A Broken Frame était le deuxième album de Depeche Mode, mais leur premier sans Vince Clarke. Quand Vince est parti, les trois autres ont fortement voulu avancer. On n’a jamais parlé de séparation, au contraire vraiment – il y avait une détermination de continuer et d’avoir du succès en quelque sorte, pour montrer à Vince qu’ils pouvaient y arriver sans lui. Vince était la principale locomotive du groupe, à la fois sur le plan musical et de carrière, et évidemment, cela devait changer. La nouvelle locomotive musicale allait être Martin, tandis que Fletch prenait les rênes de la gestion. Le groupe a rapidement grandi après la séparation. C’était tout le monde au boulot, et ils devaient brusquement avoir plus de responsabilités. Je n’appelerais pas cela une bénédiction mais ce qui en est sorti était très fort.

Nous savions tous que Martin était un compositeur vraiment fort. Quand Vince écrivait les chansons, il avait une idée très claire de la manière dont il voulait qu’elles sonnent. Martin n’était pas aussi clair, et ses démos étaient plus basiques – c’était une voix, un clavier Casio et un tappement de pied ! À certains égards, c’était bon parce qu’ils commençaient sur une page complètement vierge, la chanson était ouverte à aller dans toute direction dans laquelle nous voulions qu’elle aille. Mais c’était également assez stimulant parce que nous avions tant de choix et de décisions à faire. Nous commençions à un endroit très différent que pour Speak & Spell.

Nous avons enregistré à Blackwing, dans le même studio où nous avons fait Speak & Spell. Martin avai acheté un PPG, l’un des premiers claviers digitaux. Il s’appelait un synthé à table d’onde et était assez avancé pour son époque, mais très peu fiable. Nous avons obtenu des sons dessus que nous n’aurions pas obtenus autrement – la chorale sur See You est venue de lui. Nous utilisions en gros le même matériel que nous avions utilisé sur Speak & Spell. Mais nous entrions dans un autre teritoire, explorant un nouveau domaine et commençant à utiliser de vrais sons. Je me souviens que nous avons fait venir Blancmance pour faire de la marche sur place pour Shouldn’t Have Done That parce qu’ils étaient dans le studio d’à côté, à enregistrer leur disque, et c’était des potes de Depeche Mode. La solidarité dans l’électropop.

Nous n’avons jamais essayé de faire sonner A Broken Frame de la manière dont Vince l’aurait fait. Plutôt, Depeche Mode voulait créer de nouveaux sons repères. Ils voulaient définitivement s’éloigner de Speak & Spell. Et les chansons de Martin sont musicalement plus complexes, alors il est naturellement allé dans une différente direction.

Avec See You, la chanson avait été écrite et j’ai commencé à avoir une ligne de basse assez banale sur le séquenceur, qui est en gros comme elle s’est retrouvée sur le disque. Puis Martin a embelli le morceau avec plus de lignes mélodiques, mais il n’y avait aucun sens de ce que le rythme devrait être, on partait complètement de zéro. Nous avons sorti See You en single tout seul avant l’album et c’est devenu leur plus grand tube britannique en date à l’époque. Il est monté à la sixième place.

L’image du groupe dans la presse changeait aussi. Après que See You soit devenu un grand tube, ils étaient tout à coup perçus comme des pop stars ado. Ils étaient groupés par les médias avec des artistes comme Haircut 100, Altered Images et Kim Wilde. Je me souviens que le public de leurs concerts étaient incroyablement jeunes à cette époque. Ils apparaissaient dans des émissions pop mainstream, Jim’ll Fix It et des choses comme cela. Ils n’étaient pas totalement à l’aise avec tout cela, cela les embarrassait, mais ils l’ont fait. C’était leur moment pop ado.

Alan Wilder a rejoint le groupe sur la tournée A Broken Frame pour jouer sur scène, avant la réalisation de l’album, mais il n’a pas été impliqué dans les enregistrements. L’idée initiale était de l’embaucher juste pour faire les parties de clavier sur scène. Ils ont joué au club Ritz à New York en janvier 1982, leur premier concert américain, qui était fantastique et absolument plein à craquer. La plupart des gens au concert étaient venus de la ville et c’était des jeunes mômes cools.

À l’époque, de nombreuses nouvelles stations de radio alternatives s’étaient créées de part les États-Unis, et elles essayaient toutes de créer un nouveau son. Elles ont trouvé cette identité dans des groupes tels que Depeche Mode, les Cure, Echo And The Bunnymen, New Order – même s’il n’y avait pas de points communs entre ces groupes au Royaume Uni, c’était le cas aux États-Unis. En gros, elles étaient intéressées par de nouveaux groupes anglais qui n’étaient pas rock. C’était une chose complètement underground, mais ces stations deviendront plus tard cruciales dans la montée de la musique alternative.

A Broken Frame est un disque de transition, et peut-être pas l’un des plus forts albums de Depeche Mode. Mais avec le recul, il contient beaucoup d’indices pour l’avenir, surtout du côté plus expérimental. Des morceaux comme Monument et Satellite sont de vrais indicateurs du genre de sons et d’idées qu’ils développeront sur les albums suivants. Nous avons beaucoup plus expérimenté que sur Speak & Spell, ce qui est bon. Certaines de ces expériences ont réussi et d’autres ont échoué, comme on pouvait s’y attendre. Mais le goupe était encore jeune, essayant de nouvelles directions, trouvant sa voix.

On peut toujours entendre cela sur le disque. Il sonne comme un nouveau départ.

Daniel Miller

Traduction – 10 octobre 2007