1 Camulodunum

La ville, comme l’amour, l’été et la rue, est un concept fondamental de l’imagination pop. Le mythe de la ville – terrain vague, zone de plaisir, jungle de béton, zoo humain – résonne dans la musique de Bruce Springsteen, du Clash, de John Coltrane, des Supremes, de Hank Williams, de Kraftwerk, de Iggy Pop et de milliers d’autres. Stevie Wonder vivait pour elle, Marshall Hain y dansait. C’est la ville des rêves, la ville des lumières, la ville du pêché, la vie nue. Starship, dans leur version rock FM des années 1980, peuvent avoir crié d’une voix stridente que “nous construisons cette ville sur le rock”, mais en réalité, nous construisons le rock sur cette ville.

Ou du moins, c’est le mythe. La vérité est un peu moins romantique. Richey Edwards des Manic Street Preachers a une fois déclaré, avec autorité, que “tout le rock est homosexuel”. On pourrait tout autant dire que tout le rock est suburbain. Car la ville qui se trouve là où toutes les routes se croisent au cœur de la pop n’est pas la ville réelle remplie de parkings, de Body Shops, de périphériques embouteillés, de marchands de Big Issue [magazine vendu par les SDF] et d’étudiants ennuyés qui distribuent des prospectus qui proclament l’ouverture d’une semaine de promotions à la Mobile Phone Republic (anciennement Video Game World et Taco Shed). Ce n’est pas la ville prosaïque, piétonnière et surveillée par des caméras que nous connaissons et dans laquelle nous travaillons et faisons nos achats. C’est une construction mythique, où les néons chatoient sur des rues glissantes par la pluie et dans laquelle des clochards comme nous naissent pour courir dans des passages souterrains qui résonnent de sirènes, de chants et de claquements de doigts. La pop est construite sur des rêves adolescents d’évasion nourris dans les banlieues et les villes dortoires, le désir d’aller là où personne ne connait son nom et où personne n’épie derrière ses rideaux en dentelle.

De nos jours, l’Essex exemplifie la banlieue contemporaine. C’est là où l’homme de Basildon, le rocher sur lequel d’abord le Thatcherisme puis l’hégémonie du New Labour ont été construits, lustre sa Mondéo et pique du nez devant SkySports. C’est une zone tampon de grandes maisons de footballers et de magnats du porno et de nightclubs ultra-violents qui empêche Londres de s’étendre jusqu’à la Mer du Nord. Il y a quelques milliers d’années, cependant, tout était très différent : une plaine littorale remplie de marécages qui resonnaient de cris d’oiseaux marins et qui était parsemée des premières colonies britanniques. En fait, sa toute première colonie et sa première capitale : Colchester.

Étonnament, des gens vivaient à Colchester sept siècles avant la naissance du Christ. Au moment du premier siècle av. JC, elle s’était établie comme la capitale de l’un des divers royaumes dont était composée la Grande Bretagne pré-romaine. C’était Camulodunum, siège du roi guerrier Cunobelinus, installé sur une arête au Nord Ouest de l’endroit où le fleuve Colne se jete dans la mer. Cette situation géographique attirante en a fait une cible évidente pour les Romains qui l’ont envahie en l’an 43 ap. JC, et qui en ont fait le centre administratif de ce coin de Grande Bretagne et une colonie de légionaires repliés. Rasée durant le soulèvement de cette Riot Girl prototype, Boudicca, elle s’est néanmoins relevée pour devenir la ville chef de la Grande Bretagne romaine.

Quand les Romains sont partis, ce sont les Saxons qui ont pris le pouvoir, et neuf siècles après la naissance du Christ, Colchester était passionnément disputée entre eux et les nouveaux maraudeurs, les Danois. Au moment du Domesday Book, elle s’appelait Colcestra, municipalité de taille et d’importance qui possèdait de nombreuses églises, une Monnaie, une cour et 450 foyers. La suite de son histoire en est une d’expansion. Les Normands ont apporté de plus amples développements civiques. La ville a gagné la mer et a installé un port. Les industries se sont développées, et en 1300, elle fabriquait des chaussures ainsi que du tissu et était devenue un port majeur, qui importait du vin et faisait du commerce avec du maïs et des huitres. Plus proche de notre époque, ses paysages environnants ont été immortalisés par Constable. Elle est devenue un centre d’imprimerie et de produits pétrochimiques et l’endroit de fabrication d’équipement électrique. L’University of Essex s’y est ouverte en 1961. En 1980, elle était devenue une ville de plus d’un million d’habitants quand, dans le développement de la ville le plus important de l’ère moderne, Damon Albarn s’est moqué des chaussures de Graham Coxon derrière le département musique du Stanway Comprehensive (collège-lycée public) à l’heure de déjeuner tristement sans date durant le deuxième trimestre de cette année scolaire.

Damon Albarn est né le 23 mars 1968 au Whitechapel Hospital de Leytonstone. Ses parents, Keith et Hazel Albarn, ont emmené leur nouveau né dans leur petite maison en mitoyenneté à Leytonstone, dans l’Est londonien. Le bizarre Cinderella Rockerfella de Esther et Ami Ofarim était numéro 1, même s’il n’est que peu probable qu’il ait beaucoup été joué sur la platine de la famille. Les Albarn étaient des créatures de leur temps – artistes, progressives, cultivées – et il était bien plus probable qu’ils aient été plus intéressés par le nouveau single des Beatles, Lady Madonna, par le départ du plus en plus erratique Syd Barrett du sein de Pink Floyd ou probablement par A Rainbow In Curved Air de Terry Riley ou même par Eight Songs For A Mad King de Peter Maxwell Davies. Ou peut-être par l’assassinat de Martin Luther King, l’offensive du Têt du Viêt-Cong ou par les autres événements remarquables de ce début de printemps 1968.

La famille de Keith Albarn étaient des Quakers du Lincolnshire rural, grand comté calme et méconnu au Nord-Est de l’Angleterre. Fidèles à leurs croyances, c’étaient des pacifistes. Le propre père de Keith avait été emprisonné comme objecteur de conscience durant la seconde guerre mondiale. La mère de Damon était aussi de souche paysanne mais le jeune couple s’est installé à Londres où ils se sont jetés avec plaisir dans l’enivrante scène contre-culturelle de la capitale. Hazel Albarn travaillait comme décoratrice de théâtre au Theatre Royal Stratford East, où Joan Littlewood produisait des drames gauchistes innovateurs comme Dieu, comme la guerre est jolie ! et Sparrows can’t sing. Elle travaillait sur Mrs Wilson’s Diary quand elle est tombée enceinte de Damon, leur second enfant, sa sœur aînée Jessica étant née en 1965.

Le père de Damon était aussi impliqué dans le monde des arts contemporains. Il a étudié le design islamique et a plus tard produit The Language Of Patterns, étude académique rénommée de l’art islamique. Il s’est impliqué dans la programmation artistique à la télé et a été l’un des présentateurs du Late Night Line Up, revue artistique branchée et intellectuelle qui était en quelque sorte un précurseur de The Late Review et de The South Bank Show. “C’était assez étrange de le voir à la télé, a dit Damon des années plus tard. C’était cette chose bizarre et surréelle Papa n’est pas ici mais là-bas”.

Keith Albarn tenait aussi une petite boutique sur la Kingly Street dans le West End londonien qui proposait des meubles et objets d’artisanat psychédéliques, le type d’artefacts qui ornaient leur maison victorienne dans l’Est londonien. “Le salon était peint en argenté et on trouvait les sculptures en fibre de verre de mon père un peu partout. On avait cette cosse de pois rouge de 9 mètres de haut faite de fibre de verre qui me servait de vélo et de vaisseau spatial”.

En 1966, Keith Albarn a également organisé la première exposition londonienne des œuvres de l’artiste de performance japonaise Yoko Ono, qui menait des exprimentations avec le public en télépathie. C’était après une telle exposition qu’elle a rencontré John Lennon. Au moment de la naissance de Damon, Albarn dirigeait un projet précaire qui se spécialisait dans les “happenings environnementaux” : des mélanges tendances multi-média de théâtre, de musique et d’art. C’est grâce à cela qu’il a connu et que finalement il est devenu le manager du groupe de jazz-rock expérimental Soft Machine.

Soft Machine se sont formés en 1966 et tirent leur nom, comme de nombreux groupes, des œuvres de William Burroughs. Au moment où Keith Albarn est devenu leur manager, la composition du groupe s’était fixée autour de Kevin Ayers, Robert Wyatt et Mike Ratledge, et la presse les célébrait pour leur art rock aventureux parfois loufoque. À la fin de l’année 1968, Ayers est parti sur une carrière solo et la musique a évolué en un maculage jazz-rock dense et exigeant sur le style de chant laconique et très anglais de Wyatt comme exemplifié sur ce qui est pour beaucoup leur meilleure œuvre Third. Keith Albarn était en charge des décors de scènes conceptuels du groupe et leurs concerts étaient les meilleurs moments de l’époque. Lors d’une notoire occasion, le groupe et Albarn ont monté un “happening” élaboré intitulé Discotheque Interplay sur une plage de Saint Aygulf, dans le Sud de la France, en 1967. Le maire a accusé Albarn et le groupe de transformer son littoral en “porcherie” et a interdit l’événement. Quand on lui a fait remarquer que la France ne permettait pas la censure théâtrale, il a répondu, inébranlable, “Bien. Je l’interdirais pour raison de sécurité”.

Damon a passé ses dix premières années dans ce foyer relaxé et hippie, tapissé de livres et d’objets d’art orientaux et l’endroit où des adultes branchés, aux longues pattes, se réunissaient pour faire la fête, tirer sur d’exotiques cigarettes, et parler réellement à de petits enfants comme Damon et Jessica. Damon allait à l’école primaire George Thompson à Leytonstone et était, selon son propre diagnostique, un jeune garçon relativement normal de l’époque, intéressé par “le foot, les fossiles et les filles”.

À dix ans, cependant, s’est passé un bouleversement majeur. On a offert à Keith Albarn un important avancement de carrière – un nouveau poste en tant que directeur de la North Essex School Of Art, basée à Colchester. Damon a passé trois mois en Turquie avec des amis de la famille tandis qu’on organisait les détails pratiques du déménagement. Quand il est revenu, les Albarn étaient bien installés en Essex.

DAMON ALBARN : Il y avait un afflux massif en Essex à la fin des années 1970 à cause du Thatcherisme, je suppose. Il y avait de nouveaux pavillions et des maisons bon marché et Thatcher encourageait les gens à s’acheter leur propre maison. Ils ont acheté une vieille maison sympa, avec quatre chambres, construite en 1470, pas en excellent état mais elle ne coûtait que 10 000 £. Alors on s’est retrouvés dans ce quartier au bord de la campagne et ils l’ont vraiment fait pour nous, Jessica et moi, pour nous donner une autre perspective et un peu d’espace. On était très différents de la famille conventionnelle de l’Essex. On n’avait pas de sous. Je me souviens de nos voitures : une vieille Ford Cortina, une Austin Maxi et entre les deux cette vieille Lada. Mais en Essex, il y avait cette grande emphase sur l’intégration, sur le fait de ne pas aller à contre-courant. Sur le fait d’être dans la moyenne, vraiment. Et on n’était pas dans la moyenne.

La malheureuse conséquence de cela pour le jeune Damon était que, avec son sang-froid et son milieu peu conventionnel, il est rapidement devenu la cible de blagues venant de camarades plus troglodytiques. “J’étais le bizarre, se rappelait-il plus tard. Le gay snob. Eh, toi le gay ! On me traitait toujours de gay”. À cette époque, il était joli, vaguement bourgeois même si de manière peu conventionnelle, lisait Karl Marx, jouait du violon, adorait l’art dramatique et portait un anneau à l’oreille ainsi qu’un collier de perles de rocaille que sa mère lui avait fait. Réflexion faite, le fait qu’il n’ait pas passé ses années scolaires la tête dans la cuvette des toilettes est un testament à la tolérance de la Stanway Comprehensive School.

Mais cela n’a pas été le cas. Inversement, il est devenu l’une des stars très en vue du collège grâce à sa grande compétence en art dramatique et en musique. Nigel Hildreth est un musicien professionnel – il a dirigé sa dernière symphonie en date lors d’un récent festival en Suède – ainsi que le directeur du département musique au Colchester Sixth Form Collège (lycée n’ayant que des classes de première et de terminale). En 1978, il venait juste de décrocher son premier travail de directeur de département au Stanway Comprehensive.

NIGEL HILDRETH : Je me suis installé à la Stanway School en janvier 1979. C’était une école assez conventionnelle en périphérie de Colchester qui avait un côté assez rural. Une grande partie des gosses venaient des villages avoisinants. J’avais un sentiment très positif envers la culture musicale de l’école dans le sens où une grande partie des gosses apprenaient à jouer d’un instrument mais étaient d’un niveau assez médiocre. Je me suis mis à organiser des productions, la première étant un opéra rock que j’avais écrit d’après la légende de Faust.

Admirablement non perturbé par le terme redouté de “opéra rock”, Fist a été le vrai début de Damon Albarn sur scène et Hildreth se souvient que même s’il n’était qu’un membre de la chorale, “il avait une présence. Une personnalité magnétique. Il attirait tous les regards”. Durant les sept années à venir, Hildreth a organisé neuf productions, dans lesquelles l’adolescent Albarn a participé à des degrés de plus en plus élevés. Même lorsqu’il n’était pas dans la distribution, il se débrouillait habituellement pour avoir un rôle dans la production en coulisses. Tristemment pour les archivistes en images, il n’a pas eu de rôle sur scène dans la production de Stanway de Joseph, mais il s’est occupé du maquillage et des costumes au lieu de cela. Il a joué son premier rôle principal en tant que Bobby dans The Boyfriend de Sandy Wilson, dans lequel il chantait et dansait le Charleston. Il a joué Jupiter dans Orphée aux enfers et Nathan Detroit dans Guys And Dolls.

NIGEL HILDRETH : Il jouait du violon et du piano et était second violon dans le Colne Valley School Orchestra ainsi que dans le propre orchestre de Stanway mais c’était jouer sur scène qui était son intérêt principal. Il avait beaucoup de flair pour l’improvisation et pour le dévelopement de ses propres idées pourtant il ne pouvait jouer en temps et en rythme et techniquement, son jeu de piano n’était pas beaucoup développé. Sa technique du violon était assez pauvre aussi. Mais il était très créatif et avait des idées très fortes. Pour son O level [équivalent anglais du brevet], il a choisi la composition et j’encourageais cela chez tout le monde.

En effet, l’une des compositions de Damon a gagné une épreuve éliminatoire du concours national du Jeune Compositeur de l’Année. À cette époque, ses mentors et gourous dans le domaine de la musique classique étaient Satie et Vaughan Williams. Tous deux grands compositeurs mais très différents l’un de l’autre, ils partagent un don mélodique qu’on ne peut pas ne pas reconnaître et le pouvoir d’avancer. Erik Satie (1866-1925) était un Français excentrique connu pour la série obsédante des Gymnopédies. Il était célébré par Debussy et la société française de salon et sa considérable réputation repose principalement sur ses œuvres au piano qui pouvaient être pleines d’esprit et fragiles ou mystérieuses et austères. Ralph Vaughan Williams (1872-1958) est, aux côtés de Tippett et Walton, le symphoniste majeur de notre siècle, bien que peut-être connu pour ses œuvres plus mineures : Fantasia on Greensleeves, sa sévère et mélancolique Fantasia on a Theme of Tallis et sa magnifique Ascension de l’Alouette sont toutes des morceaux inspirés par une profonde passion pour les mélodies folk anglaises. La musique orchestrale anglaises du XXème siècle formait une grande partie du programme musical de Stanway et les œuvres de Vaughan Williams, comme L’Ascension de l’Alouette et Serenade to Music, faisaient partie des préférées de Albarn. Ainsi que les collaborations musicales de Bertolt Brecht et Kurt Weill, comme l’Opéra de quat’ sous, qu’il a trouvé dans la collection de disques de ses parents aux côtés de Pink Floyd, des Beatles, des Faces et des omniprésents Soft Machine. La musique de Brecht et de Weill, a-t-il déclaré plus tard, a eu un effet plus profond et d’une portée plus considérable sur son propre développement musicale que n’importe lequel compositeur pop. Même si Satie, Vaughan Wiliams et Kurt Weill n’étaient pas des compositeurs de l’époque des perruques et des redingotes, Damon Albarn aurait pu à 15 ans être d’accord avec la maxime de Frank Zappa qui disait que “toute la bonne musique a déjà été écrite par des gars avec des perruques”.

Sur le sujet de l’immersion ou autre du jeune Damon Albarn dans la pop et le rock, Graham Coxon se souvient que : “Chez lui, je ne voyais pas de disques. Il y avait un renard empaillé et des boîtes remplies de fossiles et de livres. Alors je lui ai fait écouter les disques que je trouvais incroyables et il les a absorbés. Je l’ai programmé”. Dans les premières interviews, Damon clâmait qu’enfant, il ne s’intéressait pas aux disques, leur préferrant la compagnie des livres, même s’il a plus tard admit que c’était “idiot, vraiment”. Albarn était au courant de la pop comme la plupart des adolescents, fan de Adam Ant au délire flamboyant et des pseudo-futuristes Human League. Il aimait les Jam et ses parents tolérants l’ont laissé peindre leur logo sur le mur du garage. Mais la plus importante de ces premières obsessions était sans aucun doute 2-Tone. 2-Tone était un label qui émergeait des activités des Specials (anciennement The Special AKA et The Coventry Automatics), groupe construit autour des talents du compositeur sans dents Jerry Damers et du chanteur sans expression Terry Hall. Les Specials étaient au cœur du regain d’intérêt pour le ska jamaïcain et la musique Blue Beat, particulièrement dans le centre de l’Angleterre, qui marriait les sons de la Jamaïque des années 1960 avec l’austérité urbaine du punk. Quand les Specials ont signé sur Chrysalis, le plus gros label a accepté de loger la propre liste du groupe qui s’est rapidement étoffée pour inclure The Selecter et Madness. C’était Madness et les Specials qui sont devenus l’incarnation de l’esthétique 2-Tone : réalistes, politicisés, tranchants, agressifs, un peu voyou peut-être mais tempérés par une observation sociale acérée et une sorte d’esprit de music-hall. C’était tous les éléments qui allaient faire surface dans la propre écriture d’Albarn deux décennies plus tard.

Ce qui était crucial au charme de 2-Tone, c’était son style : costumes, vestes pet-en-l’air et feutres ronds, assemblage un peu Mod habilement adaptable à partir des éléments de base d’un uniforme d’écolier anglais des années 1970. À douze ans, Albarn se souvient d’être aller dans un centre de jeunes dans la ville voisine de Great Tey vêtu “de l’attirail du garçon cinglé” miniature constitué d’un feutre rond et de richelieux. C’était environ à cette époque que Damon et Graham Coxon se sont rencontrés pour la première fois. Avec la confiance en soi de petit dur, qui, comme se rappelle Nigel Hildreth, “signifait qu’une grande majorité des gens, dont certains professeurs, ne le supportaient pas”, Albarn a un jour remarqué un jeune de style Jam/2-Tone au milieu des paresseux peu chics derrière le département musique – “on se ressemblait vaguement”, se souvient Damon – et s’est concentré infailliblement sur son point faible.

GRAHAM COXON : J’avais des richelieux Tuf. Tu te souviens de cette marque ? Des chaussures de travail résistantes à l’acide, assez cool, je trouvais. Il ne se prennait pas pour rien, je pense, à jouer avec ses cheveux. Il avait un pantalon noir, une cravate noire, un imper noir et ces vraies richelieux aux semelles en cuir. On faisait partie d’un groupe qui traînait autour des préfabriqués derrière le département musique et il est venu me dire : “Tes richelieux sont merdiques, mec. Regarde, les miennes sont les vraies”. Puis il a remis correctement ses cheveux et est parti.

Graham Coxon est né le 12 mars 1969 à l’hôpital militaire Riteln à Berlin, où son père, musicien spécialisé dans le saxophone et la clarinette pour le Worcester and Sherwood Foresters Regiment de la RAF, était en garnison. C’était le deuxième enfant des Coxon, Hayley étant née quatre ans auparavant.

GRAHAM COXON : On bougeait beaucoup mais pas trop. Pas comme Christian Slater dans Heathers. Surtout en Allemagne, je pense. Je me souviens tant d’être gamin mais pas des dates ni des lieux. À Berlin, on vivait à côté de Spandau. Près de la prison où Hess allait et venait et taillait ses roses. Je ne l’ai jamais vu cependant.

Être un enfant de l’armée a subtilement affecté la conscience du jeune Coxon. “Jusqu’à l’âge de sept ans, on vivait principalement sur ces grandes propriétés de l’armée. On jouait sur des parcours du combattant ou on lançait des balles sur les murs pour les faire exploser”. À l’âge de six ans, il est brièvement allé vivre avec son grand-père à Derby parce que les affectations de son père Bob le menaient souvent en Irlande du Nord déchirée par les conflits, où il recevait des dessins inappropriés de scènes de bataille et de dévastation crayonnées et postées avec enthousiasme par son jeune fils. Généralement, cependant, on pensait que le statut de musicien de Bob Coxon était relativement sans danger, du moins jusqu’au bombardement de l’IRA sur les musiciens dans Hyde Park. Graham n’a pas grandi avec une haine tenace de la vie militaire ni un grand enthousiasme pour elle au delà d’un désir généralisé de petit garçon d’être comme son père, “ce qui signifiait avoir les cheveux courts et des chaussures lustrées. Mais mon père et ma mère m’ont donné cette coupe de cheveux qui était à la base George Harrison période 1968. Mais je suppose que c’est ce que tu fais avec les mômes, hein ? Les traiter comme de petits mannequins”. Bob Coxon a en fait été le premier membre du foyer Coxon a faire un disque, sortant une série d’arrangements militaires de chansons des Beatles et de Burt Bacharach dans les années 1970. À la maison, leurs goûts étaient éclectiques.

GRAHAM COXON : Beaucoup de Beethoven et beaucoup de Beatles. Et j’aimais bien quand il sortait la clarinette. On m’a encouragé à jouer. J’avais une batterie pour môme à Berlin quand j’avais trois ou quatre ans. Je suis allé voir les Osmonds à Berlin. Il y a une photo de moi avec une trompette en plastique, un pyjama en cachemire marron et ce chapeau particulier Osmonds. J’ai eu un fifre à environ six ans. Mais surtout je m’amusais avec mon chariot. J’écoutais Rubber Soul et bidouillais la balance. J’écoutais les haut-parleurs tour à tour… ceux avec juste les guitares et les batteries et puis toutes les harmoniques. Ils avaient cette vraie “géographie stéréophonique”, comme j’appelle ça. Je ne savais pas lire alors je parcourais les piles de singles à la recherche d’indices visuels. Il y avait Bobby Vee, Roy Orbinson et Johnny Cash – j’étais très confus par A Boy Named Sue – et je cherchais la pomme, le côté blanc de la pomme, parce que c’était un bon, et le disque que je cherchais, c’était Revolution. Je pense toujours que c’est le 45 tours le plus lourd et le plus incroyable. Et l’exemplaire de mon père était encore meilleur parce qu’il était si usé et qu’il avait du bruit blanc dessus. Il était usé parce qu’il faisait des soirées Beatles avec ses potes. Ne pas savoir lire me frustrait parce que je prenais souvent Turn Turn Turn de Mary Hopkin au lieu de ça, qui était aussi sur Apple. Je ne comprenais pas pourquoi, quand je voulais ce riff de guitare DER-DER-DER, j’avais cette merde hippie.

Bien qu’il avait eu pris des cours préliminaires de fifre, de batterie et de saxophone (qu’il a continué à étudier classiquement jusqu’au cinquième grade) à l’école primaire, Graham avait douze ans quand on lui a donné sa première guitare.Il a commencé à jouer “par ennui” et n’avait initialement aucune ambition brûlante de devenir un maître de son instrument. “Je voulais juste avoir quelques accords, CFGDEA ou un truc dans le genre, de façon à pouvoir jouer Aunties And Uncles des Jam. Mais alors je n’ai pas pu m’arrêter et j’ai dû tout apprendre – toutes les inversions, les augmentés et les mineurs septièmes. J’ai commencé à jouer de la guitare tous les jours et j’en ai joué tous les jours depuis. J’ai été entraîné dans cet autre univers, comme d’autres mômes s’immergent dans Donjons et Dragons ou un truc du genre”.

Tandis que les années 1970 tiraient à leur fin, le père de Graham a quitté la RAF et est devenu le chef d’orchestre de l’Essex Constabulary Police Band. Les Coxon ont déménagé à Colchester et Bob est devenu un professeur associé à la Stanway School, poste qu’il occupe toujours. C’est cette école qu’il a choisie pour y inscrire son fils.

GRAHAM COXON : Stanway était une école assez décente. Bien sûr, on avait la frousse d’y aller parce que les garçons plus grands nous avaient fait marcher en nous disant que la première année à Stanway, on avait constamment la tête dans les toilettes. Il y avait beaucoup de skins à l’époque en troisième et quatrième années. Qu’ils soient méchants ou pas, ils en avaient certainement l’air. Il y avait ces deux frères qui étaient légendaires. Glyn et Gary Urine. C’était leur nom, honnêtement. Sérieusement méchants : crombies, bottes. La toute première fois que j’ai vue un badge du CND [Campaign for Nuclear Desarmement – mouvement pour le désarmement nucléaire] était sur le crombie de Glyn Urine. Ils jouaient à se battre et à se casser la clavicule. Ils étaient mythiques. Alors on se baladait à la pause pendant une heure en les évitant et en se cachant furtivement derrière le département musique.

C’est, bien sûr, devenu le site du premier échange légendaire entre Coxon et Albarn. Même si c’était la première fois qu’ils se parlaient, ce n’était pas, comme on pouvait s’y attendre, la première fois que Graham avait remarqué son ami bientôt inséparable. Il avait remarqué avec crainte et respect l’interprétation confiante par Damon de Gee Officer Krupke de la production scolaire de West Side Story, performance certaine d’impressionner le jeune Coxon plutôt gauche, timide et jeune.

NIGEL HILDRETH : Graham est celui qui était le plus calme et le plus inquiet de ses capacités. Damon était bien plus sûr de soi et socialement totalement à l’aise quand il avait affaire aux gens, surtout les adultes, ce qui charmait certains mais qui en horripilait d’autres. J’ai assisté à une réunion de personnel à Stanway récemment et beaucoup de personnes étaient toujours en opposition avec lui. Il pouvait être très frustant quand on avait affaire à lui à cause de son manque de concentration. Je lui ai crié quelque chose de mauvais et il était presque toujours assez sympathique et intelligent pour revenir dire : “Désolé, vous aviez raison, M. Hildreth”.

Même si Hildreth se donne toutes les peines du monde pour faire remarquer qu’aucun des deux collégiens n’était un prodige adolescent – “au dessus de la moyenne mais exceptionnel à aucun égard” – les deux avaient un talent musical clair mais indiscipliné. Damon avait des aptitudes créatives et improvisationnelles tandis que Graham, se souvient Hildreth, a donné de nombreux récitaux accomplis de saxophone. “Je me souviens distinctement d’un morceau jazz intitulé Hawk Plays Bird qu’il a interprété à la perfection de mémoire”. Détail intéressant étant donné la “découverte” du modern jazz au mileu des années 1990 de Graham.

La musique, cependant, a été la vraie genèse de leur relation. Damon écrivait des compositions non-classiques avec ses plus académiques depuis quelque temps, et elles étaient par occasion interprétées dans les nombreuses revues et spectacles de Stanway. Pour A Summer Extravaganza, il a écrit un morceau qui a été chanté par leur ami mutuel James Hibbins, tandis qu’il jouait du piano. Graham, bien que d’une manière plus discrète que Damon, faisait également partie du mobilier des productions scolaires et cela a été les premières occasions durant lesquelles les deux ont partagé la même scène. Graham a joué Styx dans Orphée aux enfers et a eu un second rôle dans Ah ! Que la guerre est jolie. Il a également chanté aux côtés de Jessica Albarn dans la chorale de la Fiancée vendue de Smetana, interprétée du 8 au 11 juin 1986 au Mercury Theatre de Colchester conjointement avec le Royal Opera. Les deux sont apparus à l’écran lorsqu’elle est passée chez Blue Peter sur la BBC. Le Essex County Standard, daté du 10 mai 1985, a fait paraître une chaleureuse critique pour un morceau de Damon intitulé From A Basement Window, interprété par Graham et Damon respectivement au saxophone et au piano. “Il vaut la peine de remarquer, note-t-il, que M. Albarn a été le seul interprète à répondre à ses applaudissements en faisant une révérence”.

Désormais, Damon Albarn avait accumulé plusieurs pop songs, habituellement sur le thème des “gens que je n’aimais pas. La première fois que j’ai écrit, c’était à propos du frère de ma petite-amie, John, qui était mécano”. Damon a amassé plusieurs chansons de ce genre, dont Graham se souvient qu’elles étaient “assez bonnes”. “Elles pourraient entrer dans les charts aujourd’hui si les charts étaient bons”, ajoute-t-il. L’une d’elles, Beautiful Lady, a obtenu le sceau d’approbation de Nigel Hildreth et de Heyley Coxon. “Il avait un don naturel évident”, dit Graham, en ajoutant : “Je ne sais pas d’où il le sortait”.

Coxon n’était pas seulement le seul garçon de l’école qui savait jouer du saxophone, c’était le seul à posséder un saxophone. “Les écoles n’avaient pas les moyens de s’en procurer, alors si on en voulait un, on devait l’acheter. On commençait sur une règle, en fait. Puis si on a de la chance, on obtenait une flûte à bec en plastique pas chère. C’est une autre raison pour laquelle je ne pourrais jamais être prof de musique. Écouter 30 gosses qui cacardent et crient comme des oies qui ont la salmonelle me rendrait fou”. Les classes de musique résonnent d’une cacophonie de flûtes à bec, de carillons, de tubas en tous genres mais un saxophone, c’est quelque chose d’autre. Un saxophone, c’est cool, il rappelle la décadence des Quartiers Français de la Louisiane, les clubs remplis de fumée, Bowie, Coltrane et Bird. De manière moins glamour, Damon Albarn avait probablement en tête les solos de saxo horriblement fadasses de la période comme Baker Street de Gerry Raffety et Will You ? de Hazel O’Connor quand il a inclu un break de saxophone dans Beautiful Lady.

Le camarade Michael Morris possèdait un petit enregistreur quatre pistes que Coxon et Albarn, avec justification, trouvaient “incroyablement suave”. Ils se sont débrouillés pour faire une session chez lui et les fruits de l’enregistrement, aujourd’hui tristement perdus à la postérité, étaient “vraiment mignons”, dans le souvenir de Graham. “C’était juste nous, cette petite boîte à rythmes et ce piano Casio louche mais ça avait quelque chose. Hayley l’aimait. Elle disait que ça pouvait entrer dans les charts, du coup, on était vachement contents”.

Après ce départ peu propice, une proche et mutuellement nourrissante amitié est rapidement née entre les deux garçons, malgré le fait que Damon était dans la classe au-dessus de Graham. C’est sans importance aujourd’hui, bien sûr, mais pas tant dans la serre sociale déformée du collège. Chacun trouvait quelque chose de nouveau et de stimulant dans leurs milieux sociaux différents mais tout aussi heureux, l’un militaire, l’autre bohême.

GRAHAM COXON : Il n’avait pas vraiment d’amis. Il avait la vie dure à cause de son nom, aussi, dont les gens se moquaient. “All Bran” et tous ces trucs stupides de mômes. Et des trucs sur Damien dans la Malédiction. Les skins lui marchaient sur les pieds dans les toilettes, le maintenaient au sol et lui écrivaient “666” sur le front. C’est probablement pourquoi il avait si peur et était si ébranlé sur le plan émotionnel. Je pensais que c’était un mec vraiment génial. Je n’ai jamais connu quelqu’un comme lui.

DAMON ALBARN : La Stanway School avait un génie d’art et de musique très bon et ce genre d’activité était encouragé. Je me suis parfois demandé ce que je serais devenu si j’étais resté à Londres. Je suppose que je me serais moins fait remarquer et que ça aurait atténué mon ambition. J’étais très conscient d’être différent, de ne pas voir le monde comme les autres le voyait dans cette région. L’inconvénient était que je me sentais très seul et aliéné et ça a encouragé certaines… excentricités à un âge précoce qui n’a pas rendu la vie facile et qui ne m’a pas facilité la tâche de bien m’entendre avec les gens, mais alors que je mûrissais, je me suis senti plus à l’aise avec ça. J’ai en quelque sorte dompté mon excentricité.

GRAHAM COXON : Sa famille était très artiste et théâtrale. Assez intellectuelle dans ces domaines. J’ai dû vexer mes parents en quelque sorte, en m’enthousiasmant pour eux. Chaque vendredi, je passais chez eux manger quelque chose. Sa mère cuisinait quelque chose dont je n’avais jamais entendu et puis parlait de trucs dont les mères ne parlait pas. Ce n’était pas intimidant, cependant. C’était stimulant. J’étais toujours nerveux d’une manière sympa. Ils me parlaient comme à un adulte. Et il y avait beaucoup de rire subtil. Le père de Damon était et est un mec au mental d’acier. Il a écrit des livres que je ne tenterais même pas de lire. C’était tout exotique et bizarre pour moi, qui venait d’un milieu typiquement, euh, pas ouvrier, mais solidement petit bourgeois.

DAMON ALBARN : Je pense qu’on a tous les deux trouvé l’autre intéressant à cause de nos milieux. Il passait beaucoup de temps chez moi. Mes parents étaient très artistes et encourageaient ça chez lui et il avait des choses que je n’avais pas. Il enregistrait tout sur cassette. Il avait des cassettes de ces trucs fantastiques commes les Beatles et Mike Leigh. Alors on faisait des échanges. On a tous les deux appris de l’autre.

L’agenda de leur amitié a rapidement été fixé. Le midi était passé chez Graham, dont la maison était contiguë aux terrains de sport de l’école. Ici, dans la toute petite chambre de Graham (une situation non facilité par la présence de sa batterie), ils buvaient du thé et mangeaient des Hobnobs pendant qu’ils regardaient, en ce qui s’appelerait aujourd’hui “grosse rotation”, des vidéos sélectionnées et chéries. Les préférées étaient Mean Time du méchamment comique Mike Leigh et le film Mod revival de la fin des années 1970, Quadrophenia, avec un certain Phil Daniels. Sinon, ils réquisitionnaient la salle de musique pour travailler sur du matériel de Damon : il avait désormais un impressionnant répertoire, dont un morceau ambitieux sur la contrebande de diamants entre Johannesbourg et Amsterdam, dont il ne savait rien à part ce qu’il avait glané d’un documentaire télévisé. Le vendredi, ils séjournaient chez Damon, où ses parents présentaient à Graham d’étranges nouvelles cuisines et lui donnaient des conseils artistiques.

Les Smiths apparaissaient beaucoup dans leur monde adolescent. Ce n’était pas une surprise. Le groupe de Manchester, alors à l’apogée de ses pouvoirs, avait jeté son sort sur la majeure partie des jeunes britanniques. Sa musique – cultivée, charmante, mélancolique – était sans doute l’exploit le plus important du milieu pop britannique informe du milieu des années 1980. “Le meilleur groupe du monde. On voulait s’habiller comme Morrissey”, se souvient Damon. Dans un célèbre incident quand le duo regardait une édition spéciale du South Bank Show consacré aux Smiths, une remarque typiquement provoquante de Morrissey qui disait que la pop était morte a contrarié Damon. “Je me souviens d’avoir pensé : Personne ne va me dire que la pop, c’est fini”.

GRAHAM COXON : On passait tout notre temps à tripoter son petit clavier et mon saxophone. Parfois, notre ami James Hibbins passait. Il avait gagné lors d’un concours une guitare faite sur commande par le même mec qui faisait les guitares de Nik Kershaw alors c’était vraiment cool. C’était un grand mec dégingandé dans la même année que Damon, un autre rescapé du département musique. Tous nos déjeuners étaient passés à chasser dans de minuscules placards, à essayer de trouver une guitare à six cordes. J’essayais d’apprendre le finger-picking. James Hibbins m’a montré des choses comme In The Court Of The Crimson King et Fripp et Eno. Il était vraiment branché par ça. J’étais plus attiré par le chaos. Il m’a fait écouter 21st Century Schizoid Man et m’avait fait une cassette de cet album que j’ai ramenée chez moi et j’ai trouvé tout l’album impressionnant. Puis il s’est intéressé à Marillion et je dois dire que je trouvais ça merdique.

Coxon et Albarn sont passés par diverses formations musicales ad hic qui ne méritaient pas toujours le statut de groupes à part entière mais chacune avec une identité particulière. Avec Michael Morris (celui du quatre-pistes), James Hibbins, le guitariste Paul Stevens et un batteur nommé Kevin Ling, ils répétaient régulièrement et ont même joué en public une ou deux fois. Puis est venu The Aftermath, à l’époque de laquelle ils s’étaient réduits à un quartet constitué de Damon, Graham, Hibbins et Stevens. Collectif éphémère, connu uniquement pour une performance du Hey Joe de The Jimi Hendrix Experience, il a joué à l’assemblée scolaire.

GRAHAM COXON : On était une sorte de groupe. Moi, James et Damon. On avait des chansons que Damon avait écrites et certaines de James. Il y en avait eu de James que j’aimais bien sur les échecs. C’était juste le genre de trucs qu’un garçon de quinze ans qui écoutait trop de King Crimson et de Marillion produirait. Une ou deux fois, on a répété dans la salle à manger de mes parents mais principalement, on répétait chez James. Je lui ai acheté ma première guitare électrique, une Kaye Les Paul que j’ai fini par exploser, elle m’irritait tellement affreusement. Puis j’en ai eu une autre achetée à ce docteur barbu que ma sœur connaissait. J’avais un petit ampli Kaye. J’ai joué dessus jusqu’à ce qu’il rende l’âme. Quand je rentrais de l’école, dans l’heure et demi / les deux heures avant le retour de mes parents, je jouais sur les Who aussi fort que la chaîne pouvait avec mon ampli aussi fort qu’il pouvait. Je montais dans ma chambre et je devenais un fou furieux et j’agissais comme une petite popstar. Un petit Peter Townshend. Avant d’avoir une guitare, je posais avec cette adorable petit queue de billard qui venait de ma table de billard qu’on utilisait habituellement pour ouvrir le grenier. Je posais avec ça devant le mirroir en pied de mes parents. Moi dans le couloir devant ma chambre à écouter Revolver.

James Hibbins a quitté le bercail pour des raisons qui ne sont pas claires mais qui auraient pu venir de son intérêt naissant pour Marillion. Après son départ, The Aftermath est devenu Real Lives avec l’addition de Alistair Havers. Obtenir une notion claire de quel genre de groupe Real Lives était à ce moment n’est pas facile.

DAMON ALBARN : Je n’ai pas écouté ces cassettes depuis longtemps, même si je suis sûr que Graham en a quelque part. Je ne suis pas très sûr comment était cette musique mais je pense que c’était dans la veine de Simple Minds et U2. On a fait un clip qui était notre tentative de New Year’s Day filmé en noir et blanc un jour d’hiver, une scène de neige centrée autour de la rivière Colne. On pensait que c’était vraiment dramatique même si la Colne n’est jamais plus large qu’un salon moyen jusqu’à l’estuaire.

Real Lives était un groupe bien plus tangible et fonctionnant que The Aftermath. Premièrement, il a vraiment fait des concerts, débutant devant les élèves de Stanway à Noël 1985 et apparaissant plusieurs fois dans des pubs et des clubs du coin. Dans le cadre d’un projet scolaire et à l’instigation de leur camarade Lucy Stimson, le groupe a fait un set bien plus long de compositions originales à Stanway le 21 avril 1986. Le programme survivant, complet avec la couverture conçue par G. Coxon, offre certains aperçus de terminales “farfelus” de manière typique et épuisante dans la nature du groupe grâce aux portraits novices. Graham Coxon (batterie, saxophine) est, nous apprenons, l’inventeur de son propre langage appelé Keng et jouait de la batterie “comme un pet maniaque”. Damon (chant, piano) est “un idiot fini… un homme à femmes jusqu’à la moelle… et une grande gueule”. Nous apprenons aussi que l’ancien sbire James Hibbins a été apparemment viré (“Ha !”) après un “trip jazz”, dont la nature n’est pas enregistrée.

Tandis que les horizons musicaux de Damon et Graham s’agrandissaient, les émotionnels et sociaux faisaient de même. Damon se souvient de son début de période à Stanway comme une adolescence à la campagne. En effet, une partie de leurs singeries – s’endormir côte à côte alors que les bouteilles de vin se balançaient dans des rivières lentes – pouvaient directement sortir de Thomas Hardy ou A.E. Housman. “Une innocente vie à la campagne”, affirme Graham. Il y avait aussi eu des vacances en Roumanie avec les parents de Graham. Cependant, ils sont rapidement tombés dans l’engrenage des fêtes à la maison, de la politique pleines d’inexactitudes, de pelotage, de vomi et de rejouissances. Ils ont fait l’expérience des cigares Hamlet, du Pernod, du vin Concorde et des filles, Lucy Stimson se souvenant plus tard qu’à l’origine, Damon avait plus de succès avec “les jeunes filles”, même si la plupart trouvaient que Graham était “mignon”. Quelque part en chemin, les virginités ont été perdues. Damon s’est plus tard refféré à cela avec froideur (“On s’est allongés sur un lit très propre, on a fait l’affaire et puis je suis rentré chez moi, j’ai bu une bonne tasse de thé et mangé un pain au lait”), ce qui a fait fulminer la jeune fille en question dans le Daily Mail, centre légitime de toute fulmination britannique.

La personnalité dogmatique et vocale de Damon leur attirait souvent des problèmes avec les jeunes et les deuxième classes du coin (Colchester possède une importante garnison de l’armée, fait plus tard “célébré” dans Essex Dogs). Ils avaient plusieurs repaires, dont les Brites, archétype des années 1980, des “pubs amusants”, tels qu’on les appelait de manière trompeuse. “On descendait là-bas, se souvient Graham, on buvait trois ou quatre Holsten Pils et on était complètement bourrés. Damon faisait baisser les yeux aux gens. Une fois, ce gars est venu faire des allers-retours, puis il a dit à Damon : Je vais te casser la figure dans un instant. Damon a lentement applaudi et a dit de manière très sarcastique : Oh, tu es un vrai dur. Alors ce gars a juste fait Bam! et l’a envoyé sur ces tables. Mais ça arrivait toujours… J’ai dû arrêter d’aller au pub avec lui parce qu’on se retrouvait toujours avec des problèmes”.

Au sein de Stanway, les problèmes scolaires se présentaient. La relation entre Damon et Nigel Hildreth, toujours explosive, devenait de plus en plus combustible au fur et à mesure que Damon perdait de l’intérêt pour la musique et consacrait plus d’énergie au théâtre.

NIGEL HILDRETH : On avait tous les deux de très fortes personnalités et vers la fin de sa scolarité, Damon a cultivé un air de rebellion et on a eu quelque conflits. Il m’a dit sans ménagements qu’il ne voulait plus rien faire en musique, au point où il n’a même pas apporté les bonnes partitions à son dernier examen. J’en ai discuté avec sa mère et elle a maintenu catégoriquement que la musique n’allait jamais être la partie importante de sa vie. Je n’en étais pas si sûr et je pensais que si ce n’était pas crucial, il pourrait toujours faire un meilleur usage des talents qu’il avait.

Damon a été recalé à son A Level de musique et ses examens théoriques de musique, rentrant chez lui avec un D et un E en anglais et en histoire respectivement. Parallèlement, le dernier bulletin de première de Graham disait – il peut toujours le redire mot pour mot – “Graham est un extraverti social qui pourrait canaliser ses énergies de manière plus sage”.

GRAHAM COXON : C’était très concis. Probablement vrai. J’ai réussi de justesse quatre O Levels : biologie, musique, anglais et art. On n’a pas besoin d’autre chose, je pense. Je pouvais brancher une bouilloire. Je n’étais pas un mauvais garçon. J’étais très poli, un peu pitre peut-être, un peu idiot. Alors je suis allé en terminale pendant un an et j’ai pris l’allemand, que je savais parler de toute façon.

Malgré le fait qu’il se souvienne de la plupart de ses professeurs (sinon tous) avec affection, à la fin de sa première année de terminale [en Angleterre, l’année de terminale est divisée en deux], l’appétit de Graham pour les études standard avait considérablement diminué. Il n’a jamais eu la patience pour le côté théorique de la musique et finalement a complètement abandonné ses études pour ses A Levels. Avec l’encouragement de Keith, le père de Damon, il s’est inscrit à la place à un cours d’initiation de deux ans en Art et Design à la North Essex School Of Art.

GRAHAM COXON : Je suis devenu étudiant en art à la fac que le père de Damon dirigeait, même si je ne pense pas qu’il y ait eu quoi que ce soit de népotiste. Je pense que j’y suis entré au mérite. Le père de Damon m’a grandement aidé, cependant, pour ma compréhension de l’art. Il me parlait après manger sur pourquoi Picasso faisait deux yeux sur le même profil d’un visage. Alors j’avais un bon dossier et j’y suis entré.

Une période, si ce n’est pas une manière trop noble de le dire, arrivait à sa fin. Damon avançait aussi : comme il l’avait dit à Nigel Hildreth, il avait décidé que son avenir résidait sur les planches. Il s’était inscrit à l’école de théâtre East 15 à Debden, à un kilomètre sur l’autoroute A13 ou la ligne de métro rouge vive Central Line vers le cœur palpitant de Londres. La musique, il le savait, n’était qu’une diversion, et de plus, il était désespéré de quitter la ville où, comme il l’a dit plus de dix ans plus tard, l’armée anglaise réduit ses dents en verre et les téléphones cellulaires sont beaucoup utilisés par des ados dans des pubs, où la nuit prend la couleur de l’orangeade sur des plaines de ciment.

* * *

Des paroles comme celles de Essex Dogs, avec leur lugubre portrait de l’urbaine Colchester et ses habitants – déshumanisée, violente, vide – plus quelques remarques peu flatteuses sur la ville rapportées par la gazette locale, signifient que les trois membres de Blur qui ont grandi dans la ville n’auront jamais de plaques bleues en leur honneur. Colchester réserve une telle commémoration civique à des hommes comme William Gilbert. Né à Colchester en 1604, grâce à ses travaux originaux sur le magnétisme et les études électriques, il est devenu l’homme de science le plus distingué sous le règne de Elizabeth I. Les bons citoyens de Colchester ont peut-être pensé qu’il pourrait être une inspiration pour la jeunesse de la ville quand ils ont nommé un lycée en son honneur. William Gilbert aurait été sans aucun doute ravi de savoir que, au seuil du XXème siècle, l’un des anciens élèves de son école est l’un des commenditaires de la première sonde spatiale britannique pour Mars. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs, il y a tant de choses qui se passent dans la vie de David Rowntree dit “Shady Dave” avant qu’il ne devienne un tel protecteur de la science.

Dave Rowntree est né à Colchester le 8 mai 1964. Son père travaillait comme ingénieur du son à Broadcasting House, Portland Place, Londres, maison de la radio BBC. Sa mère avait été joueuse d’alto dans un orchestre avant de se désillusionner du sort du musicien classique professionnel. Néanmoins, c’était un foyer très musical et on a donné à Dave une cornemuse en plus de ses livres de Janet and John, sûrement le geste de parents dont l’amour de la musique et le désir d’inculquer la même chose à leur fils pourrait supporter toutes les agonies. La cornemuse était, franchement, trop pénible pour Rowntree junior, requérant la puissance pulmonaire d’un adulte pour qui gonfler une bouilloire ne lui ferait rien et la dextérité d’une trayeuse qui peut trayer debout. Enfant musical, cependant, Dave a rapidement trouvé l’instrument qui fera son succès.

DAVE ROWNTREE : J’étais un môme assez musical. Je pouvais lire la musique et tout ça et après quelques faux départs, moi et la batterie, ça a juste marché comme sur des roulettes. J’ai immédiatement compris ses mécanismes et comment ils étaient liés au corps humain. J’ai reçu l’enseignement de ce vieux tambour militaire qui collait une pièce de six pence au milieu de la peau et si tu ne frappais pas dessus, c’est ta tête qu’il frappait. C’est comme ça qu’ils enseignent dans l’armée. Style parcours du combattant. Ça te file une peur bleue. Je ne pense pas que ça fonctionnerait sur un adulte, mais c’était sacrément efficace sur un enfant.

Immédiatement, Dave travaillait avec d’autres musiciens. Buddy Hassler, Américain au nom fabuleux pour un grand musicien des années 1940, vivait au coin de la rue – sa famille était venue avec l’US Air Force mais était restée comme civils. Buddy prenait des cours de piano alors il semblait juste logique que les deux forment un curieux duo piano/batterie, agrémenté de la sœur de Dave, Sara (de quatre ans son aînée), au tambourin, pour une interprétation de Yellow Submarine, le début public de Dave, lors d’une fête des rues pour célébrer le Jubilée d’argent de la reine en 1977.

Dave était éclectique, voire libre, dans la compagnie musicale qu’il gardait. Son père l’a inscrit à des cours de jazz du samedi matin dans l’école de musique Landermere. Il a joué dans des groupes à vent, qui forgeaient une formidable technique. Il a joué dans des fanfares, style de musique souvent méprisé en Angleterre pour son association avec les pigeons, les casquettes et la classe ouvrière du Nord, mais pour lequel il a toujours énormément d’affection. “À bien des égards, il a dominé ma vie jusqu’à ce que j’aille à l’IUT. Deux répétitions par semaine. Rien ne ressemble aux fanfares, ça peut toujours me faire monter les larmes. La manière dont les instruments sont liés, les proportions et les formes, créent ces harmoniques et ces harmonies parfaites comme une chorale. Le tambour d’une fanfare, c’est merdique mais être assis au milieu, c’est génial”.

Comme quiconque originaire d’une ville de province qui n’a jamais essayé de monter une groupe rock adolescent le sait, les batteurs sont la pièce du puzzle la plus introuvable. L’axiome rock qui déclare que tous les batteurs sont des tarés est une grossière insulte mais elle a un peu de poids. Le matériel est peu maniable et cher, c’est bien plus difficile que cela ne le paraît, s’entraîner seul dans le calme, c’est la mort, et le môme qui fait la moue en déclamant de la mauvaise poésie se tient directement entre vous et les jolies filles. C’est pour ces raisons et d’autres que les bons batteurs sont rares, comme l’a découvert Dave Rowntree.

DAVE ROWNTREE : On manque toujours de batteur. Tu n’as jamais faim comme les violonnistes. Surtout si la rumeur court que tu sais jouer. Alors on me demandait toujours d’entrer dans des groupes. L’un des premiers était le Strategic Arms Quartet. C’était la guerre froide, tu vois, et on était trois. C’était la blague hilarante. Tout était très avant-garde pour des mômes de douze ans. On était jeunes mais on savait vraiment jouer. Le claviériste s’appelait Andrew Butler. Très talentueux. Dieu seul sait pourquoi il n’a pas continué. Le journal du coin disait qu’on était les chevaliers du penseur.

Puis est venu Idle Vice, combo jazz-punk surtout instrumental formé dans les derniers mois avant que Dave ne quitte Colchester. C’était à cette époque qu’il a croisé l’adolescent Graham Coxon. “En fait, on se croisait au travers un amour partagé de la boisson plutôt que grâce aux groupes. Mais la scène était très fertile. Il y avait des tas d’endroits où jouer – l’Oliver Twist, le Hole In The Hall – et quand tu sors de la phase pub tu trouves des soutiens à la fac”.

C’était une scène incestueuse où la compétition et la cohabitation étaient ferventes. Le guitariste de Idle Vice, Robin Anderson, jouait également dans Hazel Dean And The Carp Enters From Hell (soyez indulgents – ils étaient jeunes), dans lequel Graham jouait du saxo. Idle Vice cherchait à s’accroître d’une section cuivre et c’est ainsi que Dave et Graham ont joué pour la première fois ensemble. “En quelques semaines, on était potes”, se souvient Dave.

Rapidement, cependant, Dave a quitté Colchester pour l’IUT Thames Polytechnic et un HND [DUT] d’informatique. Les maths, la science et l’informatique faisaient partie des quelques matières qui avaient vraiment intéressé Dave. Le complexe monde à la logique scrupuleuse de la programmation ne lui faisait pas peur. En fait, il montrait une aptitude naturelle pour cela.

DAVE ROWNTREE : C’était quelque chose qui m’est facilement venue. J’ai commencé à m’intéresser aux ordinateurs quand j’étais gosse et que les premiers ordinateurs personnels apparaissaient. Mon père m’a emmené à une expo électronique et j’ai écrit un petit programme sur une machine nommée PET et j’ai été immédiatement accro. J’ai appris tout seul jusqu’à mes vingt ans. Robin Anderson du groupe s’y intéressait aussi. On s’enfermait avec l’ordinateur de l’école ce qu’aucun prof ne comprenait et on y restait jusqu’à sept ou huit heures du soir. Ainsi, à vingt ans, j’en savais assez pour réussir à l’IUT sans travailler. C’était fantastique – deux ans de belle vie, à aller assez longtemps pour ne pas être noté absent et bien vivre à Woolwich.

La facilité de Dave pour les sous-programmes, les bugs et les octets impliquait qu’il avait beaucoup de temps pour la musique. Il a fondé la société musicale, qui existe encore à ce jour, et est devenu son premier président. Des musiciens qui pensaient pareil formaient des duos, des quartets ou font tout ce que les trios font et expérimentent avec toutes sortes de formes musicales. Une fois par an, un concert de gala était organisé. Ajoutez-y un lac de bière subventionnée et rapidement Colchester était presque oubliée pendant deux années sympathiques. Puis, comme bien des étudiants avant lui, Dave s’est retrouvé à se cramponner à des diplômes et brusquement sans le vouloir, poussé sur un marché du travail froid et sévère présidé par la dame de fer en personne, Mme Thatcher. Travailler de neuf à dix-sept heures était peu séduisant, alors avec Robin Anderson et un bassiste, Dave s’est installé dans un squat à King’s Cross et a essayé de trouver des concerts réguliers. “On était bons pour un groupe de marrants de Colchester, déclare-t-il, mais on n’arrivait pas à trouver des concerts et je voulais désespérément être un musicien parce que je pensais que c’était différent de travailler. Comme j’avais tort !”

C’était une existence bohémienne miteuse qui entraînait le déménagement de squat en squat. Le meilleur était un grandiose à Crouch End, une fois utilisé par Eddie Grant, avec une suite de répétition, des toilettes hommes et femmes et un étage pour chacun des trois. C’est ici que Dave – qui avait acquis le pseudonyme de Shady Dave, “Dave le Louche” – s’enfermait et aiguisait à l’écart ses talents de programmateur de jeux, en travaillant sur sa propre version du favori des arcades des années 1980, Asteroids. “J’ai eu cette prise de conscience que ces talents qui étaient venus facilement à moi, la batterie et l’informatique, ne venaient pas facilement aux autres, et je pouvais être payé pour ça. Ces choses que j’avais presque rejetées comme sans valeur, les gens voulaient parfois payer d’extraordinaires sommes d’argent pour elles”.

La vie a été égayée par le recrutement d’un chanteur nommé, remarquablement, Charles Windsor. “Extraverti, le type de l’école de théâtre, un connard fini… tout ce qu’on voulait chez un chanteur”. Même si les concerts dans les pubs et les facs arrivaient, les perspectives étaient lugubres. Racoler un public en distribuant des prospectus dans la rue était bien plus difficile dans les dures et anonymes rues de Londres qu’à Colchester. L’expulsion du squat arrivait à grands pas. Puis le guitariste s’est fait arrêté par la brigade des stupéfiants dans une opération de surveillance ratée. Le juge l’a plus tard relâché avec une amende de 20£ mais son arrestation a mené à un excellent titre dans le journal local : DÉSOLÉ ! LE CONCERT EST ANNULÉ. LE GROUPE S’INSTALLE EN PRISON ! Ils avaient froids et étaient fauchés et sous-employés quand l’inspiration a frappé.

DAVE ROWNTREE : On partirait à l’étranger, voilà ! Alors on a acheté un van, on est partis et c’était fantastique. C’était tout comme on l’avait rêvé. Des baguettes, du vin pas cher, du fromage local, arriver dans des petits villages touristiques, brancher notre rallonge dans le bar et jouer. C’est extraordinaire comment on peut vivre pour pas grand-chose avec du pain, du fromage et du vin. On vivait avec 2£ par jour. On a acheté un manuel pour le van et on est tous devenus des ingénieurs mécaniciens du jour au lendemain, ce qui était génial aussi. On gagnait assez d’argent pour nous payer le voyage vers la prochaine ville, à dormir parfois dans des tentes et dans le van et parfois on avait droit au luxe d’un hôtel. C’était appauvri mais marrant. Mais on est arrivés au mois de novembre et il commençait à faire drôlement froid. On a pensé louer et installer une base là-bas mais il semblait plus attirant de rentrer, de pointer au chômage pour l’hiver et de prendre un bain.

Néanmoins, le groupe est reparti et a passé la majeure partie de l’année suivante en France. Il a été accueilli particulièrement chaleureusement dans la ville de la côte Nord de Berck-sur-Mer, où le maire ouvrait tout grand ses fenêtres pour l’entendre durant les conseils municipaux tandis que le groupe jouait près de la fontaine de la Grand-Place. “Si les choses se passaient mal autre part, on savait qu’on pouvait revenir ici”. Mais les choses allaient souvent bien. Ils avaient désormais un système sophistiqué de bandes enregistrées et vivaient bien au-dessus des baguettes. Une décision cruciale menaçait. “On pensait beaucoup à s’installer en France. C’était vraiment pénible. Mais à la fin, on a regardé le coût de la location et tout, on s’est rendu compte que c’était une décision sérieuse et je suppose que c’est moi qui ait refusé”. Alors Dave est retourné à Colchester avec une splendide crête et de vagues rêves de réussir en tant que musicien. C’était de courte durée.

DAVE ROWNTREE : Je me suis rapidement rendu compte que mes chances de réussir en tant que musicien professionnel en Angleterre de la même manière qu’en France étaient pratiquement nulles. Pour couronner le tout, le chômage commençait à être strict. Ils commençaient à demander qu’on aille à des entretiens et qu’on accepte des jobs. Ça ne correspondait pas du tout à mes principes marxistes. Alors je suis allé à l’ANPE et j’ai littéralement accepté le premier job que j’ai trouvé avec ordinateurs dans le titre. Je travaillais pour le conseil municipal de Colchester en tant que programmateur d’ordinateur. Le niveau de travail voulait dire qu’il y avait un énorme manque de challenge mais c’était un métier stable et pas mal d’argent. C’était comme s’ils me payaient pour respirer.

Curieusement, alors, l’année 1987 voit les trois protagonistes que nous avons jusqu’ici se déplacer dans des orbites très différents autour de l’ancienne ville de Camulodunum. L’un a la tête qui tourne à cause de ses nouvelles joies d’être un étudiant en art et tout ce qui va avec. Un autre s’attèle à la vie en tant que fonctionnaire qui tape sur des claviers d’ordinateurs sous les néons de la mairie en rêvant peut-être tendrement de ses deux étés de Brie, de Beaujolais, de jazz et de la vie de bohême du musicien itinérant. Le troisième, comme nous allons rapidement le voir, revenait à contrecœur vers son vieil endroit usé après un faux départ qui l’a laissé brûlant d’ambition mais agrippé au fil d’une vie qui se démêlait.

Mais maintenant notre regard doit se tourner ailleurs. Car pendant tout ce temps, quelque chose s’éveillait sur la côte endormie du Dorset et, comme cette bête violente dans le second Avènement de W.B. Yeats, cette créature plutôt plus suave s’avance désormais le dos voûté non pas vers Bethléem mais Soho, son heure ayant réellement venu.

Traduction – 4 mai 2005