Gorillaz prend le pouvoir
Terroristes de l’animation

Bottons le terne, inventons l’alternative. le futur arrive et, appelons Gorillaz, car il leur appartient.
Texte : Mark Beaumont – Iillustrations : Jamie Hewlett

Le courrier porte le paquet à la réception à bout de bras. Suant abondamment, il le place non sans hésitation sur le comptoir, gémit : “Signez ici” et s’enfuit en criant de l’immeuble. Le colis remue et balance violemment sur les côtés. Un étouffé “Kon-nichi-wa, NOODLE !” vient de l’intérieur et tout à coup deux petites jambes japonaises complètement plates sortent de chaque côté façon prise de karaté. Deux bras complètement plats éclatent le Bullpack et la tête complètement plate d’une Japonaise surgit du haut. En criant et gloussant “Sayonara ! NOODLE !”, Noodle, la guitariste androïde la plus jeune et la plus cool du rock, saute du haut du comptoir de la réception, marche les jambes arquées vers l’ascenseur le plus proche et presse le bouton du 25ème étage.

Dans le bureau du NME, c’est une pagaïe de monstres animés. 2D, le chanteur beau-gosse rogné de l’intérieur aux yeux noirs et cheveux bleus est en train de peindre à la bombe “ZOMBIE HIP-HOP” et “CHRIS MARTIN SUCKS FURRY COCK” sur la chaîne hi-fi du bureau. Russel, le batteur malabar dur à cuire de NYC fouille dans les tiroirs à la recherche de CD du Wu-Tang Clan et de Shakin’ Stevens à voler. Pendant ce temps, Murdoc, le bassiste sataniste efflanqué aux dents vertes et l’haleine aussi fétide que le pet d’un putois, s’est emparé du bureau du rédac-chef et offre à toutes les femmes de l’équipe “une partie de pelotage satanique dans mon Winnebago”. Soudainement, il repère un exemplaire du numéro Popstars du NME, hurle d’une rage démoniaque et le mange.

“Je pense que c’est le parfait exemple de la manière dont tout devient diabolique, merde, bave-t-il. Là où on doit avoir une émission où l’on choisit ses propres pop stars. Qu’est-ce qui se passe, merde ?”

Telle est la parole du manipulateur gauche et méchant derrière Gorillaz, vibrante alternative au vieux rock réel rasoir, premier groupe animé à traiter Bob Le Bricoleur de “connard” et à le faire reculer avec des battes de base-ball. C’est la Blitzkrieg Pop Technicolor derrière la chansonnette hallucinée ragga-western, Clint Eastwood et les voici s’infiltrant dans le NME telle une fièvre aphteuse de dessins animés. Voyez les partir, se répandre comme une traînée de poudre, piétiner les tronches de Terris, jusqu’à ce qu’ils atteignent la couv’ où ils ont mis le feu à des rouleaux de P.Q. et les ont flanqués sous les casques de Daft Punk. Ils peuvent être bidimensionnels, mais Gorillaz est bien plus réels que les superficiels édifices de plastique de la plupart des pop stars. Avec les vagues silhouettes de Damon Albarn de Blur, du producteur hip-hop Dan The Automator et du créateur de Tank Girl Jamie Hewlett traînant dans le fond, ils sont venus pour mener le concept de la fabrication de groupes dans la prochaine dimension.

“Ceci n’implique pas de groupes de mômes de 17 ans, belle gueule et gros seins qui peuvent faire des sauts périlleux en arrière, et à faire un disque pour eux”, dit Murdoc en ricanant, qui, tirant une fléchette de sa poche et l’envoyant sur une photo de Fat Boy Slim sur le mur, la rate et touche 2D à la tête à la place. “On a un peu plus d’intégrité que ça”.

“Je pense que c’est un peu comme Eminem”, songe 2D, enlevant la fléchette de sa tempe, “ici on reflète ce qu’il y a là dehors de toute façon. Je pense qu’on le fait d’une façon beaucoup plus intelligente qu’il aurait pu rêver de faire”.

Et sur ce, Murdoc balance ses pieds sur le bureau du rédac-chef, perd l’équilibre et se casse la gueule dans un classeur, faisant pleuvoir une série d’objets, dont trois boules de bowling, une batte de cricket ainsi qu’une grosse enclume, sur sa tête. Trois corbeaux noirs commencent à tourner autour de son crâne.

“Branleur”, dit 2D avec mépris.

“Triple buse”, s’exclame Russel.

“NOODLE !”, crie Noodle.

* * *

Mais qui a laissé s’échapper le Gorillaz !?! Plusieurs accidents du sort fantastique, a-t-on appris par la suite. Tandis qu’il était sur une habituelle mission de ram-raiding [pillage de magasin en faisant éclater la vitrine avec une voiture] avec sa bande de sales cons qui lui servaient d’amis, il y a deux ans, Murdoc a pilé dans la vitrine de Uncle Norm’s Organ Emporium à Crawley, où 2D travaillait à mi-temps. Russel fut le suivant, fraîchement arrivé de New York où il a été possédé par l’esprit de Del Tha Funkee Homosapien lorsque Russel a été le seul survivant d’une descente sauvage. Pff, Russ, tu as du te sentir chanceux de ne pas avoir été descendu.

Russel : “…”

Désolé, c’était de mauvais goût. Le jour où leur annonce pour un guitariste est apparu dans le NME, un colis FedEx est arrivé sur le seuil de chez Murdoc, la petite de 10 ans, Noodle, maniant aussi bien le Tamagotchi que la guitare, en a jailli, s’étant elle-même postée de Osaka, et Gorillaz était parti ! Camden Brownhouse, a déclenché une émeute à coups de fusils. Mais le plus litigieux dans l’histoire, ce sont les rumeurs confuses qui entourent l’implication des collaborateurs d’un moment de Gorillaz, Damon, Dan et Jamie. Le groupe déclare qu’ils ont découvert le trio qui couchait dehors dans Leicester Square. Mais on chuchote abondamment que Gorillaz pompe simplement la crédibilité de leurs potes célèbres.

2D hausse les épaules. “Ben c’est sympa de votre part de dire qu’ils étaient crédibles au départ”.

“Quand on est des vieux croulants comme eux, ajoute Murdoc, complètement out, on a besoin de s’attacher à de jeunes talents”.

Je suis d’accord, je veux dire, ce dernier album de Blur… pff, l’horreur, hein ?

2D : “Ben, ça se pourrait que tu n’aies pas tort…”

Vous avez du penser que Damon était devenu complètement timbré ! À se balader au Mali, à chanter des choses insensées sur ce dernier single…

2D sourit d’un air narquois. “Comme ils ont dit dans le NME, comment ose-t-il penser s’en sortir !? On pensait qu’il était un bourrage facile, un homme qui s’était perdu”.

Avez-vous sauvé leurs carrières ?

Murdoc : “On a sauvé celle de Jamie. Il était lessivé. Il faisait des illustrations pour J17 ! On leur a donné quelque chose d’intéressant pour se faire les dents et une raison pour se lever le matin”.

Hm, on sent que l’on peut retourner cet argument…

“Ce sont des conneries”, dit Damon énergiquement, vêtu d’une casquette et de l’attirail gauche de serveur à paillettes, dans un studio de l’Ouest londonien le lendemain. “Ils sont venus nous voir lors d’une teuf. Jamie et moi, on a habité ensemble pendant un moment et Murdoc s’est pointé avec 2D à une teuf à laquelle se trouvaient Sporty Spice, Baby Spice, Pavement, quelques membres de Radiohead, Madonna. Non, Madonna n’était pas là, mais Kate Moss si, Marianne Faithfull, Keith Allen…”

“Le plus marrant, explique Jamie Hewlett, c’est que le lendemain, Damon a été photographié en train de prendre des œufs, pourtant toute la nuit, la porte d’entrée est restée ouverte et pas un seul putain de journaliste n’est monté avec son appareil photo”.

Au milieu de l’enregistrement de son “disque du Mali”, Damon semble emballé et rajeuni par sa participation à Gorillaz. Il fait les éloges des paroles simples pourtant profondément impressionnistes de 2D et utilise pratiquement une langue étrangère pour parler du prochain concert du groupe (au King’s Cross Scala le 22 mars), déclarant : “Tout ça, ça rentre dans les domaines de la métaphysique et de ce qui est réel. Je n’y assisterai pas, cependant. Je serai à l’étranger. Je vais en Mongolie cette semaine pour crécher avec un chaman là-bas”.

D’ac-cord…

“Mais parce qu’il n’y a pas de visage humain dessus, continue Damon, c’est l’abstraction qui est pour moi révolutionnaire. Heureusement, ça inspirera les gens à n’avoir aucunes limites. C’est libérant. Leur idée d’être animé est qu’ils peuvent aller partout. La seule chose qui la limite, c’est notre imagination”.

Le premier album éponyme de Gorillaz est une sorte de croisement entre Frankenstein et un Furby : inondé d’atmosphères hip-hop sombres et apocalyptiques et de grooves reggae bien vivants, mais entrecoupé d’un éclair de pop niveau jardin d’enfants. C’est Deltron 3030 qui joue aux osselets avec 13, c’est Beck qui sort le Clash du pub dans la Rue Sésame à coups de poing et c’est révolutionnaire en effet, non le moindre pour son éclectisme exubérant.

“Coldplay est très conservateur, dit Damon. Si ce qui s’établit comme l’alternative pouvait être plus conservateur que Travis, ce l’est. C’est mélodique et c’est mémorable mais pour les mauvaises raisons. Cette position de On est juste là pour la musique… combien de fois ce génie C86 a-t-il été pondu en série ?”

De plus, tout le concept de Gorillaz est le rêve moite d’un département marketing. Dans une ère où la manipulation d’image est devenue une science aussi exacte que la fusion nucléaire, les vrais gens avec de vraies dépendances à la drogue, les maladies de peau et les egos ballonnants ne sont pas simplement considérés assez parfaits pour être des pop stars. Et les vrais musiciens rock sont chiants, moches, obsédés par eux-mêmes, ont de sales cheveux et sentent constamment le plectre rassis. Ainsi qu’est-ce qui pourrait être meilleur qu’un groupe précuit de métapopstars mutants aux personnalités psycho-rebelles qui feraient ressembler Oasis aux Tweenies ?

“Je pense qu’être dans un célèbre groupe pop, après des années, dit Jamie, laconiquement, commencera à t’interdire de faire les trucs que tu veux faire parce que tu dois rentrer dans une certaine sorte de moule qui a été créé pour toi et si tu es une personne créative, ça t’empêche de créer. Travailler avec un groupe animé est l’opportunité idéale pour te laisser faire ce à quoi tu excelles”.

Cependant, vraiment, Damon, ça ne serait pas simplement une excuse pour éviter les sessions photo, hein ?

Involontairement, Damon fait un sourire malin et entendu.

“Oui.”

* * *

“Le truc à propos du speed, c’est que”, bafouille Murdoc, des flocons pleuvant de chaque narine, “si tu termines par être la sorte de personne qui plonge dans la cocaïne lors de teufs et puis revenir au speed, tu finis par dire : Donnez moi 600 balles et on te donne un petit sachet de sucre sale…”

Moment de brassage de merde. Nous connaissions déjà la dépendance au speed dont souffre Murdoc qui l’a aveuglé de façon presque permanente tout au long des années 90 et son désespoir sexuel qui le verra envoyer un coup à tout ce qui vivait encore aux petites heures.

Puis il y avait ces rumeurs calomnieuses selon lesquelles 2D se serait réveillé après les Brits avec trois filles de Captain Caverne au lit.

2D ricane d’un air sarcastique.

“Elles venaient juste après la publicité”.

Nous avons récemment interviewé Bob Le Bricoleur et il a dit de Gorillaz : “Le batteur est sympa, la petite Asiatique, je ne l’ai jamais rencontré mais on m’a dit qu’elle était réglo. Mais ce chanteur et ce bassiste, j’espère qu’ils pourriront parce que je les hais à mort”. Pourquoi dirait-il cela ?

2D : “C’est Noel Le Bricoleur, non ?”

Murdoc : “Je crois que j’ai probablement baisé sa copine ou un truc dans le genre. Betty La Bricoleuse”.

2D : “Voilà, mec ! Vous voulez le lire, vous pouvez ! Je vais te dire ce qui s’est passé, hein. J’ai baisé la copine du frère de Noel Le Bricoleur”.

Murdoc : “C’est un connard de toute façon. On est en dehors”.

Et sur ce, Murdoc démarre au pied une Harley Davidson rouge sang totalement plate, Russel, Noodle et 2D sautent sur le siège et ils passent par la fenêtre du 25ème étage. La moto vrombit sur quelques mètres, puis tousse pour s’arrêter. Le groupe tient dans l’air pendant quelques secondes, confus, jusqu’à ce que Murdoc jette un coup d’œil vers le bas, crie “ENCULÉÉÉÉS !” puis ils descendent à pic hors de vue.

Quand Gorillaz touche le sol, Gorillaz rebondit.

Traduction – 26 mars 2001