Quand nous sommes entrés en studio pour commencer à travailler sur le mix 5.1 de Speak & Spell, c’était la première fois que j’entendais l’album en multi-pistes depuis 25 ans. Cela m’a directement ramené aux Blackwing Studios et en 1981. C’était le tout début de Depeche Mode et j’avais encore relativement peu d’expérience en studio. Mais l’album sonne toujours frais aujourd’hui, même un peu naïf. La force et la qualité des chansons et des idées transparaissent toujours.

Speak & Spell a été un album extrêmement important pour Depeche Mode et pour Mute en tant que label. Je savais que c’était un groupe pop exceptionnel dès que je l’ai vu jouer pour la première fois au Bridge House de Canning Town en octobre 1980. C’était une formation simple mais efficace, et même si c’était le début, les chansons faisaient beaucoup d’effet et le potentiel était clair pour moi.

Ils n’ont jamais été des Nouveaux Romantiques, c’était des Futuristes, différence subtile mais importante à l’époque. Les groupes nouveaux romantiques étaient en gros des groupes de rock avec un joueur de synthétiseur. Mais alors il y avait d’autres groupes, comme Human League, Soft Cell et Depeche Mode, qui étaient des groupes électroniques.

Je n’ai pas en fait signé de contrat d’enregistrement formel avec Depeche Mode avant bien des années plus tard mais nous avons commencé à travailler en octobre 1980. Je pensais que si on était juste avec un artiste, qu’on le payait bien, qu’on lui donnait la liberté de création et qu’on faisait de son mieux pour promouvoir ses disques, pourquoi avoir besoin d’un contrat ? Pourquoi impliquer les avocats ? Cela semblait tout simplement impur. C’était idéaliste mais cela fonctionnait bien à l’époque et a continué ainsi pendant de nombreuses années.

L’album a été enregistré au début de l’année 1981 et était en majeure partie une reproduction de ce que le groupe jouait sur scène. Il y avait des chansons qui ne se sont pas retrouvées sur l’album et quelques unes qui étaient nouvelles. Mais en gros, c’était le set que j’avais vu six mois auparavant à Canning Town.

Nous avons enregistré aux Blackwing Studios près du London Bridge avec un ingénieur nommé Eric Radcliffe, qui avait auparavant travaillé avec moi sur Fad Gadget et les Silicon Teens. C’était une atmosphère amicale et une aventure d’utiliser des synthétiseurs pour créer toute la musique. La plupart des ingénieurs ne comprenaient pas ce qu’on voulait faire.

Mais Eric, en plus d’être un remarquable guitariste, était un scientifique. Il était très branché par l’expérimentation alors c’était un bon environnement créatif. Nous avons beaucoup travaillé avec Eric après cela. Quand Vince Clarke a quitté Depeche Mode pour former Yazoo, ils ont même dédié leur premier album, Upstairs At Eric’s, à lui ainsi qu’à son studio.

J’ai co-produit Speak & Spell avec le groupe. Toutes les chansons à part deux ont été écrites par Vince et les deux autres – Big Muff et Tora! Tora! Tora! – ont été écrites par Martin. Ces deux là sont importantes dans le sens où Martin deviendra plus tard le principal compositeur de Depeche Mode, mais à l’époque, c’était Vince la locomotive en studio. J’étais là pour les aider à obtenir les sons qu’ils voulaient. J’ai juste essayé d’élargir leurs perspectives autant que je pouvais, leur montrer ce qui était possible avec le matériel limité que nous avions.

Vince était au chômage, mais Fletch et Martin travaillaient toujours à l’époque, et Dave était encore aux beaux-arts à Southend. Je pense qu’ils se couvraient. Fletch et Martin avaient encore leurs emplois quand ils sont apparus pour la première fois à Top Of The Pops pour interpréter New Life. Fletch et Martin venaient à Blackwing avec un plat à emporter après leur travail. Martin rajoutait toujours des contre-mélodies très sympa et des choses comme cela. Je me rappelle de travailler sur un morceau et il était là, à jouer d’une main et à manger de l’autre. Évidemment, c’était un synthétiseur monophonique alors on ne pouvait utiliser qu’une seule main à la fois, mais il sortait toujours des trucs étonnants.

Le premier single était Dreaming Of Me, qui ne figurait pas sur l’album au Royaume Uni, même si nous l’avions mis sur les versions américaines et européennes. Il a fait de son mieux la 57ème place dans les charts. Puis New Life a atteint la 11ème place. C’était le premier tube du Top 20 de Mute. Puis le groupe est monté à la 8ème place avec Just Can’t Get Enough. Il faisait également beaucoup de concerts et recevait de très bonnes critiques à cette époque. Je n’ai pas été surpris mais j’ai vraiment été ravi quand l’album est grimpé à la 10ème place en novembre 1981. Il est resté 32 semaines dans les charts.

Le succès de Speak & Spell a coïncidé avec certains gros changements, à la fois au sein de Depeche Mode et autour du groupe. Mute s’est installé dans ses premiers bureaux permanents dans l’Ouest londonien et notre équipe s’est agrandie à quatre personnes. Mais au moment où l’album est sorti, Vince était prêt à partir. Durant la première tournée européenne du groupe, à la fin du printemps, la communication entre Vince et le reste du groupe semblait juste s’être détériorée.

Vince a annoncé confidentiellement, au groupe et à moi, qu’il allait quitter le groupe dès la sortie de l’album. Nous étions en pleine négociation d’un contrat américain avec Sire et nous ne voulions pas la déranger en rendant cela public, ce qui était un méchant. Mais en fin de compte, je pense que cela a marché pour tout le monde et notre relation avec Sire et son fondateur Seymour Stein continue aujourd’hui. Ainsi Depeche Mode a fait son dernier concert avec Vince en novembre et il a officiellement quitté le groupe en décembre.

Le reste du groupe a assez rapidement grandi à cause de cela. Tout à coup, ils ont dû prendre des responsabilités. Je ne dirais pas que cela ait été une bénédiction, mais je pense que ce qui en est sorti était très fort. Martin était un compositeur très prometteur et ayant réalisé un album avec autant de succès, il était hors de question que Depeche Mode s’arrête. À ce moment, Dave venait d’abandonner ses études et Martin et Fletch avaient donné leur démission. On ne pouvait pas revenir en arrière.

Même avant la sortie du premier single, il y avait un “buzz” qui a rapidement entouré le groupe. Il a commencé à générer d’importantes offres de majors, mais je suis content de dire qu’ils ont décidé de rester chez Mute, même sans contrat. Nous avons apprécié travailler ensemble et nous nous faisons mutuellement confiance. C’était la bonne décision, prise pour les bonnes raisons, parce que cette relation a survécu et s’est développée depuis. Speak & Spell était un remarquable premier album qui a mis le groupe sur la scène mondiale.

Daniel Miller

Traduction – 25 avril 2006