“J’ai appris à ne pas être un idiot agaçant”

Damon Albarn a plus de succès – et s’amuse plus – en tant que l’homme dissimulé derrière le groupe de bande dessinée Gorillaz qu’avec Blur. Il parle à Craig McLean.

On peut mettre sa main au feu que Damon Albarn n’a pas regardé la récente célébration de la BBC4 du 10ème anniversaire de la bataille des charts entre Blur et Oasis.

S’il s’était vu plus jeune avec sa mèche pendante, présentant un rassemblement de ses groupes Britpop “préférés”, il aurait sans aucun doute fait la grimace. Sur le plan musical, Albarn est bien loin des jours de la pop à guitare désinvolte et de Cool Britannia. Il n’est pas probable non plus qu’il reporte une casquette de Sherlock Holmes et une culotte de golf en chantant le numéro un de Blur qui a triomphé d’Oasis, Country House.

Aujourd’hui, l’homme de 37 ans jouit d’une renommée d’un ordre très différent. En tant que la voix et le cerveau musical derrière le quatuor de bande dessinée Gorillaz, il est responsable – aux côtés de l’illustrateur Jamie Hewlett – d’un des groupes les plus innovants de ces dernières années. Et l’un des plus populaires : le premier album éponyme de Gorillaz en 2001 s’est vendu à six millions d’exemplaires. Aux Etats-Unis, Albarn a récemment jouit d’une succès considérablement plus grand qu’il n’a jamais eu avec Blur.

Gorillaz fait de la pop tranchante qui mélange des mélodies à reprendre en chœur, du reggae, de l’électronica, du hip-hop et de la world music. Sur leur deuxième album, Demon Days (sorti en mai), ces idées musicales sont appliquées aux pensées de Albarn sur les « temps sombres dans lesquels nous vivons ». Cette ambition créative variées est étoffée par des chanteurs invités tels que l’acteur Dennis Hooper et (sur le nouveau single DARE) le chanteur des Happy Mondays Shaun Ryder.

Mais tout ce sérieux musical est incarné par quatre personnages brillamment réalisés qui exultent l’attitude et le style, dont le chanteur maussade, 2-D, et une guitariste japonaise nommée Noodle. Gorillaz possède un look génial, un son génial et habite dans un monde tiré tout droit d’un jeu vidéo. Ce n’est pas étonnant si les mômes sont devenus gaga de Gorillaz.

“On ne reste pas assis là à penser : Ça va être génial pour les mômes – c’est juste que ça leur plait vraiment”, dit Albarn assis près de la porte de derrière du studio de design de Hewlett dans l’Ouest londonien. “On essaye d’être aussi radical que possible dans tous les sens.

“Mais peu importe ce qu’on fait, la combinaison est vraiment attirante pour les jeunes esprits actifs. C’est l’essence de l’industrie [musicale], non ? Malheureusement, dans les mauvaises mains, elle est constamment abusée. Les maisons de disques et les producteurs moins scrupuleux trompent les mômes avec de la merde. Parce que c’est facile”.

Cacher son vrai soi derrière des personnages de bande dessinnée a été particulièrement attirant pour Albarn, qui se prononce “bien plus heureux” avec son nouveau profil plus bas en tant que musicien. Gorillaz est, dit-il, “essentiellement, pour la plupart des personnes, anonyme. Ce n’est pas le cas en Grande Bretagne. Mais partout ailleurs où je vais, quand les gens demandent ce que je fais et que je dis Je suis musicien, je suis Gorillaz, ils sortent Oh, c’est toi ! Ils ne connaissent pas vraiment le art rock britannique de part le monde”, dit-il sèchement.

Albarn n’est pas sûr de quand il reviendra au art rock britannique avec Blur. Le départ du guitariste Graham Coxon en 2002 est clairement encore une blessure à vif. “C’est une lutte de jouer dans un groupe dont l’un des membres clés est parti”.

Est-ce que Coxon rejoindra un jour le bercail ?

“Euh, peu importe”, soupire Albarn, évidemment fatigué qu’on lui pose cette question. “Je pense que bien des récoltes seront semées et récoltées avant que Graham ne revienne. Il n’y a aucun intérêt à attendre quelqu’un qui…” il s’arrête brutalement, quelque chose que l’ancien Albarn n’aurait pas fait.

En attendant, ses besoins créatifs sont satisfaits de toutes les manières dans toutes les directions. Lui et Hewlett sont jusqu’au cou dans les préparations d’un spectacle live unique de Gorillaz, et il enregistre également un autre album.

Il ne rentrera pas dans les détails, mais dit que c’est une continuation dans les excursions space-jazz du dernier album de Blur (Think Tank de 2003), comprend des contributions de “beaucoup de personnes intéressantes” et incorpore les influences africaines dont il est tombé amoureux en enregistrant son album Mali Music (2002).

“En plein enregistrement de l’album de Gorillaz, je suis parti un mois et suis allé au Lagos au Nigéria avec quelques gars qui sont sur l’album qu’on fait maintenant. On a joué dans le vieux studio Felakuti pendant des semaines. Et une partie des chansons qui n’ont pas nécessairement marché là-bas mais jhe suis rentré et je les ai retravaillées pour l’album de Gorillaz. All Alone est venue d’un jam qu’on a eu”.

Albarn dit que son intérêt pour l’Afrique et sa musique est profond. “Je n’ai jamais voulu la laisser en inspiration, je m’en lasse jamais”. D’où sa critique ouverte de l’affiche du concert Live8 de Londres pour ne pas contenir d’artistes africains.

“Les artistes africains ne jouent pas de chansons qui durent deux minutes pour qu’on puisse passer la pub, dit-il. Parfois, s’ils sont dans l’ambiance, ils peuvent jouer des chansons qui durent trois quarts d’heure”.

Mais est-ce que le but du concert de Hyde Park n’était pas d’attirer l’attention des gens de l’Occident d’une manière immédiatement efficace ? “Eh bien, on s’accorde sur le fait qu’on n’est pas d’accord si c’est la manière la plus efficace ou pas. Je pense que le temps révèlera si je disais des bétises ou si j’avais raison”.

Mais le concert Live8 au Eden Projet en Cornouailles (avec seulement des artistes africains) ne semblait pas avoir attiré beaucoup de personnes.

“C’était le problème. C’était une réponse directe à ce que moi-même et d’autres avions fait remarquer comme un oubli vraiment évident de la part des organisateurs. C’était un geste symbolique, malheureusement. Encore une fois, il semble que les Africains échouent. Et encore une fois, je pense que le zèle missionnaire de l’Occident est aveugle au potentiel fantastique et à la pure soif de vivre qui existe en Afrique”.

C’est du Albarn typique : arrêté dans ses opinions, combatif, et avec une pointe de satisfaction de soi. Mais, malgré cette rechute périodique, la paternité (sa fille Missy qu’il a eue avec l’artiste Suzi Winstanley a désormais cinq ans) et le succès international semble l’avoir adouci.

“Après 15 ans dans un groupe à tourner, je me suis retrouvé plus ou moins accro aux limites – de beaucoup de choses”, dit-il.

“Être célèbre en était une. Les gens ont tendance à penser qu’on peut être accro aux drogues, aux anti-douleurs ou à l’alcool. Mais non, non, non, dit-il en souriant avec regret et en secouant la tête, il y a bien d’autres sortes de dépendances. On peut être accro aux chaussures, au sexe. Ou à l’attention des autres”.

Alors que lui a appris l’expérience Gorillaz ? “Ah…” il réfléchit. “À ne pas être un petit idiot agaçant et narcissique !”

· Le nouveau single de Gorillaz, DARE, sort cette semaine.

Traduction – 29 décembre 2007