Basildon à la mode

Chris Bohn explique à Depeche Mode la signification du narcissisme

Le maestro de Mute, Daniel Miller, est connu pour aimer le sucre – penchant équilibré par un goût pour les extrêmes amers. Les pôles opposés du spectre sont reflétés sur son label par le bruit de Non à un bout et le miel fade des Silicon Teens à l’autre. Il n’est pas surprenant alors qu’il ait aidé à produire la meringue la plus aérée du moment qu’est Dreaming Of Me de Depeche Mode.

Dreaming est l’un de ces disques instantanés qui sont plus une affaire d’intuition que d’invention – comme le premier d’OMD, Electricity. Une mélodie synthétique contagieuse qui devrait lui garantir de la diffusion, mais c’est le chant adolescent sincère et poignant qui l’élève.

Ironiquement, l’auteur Vince Clarke est le seul du quatuor qui n’est plus ado. Il a – gloups ! – 21 ans. “Vingt”, ment-il de façon peu élégante quand les autres révèlent leurs âges durant une courte confrontation dans un bureau de Rough Trade.

À cause de leurs natures extrêmement timides, les quatre ont choisi d’être chaperonnés par le producteur Miller qu’ils appellent Oncle Daniel. Avec seulement neuf mois d’une carrière fructueuse derrière eux, ils n’ont pas fait beaucoup d’interviews et soutiennent généralement l’image d’un groupe pop candide mais aventureux qu’on pourrait glaner avec le single.

Depeche Mode vient de Basildon (Phrase de la semaine – ndlr). Le groupe est constitué du joueur de synthé de basse Andrew Fletcher, employé d’assurance, de David Gahan, chanteur, percussionniste électronique et étalagiste stagiaire, du silencieux Martin Gore, joueur de synthé et banquier et de Vincent Clarke, auteur, joueur de synthé et au chômage à part cela.

Leur décision de passer du trio à guitares plus conventionnel à une composition toute électronique a évidemment été influencée par la pop attirante de The Normal et de OMITD. Ils ont recruté David, ont acheté des synthés à crédit – “Ça coûte 25£ par mois”, révèle Andrew. Mais pourquoi ce changement ?

“On ne s’y est pas intéressés à cause de la mode”, insiste David. “C’est juste arrivé de cette manière. Quelques uns de nos amis étaient branchés par ça et on a tout simplement aimé les sons”.

“Et les sons viennent plus facilement qu’avec les guitares”, admet Andrew.

Pendant ce temps, l’escalade de l’intérêt pour la dance music électronique signifiait que les boîtes de nuit de la ville natale et des villes voisines comme le Crocs de Rayleigh consacraient leurs soirées les plus fréquentées au Beau Monde, mélangeant de la soul avec de la pop de Numan, Human League, Normal, Ultravox, Visage, etc.

“C’est étrange, révèle Vincent, que les mômes qui allaient dans les clubs soul se dirigent désormais vers ça. On joue bientôt dans un vieux club soul de Dartford que Rusty Egan ouvre sous le nom de…”

“C’est juste que la pop électronique est commercialement viable aujourd’hui, alors qu’il y a deux ans, ce n’était pas le cas”, interrompt Andrew. Ouais, même Human League a un tube aujourd’hui après trois ans d’essai. Et un DJ qui se dépense sans compter comme Stevo réussit à convaincre Phonogram de la viabilité d’une compilation de pop électronique, le mal nommé Some Bizzare Album.

Probablement plus attiré par la composition électronique que la pop “normale” que fait Depeche Mode, Stevo a réussi à coups de flatterie à ce que le groupe contribue Photographic – musique géniale, dommage pour les paroles – sur le disque.

“On a rencontré Stevo à Crocs et il nous a demandé de faire un morceau pour l’album, se souvient Vincent. À l’époque, on n’avait pas de contrat de maison de disques et on était en quelque sorte intéressés par cette sorte de choses alors on l’a fait. On le regrette un peu aujourd’hui à cause des connotations futuristes”.

“Et on n’aime pas être étiquetés, ajoute David. Ce qui va arriver, c’est ce qui se passe au Cabaret Futura – pas les Classix Nouveaux ni nous vraiment”.

Martin : “Notre musique ne regarde pas vraiment le futur et ne dit rien du futur”.

À part le sujet de Photographic, je suis d’accord, bien que le titre Dreaming Of Me et la prédilection du groupe pour s’habiller avec beaucoup de couleurs pourrait à tort les lier avec le Beau Monde. Il semble y avoir une tendance vers le narcissisme (“Qu’est-ce que ça veut dire ?” disent-ils en chœur, perplexes) mais c’est contrecarré par leur enthousiasme candide. Que vont-ils faire quand l’innocence sera partie ?

“Se transformer en quelque chose d’autre je suppose. Je sais pas”, essaye de comprendre Vincent. Ils n’ont pas inventé d’image particulière pour eux, ajoute-t-il. “Si les gens tirent des conclusions à partir des paroles, c’est leur problème. On ne cherche pas à représenter une image particulière d’innocence, on ne prétend pas être quelque chose”.

L’innocence n’est pas quelque chose qui peut être fabriquée de manière convaincante – comme la percée très tardive de The Human League le confirme – et si on a besoin de preuve, jetez un coup d’œil au très naturel Dreaming Of Me. C’est manifestement un tube – même si on se demande si être sur le label indépendant Mute va entraver son progrès.

“Tout ce que je peux dire, c’est que nous faisons toutes sortes ‘efforts légaux pour en faire un tube, déclare Miller. Nous avons eu de l’expérience avec les Silicon Teens en termes de marketing et la meilleure manière de l’approcher. Je pense que nous sommes à un niveau où nous pouvons faire un effort vraiment concerté – faire, nous l’espérons, les bonnes choses au bon moment. D’une manière, c’est une sorte de test. Tout le monde ici (chez Rough Trade, les distributeurs de Mute) de la distribution au côté promotionnel des choses (RT fait plus de promotion ces jours-ci et un publiciste radio indépendant a été embauché) a beaucoup appris durant les années passées récentes et nous espérons que cela sera bénéfique pour ce disque.

“Ce sera bien qu’il atteigne son niveau naturel – que ce soit à la première place ou à la 74ème…”

Le problème, c’est que “les niveaux naturels” de la plupart des charts singles sont stimulés de manière non naturelle par le genre de trucs publicitaires et de primes pour les animateurs et producteurs de radio que les indépendants ne peuvent n’y s’offrir ni veulent avoir quoi que ce soit à voir avec. Mais c’est une autre histoire…

Traduction – 12 novembre 2005 – selon le scan et la transcription de SacredDM.net