Le troisième album de Depeche Mode a été une révolution à bien des égards. C’était le premier à comprendre Alan Wilder en tant que membre à temps plein et la première fois que nous avons travaillé à Gareth Jones, l’ingénieur du son qui est rapidement devenu un ami proche et reste un collaborateur sur de nombreux projets. C’était également la première fois que nous avons expérimenté avec le sampling.

Évidemment, ajouter un quatrième membre change sûrement la dynamique d’un groupe et Alan était une personne très différente des trois autres. Il avait reçu une éducation musicale, avait été dans d’autres groupes et était plus bourgeois. Il avait également des goûts différents, même s’ils se sont tous mêlés plus ou moins avec le temps. Dave et lui se sont plus liés au début, tandis que Fletch et Martin étaient très proches.

Alan tenait aussi beaucoup à travailler en studio. C’était un perfectionniste, tandis que les autres n’avaient pas le même intérêt quand on en arrivait aux détails. C’était un très bon musicien techniquement, il a écrit quelques chansons sur l’album, Landscape Is Changing et Two Minute Warning et a apporté plus un sens de la musicalité. Il avait des opinions assez fortes et est entré dans l’équipe de production avec Gareth et moi-même. Depeche Mode avait encore un style assez minimal et ne voulait pas de jeu trop orné mais Alan a définitivement contribué à Construction Time Again.

Nous avons enregistré l’album au “Garden”, le studio de John Foww à Shoreditch dans l’Est londonien. C’était bien avant que ce quartier ne devienne “le Shoreditch à la mode de Londres” ; c’était toujours le lugubre Shoreditch de Londres. Mais il comprenait des tas de restaurants indiens géniaux. L’une des choses mémorables de ces sessions, c’est que Martin, Alan et moi, nous sommes tous devenus végétariens après avoir été inspirés par Gareth, et il y avait tellement de nourriture indienne végétarienne géniale dans le quartier que nous avons décidé que nous verrons ce que c’était. Nous nous sommes tenus à cela pendant quelques années après cela et Martin ne mange toujours pas de viande.

L’avancée technique majeure sur Construction Time Again est que c’était la première fois que nous avons utilisé le sampling. Vince Clarke avait déjà acheté un Fairlight qu’il avait utilisé sur le premier album de Yazoo, Martin a acheté le premier Emulator et j’ai acheté ce système ridicule qu’on appelle un Synclavier. Nous ne samplions pas les disques, nous sommes juste sortis sampler le monde qui nous entourait et nous avons enregistré tout ce qui faisait un son. Martin a apporté tous ces instruments jouets bizarres ainsi que des instruments orientaux et nous avons commencé à tester toutes les possibilités.

Le morceau qui incarnait cette technique était Pipeline. La chanson était déjà là alors nous sommes sortis et nous sommes allés sur un chantier abandonné de Shoreditch. Nous avons uniquement utilisé des sons du chantier pour le morceau de fond mais pour complèter le concept, nous avons fait chanter Martin au même endroit. Nous avions deux magnétophones, un qui jouait le morceau pour qu’il puisse le suivre, et l’autre qui enregistrait sa voix. C’était juste à côté de la ligne de chemin de fer alors si on écoute bien, on peut entendre des trains qui passent et d’autres bruits divers. Pour un groupe avec leur histoire musicale, c’était un morceau très conceptuel. On n’apprécie pas assez souvent combien Depeche Mode pousse les limites et l’expérimentation.

Construction Time Again possède un son plus dur et plus métallique que les albums précédents. Ils commençaient à écouter des groupes Einstürzende Neubauten et Test Department et Martin en particulier était branché par des groupes comme DAF et Der Plan. J’aimais une grande partie de cette musique de toute manière et j’avais travaillé avec Neubauten et même si je ne voulais leur imposer ce son, ils l’ont absorbé naturellement, l’adaptant manifestement à leur propre monde.

Nous sommes allés à Berlin pour mixer l’album au légendaire studio Hansa Ton, qui se trouvait juste à côté du Mur. Nous avions toujours un budget assez serré et en fait c’était moins cher d’enregistrer là-bas qu’à Londres à cause du taux d’échange et de la nature de Berlin à l’époque. Avant la chute du Mur, les Allemands ordinaires ne voulaient pas vivre dans la ville alors le gouvernement à offert toutes ces primes pour encourager les sociétés à s’implanter là-bas et les studios d’enregistrement étaient capables de tourner sans payer d’impôts. Nous pouvions dormir dans un hôtel de luxe, travailler dans l’un des studios les plus high tech d’Europe et toujours payer moins cher que si nous faisions un album à Londres.

Pour nous, c’était génial parce que Berlin est une ville qui tourne 24 heures sur 24. Nous pouvions finir de travailler tard et nous pouvions toujours sortir prendre un verre ou aller en club – c’était si différent de Londres. Je connaissais quelques personnes là-bas et par occasions Blixa Bargeld de Neubauten et les Bad Seeds, ou les gars de DAF passaient dans le studio. MArtin et Blixa s’entendaient bien et Depeche Mode commençait à devenir populaire en Allemagne alors il y avait déjà des fans qui traînaient. À un moment, quelqu’un a barré le nom de la rue devant le nom et l’a renommée la « Depeche Mode Straße ».

Everything Counts était le premier single. Il est sorti juste avant l’album et a bien marché, atteignant la sixième place des charts britanniques. Il était très différent de leurs tubes précédents et était un grand pas en avant sur le plan sonore, musical et lyrique. Je me souviens que le NME a fait un long papier qui présentait le groupe comme de jeunes Marxistes après que le journalisye ait fait le lien entre les paroles et la pochette de l’album qui ressemblait à un poster soviétique constructiviste. Ce n’était pas vraiment exact – c’était des paroles sincères mais je ne pense pas que le groupe se soit déjà aligné avec n’importe quel mouvement politique.

Construction Time Again a marqué un autre tournant pour Depeche Mode tandis que Martin Gore s’est rapidement installé à Berlin après et je pense que cela a eu un effet sur sa composition.

Daniel Miller

Traduction – 11 novembre 2007