Rappelle-toi de la première fois

Sans la Britpop, aurions-nous eu des groupes à guitare à succès, des hymnes de stades ou des rock star sur Newsnight ? Dix ans plus tard, John Harris regarde comment Blur, Oasis, Pulp et compagnie ont changé le visage de la musique britannique.

“C’était juste une période qui m’a complètement rendu confus, vraiment”, dit Graham Coxon entre deux gorgées de sa seconde pinte de Coca-Cola. “Je faisais ce qu’on me disait de faire, mais j’avais un ressentiment contre ce qui se passait qui montait en moi. Ça a détruit mes relations avec le reste du groupe et ça a rendu mes relations personnelles très difficiles. Et on buvait tant”.

C’est une matinée de vendredi embrassée de soleil à Camden Town, dans le Nord de Londres. L’ancien guitariste de Blur – aujourd’hui heureux et productif artiste solo, sur le point de sortir son sixième album – s’est arrangé pour me recevoir au Good Mixer, le pub qui autrefois attirait des foules de touristes pop-culturels. L’accroche nominale de notre réunion est le 10ème anniversaire de l’épisode qui a probablement attiré ici plus de personnes qu’un autre : la semaine du 14 août 1995 quand Country House de Blur a dépassé Roll With It d’Oasis au sommet des charts, et toutes les voix des médias se sont senties obligées d’exprimer une opinion sur l’âge fraîchement inauguré de la Britpop.

Coxon offre ses souvenirs avec une expression qui mélange quelque peu l’agitation et l’amusement désabusé – surtout lorsqu’il défait quelques aspects les plus ridicules de la période. Quand je lui rappelle la manière absurde avec laquelle la rivalité Blur-Oasis a tourné dans la méchanceté, par exemple, il exprime une admiration déloyale pour les frères Gallagher. Noel peut avoir fourni un affreux coda à la soi-disante bataille en exprimant le souhait que Damon Albarn et Alex James de Blur “chopent le Sida et crèvent”, mais Coxon le créditera lui et son frère d’une admirable honnêteté. “Au moins ils étaient francs à propos de ça, dit-il. Au moins, ils disaient : On vous déteste, connards. Ils ne prétendaient pas comme nous et puis nous engueulaient, ce qu’on faisait. À cet égard, je les appréciais assez”.

Il n’est pas le seul à regarder cette époque avec un mélange d’humour et de malaise. Quand j’ai rencontré Justine Frischmann, ancienne compagne d’Albarn et ancienne leader de Elastica, ses souvenirs trahissent les mêmes qualités. “Tout le truc était si vache, s’émerveille-t-elle. Je me sens toujours sale après avoir parlé de la Britpop. Un peu teintée, en quelque sorte. Même à l’époque, ça semblait vaguement écœurant”.

Pour elle et Coxon, la Britpop était ultimativement quelque chose à rejeter qu’à embrasser. Avec le recul, tous les deux suggèrent qu’au lieu de la fête tapageuse à la Austin Powers sugerrée par certains de ces célébrants, c’était en fait une époque de dysfonctionnement paralysant. Certainement, l’hédonisme de la période Britpop a finalement mené Elastica dans leurs problèmes d’héroïne qui mettront leur talent autrefois stupéfiant dans une impasse. Et, de l’aveu de Coxon, il a marqué le début des tensions qui finiront en la période qu’il a passé en désintox et son départ de Blur en 2002.

“Le point vulnérable de ça était complètement sinistre pour moi, malgré la manière dont tout aurait pu sembler de l’extérieur – boire du champagne avec Tony Blair et tout ça, dit-il. Ressentiments lugubres et coups de couteau dans le dos. C’était quand les choses sont devenues amères”.

Il réfléchit pendant un moment. “Quelle est cette chose – la ligne sur tous les grands esprits détruits ? J’oublie la citation…”

“J’ai vu les meilleurs esprits de ma génération détruits par la folie” – celle-là d’Allen Ginsberg ?

“C’est cela. Et tu l’as fait, vraiment, dans les années 1990. Tu as vu une grande partie des grands esprits simplement… se foutre en l’air”.

La plupart des anciens du mouvement musical qui a duré de 1992 à 1998 sont désormais dispersés. Seuls les frères Gallagher sont restés là où ils ont toujours été, délivrant leurs copier-collers collet monté de rock classique à un vaste public dont l’attachement aux hymnes qu’il a entendu pour la première fois il y a 10 ans semble inébranlable. La plupart des musiciens et des associés qui partageaient autrefois leur compagnie, cependant, ont pris des chemins séparés qui les ont menés bien loin des endroits qu’ils occupaient au milieu des années 1990.

Damon Albarn, autrefois le défenseur le plus avoué de l’esthétique Britpop archi-paroissialle, a récemment mené la charge contre l’affiche inapproprié uniquement anglosaxonne du Live8, et jouit actuellement d’un succès international avec son groupe Gorillaz. Étant donné que ce projet met Blur sur la touche, leur bassiste, Alex James, travaille sur un nouveau disque sous le nom de Wigwam avec la sensation pop éphémère des années 1990, Betty Boo, tout en étant animateur sur la radio digitale de la BBC, 6 Music. Le batteur Dave Rowntree, selon son agent, travaille sur le Transistor Porject, un “label de développement digital” qui a pour but d’aider des musiciens aspirants.

Frischmann est sur le point de commencer une vie étudiante aux États-Unis. Cocker a mis Pulp en veilleuse en 2002, et semble s’être installé dans une vie de semi-retraite. La part du lion des attractions de moyenne taille de la Britpop – Sleeper, Gene, Shed Seven – ont splitté. Au moment où vous commenciez à vous faire aux groupes qui sont tombés au premier obstacle, vous commencez à vous demander s’ils ont vraiment existé ; qui, à part les plus mordus, se souvient clairement de Powder, Northern Uproar, Laxton’s Superb ou Octopus ?

Le monde qu’ils ont construit, cependant, est resté. C’est l’endroit où tout groupe britannique digne de ce nom aspire être : cette ligne de production rapide qui emmène des musiciens prometteurs de leur pub local, les présente au NME, et alors – si tout va bien – les installe dans le monde qui cogne la tête de la célébrité mainstream. L’idée qu’il y ait eu un “underground”, où les groupes pouvaient exercer leur métier sans payer attention au monde du commercer, semble presque ridicule. Il y a moins d’un an, par exemple, les Kaiser Chiefs étaient un groupe inconnu influencé par Blur originaire de Leeds. Aujourd’hui, leur petite poignée de tubes toniques sont devenus inévitables, et leurs fans incluent Paul McCartney et Richard Gere.

Le meilleur exemple est donné par l’omniprésent Pete Doherty : à première vue, fournisseur du genre de truc lo-fi qui garantisserait aux musiciens rien d’autre qu’une place régulière dans l’émission de John Peel. C’est un exemple stupidement malapproprié de cette convention du showbiz de longue date selon laquelle la célébrité n’arrive que lorsqu’on fait un duo avec Elton John. Doherty a pu ne pas être invité à manger des canapés à Downing Street, mais son influence improbable a été prouvé, apparemment, par une accolade encore plus grande : une interview d’une demi-heure sur Newsnight avec Kirsty Wark.

Au début des années 1990, tout était plutôt différent. Les radios, la journée, repoussaient l’indie-rock au profit de stars mainstream calmes ou de la pop sortie de la ligne de production. Les attentions des rédacteurs en chef des tabloïdes étaient tout aussi myopes. Malgré leur talent évident, les pionniers de la Britpop étaient tenus à distance.

Au début de l’année 1993, cela a demandé à la presse musicale de fortes protestations pour convaincre les organisateurs des Brit Awards de rajouter Suede à la dernière minute (les autres nominations de cette année incluaient des attractions tranchantes comme Annie Lennox, Enya, Genesis et le perdu de vue depuis longtemps Curtis Stigers). Blur étaient tout aussi marginalisés ; bien que Modern Life Is Rubbish était l’un des disques les plus influents des années 1990, la position la plus haute de ses singles dans les charts était la 26ème. Un fait en particulier souligne la lutte à laquelle ces talents marginaux qui aspiraient à rentrer dans le mainstream faisaient autrefois face : Common People de Pulp a fait de Jarvis Cocker une popstar trois mois avant son 32ème anniversaire, alors qu’il moisissait dans les marges depuis dix ans.

Tout a commencé à s’aligner avec du retard à la fin de l’année 1993. Matthew Bannister, le nouveau contrôleur de Radio 1, a exilé l’ancienne garde d’animateurs et a permis aux nouveautés de s’introduire dans ce que la radio diffusait la journée. Parmi les premiers bébéficiaires se trouvaient Oasis, alors inconnus, dont on a donné un boost aux perspectives lorsqu’une démo destinée à l’industrie de Columbia a été poussée dans les playlists de la radio. Blur, pendant ce temps, venaient de finir Parklife, l’album qui sera propulsé vers le ciel avec l’énorme succès de leur single décisif, Girls & Boys, en 1994

“Quand c’est arrivé, ce n’était pas un choc, a dit Coxon. C’était quelque chose à laquelle on s’attendait à moitié. C’était : Quand est-ce que le monde va se rendre compte qu’on fait de l’excellente pop ? Et ils ont fini par piger”.

Il s’arrête un moment. “Mais faire de la musique qui a du succès sur le plan commercial, c’est en quelque sorte faire un pacte avec le diable. Tu dois altérer ton art un petit peu pour que ça arrive. Et je suppose que c’est là que mes problèmes ont commencé”.

Coxon n’a pas besoin de grand chose pour se rappeler les aspects les plus indésirables du succès soudain. “Des gens qui se font les louanges d’eux-mêmes en prenant de la coco et du champagne, dit-il en frissonnant de dégoût. C’était la première fois que je prenais conscience de tout ça. On allait là où les célébrités étaient, et on étaient traités comme des minables. Ils regardent à côté de toi pour voir s’il n’y a personne de mieux à qui parler – tu sais, le classique. Alors je m’énervais”.

Cela marque une différence cruciale qui sépare de nombreux musiciens Britpop des groupes qui ont suivi leurs traces. Aujourd’hui, être introduit dans les carrés VIP du monde est obligatoire ; il y a 10 ans, un lien aux manières anti-corporation du Royaume de l’indé a fait reculer beaucoup de musiciens devant l’idée. “J’étais assez excité par l’idée de nous changeant vraiment quelque chose et que les gens nous écoutent”, dit Frischmann, quand on lui a rappelé que le premier album d’Elastica était à un moment le premier album d’un artiste à se vendre le plus rapidement de l’histoire britannique. “Mais je pense que, assez rapidement, je me suis rendue compte – surtout que j’ai été élevée dans un pays si obsédé par la culture de la célébrité – que c’était en fait des conneries. Tout ce que ça voulait dire, c’était que tous les gens merdiques te disaient bonjour, et pas les cool, et tout à coup, les gens qui ne te connaissent pas ont un avis sur toi”.

Comme cela s’est avéré, les flashs qui éclairaient la première vague des groupes Britpop ont été rapidement éclipsés par les feux de la rampes des tabloïdes sur les frères Gallagher. En 1996, Oasis avaient poussé du coude leurs contemporains d’un côté, marquant l’apogée de leur phase impériale par deux soirées consécutives au Knebworth Park dans l’Hertfordshire quand ils ont joué devant un public combiné de 250 000 personnes ; il y avait eu 2,6 millions de demandes de tickets.

Alan McGee – ancien président de Creation Records, aujourd’hui responsable du label plus compact Poptones – n’a pas de doute sur l’épisode qui a joué un rôle clé dans la propulsion d’Oasis à un endroit aussi élevé : la bataille d’une semaine pour la place de numéro 1 qui avait eu lieu un an auparavant. La combine avait été l’idée d’Albarn, et c’était Blur qui étaient arrivés au sommet : Country House a vendu 274 000 exemplaires contre 216 000 de Roll With It. Cependant, l’entrée décisive de la Britpop dans la conscience nationale a mené à un déséquilibre. Blur, après tout, étaient une proposition angulaire qui avait probablement atteint ses limites commerciales. Les simples Oasis, par opposition, pouvaient désormais commencer à travailler leur magie populiste.

“Personne ne s’en rend vraiment compte, dit McGee, mais à cette époque, Blur étaient trois fois plus gros qu’Oasis. Oasis peuvent n’avoir jamais voulu se l’admettre, mais Definitely Maybe était aux environs de 600 000 exemplaires et Parklife avait vendu quelque chose comme 1,5 à 2 millions d’exemplaires. Ils étaient à des kilomètres devant nous. Et Damon Albarn, dans sa bizarrerie, a décidé qu’il allait partager avec ces aliénés de Manchester, en pensant que ça allait être la fête. Et bien sûr, ça voulait dire que les feux étaient braqués sur Oasis et ça les a fait monter d’un niveau. Dans ce sens, il a probablement fait à Oasis la plus grosse faveur”.

Tandis que Noel et Liam – complets avec une fixation pour les Beatles, une addiction pour la cocaïne et des vêtements haute couture – devenaient le nouveau duo monarchial de la Britpop, ses défenseurs des débuts ont exprimé une plainte. “Les Beatles ont toujours été un groupe d’esprit vraiment aventureux et amusant, a dit Albarn. Mais où est l’intelligence dans cette musique aujourd’hui ?” Il avait raison, cependant une partie de ses contemporains pensent toujours que la musique d’Oasis était moins un problème que leur prise révolutionnaire sur la richesse et le succès. Conservant religieusement un autre aspect de l’héritage Britpop, les Gallagher ont joué un rôle clé en s’assurant que les futures générations de musiciens vivraient très peu d’inquiétudes.

“J’aimais leur honnêteté, leur ouverture, la manière dont ils traitaient leur succès”, dit Louise Werner, ancienne chanteuse de Sleeper, aujourd’hui écrivain à succès dont le troisième roman va bientôt être imprimé. “Ils n’étaient pas embarrassés ni honteux de lui. C’était : Je vais être une rock star, je vais conduire une Rolls Royce, si je me fais un million de billets,  je me roulerais dedans. C’était les beaufs de la Britpop”.

Vers la fin de mon interview de McGee, nous décortiquons une dernière théorie sur l’héritage Britpop : l’idée que, trois mois après la bataille Blur-Oasis, quand ces derniers ont sorti Wonderwall, les règles de la musique britannique ont été changées de manière décisive. Dès lors, la balade plus légère que l’air est devenue obligatoire et l’ère des pantalons de cuir était finie. Quand Chris Martin joue ses chansons reçues avec frénésie de rédemption lourde, ou quand Snow Patrol livrent encore un autre exemple de leur art anodin pas très rapide, on peut entendre des échos de la chanson qui a rendu Oasis omniprésents – non ?

“Non, non, non, proteste McGee. Je défendrais Wonderwall quoi qu’il arrive. C’est une superbe chanson. Aucun de ces gens n’écriront un chanson comme ça de leurs vies. Jamais, jamais, jamais. Ils pourront essayer pendant les 50 années à venir, et ils n’y arriveront pas”.

On peut accorder toutes sortes de changements d’époque sur la génération Britpop – mais il y a, semble-t-il, des limites. “Je ne pense pas qu’on puisse reprocher Coldplay à Noel Gallagher”, dit McGee. Il semble brusquement légèrement horrifié.

“Et on ne peut pas lui reprocher Athlete”.

• John Harris présente The Britpop Story : It Really, Really, Really Could Happen dans le cadre de la Britpop Night de BBC4, jeudi à 20h30

Traduction – 7 août 2008