Dedans jusqu’au cou

Comment les habituellement réservés Black Rebel Motorcycle Club défient le climat de paranoïa et de peur créé par le gouvernement américain avec leur nouvel album puissant

La scène au bord de la piscine de l’hôtel d’Hollywood qui en met plein la vue, le Argyle, ne pourrait faire plus LA s’il était le lieu de tournage d’un quelconque sitcom sensationnel. Des clients de l’hôtel bronzés, des portables fixés à leurs têtes tels des crampons, évoluent d’un pas léger sur le légendaire Sunset Strip pour rentrer dans le somptueux hall et son art déco, des grooms en tenue élagante les suivent avec des chariots chargés de bagages Vuitton et Gucci assorties. De faux palmiers et des nymphettes en bikinis pastel acidulé flanquent une piscine encastrée d’un bleu aussi artificiel qu’une eau des toilettes traitée, tandis qu’une vue d’Hollywood de carte postale – parsemée d’infâmes points de repères du Strip tels que le Chateau Marmont Hotel, le Viper Room et la boutique Hustler de Larry Flynt – s’étend aussi loin que le smog le permet.

Près de la piscine sont affalés le guitariste de Black Rebel Motorcycle Club, Peter Hayes, ainsi que le batteur, Nick Jago, on dirait qu’ils viennent juste de se réveiller – même s’il est presque 14h. Chaque centimètre carré de leurs corps est enroulé dans leur tenue noire et chiffonnée requise, malgré la température de 30°. Le bassiste Robert Turner les rejoindra plus tard pour la session photo, quand le photographe du NME les aura soûlés au champagne pour les rendre influencables afin de les persuader de sauter dans la piscine tout habillés. En attendant, ces deux-là fuient tels des vampires le soleil californien. Leur premier ordre est de tirer un énorme parasol au-dessus de notre table afin qu’ils puissent s’étendre dans l’ombre tout en étant interviewés.

L’incroyable nouvel album, Take Them On, On Your Own, est pratiquement terminé, il ne reste plus que l’ordre des chansons et la pochette à finir, et les faces B ainsi que le clip à faire. Le groupe est occupé.

BRMC sont de retour à Los Angeles depuis environ une semaine (ou peut-être “trois semaines ou un truc comme ça – j’ai pas vraiment compté”, songe Peter, maintenant ainsi la tradition de longue date de BRMC de donner la réponse à plus vague possible même à la plus simple des questions). Alors que la ville ne semble pas être exactement d’accord avec eux – Nick éternue et renifle bruyamment tout le long de l’interview, ses allergies aggravées par les vents Santa Ana notoires du climat sec – Peter insiste : “On est heureux d’être de retour. On n’est pas nécessairement heureux d’être de retour ici, dans cette ville, mais heureux d’être de retour aux États-Unis. Peu importe la ville”.

Ils devraient être habitués à leur vie nomade maintenant. Après avoir déménagé de San Francisco à LA en 1999 et avoir tourné presque non-stop pendant deux ans pour promouvoir leur premier album éponyme d’une brillance flagrante sorti en 2001, le trio a été forcé de déménager à Londres pour près d’un an une fois que Nick, d’origine britannique, qui vivait illégalement aux États-Unis depuis des années, a été impliqué dans des problèmes d’immigration. Ainsi il est normal qu’ils ne ressentent aucune allégeance pour une ville en particulier.

“Je suis impatient de repartir en tournée, dit Nick. On a l’impression de planer quand on tourne. Tu sors et tu… planes”.

Alors LA ne leur manquait pas ? Ni San Francisco ? Ni Londres ? Peter secoue la tête. “Seulement la route”, il répond. Alors si BRMC entretiennent aucune loyauté envers aucun foyer aux États-Unis, à quoi bon revenir ? Après tout, ici aux States ils sont toujours pratiquement inconnus, alors qu’en Angleterre, ce sont de véritables célébrités avec plus de 300 000 albums vendus. Pourquoi ne pas rester en Grande-Bretagne, où ils sont appréciés ?

“La seule raison de revenir ici, c’était uniquement pour le faire, parce que avant, on pouvait pas, dit Peter en haussant les épaules. Les États-Unis étaient devenus quelque chose d’inaccessible pour nous – on ne pouvait pas revenir aux États-Unis, on ne pouvait pas jouer notre musique aux Américains. Alors uniquement être capable de dépasser tout ça et venir ici… c’était le but”.

Et dépasser ça, ils l’ont fait, même si pendant un moment, il semblait que Nick devait se marier à n’importe quelle citoyenne américaine consentante pour obtenir sa carte verte.

“J’ai essayé de ne pas me stresser, j’ai toujours su que tout allait s’arranger, mais le seul point de stress a été quand on m’a mis la pression pour que je me marie – avec n’importe qui, au hasard”, se souvient Nick.

Alors est-ce que les groupies de BRMC ont fait la queue pour devenir Mme Jago ?

“En fait, je me suis porté volontaire !” déclare Peter, démontrant la même loyauté éternelle à ses collègues de groupe que celle qui l’a poussé à traverser le monde entier l’année dernière.

Heureusement, de tels scénarios de mariages forcés homosexuels ont été évités après que – telle est la rumeur – le premier ambassadeur du rock’n’roll, Bono, ait écrit une lettre personnelle au gouvernement américain en lui demandant d’accorder à Nick un permis de travail sur l’ordre d’un ancien collègue de U2 qui travaille désormais avec BRMC. Cependant, quand on leur pose la question, Peter et Nick ne déserrent pas les lèvres à ce propos.

“On n’en parle pas, dit Peter sombrement. Bono n’a rien à voir avec ça. Des gens nous ont aidés. C’est tout ce qu’on va dire sur ça”.

Maintenant, leur notoriété d’être si renfrognés et maussades pendant les interviews apparaît au grand jour…

“On ne sait pas comment faire ça, admet Peter d’un air penaud. C’est dur de parler de toi tout le temps – aucun de nous n’est aussi égocentrique. Je pense que c’est marrant notre réputation d’être la pire interview du moment”.

Tu préfères parler de quoi alors ?

“Chais pas, répond Peter. Allez, parlons du premier concert de j’ai vu depuis que je me suis réinstallé à LA. C’était June Carter Cash (la femme de Johnny récemment décédée). J’ai été vraiment attristé quand elle est morte, mais en même temps, c’est une de ces morts qui te font penser, que si tu crois en Dieu – et j’y crois, d’une manière ou d’une autre – alors tu dois croire qu’elle est dans un endroit carrément bien. Je veux dire, June semblait tellement être une bonne âme, il ne se peut pas qu’elle n’aille pas quelque part de cool. Alors c’est triste, mais aussi très beau”.

* * *

Black Rebel ont enregistré Take Them On, On Your Own à Londres, aux studios Fortress de Clerkenwell, durant leur année de déplacement quand Nick s’est retrouvé sans visa et quand ses collègues se sont pratiquement retrouvé sans batteur (ils ont brièvement tourné avec l’ancien batteur de The Verve Pete Salisbury sur le siège de Nick, mais l’alchimie n’était pas la même). Enregistrer dans de telles circonstances a dû être stressant. Des dépressions nerveuses en studio à rapporter ?

“On est toujours dans le processus de dépression”, dit Peter en gloussant ; il est difficile de dire s’il blague ou pas. “Mais musicalement, des changements sont arrivés juste à cause de tous nos mouvements depuis les deux dernières années. Les choses se passent vite, alors la musique va plus vite. Avec notre premier album, on n’avait pas vraiment l’expérience de jouer autant sur scène et de voir les réactions des gens. Quand il y a 2000 people dans une pièce, toutes dans la même tournure d’esprit, l’énergie est assez condensée – et ça fait du bien de donner à ces gens ce qu’ils veulent, parce que si tu es dans ton monde sur scène sans penser du tout à eux, c’est égoïste, et ça ne marche pas très bien. Si tu pètes plus haut que ton cul, tu… disparais. Alors ça a changé un peu la musique”.

“Écoute l’album, c’est tout”, jete brusquement Nick, sans avoir l’air de rien. Il a raison. C’est tout ce qui compte. Le titre éponyme est narcotique, il ne sera pas sur l’album, mais apparaîtra en face B. Les morceaux plus rapides (Stop, Six Barrel Shotgun, US Governement) sont de véritables coups de sang – urgents, enivrants, pleins de feu, de furie, de dynamisme et de muscle.

Une chanson dont Peter veut bien discuter, c’est US Governement. Il est sûr qu’elle va faire sourciller dans le foyer nouvellement réadopté de BRMC, qui est devenu si réactionnaire et hyper-patriotique qu’une désinvolte remarque anti-présidentielle a tranformé les filles bien américaines, les Dixie Chicks, en ennemis publics numéro un. Il est certain que le label de BRMC a exercé d’énormes pressions sur eux pour enlever une chanson comme US Government de l’album.

“Oui, des tonnes ! affirme Peter. Cette chanson a en fait été écrite il y a longtemps – elle n’avait rien à voir avec ce qui ce passe en ce moment, et pourtant en même temps, ça a tout à voir avec ce qui se passe maintenant – et il y a eu des tonnes de pression pour pas qu’elle se retrouve sur le premier album aussi. Mais c’est normal pour quelqu’un d’une maison de disque de penser ça. L’horrible vérité, c’est que le gouvernement américain a rendu tout le monde trop parano pour parler du gouvernement. Tous ces artistes ont trop peur ; ils pensent : On peut pas dire ceci ou cela, parce que regarde ce qui est arrivé au Dixie Chicks. La prochaine fois, ils vont tuer pour ça.

“Mais le putain intérêt de l’art, c’est de remettre en question ce qui se passe ! Et c’était respecté avant, comme don à la société. C’est la finalité de l’art, et les artistes ont le droit de faire ça, putain. Mais d’une quelconque manière, aujourd’hui ça a atteint un point où même les putains de Dixie Chicks ne peuvent pas en parler ! Alors si cette chanson débouche sur une conversation à propos de ce qu’on traverse aujourd’hui, alors je pense que c’est une bonne chose”.

Il y a d’autres paroles, extraite de In Like The Rose, qui jaillit des haut-parleurs avec plus de puissance que le reste, même plus que les vers fout la merde de US Government. Alors que la voix de Peter, sèche comme un vent de Santa Ana, ne cesse d’entoner “I’m in love with something I can’t see”, l’ambiguité désespérée du vers résume toute la mystique de Black Rebel Motorcycle Club. Les fans de BRMC sont effectivement amoureux de quelque chose qu’ils ne peuvent pas vraiment voir ou comprendre. À en juger de la manière avec laquelle le groupe se cache en concert, couvrant la scène d’un brouillard opaque de neige carbonique, et la manière avec laquelle ils esquivent les questions pendant les interviews, BRMC semblent déterminés à garder leurs distances de ceux qui aiment leur musique.

“On a peut-être développé cette mystique ou n’importe, reconnait Peter. Mais vraiment, on est arrivés sur scène y’a deux ou trois ans, et on s’épanouissait – expliquant ce qu’on a fait et ce qu’on a traversé – c’est pour plus tard, quand on a eu plus de temps. On est toujours au commencement, et il ne semble pas avoir de raison pour en parler maintenant. Je pense qu’il y a un temps pour ça. Alors… on en parlera plus tard”.

Le NME sera là. Pour s’attaquer à BRMC, tout seul.

Lyndsey Parker

Traduction – 1er août 2003