Sacreblur !

La vache ! Des marges indées à la domination mondiale, Blur est arrivé comme une balle graisseuse. Mais qu’est-ce qu’ils peuvent bien être ? Des rockeurs, des ravers, des tanneurs de cuir de mecs ou des fantasmes dandy pour les filles ? Tout et n’importe quoi pour tous les hommes, et les femmes ?

Je l’admets ; c’est confus dans mon esprit. Un coup ils n’étaient pas là, un coup ils étaient partout. Ils sont arrivés dans un, euh, flou…

Le fait de l’élévation de Blur d’espoirs à tubes pop (et la nature de cette élévation) s’est manifesté avec une série d’événements liés qui se sont passés quelque part entre leur premier single exquis et la projection de leur excellent deuxième, There’s No Other Way, dans une émission pour enfants le samedi matin…

Premier événement : je vois cette fille chaque matin à la gare. 14 ou 15 ans, elle gribouille les noms des derniers héros pop pour filles sur le côté de son sac. C’est mon baromètre, et tout à coup aux légendes KYLIE, JASON, CHESNEY (et une photo de ce mouton sorti de Ghost Train !) était ajouté le mot BLUR…

Evénement numéro deux : un samedi soir je suis témoin d’un accident dans l’Est londonien. La vitrine d’un disquaire est fracassée, il y a du verre partout sur le trottoir, la sonnerie d’alarme hurle. 200 mètres plus loin, une voiture de police coince deux gars bourrés en hauts d’uniformes trop grands. Ce sont les coupables, pris la main dans le sac. Tout ce qu’ils ont piqué, c’est l’énorme PLV avec le joli bébé de la pochette de …No Other Way

Evénement numéro trois (et je jure que c’est la vérité !) : le jour le plus chaud de l’année en date, je suis serré comme une sardine dans un train de banlieue avec un million d’autres âmes essoufflées. Tout à coup, le mec d’affaires, la trentaine, des écouteurs vissés sur les oreilles, s’écroule à côté de moi, terrassé par le manque d’air. Avec mon passé de scout, j’arrive à dénicher assez de place pour me pencher et desserrer son col et sa cravate. En dessous de son costume rayé, il porte un t-shirt de Blur…

Et quelques jours après ces coïncidences quasi bibliques, il y a eu les petits gars eux-mêmes, qui ont envoyé la pâté à une nation chez Top Of The Pops, fiers pères de ce très rare produit moderne, véritable tube du Top 10 qui n’est ni une ressortie, ni une reprise, ni extrait d’un film sur les aliens ou réalisé par quelqu’un qui tient son nom d’une manivelle d’un ordinateur.

Ainsi on ne peut contester que Blur est, depuis le début, un grand groupe. Mais c’est une tendance très compliquée et curieuse de grandeur, des fans qui comprennent des filles pop, des mecs rock, des mômes indés, des ravers et des vendeurs d’assurance. C’est le genre de grandeur qui leur permet d’apparaître en sueur et en grognant comme Guns N’Roses en couverture du NME de cette semaine tout en s’assurant que la semaine prochaine ils feront la moue comme des gamins dans les pages du Journal des Petites Culottes Mouillées.

* * *

Je l’admets, je suis embrouillé. Je n’ai aucune réelle idée de ce qu’est Blur. C’est totalement injuste, bien sûr, qu’ils doivent être quelque chose (personne n’a demandé aux Beatles, à David Bowie ou à Smokey Robinson de s’expliquer jusqu’à ce qu’ils retirent leur pension musicale), mais voilà c’est là votre presse musicale moderne frénétique à la recherche de la prochaine sensation. Alors, juste pour installer le décor des propres confessions du groupe, voici quelques spéculations diverses sur l’origine de cette étrange chose qu’est Blur.

Blur fait définitivement partie de la vague qui a, depuis quelques années, monté et descendu entre les déchets autrefois abandonnés du royaume de l’indé et les charts nationaux. Le cycle (remarquablement, étant donné l’influence de la consommation féminine) semble prendre environ neuf mois. Les Mondays ont engendré les Roses qui ont engendré les Charlatans qui ont engendré Blur…

C’est aussi, dans tous les sens du terme, la (jolie) face acceptable de tout un massif de groupes (quelques-uns rock direct, d’autres rave, la plupart entre les deux) qui sont apparus depuis que Manchester s’est essoufflé. Des groupes issus de nulle part dans le Sud ou les Midlands, des groups aimant à la fois les charts et le statut culte, des groupes comme Moose, Five Thirty, Chapterhouse et Kingmaker, pour nommer uniquement les meilleurs.

Ce qui nous amène à autre chose que Blur semble être. Sa musique est l’exemple même du son agréablement engouffrant mais dangereusement fade et volontairement apolitique qui semble être une évolution de l’énergie dance qui l’a précédé. Pas exactement la génération vide, mais pas beaucoup d’énergie et d’idées non plus. Le grand Lamacq nomme cette vague alliance (comment pourrait-elle être autrement ?) de shoegazers, ravers, fragglers et traînards The Scene That Celebrates Itself (“La scène qui se célèbre elle-même”). Les membres de Blur sont les francs champions de cette scène, c’est à dire pas du tout francs.

Blur, c’est également de jeunes et jolis garçons (surtout le chanteur Damon) qui font accélérer le pouls des jeunes filles. C’est un rôle qu’ils semblent remplir avec gêne. Une récente session photo pour une couverture n’a pas fait les choses à moitié : elle les présentait comme l’équivalent masculin des mannequins potiches. Plus jamais, disent-ils, mais comment en être sûr quand on remplit les pages de Mizz ?

Beaucoup de choses aussi ont été dites sur le fait que Blur fait partie d’un âge et d’une génération très spécifique, c’est à dire celle trop jeune – enfin ! – pour se souvenir du punk ou se laisser embourber par lui. C’est vrai dans une certaine mesure, mais toute la musique post-acide a sûrement été libérée par l’insistance des preneurs d’exta à réclamer tout ce qui était hippy, toqué et planant, tout ce qui avait été interdit par les restrictions du punk. D’ailleurs, le fossé des générations se rétrécit de plus en plus ; Blur a des fans qui ne se rappellent pas seulement du punk, ils ne se rappellent même pas des Stone Roses !

Et, finalement, Blur fait partie de cet étrange phénomène qui existe autour du business musical de Londres. Il autorise des gens comme Lush, Ride, les Neds et Pete Wylie (ajoutez le groupe de votre choix) à graviter dans des clubs comme Syndrome pour être des personnalités locales, pour être vus, pour être de grandes stars dans une mare pas tellement immense. Blur apprécie cela et se fait une petite réputation de vadrouilleurs.

La combinaison de toutes ces choses, le fait que tant de points favorables à Blur se chevauchent et s’emboitent, est probablement à la fois la force du groupe et son dilemme. Cela donne aussi beaucoup de matière à une interview qui, on l’espère, révèlera tout. Rappelez-vous, aucune des précédentes effusions n’a donné grand-chose (la scène qui se célèbre elle-même mais en silence ?) Eh bien on y va :

Alors qu’est-ce que cela fait d’être une pop star ?
Alex : Bien, c’est un boulot sympa si tu peux le faire, mec.
Damon : Je n’ai jamais eu d’image particulièrement romantique de ce que ça serait donc je ne peux pas comparer ça à quoi que ce soit. Y’a des choses qui sont meilleures et d’autres qui sont pires que ce que peuvent s’imaginer nos fans. Ce n’est certainement pas une déception.
Graham : Il y a des choses vraiment attirantes. Comme rencontrer des gens. Ton raisonnement envers ça change entièrement. Avant tout, on est dans un groupe juste pour faire de la musique et puis ça en arrive à impliquer toutes sortes de choses.

De l’extérieur, votre succès semble être arrivé du jour au lendemain. Pensez-vous la même chose ?
Damon : Pas du tout. On fait ça depuis des années. Je sais qu’on n’a sorti que deux singles mais on a une histoire avant ce premier single. Et puis le suivant est un tube et tout à coup on est une star du jour au lendemain. On ne sait pas très bien s’exprimer sur tout ce processus. C’est une chose étrange à expliquer avec des mots. Il y a toujours ce sentiment que c’est une chose trop légère pour soutenir une analyse. Une chose bizarrement insaisissable. Et on doit se rappeler que j’ai passé ces dernières années à regarder tous ces visages alors il ne me semble pas qu’on est de grandes célébrités.
Graham : À la fin ça commence à t’amuser. Quand tu lis des choses sur toi qui sont complètement fausses, tu te rends compte que ça fait partie du jeu.

Est-ce que cela vous rend méfiants ?
Damon : On a toujours été méfiants. Moi certainement. J’ai toujours été un peu critique et défensif. On commence certainement à remarquer des choses au fur et à mesure que son niveau de célébrité s’accroit. Comme le fait d’avoir beaucoup de potes. Tout à coup, on sort tous les soirs et on est entourés de potes.

Vous vous faites une petite réputation de personnalités très en vue.
Dave : Je pense que c’est opportunistes, le mot que tu cherches.
Damon : On est encore en quelque sorte piégés par notre réputation. Aujourd’hui, c’est devenu obligatoire d’écrire sur nous à chaque fois qu’on sort et d’insister sur ça. C’est le problème antique. On est ce qu’on scrute. Mais on n’a pas l’impression qu’on doit se conduire de notre mieux. Sauf durant les interviews. On apprend doucement les règles des interviews. La chose, c’est qu’on n’a pas changé. C’est les gens autour de toi et la façon dont ils réagissent envers toi qui ont changés. Ils s’adaptent, ils commencent à être plus indulgent envers toi. Tu commences à être toi-même, peu importe ce que c’est.

Vous souciez-vous du fait que vous commencez à être perçus comme des idoles pour ados ?
Damon : Je pense que c’est inévitable quand on est dans notre position et quand on ressemble à ce qu’on est qu’on soit considérés comme idoles pour ados, ce n’est pas quelque chose qu’on tient à cultiver, mais qu’est-ce qu’on peut y faire ?
Alex : C’est bien d’être flatté. On ne peut pas mentir à ce propos. C’est une sensation très plaisante.
Damon : C’est très bizarre. On a joué à Ipswich récemment et on était là, en face d’un milliers de filles de 15 ans qui criaient. Elles criaient vraiment. Maintenant ça vous mènera à croire qu’on est un type particulier de groupe. Mais ensuite on peut jouer au Town And Country club et avoir cette foule de gens plus vieux complètement différents mais tout autant enthousiastes. Et dedans il y a la force de ce groupe, je pense.
Graham : On a un public assez divers. C’est assez sain. On attire des gens différents de manières différentes. Il y a les gens qui viennent nous voir en live ou qui lisent sur nous. Et il y les mômes qui nous connaissent par la télé et les singles. Je n’aime pas les rejeter comme les filles de 15 ans, parce que ça semble insultant. Et puis tu prends les fans avec toi. Ils grandissent avec le groupe à travers les années.
Damon : On est assez romantiques pour penser qu’on peut tout avoir. Qu’on peut attirer tout le monde. Il y a dix ans, j’ai lu des interviews de groupes et je les ai entendu dire “On veut se distancer d’être vu d’une façon particulière”, etc. et j’avais pensé “Quel branleur”. Maintenant je pense exactement pareil.

Vous vous pincer pourtant ?
Dave : Je me retrouve à me réveiller le matin, me rendant compte de ce qu’il m’arrive et pensant juste “C’est fantastique”. Je n’en reviens toujours pas.
Damon : Eh bien c’est un batteur typique, hein ? C’est toujours celui qui est humble et très reconnaissant pour tout.
Graham : C’est quoi la différence entre un hérisson mort sur la route et un batteur mort sur la route ? Il y a des traces de dérapage devant le hérisson.

Vous venez de terminer un album. Quelque chose à dire dessus ?
Damon :Je pense qu’un LP devrait refléter l’état dans lequel le groupe était à l’époque. Alors c’était vraiment une forte motivation pour moi de faire le disque exactement comme ça. Un disque de ce que Blur était ces six derniers mois. Peu importe ce que c’est. Et pour résister à cette tentation même de produire dix variations du single.

Que pensez-vous de la théorie que votre génération de groupes ont en commun le fait que vous soyez la première génération à avoir grandi sans être affecté par le punk et que vous pouvez écouter ça ?
Graham : Je pense qu’il y a probablement beaucoup de vérité dedans. Je veux dire qu’on était au courantdu punk mais très vaguement. On n’était pas conscient de sa pertinence ou n’importe quoi. Je suis plus conscient de ce ramassis de musique qui est venu après le punk. Martha And The Muffins et Police.

Étiez-vous les mômes bizarres de l’école ?
Graham : Oui, mais pas autant que les gens le disent. Il y a cette idée qu’on était en quelque sorte des bizarroïdes qui ne s’intégraient pas du tout mais ce n’est pas vraiment vrai. Damon était un peu comme ça ! J’étais juste étrange dans le fait que lorsque tous les mômes s’habillaient en… peu importe, je voulais porter des gilets, des cravates et des Fred Perry. En fait Damon était sérieusement bizarre ! On a beaucoup parlé sur notre origine. Cette idée de venir de cette sorte de bled pourri d’où on vient nous a affectés. Bien, ça l’a probablement fait. Mais ce n’est pas si important.
Damon : Ce qui est important, c’est que… euh, qu’on est blancs, instruits et occidentaux. À bien des égards, c’est censé être le sommet de la civilisation. Et pourtant ce groupe de personnes est complètement privé de spiritualité. Prends les groupes avec lesquels on est toujours mis dans le même sac, cette longue liste. Je ne pense pas que musicalement on ait beaucoup de choses en commun… mais je pense qu’il y a une attitude partagée. C’est devenu vraiment à la mode de sembler comme ça , je sais. Mais il y a quelque chose de similaire dans beaucoup de perspectives de ces groupes. C’est l’idée de subversion pondérée, une subversion en douce. On peut dire que ces groupes s’en foutent mais ce n’est pas vrai. Juste d’une manière étrange et calme. Et c’est en ça que tient l’état de la vie et de la culture modernes. Merci.

(Il arrête la cassette)

Mais c’est une musique apolitique, non ? Purement sensuelle.
Alex : Ça fait plaisir aux sens. Bien sûr. Oh super, ouais, mec. On veut que le son réchauffe nos os !
Graham : Des pantalons en soie.
Dave : La seule musique qui m’intéresse c’est celle qui m’absorbe complètement. Je veux être intoxiqué. Je ne veux pas de réserves ou d’ironies, juste un son dans lequel je peux totalement plonger.
Damon : On veut que la musique consomme tout et il semble qu’aujourd’hui beaucoup de groupes veulent la même chose. C’est une chose intoxicante, qui consomme tout mais il y a quelque chose qui cloche. Dans votre oreille il y a la voix du doute. Les gens disent que c’est une scène qui se célèbre, ou c’est la musique à propos de la pop. Et bien c’est une pensée intéressante. Hey la signification de la signification ! C’est ce que la vie moderne est. Les gens qui apprennent l’amour à la télévision, les mômes qui apprennent à faire des additions sur ordinateurs.
Graham : Une chose me frappe toujours comme un non-sens total. Et c’est cette idée que les gens dans les groupes sont des êtres de quelque manière élevés. On a aucune idée que nos fans n’ont pas. Quand tu te réveilles avec mal à la gorge, les cheveux gras et en se sentant mal, on trouve ça pas forcément élevé.
Damon : C’est comme nous demander qu’est-ce qu’on représente ? Qu’est-ce qu’on représente ? Alors on s’allonge pas tout le temps ! Mais je comprends parfaitement que des gens soient fascinés ou obsédés par nous parce que la musique a fait ça pour moi. C’est le plus grand compliment que quelqu’un peut te faire.
Graham : C’est un cliché je sais mais je ne pense pas qu’il y ait de différence entre nous et les gens qui viennent nous voir. (Il adopte l’accent californien) “Hey, du genre le public est un miroir de l’interprète dans lequel toi môme tu es révélé”. Un jour on aimerait l’idée de venir sur scène avec 100 danseurs. Mais en ce moment je pense qu’une partie de notre charme est qu’on leur ressemble. La question n’est pas qu’on boit des Pina Colada pendant qu’ils boivent des Newcastle Brown. On boit des Newcastle Brown. On n’est pas des dieux. Si je me rencontre dans la rue et que je m’emmène chez moi pour écouter les Cocteau Twins, je penserais probablement “Quel branleur”. On est juste ordinaires et on veut pas que tout tourne rond dans notre business. Mais je comprends ça quand les gens deviennent fanatiques et obsédés. Je sais ce que c’est d’avoir besoin d’avoir chaque disque, chaque bouquin et chaque article de presse sur Syd Barrett, The Who ou John Lennon.
Damon : Avec toute l’attention et l’indulgence, on doit faire attention à ne pas se transformer en monstre. Parce qu’on obtient la permission de se transformer en cette monstruosité débauchée, satisfait de soi et suffisante.
Graham : Il y en a une bonne, tu aimerais celle-là. Aux states, il y a ces deux tours qui se font face et par accident, une d’entre elles a commencé à se remplir d’exhibitionnistes. Ça a été remarqué, et de l’autre côté quelques voyeurs ont emménagé. Et à la fin, les immeubles se sont remplis, jusqu’à qu’un soit complètement plein de voyeurs et l’autres d’exhibitionnistes. Et je pense que la pop s’est développée comme ça. Alors maintenant c’est l’industrie qui est complètement remplie d’exhibitionnistes d’un côté et une industrie entière de voyeurs a grandi de l’autre.
Damon : J’ai une autre analogie pour toi. L’interview c’est comme des gens qui sont sur des collines voisines et qui essayent de se parler en criant. Et le vent et les nuages obscurent tout ça. Mais à chaque fois que le ciel s’éclaircit et le message passe. Mais c’est hors contexte et ce n’est pas ce que tout le monde voulait dire.

Et quelle est la plus connue de ces inexactitudes sur vous ?
Dave : Qu’on vient de Colchester !

Alors nous y sommes. Blur, c’est des mecs ordinaires qui apprécient leur nouveau statut au maximum. Ils ne sont même pas sûrs s’ils méritent toute l’adulation qu’il leur arrive, mais ils vont pas en faire un complexe.

Je l’admets, je suis toujours embrouillé et incertain de exactement quoi faire de Blur. Je pense qu’eux aussi un peu. La différence, c’est que ce sont des pop stars embrouillées mais qu’ils sont arrivés sans effort. Bang !

par Danny Kelly

Traduction – 15 février 1999, révisée le 30 janvier 2007