ou inconscience (il s’avère que c’est la deuxième possibilité), ils repartent jusqu’à ce que sur Killing Of A Flashboy – leur face B outrageusement géniale de 1994 – tout coule. C’est, je présume, le moment où Roger Daltrey, lui-même, se plaint à l’ingénieur du son de Suede que c’est “trop fort”, au grand ravissement du bassiste Mat Osman quand on lui a dit après.

C’est amusant ce que l’absence fait au cœur.  Quand Suede ont fait leurs concerts d’adieu en 2003, peu à part les grands fans semblaient s’y intéresser. Depuis qu’ils ont annoncé ce concert exclusif, tout le monde que je connais est fou d’excitation. Je vomis trois fois avant le début du concert de stress par procuration (il y avait, il faut le reconnaître, des facteurs qui y ont contribué).

Ce soir, Suede nous rappelle, dans un style considérable, pourquoi ils étaient l’un des deux seuls groupes de rock britanniques au début des années 1990 dignes d’être écoutés. Ce que Suede représentait n’était pas loin d’être une révolution. Dans une époque de machisme grunge barbu et de faux-Américanisme, c’était un groupe dont le chanteur avait l’assurance d’un gigolo de Piccadily vers 1955, avec un premier single qui sonnait comme Adam and the Ants qui tombaient dans les escaliers tandis un Mick Ronson soûl jouait ke riff indigeste et vacillant de sa vie, et avec des paroles à l’insouciance provocatrice telles que “Il a écrit la ligne / L’a écrite le long de ma colonne vertébrale / Elle dit : Oh, crois-tu en l’amour ici ?

Brett Anderson a émergé comme un Byron de l’ennui suburbain, un romantique d’une petite ville avec un lexique distinct de ciels nucléaires et de HLM, et Suede en est venu à incarner un style de vie entier, des figures de proue d’une génération de jeunes hédonistes sexuellement ambigus aussi célébrés et mystifiés dans des hymnes sous-culturels tels que Trash et The Beautiful Ones. Ils ont aussi par inadvertance ouvert la porte à coups de pied de la Britpop, mais ne leur en voulons pas.

Suede, avec une classe immense, ont joué leur carte de concert de retour pour le Teenage Cancer Trust, dont les réalités sont emmenées par la fille assise à côté de moi, à qui on a permis de sortir de l’hôpital pour une soir, une valve intraveineuse attachée à chaque bras.

Anderson a fait repousser sa mèche, pour ressembler au plus près du Brett que nous avions rencontré sur The Drowners. D’autres n’ont pas besoin d’essayer. De manière flippante, Neil Codling, le clavériste qui n’a pas les pieds sur terre, a à peine vieilli depuis ces dix dernières années.

Brett est en forme dévorante ce soir, prêt pour un commando avec un Sta Prest moulant gris (baissant occasionnellement la main pour réajuster les garçons dans la caserne), tombant à genoux, enjambant les retours, plongeant dans la fosse à photographes pour se faire assaillir et molester, envoyant voler des bouteilles d’Evian à coups de pieds, balançant ses hanches et clappant des mains comme un danseur de flamenco au ralenti.

Tassés en une ligne fine devant une scène caverneuse, lui et le groupe – ré-assemblés dans leur incarnation de la fin des années 1990 – sont sur une mission intense de rappeler au monde combien ils étaient géniaux. Un salut de 21 chansons à leur répertoire pioche dans leur premier album suffisant et dégoulinant de talent, Suede, le chef d’œuvre baroque Dog Man Star dont la naissance perturbée a culminé dans le départ du guitariste Bernard Butler, Coming Up, l’exubérant classique post-Butler qui les a propulsés au statut de têtes d’affiche de festival, l’endommagé par les drogues mais inégalement brillant Head Music, quelques chansons dispersées ça et là de Sci-Fi Lullabies (le meilleur album de faces B jamais fait), mais rien du dernier album mal aimé A New Morning (bien que son single sauveur Obsessions était en standby).

Ce retour assez étonnant sous les feux de la rampe se termine avec Saturday Night, chanson dont le clip comprenait la star alors inconnue de Ashes To Ashes Keeley Hawes (c’est si vieux que cela). Anderson, trébuchant pour exprimer combien cette soirée l’a rendu heureux, blague “Refaisons le… dans sept ans”. Quelque chose me dit que Suede n’est pas encore fini.

Simon Price

Traduction – 12 avril 2010