Nous sommes de retour ! (Malheureusement)

Propulsés des clubs de Camden aux feux éblouissants du Top 10, Blur ont le vent tout puissant en poupe. Il ne reste qu’un obstacle – le retour chez eux sur la scène de Colchester. “On s’est faits des ennemis dans cette ville. Et on a le sentiment qu’ils vont tous être là ce soir…”

C’était la semaine où le pays est devenu fou de Blur. C’était LA semaine. Comment tenteriez-vous de décrire ce sentiment ?

“Enivrement”, suggère le guitariste Graham Coxon.

Tu veux dire ivresse ?

“Non, je sais ce qu’est l’ivresse. Je parle bien d’enivrement”.

Le premier jour, le samedi 20 avril, le clip parodie d’une famille bourgeoise écervelée du second single irréprochable de Blur, There’s No Other Way, est apparu chez des millions de foyers qui regardaient le Chart Show. Plein d’esprit, sarcastique et très, très étrange, il a perçé un trou dans le crâne de la nation.

Le lendemain, ils apprennaient que There’s No Other Wayétait rentré dans les charts à la 20ème place, bien plus haut que tous ceux liés au groupe auraient pu espérer et deux places plus hautes que le nouveau single de EMF.

Blur tournait quand la nouvelle a éclaté, alors les troisième et quatrième jours étaient d’heureuses et merveilleuses affaires grisantes, à jouer pour de nouveaux amis, d’anciens amis et les soudain curieux.

Le cinquième jour, le mercredi, a été passé à la BBC, pour enregistrer un passage à Top Of The Pops qui a vu le chanteur Damon Albarn emmener la pupille humaine dans de nouveaux endroits inexplorés de la dilatation.

Le sixième jour, c’était Manchester. Damon a été reconnu trois fois dans la rue.

Le septième jour, Blur a joué l’un des plus grands concerts de l’histoire récente devant une foule en délire au sérieusement grand Astoria de Londres. Des centaines de personnes n’ont pu rentrer. Des centaines de personnes n’ont pu sortir – la queue pour les t-shirts à la fin a créé un dangereux embouteillage. C’était une énorme houle d’émotion, une grande soirée pour les jeunes et les obsédés de la pop.

Et le huitième jour, Blur sont rentrés chez eux.

Chez eux, c’est Colchester, la plus vieille ville recensée en Angleterre, forteresse tour à tour menaçante et idyllique installée au cœur de l’obscurité qu’est l’Essex. Blur font un concert à l’Essex University. Hmmm.

“Ce que j’attends ?” réfléchit Damon alors que la Blurmobile mâchouille du caoutchouc sur l’A12. “Un public assez négatif, je suppose. Les endroits comme Colchester célèbrent le médiocre, tu sais ? Je n’ai pas vraiment de tendres souvenirs de l’endroit”.

Il sort un paquet de Caravan, malodorantes cigarettes brunes roulées dans des peaux de banane, que seuls deux marchands de tabac du tout Londres sont prêts à vendre.

“Ouais, elles sont horribles, hein ? Tu vois, les endroits comme Colchester t’étouffent, il continue, infectant le bus de fumée. Ça fait partie de ces endroits qui ne sont pas riches mais pas frappés par la pauvreté non plus. Les gens de là ont fortement tendance à écarter leurs vies du chemin. Et c’est (bouffée, bouffée, expiration, horrible odeur) au centre de ce qu’on déteste. Tout ce qu’on fait se moque subtilement de cette manière suburbaine de penser”.

C’est un mec mince et beau, comme tous les garçons de Blur – un gars à l’élocution soignée, sérieux, confiant, agile, de la classe moyenne, la vingtaine. Cinq minutes en sa compagnie et vous l’aimez. Une demi-heure et il vous a convaincu qu’il était assez spécial. Vous le voyez sur scène et vous vous demandez pourquoi les gens font tous un plat de Ian Brown.

“Je n’ai jamais ressenti être à ma place ici”, déclare Damon en haussant les épaules tandis que le Grand Sommeil oscille sardoniquement à la télé. “À l’école, j’étais considéré comme horriblement arrogant. À Colchester, il est tacitement admis qu’on peut en parler mais ne jamais y arriver”.

Et, de la façon la plus bruyante qu’il soit, Blur ont fait les deux.

Leur ligne d’attaque a toujours été assez directe – ils sont le meilleur groupe du monde et ils vont être énormes. Y’a-t-il un problème ? Ils ont même refusé de penser à sortir un single avant qu’un des journaux musicaux les aient mis en couverture (c’est Sounds qui a eu cet honneur), et ont récemment refusé d’apparaître chez Wogan et en couverture de Smash Hits, parce qu’il ne voulaient pas saturer le marché. “Il y a le temps”, dit Damon aimablement. “On ne va nulle part”.

Le groupe a même laissé le mercredi 24 avril de libre quand ils ont planifié leur tournée, parce qu’ils étaient convaincus qu’on leur demanderait de faire Top Of The Pops ce jour-là. “J’ai toujours su que j’étais incroyablement spécial, Damon rit. Toute ma vie. Tu sais ? Ce n’est pas une grande affaire”.

Il rit encore une fois, et hausse les épaules.

“Pardon”.

C’est une attitude déconcertante. Il n’y a rien à voir avec le genre d’arrogance lourde des Stone Roses “tout le monde c’est de la merde sauf nous mec”. L’arrogance est un produit acerbe et Blur n’y souscrivent pas.

“C’est juste de la confiance”, explique Damon, écrasant avec clémence l’offensif petit cigare.

“De l’incroyable confiance”.

Vous voulez être des stars, alors ?

“On a toujours voulu être des stars”, dit-il, comme s’il parlait à un enfant lent. “C’est ce qui nous a fait prendre nos instruments”.

Alex James, le grand et maigre bassiste, se penche.

La nourriture des poètes est l’amour et la gloire. Shelley”, dit-il, et hoche gentiment la tête.

Nous nous approchons de l’entrée de Colchester maintenant et tout le monde s’agite. Alex n’arrête pas de tousser horriblement, reste de la grosse fête de la veille. Il va éviter l’armoire à pharmacie ce soir et va regarder les étoiles après le concert avec le téléscope qu’il vient de s’acheter.

“La science, dit-il tristement sous sa mèche, n’est plus à la mode depuis longtemps. Ça serait bien si tout le monde pouvait montrer l’Étoile polaire à un certain moment tous les jours. Ça serait bien d’avoir un sentiment d’orientation universelle”.

De retour sur la planète Terre, Graham murmure tout bas à sa copine, qui lui répond encore plus bas. Damon ajuste ses lunettes de soleil et pince les lèvres. Le bus s’arrête.

Cela va être un drôle de retour.

L’Essex University est un sinistre trou au milieu de nulle part. C’est le seul endroit de divertissement musical, à moins que vous n’ayiez envie de piquer une tête jusqu’en France, alors le bassin hydrographique couvre des dizaines de villes du coin.

C’est un campus universitaire, autarcique avec ses boutiques, ses bars, ses cafés et ses bibliothèques – tout ce qu’un jeune pourrait avoir possiblement besoin, sauf des choses périphériques comme l’excitation, le fun, le plaisir, une raison de vivre. “Oh, mon Dieu !”, s’écrit Damon alors qu’il sort.

C’est pire que cela. Alors qu’Alex rentre d’un pas nonchalant pour saluer le groupe local qui fera la première partie, il est scandaleusement ignoré. En quelques minutes, un employé belligérant du parking donne d’épouvantables ennuis au redoutable tour manager de Blur pour s’est garé dans un parking à voitures.

“J’ai un mauvais présentiment pour ce concert, dit Damon, en mâchant l’air. Je me suis fait des ennemis dans cette ville. Et j’ai le sentiment qu’ils vont tous être là ce soir”.

L’atmosphère est crispée, c’ets certain. Un audacieux jeune reporter de l’annonceur du coin, pendant son interview de Damon pour la page pop, lui passe un savon pour avoir débiner la ville dans des articles précédents. Une autre journaliste locale n’est pas très renseignée non plus. Ce n’est qu’après leur avoir demandé leurs noms de famille qu’elle se rend compte qu’elle est allée à l’école avec la sœur de Damon. “Je vais monter sur scène, dit Damon, brusquement animé, et je vais sortir : Bonsoir, nous sommes de Londres. Ha haaaa !”

L’ordre de passage est consulté. Blur ne sont pas sur scène avant minuit et demi. Le bar ouvre à cinq heures. La Snakebite coûte 92 pence. Combien les étudiants peuvent-ils boire en sept heures et demi ? “Il y a un passage merveilleux dans Cider With Rose, raconte Alex, où un gars du coin s’en va et a beaucoup de succès. Il revient… et ils le tuent”.

Dix minutes plus tard, la Blurmobile roule à vive allure en ville à la recherche de frissons.

“Tu vois cette tour ? Damon lorgne un immeuble sinistre. Le plus gros problème avec l’héroïne du Sud-Est. Il y a cette histoire très connue sur un couple qui est allé sur le toit un jour quand il faisait très beau et ils ont pris du smack. Puis ils ont décidé de baiser là-haut. Et alors qu’ils baisaient, elle est entrée dans des spasmes et des convulsions à cause de l’héroïne et tout… et il ne peut sortir ! Elle serre comme ça (il indique une prise comme un étau) et ils doivent appeler une ambulance pour les descendre du toit – coincés ensemble, hein – et pour les emmener à l’hôpital, où ils lui ont donné des relaxants musculaires et l’ont sorti. Ha haaaa. Pitain”.

Et les voici à Colchester. Et quelle vision sacrément bizarre que cela est pour ces voyageurs fatigués. À mort les fêtes d’accueil, cet endroit est désert. Sept heures du soir le samedi et pas une âme qui vive. Sortant du bus comme des astronautes à la mode, avec leurs lunettes de soleil et leurs mèches, Blur inspectent le paysage stérile de leur ville natale. Pas de boutique d’ouverte. Pas de mômes dans les rues. Pas de déchêts. Pas de gros radio-cassettes qui balancent de gros sons. Ce n’est pas rock’n’roll, c’est la Tchécoslovaquie.

Le batteur Dave Rowntree nous conduit dans les rues vides de la principales zone commerciale de la ville, complexe labyrinthique de Mister Byrites, de McDonald’s de l’ère spatiale et d’énormes espaces vides où les mômes à vélo, les punks soûlés au cidre et les deuxième classes aux mini moustaches s’adonnent à la descente de bière quand les pubs ferment. Quelle sorte de musique cet endroit aimerait écouter ? “New Model Army”, répond Damon.

Dans un salon de thé endormi, tandis que la lumière s’allume et que la jeunesse de l’Essex se prépare pour la soirée, Damon philosophe sur la place de Blur dans le monde. Il est difficile, croient Blur, d’être jeunes, beaux et talentueux dans un pays où les gens ne respectent que les échecs.

“On n’est pas du tout des hippies new age, on déteste juste le nihilisme qui existe dans ce pays depuis si longtemps. Il n’y a pas ça sur le continent. Ils ont une attitude plus saine envers les jeunes. Les Anglais n’aiment pas vraiment les m’as-tu-vus. Ils aiment quand tu échoues. Bien, on les emmerde. Ce n’est pas ce qu’on va faire”.

Blur montent sur scène sous une explosion de chaleur et d’énergie d’un public complètement éloigné du groupe de voyous armés qu’ils attendaient. C’est exactement ce que le groupe voulait voir : une couverture en sueur de mèches tombantes et de t-shirts blancs.

Le groupe répond par un excellent concert. Il ne peut y avoir que trois musiciens sur scène, mais le pouvoir hallucinatoire du jeu de guitare de Graham vous fait demander si les fantômes de Jimi Hendrix et de Syd Barrett ne sont pas passés pour un petit jam.

Alex à la basse, aussi, joue des lignes bien trop aventureuses pour que le public drogué et béat ne les calcule. Mais cela sonne cool, fou et mélodieux, alors on s’y glisse facilement. Dave s’agite derrière sa batterie, mettant des rythmes là où d’autres batteurs ne sauraient pas où regarder, et Damon bat l’air comme si ses cheveux essayaient de s’arracher de sa tête.

Et alors que le riff funk gloopy de Graham introduit There’s No Other Way, Colchester hurle sa reconnaissance. La croyance en soi qui rayonne de Damon est incroyable. Même son idiotie à son niveau le plus dément a un but noble. Cet homme a l’intelligence, la confiance et, eh, le vocabulaire pour être la pop star britannique majeure des dix prochaines années. Ce n’est même pas la peine de débattre. Il le sait. Espérons que vous le sachiez aussi.

“Ils étaient si jeunes”, dit Damon d’un ton incrédule en backstage, tandis que des amis, des parents, des admirateurs et des fans fourmillent. “On dirait que tout le monde sourit maintenant ! Je lève la tête et je vois un océan de sourires ! Quelle meilleure accolade ? Pour inspirer un sentiment positif…”

“Tu sais ce qui m’a poussé à vouloir être dans un groupe ? demande Damon. C’était de voir un South Bank show sur les Smiths et d’entendre Morrissey dire que la pop était morte et que les Smiths étaient le dernier groupe important”.

“J’étais chez Graham, il continue, en retenant son souffle. Et je me souviens d’avoir penser : Personne ne va me dire que la pop, c’est fini. D’accord ? Salut !”

Et la star va serrer la main de son père qui sourit.

David Cavanagh

Traduction – 14 mars 2005