Des étoiles pleins les yeux

C’est de la ville “terriblement anti-rock’n’roll”, Colchester, que viennent les petits futés de BLUR, des garçons dans le vent trop sûrs d’eux avec un single prometteur, She’s So High. STEVE LAMACQ trouve une lueur d’espoir parmi le paysage austère de l’Essex.

Si vos premiers jours d’école étaient dépourvu d’intérêts et sans histoires, c’est que vous n’étiez certainement pas dans la même classe que les élèves gigotants de Blur.

“On a incendié notre école sept fois en deux ans”, explique le chanteur aux yeux écarquillés, Damon, “et à la fin, ils ont trouvé que c’était notre prof qui faisait ça. Il a déclaré au tribunal que c’était parce qu’on l’avait oublié pour le poste de directeur adjoint et qu’il n’en pouvait plus”.

“Mais il nous faisait toujours cours à l’époque… il incendiait l’école la nuit et se pointait le lendemain matin en disant : Désolé les enfants, quelqu’un a encore mis le feu à l’école, alors on va devoir s’installer dans un autre bâtiment”.

Ce genre d’anecdote anarchique peut sembler sortir tout droit de l’imagination mais Damon jure que c’est vrai. Le prof a été emprisonné pendant six ans, ajoute-t-il, de manière dramatique.

Au cours de l’âge d’or du punk, il était monnaie courante de flâner durant l’école et d’atterrir aux beaux-arts. Le guitariste de Blur, Graham, et le bassiste, Alex, y ont tous deux été avant de tout lâcher pour la musique, Damon était à l’école d’art dramatique dans l’Est de Londres avant d’échanger le théâtre pour les concerts.

Après avoir pris au passage le batteur Dave dans la scène de leur ville natale, Colchester, ils forment tous les quatre un groupe nommé Seymour. Ils sonnaient comme The Wolfhounds, et ressemblaient à des Stone Roses déguenillés et accros au speed (c-à-d, pas très bons). C’est là qu’entre Food Records, qui développe un tour de main pour transformer le potentiel de groupes moyens du circuit londonien.

Après avoir réussi avec Jesus Jones – auparavant groupe épouvantablement terne nommé Camouflage – le label a signé Seymour et s’est mis au travail. Le groupe a changé de nom, arrangé son identité et – CLING ! – les tiroirs-caisses ont commencé à trembler.

Blur sort cette semaine son premier single, un maxi 45 tours de dance-trance opportune et hypnotique intitulé She’s So High. Destiné à percer dans le Top 60 à sa première tentative, le single fortement tourbillonnant confirme le désir insatiable de Blur qui vient non seulement du business (dont un contrat d’édition à 80 000£ récemment signé avec MCA), mais d’adeptes qui bourgeonnent ça et là.

Tout le monde veut un bout de Blur. Le single est au centre entre les actuels groupes à guitares indés style Ride à sa gauche et les foules mancuniennes sous acide à sa droite. Au milieu, occupant une position plus orientée vers le rythme que Carter (USM), Blur est une version psychédélique, moins formelle que Jesus Jones, qui se trouve sur le même label. Ils sont trop sûrs d’eux, attirants et ils vendent des tas de t-shirts. Si le prochain arrêt, ce sont les charts, on doit d’abord faire une brève diversion.

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Afin de célébrer la sortie de She’s So High, on décide de “faire” l’interview à Colchester, là d’où trois membres du groupe et moi-même sommes tous partis – pas très loin de l’école pyromane susmentionnée. Le fait de quitter la gare de Liverpool Street à Londres dans un éclat de soleil et d’arriver ce vendredi après-midi dans l’Essex sous un ciel gris et couvert est symbolique.

Lorsque Blur atteindra le statut de Top Of The Pops, ce sera le premier groupe lié à Colchester à “y arriver” depuis des années. Colchester, la plus ancienne ville marchande en Grande-Bretagne, un temps avant-poste prestigieux de l’Empire Romain, fournit un environnement conservateur à vous rendre claustrophobe si vous y grandissez : sa fausse “vie nocturne” étant gouvernée par deux mots… CHIC DÉCONTRACTÉ. C’est un endroit terriblement anti-rock’n’roll, le weekend, les deuxièmes classes de la garnison locale viennent en ville pour dépenser leurs salaires en boissons et harceler les gens du coin. Vivre ici, c’est comme vivre sur une éponge mouillée.

“Quand j’allais à l’école, dit Graham, on nous a demandé d’apporter des photos de ce que les gens pensaient de Colchester et tout le monde a apporté des photos d’hommes creusant des trous. J’ai pris des photos de pierres tombales… C’est la mort pour les jeunes, cet endroit”.

Et Blur ? C’est la résurrection – qui commence à l’heure d’ouverture. La boisson de Blur, c’est le Cider & Pernod en verres de demi-pinte (Damon : “15 et tu ne me vois plus”). Andy Ross de Food Records a suivi la marche pour chaperonner le groupe, ce qui soulève le sujet de la maison de disques.

Ross : “Ce groupe, oh, ils sont passés à l’ennemi. Mais c’est cool de passer à l’ennemi sur notre label”.

Food, selon eux, ne s’imposent pas tant aux groupes qu’ils ne les dirigent – un gentil effet de moulage. Dans le cas de Blur, ils ont fait ressortir les points les plus accessibles du groupe et mis au point leur “image”. Le groupe semble joliment rebelle maintenant, comparé à leur look fripes d’avant. Musicalement, ils rentrent juste bien dans ce qu’il se fait en ce moment.

“Mais il n’empêche, dit Damon en haussant des épaules, qu’on est juste un de ces groupes de bâtards chanceux qui sont arrivés avec le bon disque au bon moment. Toutes les chansons avec lesquelles ont a commencés il y a un an est tout à coup in maintenant. C’est comme, She’s So High est la première chanson qu’on a jamais écrite – et ça n’a pas pas changé du tout. On nous a évidemment donné des conseils mais on s’en fout. Si les gens veulent nous percevoir comme coulés dans un moule, ben OK, c’est cool”.

“On était assez brouillons avant, ajoute Graham, mais on apprend ce qu’il faut faire avec nous-mêmes, à trouver notre identité. Je veux dire que c’est assez évident ce qu’on est maintenant. Un putain de groupe à la mode”.

Me voilà l’avocat du diable.

“Ouais, mais il est évident qu’on va toujours se démarquer des autres, répond clairement Damon, parce qu’on possède quelque chose qui attire les gens vers nous. Il existe des raisons fondamentales pour lesquelles les gens aiment les groupes. Ils sont attirés vers certains groupes parce qu’ils les VEULENT – que ce soit émotionnellement, sexuellement ou intellectuellement, ils veulent le groupe. C’est à dire nous”.

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Damon est un grand leader à avoir dans un groupe. Malgré son air abruti, c’est une version moins dictatoriale de Mike Edwards de Jesus Jones, bavard et pétillant de vie. Sur scène, son jeu de théâtre réside dans le fait de se jeter du haut des haut-parleurs et s’agiter comme s’il venait de se mettre les deux doigts dans la prise. “Se sentir mal à la fin d’un concert, c’est génial. C’est ce que j’aurais aimé atteindre lorsque j’étais acteur mais je ne le pouvais pas parce que j’étais trop conscient de moi-même. Bizarrement, on laisse passer plus de choses en étant dans un groupe que lorsque tu es acteur”.

Même s’il se détériore dans les interviews dans une masse dégoulinante de citations décousues, ses défauts casse-cou de classe moyenne font partie du charme de Blur. Cet équilibre chimique dont les critiques disent qu’il est propre à tous les bons groupes est d’une certaine façon apparent chez Blur – Graham sert de repoussoir au déchet bourré qu’est Damon, Alex est l’étranger de Bournemouth à la voix suave et Dave le gars tranquille. “Je me faisais beaucoup tabasser quand je vivais dans le coin, admet Damon, mais peut-être je suis le genre de personne qui le demande parce que je sonne arrogant quand je parle.

“Je ne dirais pas que j’étais particulièrement versatile mais… oh, d’accord, c’est vrai. Je suis horriblement cynique. Je n’ai aucune patience pour les imbéciles. Tout ce qui est un tout petit peu idiot m’irrite vraiment. Comme les gens qui en font tout un plat d’être faibles et anxieux, je déteste ça. Mais je suis un grand dadais de toute façon, alors je me déteste peut-être”.

“Waou, s’exclame Graham avec sarcasme, C’est profond”.

“Argh, ta gueule”.

Vous avez compris ? La “chanson d’amour destructeur” de Blur, She’s So High, le moment le plus frustré et le plus refoulé de leur set live, sort lundi. Blur en chair et en os, avec leur caractère inprévisible et vulnérable et leur pop hybride sera à TOTP avant mars. Au plus tard.

Traduction – 27 décembre 1998, révisée le 11 août 2002 et le 27 février 2005