L’Aube des Morts

C’était un cauchemar… quand ils se sont rencontrés. Trail Of Dead se sont formés dans la capitale américaine de l’exécution et font de la musique qui tue depuis. Vous savez que vous voulez savoir quelque chose sur eux…

Les membres de …And You Will Know Us By The Trail Of Dead n’arrivent pas à s’accorder sur quel a été le concert le plus désastreux qu’ils aient fait, mais le choix se restreint. Il y a la fois à Salt Lake City lorsque après un set particulièrement mauvais, ils ont déversé des bouteilles d’urine sur la table de mixage, couper les câbles d’alimentation et sont partis en courant. “On était assez méchants, admettent-ils. Mais c’était le karma”.

Puis il y a eu Dallas, où l’ingé-son s’est tellement offusqué de leur mise en scène pleine d’adrénaline qu’il est monté sur scène pour frapper le chanteur-guitariste-batteur Conrad Keely sur la tête avec une lampe de poche. “À part ma blessure à la tête, c’était un bon concert, dit Keely après réflection. C’était assez électrique comme moment”.

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Avant All Tomorrow’s Parties, tout ce que l’Angleterre savait de ce quartet texan, c’était qu’il avait un long très long et une réputation de briseurs. Ils sont arrivés sur la second stage de ATP habillés en mods en pleine après-midi sous la voix belligérante d’un jeune Pete Townshend qui sortait de la sono en criant : “This is a fucking rock’n’roll show!”

Il avait raison, aussi. Vingt minutes de passage d’instruments [les co-fondateurs Keely et Jason Reece alternent entre la batterie, la guitare et le micro], de sauts et de malmenage d’amplis plus tard, le set atteint son point culminant avec le démantèlement de la batterie et Keely qui balance sa guitare au-dessus de la tête, en hurlant en boucle “Fuck you” sur une tonne de bruit blanc. Des disciples de Tortoise, c’est ce qu’ils ne sont clairement pas.

Leur set mélange l’art de la mise en scène destructif des Who, la catharsis sonore de Sonic Youth et le zèle militant de MC5. Tout simplement, …And You Will Know Us By The Trail Of Dead est le groupe de rock’n’roll le plus merveilleusement chaotique, le plus contradictoire à en être exaltant et le plus sacrément sexy.

Aujourd’hui, ils se sont garanti un contrat avec Domino pour la sortie anglaise de leur deuxième album, Madonna, qui sonne comme l’esprit diplômé de Pavement et des mélodies angulaires collés aux riffs saignants des Stooges. Ce sont les héritiers naturels du créneau des terroristes art-rock cultivés laissé vide par les Manics le jour où Nicky Wire a eu son premier Dyson.

Et puis il y a ce nom. Il fait penser à un film d’horreur des années 1950 ou à un attentat dans des caves humides, ou encore à un slogan que la famille Manson aurait pû gribouiller en lettres de sang sur les murs de Sharon Tate. L’explication officielle est simplement qu’ils voulaient surpasser le nom du groupe de leurs potes : Behead The Lord, No Prophet Shall Live (“Décapitez le seigneur, aucun prophète ne doit survivre”).

Alors d’où vient vraiment ce nom ?

“Quelle histoire tu veux ? demande Busch avec un large sourire. J’aime le mot Cherokee, Aywkubttod. C’est le rituel durant lequel ils se percent les tétons avec des pointes et qu’ils se pendent à un chêne au vent comme pénitence pour leurs pêchés. C’était vraiment plus long. Tu vois les trois points ? On a dû en couper la première partie”.

“Je pense que c’était The Clouds That Fondle Jagged Crags And Ragind Storms Conspire… – Les nuages qui caressent les rochers escarpés et les tempêtes déchaînées grondent”, rajoute Keely.

“Et puis Fiona Apple a voulu faire mieux que nous, en intitulant son disque d’après un poème de 90 mots”, râle Busch.

“Tu sais, dit pensivement Reece. On va devoir la tuer”.

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Si on doit croire Trail Of Dead [ce qui n’est sûrement pas le cas], ils sont nés et ont grandi à Plano, une ville située à une trentaine de kilomètres de Dallas.

“Tout n’est qu’en un seul exemplaire à Plano, déclare Keely. Une seule église, une seule rue, une seule maison”.

En fait, d’après le site officiel de la ville, Plano se vaut de 25 églises, de 25 000 habitants et d’une économie en expansion. Mais elle paraît également ennuyeuse comme pas possible, ainsi il n’est pas étonnant que ses habitants embellissent la vérité. Les membres de Trail Of Dead déclare qu’ils se sont rencontrés dans la chorale de l’église, après que leurs parents les aient encouragés à jouer de la musique pour les écarter de la drogue.

“Ça n’a pas marché, explique Busch. Mais au moins on joue toujours de la musique”.

“Tous les autres groupes de Plano sont des chorales ou alors sont morts, dit solennellement Reece. Les mômes s’ennuyaient et l’héroïne commençait à bien marcher. C’est une raison pour laquelle on est partis, aussi, parce qu’on est totalement contre l’héroïne. Il s’arrête. À moins que t’en aies”.

Il n’y a que le Texas pour nous avoir produit un groupe aussi unique et tordu que Trail Of Dead. Cet état tue plus de prisonniers que les autres [“c’est là d’où vient notre nom”, dit Busch en mentant] et s’accroche plus agressivement au passé de sa frontière. C’est là où les partisans du culte de David Koresh s’est caché, ont battu le FBI et finalement se sont mis le feu à eux-mêmes. D’après Trail Of Dead, il n’y a qu’au Texas qu’on peut faire cela.

“C’est la peur, je pense, dit Busch. Il y a la peur d’aller dans les bois et de ne jamais revenir. Ça nourrit la passion des gens pour faire des choses. Le Texas est le seul état qui était autrefois un vrai pays. Austin est sans aucun doute un oasis libéral au milieu d’un vaste désert conservateur. Le reste du Texas est remplis de bons vieux cowboys qui conduisent des BMW”.

Keely et Reece ont filé à Austin en 1995 et, inspiré par le génie collectif du Beat Happening de Olympia, ont commencé à façonner Trail Of Dead. Après avoir recruter Allen et Busch, ils ont signé sur Trance Syndicate, non pas l’avant-poste texan de musique électronique amatrice de glowstick mais le label de rock alternatif fondé par King Coffey des Butthole Surfers. Ils ont tapé leur premier album éponyme de 1998 en deux jours.

Les groupes d’Austin partageaient la même envie d’énerver les gens et on monté un show. Les plus divertissants étaient les Primadonnas, un duo de synth-pop nommé Otto Matic et Julius Seizure qui prétendait de venir du Sussex afin de traiter le public de “putains d’amerloques”. Quand Lady Di est morte, il a fait un concert hommage bizarre pour rire.

Le désastre, quand il est arrivé, a frappé deux fois. D’abord Trance Syndicate a mis la clé sous la porte et puis des voleurs ont pillés leur van qui contenait leur matos. Imperturbables, ils ont fait un deuxième album, Madonna et signé sur Merge, qui possède Lambchop et Magnetic Fields. Référence à la fois à la Ciccone et à la mère de Jésus, Madonna fait un voyage lyrique au travers la mythologie de l’Americana avec des Jesus en plastique sur le tableau de bord et un exemplaire de Outremonde de Don DeLillo dans la boîte à gants. Les sujets traités comprennent les tueurs en série en voiture, les icônes religieuses et sur Mark David Chapman, évidemment, l’homme qui a tué John Lennon.

“On est tous extrêmement intéressés par la religion et les croyances, et aussi le côté pop, déclare Busch. Les gens construisent leurs vies sur les relations qui entretiennent avec les idéaux religieux et puis aussi les gens construisent leurs vies d’un point de vue de consommateur”.

En oubliant les connotations de l’expression qui entraînent les haussements d’épaules, le groupe déclare fièrement que Madonna est un concept album.

Fear Of A Black Planet de Public Enemy est un concept album, rétorque Reece. De La Soul Is Dead, Sergent Pepper’s. Notre prochain album sera sans aucun doute un concept album”.

“Il parle d’un petit enfant qui devient bionique et qui grandit dans une haine du monde, mais à la fin il aime tout le monde”, improvise Busch.

Un critique, qui a repéré le concept intellectuel de Madonna ainsi que les références aux BD, à JRR Tolkien et à la mythologie grecque, a osé traiter le groupe de quatre abrutis.

“Ouais, grogne Reece. Quatre abrutis qui peuvent te botter le cul !”

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Durant la session photo, les botteurs de cul, Trail Of Dead, chantent du Backstreet Boys, se bagarrent et lisent des bouts d’un dico Écossais-Anglais. Depuis qu’ils traînent avec Mogwai à Camber Sands, ils sont obsédés par se “choûler”.

“On veut être dans un groupe écossais, décide Reece. On va déménager à Glasgow et traîner avec Mogwai en faisant des petites infractions ensemble. On créchera dans des vieilles églises en ruines et on créera une scène de death indé”.

Puis il prend une chaise et la balance dangereusement en frôlant la tête de Busch en criant “Je vais te tuer enculé !” …And You Will Know Us By The Trail Of Dead : ils ont un nom à ralonge et ils aiment la casse. Et puis pleins d’autres choses.

Dorian Lynskey

Traduction – 15 août 2002