Parklife Tour

L’histoire de Blur est relativement simple : personne n’est mort, personne n’est allé en cure de désintox (bien que je me sois laissé dire que la mousse de la bière blonde peut vous causer bien des embarras gastriques) et personne n’a quitté le groupe qui ne soit revenu après avoir boudé dix minutes. Mais ne vous y trompez pas ! La vie pour les garçons de Blur a rarement été terne. En fait, leurs cinq ans de carrière ont été un circuit de montagnes russes, fait de sommets agréables, de profonds et sombres bas, à friser la faillite et aussi à faire un remarquable premier album. Blur a commencé son existence en tant que Seymour, groupe indiscipliné et impromptu de gens sûrs de rien, sinon qu’ils deviendraient des vedettes. Se vantant de la présence dans le groupe d’un batteur en pyjamas, ils se groupaient autour de deux vieux amis d’école, Damon Albarn (né le 23/03/68) et Graham Coxon (né le 12/03/69) qui avaient tous deux suivi les cours du collège Stanway à Colchester, dans l’Essex. Damon avait la musique dans le sang. Son père, Keith, avait fait partie de Soft Machine, groupe de rock-jazzie des années 1960, qui incluait le chanteur et batteur Robert Wyatt, celui même qui est rentré dans le hit-parade en 1983 avec une reprise du Shipbuilding de Elvis Costello à vous donner le frisson. Entraîné au métier d’artiste, Albarn Senior a été applaudi pour sa conception de mise en scène, dont la plus célèbre a été une réunion – baptisée “Interplay Discothèque” – qu’il a organisé sur la plage de Saint Aygulf, dans le Sud de la France, en juillet 1967. Là-bas, les Soft ont joué pendant une fête de la bière qui a duré cinq jours, finalement fermée par le maire de Saint Tropez qui a proclamé, apparemment, “ne pas vouloir de cette porcherie chez moi”. Jusqu’à l’âge de 10 ans, Damon a vécu dans le verdoyant Leytonstone, dans l’Est londonien, mais en 1978, après avoir vécu six mois en Turquie, les Albarn ont déménagé à Colchester, où Keith s’est vu offert le poste de directeur du collège local d’art dramatique.

RÉCIT ÉDIFIANT : Graham Coxon, qui avait une année scolaire de moins que Damon, est devenu l’ami de son futur collègue au début des années 1980, alors qu’ils développaient un intérêt mutuel pour Two Tone, Jam, embrasser les filles et regarder Meantime, portrait que Mike Leigh a réalisé de la vie dans les HLM du Sud de Londres. Les deux garçons étaient des musiciens prometteurs, et tandis que Graham apprenait tout seul le saxo et la guitare, Damon prenait des leçons de piano, pour finir par écrire une partition qui lui a valu le titre régional de “jeune compositeur de l’année”. À 16 ans, Graham est entré au collège des Beaux Arts de Colchester, tandis que Damon fréquentait East 15, école d’Art Dramatique avec des méthodes peu classiques. “On m’a donné des travaux comme devenir clochard pendant deux jours, ou me prendre pour l’Ayatollah et je devais m’immerger dans ces univers”, s’est-il une fois rappellé. Cependant, convaincu qu’il n’était pas assez bon pour faire son trou comme acteur, le chanteur est parti pour Londres, où il s’est immergé dans le monde de l’art, en traînant dans les cocktails d’inauguration des expositions (où la bière et les canapés étaient gratuits) et en formant un duo synthétique nommé Two’s A Crowd. Selon certaines sources, leurs représentations scéniques voyaient Damon se transformer en mime, bien que malheureusement, cela n’ait jamais été confirmé par Damon lui-même. Ce qui est clair, cependant, c’est que Damon s’est trouvé un emploi dans un studio d’enregistrement, où il a trouvé du temps pour travailler sur son propre matériel, y compris les premières versions des morceaux du premier album de Blur comme Birthday. Pendant que Damon se faisait sa place à Londres, Graham s’est inscrit pour un diplôme d’Arts au Goldsmith College à New Cross (où le chanteur suivant un cursus à mi-temps). C’est là que le guitariste a rencontré le bassiste né à Bournemouth, Alex James, qui, quand il ne fumait pas l’une après l’autre d’exotiques cigarettes étrangères, étudiait le français. En 1988, Graham a présenté Damon à Alex, et ensemble, avec le batteur Dave Rowntree (né le 08/04/63), ingénieur en informatique qui avait déjà joué avec Graham dans des groupes à Colchester, les garçons ont commencé à répéter. À l’automne 1989, le groupe – nommé Seymour d’après un personnage créé par Damon – jouait de façon sporadique dans la capitale. C’est dans une de ces premières représentations que le directeur de Food Records, Andy Ross, n’est pas parvenu tout à fait à les repérer. “Je suis allé les voir à Dingwalls, explique-t-il, mais on ne m’a pas laissé entrer. Je les ai captés au Powerhaus quelques semaines plus tard”. “Ils nous avaient envoyé une cassette de démos de quatre chansons, ajoute-t-il, l’une d’elles était She’s So High, une autre était Fool, et il y avait deux autres morceaux qui étaient trop brouillons et pas du tout inspirants. Mais les deux meilleurs prouvaient qu’ils avaient une claire appréhension de ce qu’était simplement écrire des chansons. Tout était à sa place et dans de justes proportions”. En fait, Ross et son associé Dave Balfe ont été assez impressionnés pour signer le groupe, qui a signé un contrat en mars 1990, époque où approchaient les examens de Graham et Alex. (Aucun n’a terminé son diplôme, peut-être un écho de l’observation faite par Graham selon laquelle tous les étudiants étaient “soit des cons, soit des poseurs”). Cependant, avant de poser la plume sur le papier, Ross avait dû clarifier quelques points : “On a rendu indiscutable le fait qu’on ne voulait pas signer un groupe nommé Seymour. Particulièrement à ce moment là – ce n’était tout simplement pas eux. On pensait que ça ne valait rien, que ce n’était que du vent. Aussi, le groupe et nous, on est arrivés au nom de Blur, parce que c’était un bon nom et que, à ma connaissance, personne ne l’avait jamais utilisé. On a fait aussi inscrire sur le contrat que le batteur ne porterait pas de pantalons de pyjamas sur scène. C’était effronté – en quelque sorte – mais il ne les a jamais portés depuis”. Bien que Blur était prêt à jouer, Ross les a fait patienter quelques mois, encourageant le groupe à affûter son set pour plus tard. Il était évident d’après leurs premiers essais qu’ils avaient le sens de la mélodie juste mais il y avait encore un manque de cohérence dans leur vision de la pop et un désir de simplement saisir et intégrer les sons nés à l’improviste pour s’en servir à leurs desseins. Cependant, en 1990, après avoir envoyé le groupe en tournée, Ross a déclaré leur période de gestation était terminée et a sorti le morceau brillant et rythmé qu’est She’s So High, début impressionnant qui reste une favorie jusqu’à ce jour sur scène. Le morceau s’est hissé à la 48ème place et Blur a fêté cela par une tournée de 21 dates au Royaume-Uni, suivie d’une apparition à Noël avec les Soup Dragons à la Brixton Academy. Tout de suite après est venu There’s No Other Way, extrait parfait de musique pop de l’après Manchester, porté par un riff de toute évidence emprunté au coda des Stones Roses I Am The Resurrection. Avec ses sonorités de sortie de boy-scouts vers l’Haciendia, le single était destiné à séduire le goût des masses et, de toute évidence, il a réussi en s’élevant à la 10ème place, en avril 1991. Blur était né.

PENSEURS EN RAFALE : Pendant les trois mois qui ont suivi, le groupe s’est attaqué au dur travail d’être pop stars, tournant deux fois au le Royaume Uni et quand l’envie les prenait (c’est à dire chaque jeudi) confirmant leur statut de meneurs fanfarons de “la scène qui se célèbre elle-même” – la clique officieuse de buveurs impromptus, qui comprenait des groupes comme Lush, Moose et Ride (plus tous les groupes aux noms monosyllabiques qui passaient par là), habitués du Syndrome Club sur Oxford Street. À l’approche de l’été, le groupe s’est préparé à la sortie de son premier LP Leisure, qui a été annoncé par l’assez terne single Bang, et mieux gardé en mémoire pour sa face B Luminous. Sorti finalement à la fin du mois d’août, Leisure a rencontré un accueil mitigé, en partie parce qu’il ne réussit pas à se hisser à la cheville des deux premiers singles, mais aussi à cause d’un choix maladroit de date. À ce moment-là, la scène de Manchester – à laquelle Blur avait été lié de manière très proche – commençait à mourir de sa belle mort, et la relecture mièvre que le groupe faisait du genre, avec She’s So High et There’s No Other Way était, pour beaucoup de critiques, la preuve que la rigidité s’installait déjà. En vérité, cependant, Leisure regardait bien au-delà du baggy et, avec les superbes échos de guitares de Repetition, l’éclat couvant de Birthday et l’agaçant dépaysement de Sing, le potentiel de Blur étaient abondamment clair. Même ainsi Graham fait encore allusion à cet album comme leur “album de désintoxication indée” – bien que cette désintoxication indée a dû avoir beaucoup de succès avec le public qui est allé l’acheter en masse. Évitant les retombées critiques de Leisure, Blur a repris la route en automne, traversant la manche pour deux concerts dans le pays de l’ail et des oignons, avant de retourner à Londres pour la fête de Noël de Food, où les 2000 premières personnes à passer la porte se sont vues offertes une cassette de plusieurs artistes, avec une version démo de Resigned et un nouveau mix du morceau de Leisure, High Cool. En fait, ce dernier a aussi été distribué en maxi 45 tours promo, dans une pochette bleue et or de Food. “On approchait de Noël, se rappelle Ross, on ne voulait pas sortir simplement un single de plus pour le plaisir, alors on a fait quelque chose, indisponible dans le commerce et qui ne se moquait pas des fans. “En mars 1992, durant le chaotique Rollercoaster avec les Jesus And Mary Chain, un nouveau single de Blur a été mis dans les bacs. Popscene – mélange frénétique de rock impromptu chargé de cuivres et de guitares spiralant à toute vitesse – avait les sonorités de Tear Drop Explodes après 17 cannettes de Real Stripe, et était destiné à vaincre tous les membres du Top 50 et à ramener Blur dans la lumière. Disque superbe, il ne pouvait pas être un échec. Ah bon ? Alors que le groupe s’apprêtait à sabrer le champagne, à sortir les amuse-gueules et à manger quelques mousses de bière, l’information est arrivé selon laquelle le disque s’était planté.

BUVANT BIEN TROP : “On était complètement désespérés, se rappelle Ross. On était en état de choc pendant des mois. On ne pouvait pas y croire, parce qu’on pensait que c’était une excellente chanson. On avait l’intention de le faire suivre par un autre morceau, Never Clever, qui est sorti plus tard comme face B. Ils avaient fait une démo et on pensait que ce serait le prochain single. C’était aussi rythmé que Popscene, un peu New Wave Of The New Wave, avant l’invention du terme. Mais on devait totalement refaire nos projets. C’était terrible”. L’échec de Popscene a plongé le groupe dans une profonde crise. Les événements en Grande Bretagne les ont dépassés très vite, et il était clair qu’un nouvel ordre post-baggy commençait à émerger, avec peut-être les dynamiques Suede comme garde d’élite. Les choses se sont aggravées quand une tournée de 44 dates aux États-Unis est devenue une série de catastrophes soules faites à contrecœur (“Je suis physiquement malade quand j’y vais”, déclare Damon), tandis que, de retour au pays, les séances pour leur prochain album, produites par Andy Partridge de XTC, étaient mystérieusement annulées. Comme si cela ne suffisait pas, Blur s’est réveillé un matin en 1992, pour découvrir que leurs royalties de Leisure avaient disparues, ce qui les a conduits à quitter leur management de l’époque. Avec les finances de Blur au plus bas et leur consommation de bière au plus haut, Food leur a posé un ultimatum : se reprendre et ne plus franchir les portes du pub The Good Mixer. Secoué comme il convient, le groupe est retourné au studio à la fin de l’automne avec le producteur de Morrissey, Stephen Street, qui a commencé à mettre en forme leur nouveau matériel. Les sessions se sont bien passées et, au début de 1993, après que Blur ait joué un concert unique à l’Hibernian de Fulham – où ils ont distribué le single 45 tours à une face The Wassailing Song – le très difficile deuxième album était presque dans la boîte. Cependant, il semblait qu’il manquait encore quelque chose. “On n’avait pas de singles, dit Ross. Et après bien des allées et venues, le groupe est revenu enregistrer For Tomorrow et Chemical World.

BRASSER LENTEMENT : Sorti en avril 1993 – le même mois où Dave a eu une bonne bagarre de “poivrots” avec le nouveau bassiste des Buzzcocks, Tony (qui a gagné) – For Tomorrow était un vrai triomphe. Fusionant les accents bizarres et originaux du jeune David Bowie avec une production années 1970 légèrement progressive, cet ode mélancolique à la vie londonienne portait les marques de la grande pop song britannique et le refrain en “la, la, la” était plus contagieux qu’une toux qui démange. Il n’y a eu également que peu d’accusations de “rétro” puisque le croassement fragile et robotique de Damon et les notes de guitare précises de Graham donnait à la mélodie une touche curieusement contemporaine ainsi qu’une sensation arrogante d’avoir puisé dans le post-punk. Poussé par des articles sympathiques dans les hebdomadaires musicaux, For Tomorrow a sauté à la 28ème place, attirant l’attention sur la sortie, le mois suivant, du deuxième album attendu depuis longtemps Modern Life Is Rubbish. Une grande partie du LP avait été inspirée par les expériences négatives du groupe aux USA, et sa vision chaleureuse de la vie anglaise, liée à des sensibilités pop Kinks 1966 anti-rock, l’ont fait firent briller de l’éclat majestueux d’un concept album moderne – quelque chose qui ressemblait au Setting Sons des Jams de 1979 qui avait ses défauts mais était excellent. Même si des morceaux tels que Colin Zeal – du nom d’un personnage créé par Damon aux États-Unis – étaient assez terre-à-terre, le art rock grinçant de Advert et la pop ingénieuse et sculpturale de Star-Shaped suggérait que Blur pouvait permuter son son guitare/basse/batterie à l’infini pour créer des formes originales. Cette habilité est moins apparente sur le single suivant, Chemical World – plagiat évident de All The Young Dudes et Our House – bien que sa face B, l’atonal Es Schmecht et le levé Young And Lovely, ait fourni une large compensation pour son manque de gravité.

DOGGER BANK : Pour commencer, la réaction du public à la nouvelle Anglicisation prononcée de Blur – et à leur adoption de la “British Image No. 1” influencée par les Mods – a été tiède, mais avec l’été, l’intérêt a doucement grandi. En août, au moment où le groupe était en tête d’affiche à Reading, tout le monde surfait sur le public et en octobre, au moment de l’apparition de Sunday Sunday, Blur a eu la surprise de constater qu’il jouait de nouveau dans la cour des grands. Plein d’enthousiasme, le groupe est retourné en studio en novembre 1993 pour commencer à travailler sur le successeur de Modern Life…. Les premiers résultats des sessions sont apparus en mars 1994, quand Girls & Boys est apparu, au milieu d’une  foule d’interviews dans lesquelles Damon affirmait son amour de Londres et des “mangeurs de bière” – l’équivalent contemporain des “mangeurs d’opium” du XIXème siècle, apparemment. Stylistiquement, les Doc Martens avaient été abandonnées au profit de Puma, tandis que la veste Harrington de couleur fauve de Damon évoquait des souvenirs de Two Tone, des Jam et de bals d’université. Sonnant comme un mélange entre les premières expériences des Cure avec le disco et le I Am The Fly de Wire, Girls & Boys célébrait les merveilles d’un tour érotique à travers l’Angleterre et en tournant sept fois la langue dans sa bouche (ou dans celle de quelqu’un d’autre) était assez convaincant pour renverser les charts en dépit de son allure post-punk. Peu de gens croyaient que l’album dont il était extrait, le 16 pistes Parklife, sorti en avril, serait à la même hauteur, mais, en fait, le disque s’est révélé être un glorieux mélange de styles et de voix, allant du grandiose et sensuel To The End, à la manière de Scott Walker, à la pop chaleureuse de Magic America dans le style de Steve Hailey. Entre toutes sortes de clins d’œil à la Grande Pop British – Parklife, narré par Phil Daniels, sentait le charme de champ de foire excentrique de Madness, Jubilee voyait le style du début des années 1980 des Jam se mêler au boogie au piano des Faces, et End Of A Centuryétait tout simplement brillant. Mais ce qui était le plus frappant était le fait que ce fil thématique de “l’anglicisme” – la célébration de nos coutumes locales (le Bank Holiday) et les perversions cachées derrière les volets (Tracy Jacks) – donnant à l’ensemble une cohérence qui n’était pas immédiatement apparente dans la musique. Dans la diversité musicale, Blur avait enfin trouvé sa vision pop, et en retravaillant les glorieux morceaux de la pop anglaise grâce à leur oreille bien entraînée, avait construit un ensemble de mélodies aussi originales qu’agréables. Sans surprise, Parklife est entré à la première place et y est resté depuis, soutenu par deux autres singles, To The End et la chanson titre. Ce sera le meilleur album que vous pourrez acheter cette année. Blur est le groupe pop Britannique le plus essentiel du moment. Peut-être, après tout, la vie moderne n’ est-elle pas qu’à jeter à la poubelle.

Traduction – 1998, révisée le 13.07.2007