L’histoire de la pop électronique

Une nouvelle vie
Albums essentiels : Depeche Mode – Speak & Spell
Le paysage change
Ne me déçois plus jamais
Albums essentiels : Depeche Mode – Violator

Une nouvelle vie

Ils se sont faits pissés dessus de très haut à l’un de leurs premiers concerts. Pourtant, à la fin de l’année 1981, les hommes de l’Essex qui manient les synthés, Depeche Mode, étaient devenus des pop stars. Puis c’était fini.

Le plouf n’était pas immédiatement audible, se mêlait avec les bruits qui venaient de la scène et la plupart pensaient que cela faisait partie du spectacle. Puis sont venus les premiers cris de dégoût alors que le public levait la tête pour voir un flot d’urine qui tombait en arc de la mezzanine. C’était ainsi qu’en janvier 1981, Depeche Mode, le groupe sur scène, a découvert la vraie nature de l’industrie musicale. On leur pissait dessus de très haut.

Plus tard, il s’est avéré que ce n’était pas vraiment de l’urine. Le Cabaret Futura, dans le quartier londonien de Soho, accueillait les marginaux les plus excentriques de la scène artistique, et le Event Group – artistes de performance guérilla au penchant pour l’outrage hystérique – faisait partie des plus excentriques. Ce soir-là, comme se rappelle le propriétaire du Cabaret Futura, Richard Strange, était le soir qu’ils avaient choisi pour faire “quelque chose d’indescriptible avec des tuyaux et de la fausse urine, alors que le groupe jouait en-dessous”.

Strange possède encore les bandes qu’il a faites au Cabaret, et son enregistrement de Depeche Mode reste l’un de ses préférés à ce jour, un souvenir d’une époque où le groupe – Martin Gore, David Gahan, Andy Fletcher et Vince Clarke – avaient “des visages de chérubin et une démarche effrontée”. Le groupe, conclue Strange, “brillait”.

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À l’époque, Depeche Mode existait depuis moins d’un an. Pourtant, ils avaient obtenu des résidences officielles au Top Alex de Southend et au Bridgehouse de Canning Town dans l’Est de Londres, alors qu’une chanson de leur première cassette démo, Photographic, devait être inclue sur ce qui deviendra le document déterminant de l’electronica du début des années 1980, l’album Some Bizzare du DJ Stevo.

Élevés à Basildon dans l’Essex, Vince Clarke et Andy Fletcher ont formé leur premier groupe, No Romance In China, en 1977, bien qu’ils n’avaient pas beaucoup de temps pour le punk, préférant le répertoire des Beatles et des Rolling Stones. Clarke, cependant, se demandait constamment comment élargir le son largement acoustique du groupe, question qui a trouvé sa réponse un soir de 1979 quand un autre groupe local, Norman And The Worms, est venu pour un concert dans un club de jeunesse avec une nouvelle addition à leur arsenal musical : le synthétiseur Moog Prodigy du caissier de banque guitariste Martin Gore.

Les synthés faisaient parler d’eux de toute manière, puisque Are ‘Friends’ Electric? de Gary Numan avait mis l’instrument dans les charts cet été là. Un second single, Cars, composait son succès. Tout à coup, on ne pouvait allumer la lumière sans court-circuiter un milliers de génies du synthétiseur en herbe. The Human League, Ultraviolet, Cabaret Voltaire, Fad Gadget… tous expérimentaient en marge depuis quelques temps. Désormais, cependant, on commençait à les remarquer. Martin Gore voulait un peu de cette attention, même si, comme il a plus tard confessé : “Il m’a fallu un mois pour me rendre compte qu’on pouvait changer le son. Tu connais ce son qui fait Waaauuugh ? Je suis resté coincé sur celui-là pendant des siècles”.

Clarke a rapidement investi dans une boîte à rythme et Gore et lui répétaient régulièrement – ou, du moins, étudiaient les catalogues de synthés prêts pour le jour où ils en achèteront un autre. Quand Fletcher, aussi, a gravité à leurs côtés, ils avaient déjà un nouveau nom qui attendait : Composition Of Sound.

“Je ne pense pas qu’on appellerait ça un groupe, se souvenait plus tard l’un des trois amis d’école. C’était plus un noyau dur d’amis qui se réunissaient pour glandouiller avec leurs instruments [la basse de Fletcher, la guitare de Clarke, le synthé de Gore et la boîte à rythmes] et un vague cercle extérieur qui les poussait. Je ne pense pas que Composition Of Sound ont joué plus de trois concerts, et ce n’était que des désastres”.

Les concerts, dont le point culminant était une version murmurée du hit novateur des années 1970 de Lt Pigeon, Mouldy Old Dough, ont imprégné le trio de la confiance dont ils avaient besoin pour persévérer et les ont persuadé que la composition basique du groupe ne fonctionnait pas. Clarke a abandonné la guitare pour son propre synthé, Fletcher l’a rejoint et, au printemps 1980, un quatrième membre est arrivé : le chanteur Dave Gahan. Même si Fletcher a déclaré plus tard : “On n’était même pas sûrs que c’était lui qu’on voulait… on a choisi Dave grâce au fait qu’il ait chanté Heroes de Bowie lors d’un jam avec un autre groupe. Mais il y avait tant de gens qui chantaient”.

Gahan a rapidement donné au groupe un nom qu’il avait vu sur la couverture d’un magazine de mode français : Dépêche Mode. Étant donné la vitesse à laquelle la carrière du groupe se déplacera bientôt, c’était un choix approprié.

La première tâche de Depeche Mode était de faire quelque chose des chansons originales de leur répertoire. Le synthé, après tout, était l’ultime instrument de bricolage et garantissait le fait, comme l’a remarqué Fletcher : “On n’avait pas besoin d’être un grand musicien pour… jouer et sortir un message. On ne connaissait certainement rien de la musique”.

Cependant, Clarke connaissait réellement quelque chose à la composition, fabriquant ce que Richard Strange nomme toujours de “merveilleux hymnes de trois minutes”, dont les trois morceaux qui constituait la première démo de Depeche Mode, enregistrée vers la fin de l’année 1980 : une instrumentale sans titre, un autre morceau qui finira par refaire surface comme le thème de The Other Side Of The Tracks de la télé et Photographic, le morceau qui a attiré l’oreille de Stevo alors qu’il poursuivait le rêve de lancer son propre label.

Stevo avait déjà l’essentiel de l’essai d’ouverture du label en place : des contributions de Blancmange, de The The et de Soft Cell – tous inconnus. Depeche Mode était considérés ni plus ni moins que les autres, mais ils n’étaient pas vraiment fans de l’idée de la compilation, surtout après que Stevo leur ait dit comment il avait l’intention de l’appeler. The Some Bizzare Album ? “Mais on n’est pas un groupe bizarre”, a protesté Clarke.

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Cependant, le groupe était conscient que l’album pourrait leur apporter l’attention de quelqu’un plus en accord avec l’industrie musicale que la poignée d’offres qu’ils avaient attrapées jusqu’à présent du Bigerian Rastafarian qui voulait qu’ils se déguisent en aliens et jouent dans les boîtes de nuit de Lagos et du magnat du supermarché (et président du club de football de Southend United) Anton Johnson. Leurs propres tentatives pour attirer les offres conventionnelles s’étaient résultées dans l’échec et le rejet.

En excursion d’une journée chez les labels de Londres, Gahan et Clarke sont passés chez Rough Trade. La cassette présentée a été bien reçue, mais dans ces jours d’identités fermes des labels, personne ne voyait Depeche Mode comme groupe Rough Trade. Ils ont, cependant, suggéré au groupe de contacter Daniel Miller, dont ils distribuaient le label, Mute.

Depuis son lancement l’année précédente, avec le propre single de Miller TVOD/Warm Leatherette (sorti sous le nom de The Normal), Mute s’était positionné à l’avant-garde de la scène électronique expérimentale : les Allemands de DAF qui dépassent les bornes, Robert Rental et le Non alter Ego à la laideur troublante du terroriste de l’art de San Francisco, Boyd Rice, étaient tous des triomphes de Mute. Cependant, Miller avait montré une attention pour la musique synthétique moins confrontationnelle, quand il a créé les Silicon Teens et leur déconstruction synthétique qui sourit d’un chapelet de vieux classiques de la pop.

Avec un public accordé par Miller, Depeche Mode se sont rendus compte qu’ils pouvaient deviner ce qu’il pensait avant même qu’il ne parle. “Il nous a regardé, Gahan a dit en haussant les épaules, et a dit : Beurk. On a simplement pensé : Connard”.

Depeche Mode sont tombés à nouveau sur le “connard” quelques semaines plus tard au Bridgehouse. Fad Gadget, un des groupes de Mute, était en tête d’affiche, et le promoteur Terry Miller a invité le groupe de Basildon à ouvrir le concert. Pour une fois, le matériel s’est conduit de son mieux, le public était résolu à passer un bon moment et Mouldy Old Dough n’a pas été la chose la plus applaudie de la soirée. Ce qui était même plus surprenant que cela, cependant, était la vision de Daniel Miller qui dansait sauvagement sur le côté de la scène. À la fin de la soirée, les deux parties s’étaient serrées la main sur leur avenir. Depeche Mode avait un contrat d’enregistrement.

Miller se faisait peu d’illusion sur ce que Mute pouvait offrir et admettait que ce n’était pas beaucoup. Son exposition de la soirée au set entier du groupe l’a convaincu que le groupe ne resterait pas un groupe culte et que, en Clarke, ils avaient un compositeur capable de produire des hits. Pourtant Miller aimait les défis. Il ne savait pas “si une boîte comme Mute pourrait les emmener dans le Top 75”. Mais il était prêt à essayer.

Depeche Mode a taillé son premier single sur Mute quelques jours plus tard, évitant une partie de leur matériel plus commercial en faveur de Dreaming Of Me, tranche plus maussade de ce qu’on appellera bientôt pop synthétique. Miller était conscient que sa décision de dénicher ces ados aux visages frais avait créé l’étonnement au sein des rangs de Mute.

L’artiste conceptuel Boyd Rice avait déjà décrit l’arrivée de Depeche Mode comme “une grande erreur”. Lui aussi avait été au Bridgehouse, mais son souvenir durable a été de rencontrer Clarke et de le confondre avec la comique Lucille Ball.

Certaines voix dans la presse musicale essayaient aussi de comprendre ce que Mute et Miller voyaient (et entendaient) précisément dans le groupe. Sur scène, Depeche Mode était une masse de contradictions. Leurs accroches pop infectieuses à vous rendre fou semblaient bizarrement contraster avec l’impassible quartet qui fixait studieusement leurs synthétiseurs, indifférent au public qui dansait devant eux. Plus tard, Fletcher insistera sur le fait que “on n’avait pas encore appris à bouger”. Pour le moment, cependant, la dichotomie était fascinante.

Dreaming Of Me est sorti un mois après le concert du Cabaret Futura. À l’origine, il était traité avec la même réserve qui avait accompagné les autres disques antérieurs de Mute : critiques respectueuses, achats de dilettante et pas plus de passages radios que n’importe quel groupe inconnu sur un label peu connu. Mais l’animateur de Radio 1 Peter Powell s’est mis à le jouer, avec son collègue Richard Skinner qui a fait de même. En fait, Skinner a même invité le groupe à enregistrer une session pour son émission du soir. Tout à coup, à la fin du mois de mars, Dreaming Of Me est entré dans les charts britanniques. Il a atteint la 57ème place et y est plus ou mois resté pendant un mois. Mais, comme Miller l’a fait remarquer : “Si vous pouvez mettre un disque aussi haut, vous pouvez l’emmener partout. Il suffit que la chanson soit assez bonne, bien sûr”.

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Depeche Mode a tourné durant tout le printemps 1981, ouvrant pour Ultravox au People’s Palace, faisant la tête d’affiche au club du promoteur Rusty Egan, Flicks, et poussant le Melody Maker à s’enthousiasmer : “Le groupe pop le plus parfait que ces chanceuses oreilles auront samplé toute la saison. Regardez les retourner les charts !”

Le 13 juin, deux jours après la diffusion de la session chez Richard Skinner, le deuxième single de Depeche Mode, New Life, a commencé à garantir assez de précommandes pour lui assurer une place dans le Top 75. Quinze jours plus tard, il avait atteint le Top 30, encore trois semaines plus tard, il restait accroché à la 11ème place. “C’est bizarre”, pensait Gahan. “Au début tu penses, mon Dieu, imagine passer à Top Of The Pops. Mais tout change quand ça commence à arriver”.

Le changement est devenu trop apparent. “Avant, on recevait des lettres de fans qui disaient : J’aime vos disques, se souvient Vince Clarke. Quelques hits plus tard, en recevant des lettres qui disaient : J’aime ton pantalon. Où l’as-tu acheté ?” Vince Clarke ne se considérait pas comme une pop star. Malgré sa capacité à réaliser de la pop fraîche accrocheuse, Clarke se considérait comme un expérimentaliste. Son monde en était un dans lequel Kraftwerk était Elvis, les Beatles et les Rolling Stones en un. Son pantalon n’entrait pas dans l’équation.

Le public ne partageait pas les soucis de Clarke. À la fin de l’année 1981, Depeche Mode s’est retrouvé catalogué comme faisant partie d’une plus grande scène qui se groupait autour de cet influx soudain de groupes pop qui jouent du synthé. New Romantics, Blitz Kids… appelez les comme vous le voulez, de Spandau Ballet à Duran Duran, de OMD à Ultravox, les groupes épousaient tous un nouveau son – et l’image qui allait avec. Chemises à fanfreluches, pantalons larges, cheveux bouffants… Depeche Mode, dont le propre sens de style concordait parfaitement avec celui des autres, n’ont pu empêché d’être rattrapés par le défilé de mode.

Le groupe a essayé d’atténuer le lien. “Évidemment, il se peut que les gens qui achètent les disques de Duran Duran achètent aussi les nôtres, a admis Gahan, mais je pense qu’on est dans un marché différent”. Ou, plutôt, il aurait souhaité.

Pourtant, un milliers de murs de chambre ne pouvaient mentir et, dès que le troisième single de Depeche Mode, Just Can’t Get Enough, a émergé en septembre, les protestations du groupe étaient inaudibles au-dessus de l’hystérie de leur public adolescent. Depeche Mode ressemblait à des pop stars et se comportaient parfois même comme des pop stars (“Dave est ébahi par les filles qui attrapent des baisers”, se pâmait le Record Mirror). Désormais, ils sonnaient aussi comme des pop stars.

Les collègues de Clarke étaient conscients de sa tristesse et essayaient de leur mieux de le protéger d’elle. “C’est un solitaire, pensait Gahan. Je ne pense pas que quelqu’un le connaisse vraiment”. Mais la crise arrivait, une situation “lui et nous”, comme Gore l’a dit à Smash Hits.

“L’atmosphère générale se détériorait vraiment, continuait Gahan. C’était comme nous trois et Vince seul. Il sentait qu’on devenait une propriété publique, il n’aimait pas ce qui arrivait à Depeche Mode, n’aimait pas être célèbre, n’aimait pas tourner”.

Quand leur calendrier demandait à Depeche Mode de faire une autre performance publique, Clarke n’a pas caché le fait qu’il préférait rester au studio et travailler à la place. Rapidement, il a commencé à s’absenter d’une série d’interviews et permettait à ses collègues de faire des excuses en son nom.

En octobre 1981, avec la sortie imminente du premier album de Depeche Mode, Vince Clarke a quitté le groupe. Les journalistes nécrologiques, qui ne voyaient rien à part Clarke en tant que seul compositeur viable du groupe, attendaient. Avec trois singles et un album sous le bras, tout le monde pensait que Depeche Mode était fini.

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SOME BIZZARE

Comment est né un mouvement

En 1980, l’entrepreneur autodidacte Stevo (de son vrai nom Steve Pearce) s’est mis au centre du nouveau mouvement électronique comme DJ et compilateur des charts futuristes de Sounds. En février 1981, il a lancé son propre label, Some Bizzare (sic), avec une compilation de nouveaux groupes synthétiques. L’album offrait de premiers aperçus de Soft Cell et de The The, deux groupes qui ont signé sur le label, et de Blancmange, mais Photographic de Depeche Mode est le morceau qui ressort sur un album jonché de boîtes à rythmes primitives et de voix monotones. Impressionnée, Betty Page a écrit le tout premier article sur le groupe dans Sounds.

Dave Thompson

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Albums Essentiels

Depeche Mode
Speak & Spell

Faits
Sorti : octobre 1981
Label : Mute

Morceaux
New Life
I Sometimes Wish I Was Dead
Puppets
Boys Say Go!
Nodisco
What’s Your Name?
Photographic
Tora! Tora! Tora!
Big Muff
Any Second Now (Voices)
Just Can’t Get Enough

Archive
“Ces garçons ont un sens de l’humour, un sens de la simplicité et un sens de ce qui est bon et naturel… Des textures synthétiques et l’harmonie naturelle fait un tout extrêmement vibrant. C’est de la pop parfaite, peu avenante et sans prétention, mais elle est si légère qu’elle dérive tout simplement”.
Sounds, décembre 1981

Depeche Mode était dans la conscience de la nation depuis un peu plus de six mois quand leur premier album, Speak & Spell, est arrivé. Il est arrivé comme nouveau single d’une scène pop électronique britannique déjà prospère. La période de quatre semaines autour de la sortie de l’album en 1981 a aussi vu l’arrivée des premiers LPs de New Order et de Soft Cell, du troisième album d’OMD, Architecture & Morality, et du disque croisement de Human League, Dare!. À l’étranger, les Allemands de DAF, les Suisses de Yello et les Japonais de Yellow Magic Orchestra s’établissaient déjà, et le Français Jean-Michel Jarre venait juste de devenir le premier musicien occidental a jouer sur scène en Chine.

Comparés à la plupart de leurs contemporains, Depeche Mode semblait être une proposition bien plus légère. Chacun de leurs rivaux semblait trouver sa propre niche : OMD étaient les intellectuels du genre, Soft Cell les fournisseurs de sexe minable, Human League les créateurs de ballades qui se développaient rapidement et New Order les porte-étendards du sombre gothique. Mais Depeche Mode ? À en juger par leurs paroles de leur troisième hit, ils ne pouvaient plus se passer d’une fille qui “ressemblait à un arc-en-ciel”.

Le leader Dave Gahan a depuis reconnu que : “Quand on a fait Speak & Spell, on était très jeunes et très naïfs. On s’est faits engueulés ados parce qu’on ne s’intéressait pas à ce qui était branché”.

Quand le travail sur l’album a commencé aux Blackwing Studios, église des Docklands de Londres désaffectée, le 14 juin, New Life entrait dans les charts singles, donnant à Depeche Mode leur deuxième hit. Son prédécesseur immédiat, Dreaming Of Me, filait sur une ligne de basse qui, à part le fait qu’elle était jouée sur un synthé, était remarquablement similaire à celle qui propulsait Memphis, Tennessee de Chuck Berry. Et il se terminait par des chœurs “Ooh la la la” pas très différents de ceux qu’on trouve sur You Won’t See Me des Beatles.

À peine innovant, mais l’aspect étrange des sons électroniques ARP, Moog et Roland du groupe suffisait pour les rendre incroyablement nouveaux et frais. Conséquence de l’utilisation exclusive des claviers, on n’entend nulle part le son familier des accords de guitare électrique, remplacés par de simples lignes mélodiques électroniques qui s’imbriquaient alors que les roulements typiques d’un batteur rock étaient remplacés par le battement rythmique métronomique d’une boîte à rythmes.

Vince Clarke était, à ce moment, le pivot musical du groupe, qui avait composé huit des onze morceaux et coécrit le reste. Clarke bricolait toute la journée aux Blackwing Studios, alors que les autres – qui occupaient encore un travail – passaient le soir. Ceci dit, le patron de Mute Records, Daniel Miller, a probablement joué un plus grand rôle dans la création de l’album que les collègues de Clarke, Gahan, Martin Gore ou Andy Fletcher.

Un an plus tôt, histoire de rire, Miller avait créé Music For Parties, album de vieux morceaux pop repris dans le style electro-pop, qu’il a sorti sous le nom de Silicon Teens. Le groupe n’existait pas, mais pour la presse, il était représenté par de jeunes acteurs. En écoutant Speak & Spell aujourd’hui, il est facile d’entendre combien l’expérience Silicon Teens de Miller a contribué au gabarit original de Depeche Mode. Gahan a reconnu que le groupe suggérait fréquemment un son et laissait ensuite le plus accompli sur le plan technique Miller le créer pour lui.

Malgré ses paroles poids-plume, le troisième single de l’album, Just Can’t Get Enough, est de loin le morceau de Depeche le plus accompli de l’époque, avançant comme une flèche sur d’euphoriques petites notes de synthé, recouvert par de remarquables harmonies vocales efficaces. Il y a peu de signes sur les autres morceaux de l’album du lourd et sinistrement claustrophobe son dont Depeche Mode fera du sien. Le légèrement homoérotique Boys Say Go! dévoile une touche de menace et Photographic porte une trace de la ruine déshumanisée à la Gary Numan, mais l’instrumentale Big Muff est presque une farce funky, et What’s Your Name? apparaît aujourd’hui comme un pastiche fantasque des Swinging ’60’s. Puppets (à propos de l’expérimentation de Vince Clarke avec les drogues) et Nodisco (avec une ligne volée à Life During Wartime des Talking Heads) ont plus de mordant dans leurs paroles, mais la musique reste gaiment optimiste.

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Malgré, ou peut-être à cause de, son accessibilité pop poids-plume, Speak & Spell a été favorablement reçu quand il est sorti à la fin du mois d’octobre. Paul Morley du NME a saisi l’opportunité de le contraster au plus intellectuel Architecure & Morality de OMD, pour finir par être en faveur de la “pop au fun pétillant” de Depeche Mode. Smash Hits a fait les éloges de son “électronique ordonnée et ses jolies voix en harmonie humanisante”, et Record Mirror lui a mis une rare distinction de cinq étoiles.

Numéro 10 des charts album au plus haut, Depeche Mode sont devenus des pop stars. Pourtant Vince Clarke était moins enchanté de ce succès soudain et a quitté le groupe avant la sortie de son prochain single, laissant Martin Gore reprendre ses fonctions de compositeur.

Comme on pouvait s’y attendre, la production suivante de Clarke, dans Yazoo et Erasure, descend bien plus de Speak & Spell que tout ce qu’a créé Depeche Mode après 1983, où l’écriture de Gore avait établi son propre caractère.

Néanmoins, l’influence du premier album reste indéniable. Pour en nommer quelques uns, les Londoniens de DMX Knew de Londres, les Berlinois de Miss Kittin et les New Yorkais de Magnetic Fields en doivent beaucoup à ce classique electro-pop à la désinvolture irrépressible, même si, avec le recul, son naturel joyeux jure avec le reste de l’oeuvre de Depeche Mode.

Johnny Black

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Le paysage change

Nous sommes en 1982 et Depeche Mode sont laissés en plan sans leur compositeur de hits. Au revoir, alors, à la pure pop et bonjour au son des enclumes qu’on martèle et aux chansons inflexibles sur la culpabilité, l’envie et la peur – plus un membre en robe.

Tout était dans l’organisation. “Quand on a eu un hit pour la première fois avec Depeche Mode, on vivait encore au jour le jour, se rappelle Daniel Miller de Mute Records. Mais j’ai la mentalité d’un commerçant. Quand beaucoup d’argent est rentré, je l’ai mis de côté en pensant que ça ne durerait pas. Je ne suis pas directement sorti signer des tas de groupes. De plus, je me suis retrouvé avec deux énormes groupes pop par défaut quand Vince Clarke a quitté Depeche Mode pour former Yazoo, et après Yazoo, il y a eu Erasure. Mais c’était de la chance. Après tout, je n’ai pas demandé à Vince de quitter Depeche Mode”.

Personne d’autre ne lui a demandé non plus. Mais en 1982, Martin Gore se préparait à endosser le fardeau de devenir le principal compositeur de Depeche Mode. Bien que la transition semble aujourd’hui un trait de génie, Gore était moins sûr de lui – même quand il a admis, des années plus tard : “Je pense qu’on aurait dû s’inquiéter un peu plus qu’on ne l’a fait. quand votre compositeur principal vous quitte, vous devez vous inquiéter un peu”.

Au lieu de cela, le désormais trio de Depeche Mode, Gore, Dave Gahan et Andy Fletcher, est simplement retourné en studio et a entrepris d’enregistrer sa propre réponse à ces critiques et anciens supporteurs qui leur faisait une croix dessus : l’effervescent et peut-être ironiquement intitulé See You (littéralement “te voir” mais également “salut ! à plus !”), en janvier 1982. Une des premières chansons que Gore n’ait jamais écrite, c’était une ballade chantée en choeur qui, tout en se révélant être un moment décisif majeur de leur carrière, n’était pas une nouvelle orientation par rapport à tout ce que le groupe avait créé avant avec Vince Clarke.

See You, hit numéro 6 au Royaume Uni, a réussi à faire gagner du temps tandis que Depeche Mode concluait ses derniers devoirs promotionnels pour le premier album Speak & Spell, dont une tournée de présentation aux États-Unis en février qui a servi d’apprentissage pour leur dernière recrue. Alan Wilder est arrivé dans Depeche Mode après être passé par Daphne And The Tenderspots (responsable du magistral Disco Hell 45) et The Hitman. Il a été immédiatement informé qu’il était là simplement pour compléter. Wilder n’avait pas le droit d’écrire ou d’arranger des chansons et il ne les rejoindrait pas en studio. Il était également à l’essai pour six mois, cela suffisait pour voir le groupe sur une saison de travail live, mais rien de plus.

C’était une décision réfléchie. Bien que Wilder était un musicien expérimenté et doué pour l’enregistrement, de tous les défis auxquels Depeche Mode ont fait face à la suite du départ de Vince Clarke, le besoin de prouver qu’ils pouvaient traverser cela sans lui était le plus pressant. Dans leurs têtes, cela voulait dire traverser cela sans personne du tout. Seuls Miller et son équipe de studio constituée de Eric Radcliffe et de John Fryer étaient présents alors que le trio s’est mis à faire son second album, ramassant ce que Gore décrivait comme “un méli-mélo… de chansons qui ont été écrites sur une très longue période”, et qui avait été lentement introduit dans le set live depuis les six derniers mois. Par esprit de contradiction, ses créateurs ont rapidement rejeté le résultat final, l’album A Broken Frame de 1982, comme une erreur.

“Les gens nous laissaient dériver, s’est plaint Gahan. Il y avait un manque d’enthousiasme”.

En fait, A Broken Frame participera à l’établissement d’une grande partie des fondations sur lesquelles la prochaine étape de Depeche Mode se développera. À l’origine, cependant, leurs inspirations musicales semblaient un peu trop évidentes : que ce soit le fantôme du V2 Schneider de Bowie dans My Secret Garden ou le déploiement global des trucs sonores dans le style Giorgio Moroder sur l’album.

Ce qui était encore plus restrictif était la conscience du groupe que seuls les critiques les jugeraient en vertu de leur audace. Quant à leurs fans principalement adolescents, tout ce que A Broken Frame avait besoin de faire était de continuer le travail comme avant, ce qu’il fait avec la pop simple de A Photograph Of You et leur prochain single, The Meaning Of Love, complété par un clip écoeurant.

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Même cela, cependant, s’est révélé important. Bien que Gahan insistait sur le fait que “Martin peut toujours écrire de légères chansons poppy”, The Meaning Of Love devait être le dernier single de Depeche Mode à exploiter ces profondeurs insipides. Deux hits sans Clarke ont confirmé que le public du groupe n’était pas tout simplement parti. Maintenant, continuait Gahan, ils voulaient “essayer quelque chose de complètement différent, juste pour voir si on pouvait”. Le prochain single du groupe sorti en août, Leave In Silence, était un morceau plus lent et plus mélancolique qui fuyait les émotions instantanées des accroches passées du groupe et a même fait admettre le chanteur que “Ce n’était pas catchy. On devait l’écouter plusieurs fois avant de ne prendre sens”.

Pourtant, il a atteint la 18ème place des charts britanniques, assez bon retour pour une chanson que la presse avait rejetée comme quasi-suicide commercial. Le groupe a également réussi à créer une subtile réponse aux nombreuses critiques qui les avaient épinglés comme “banals niais” (comme les avait traité Paul Morley du NME) seulement capables de pondre en masse leur “insipide pop inoffensive” (le poète Attila The Stockbroker) pour toujours. Même Paul Weller, qui se préparait alors à revenir avec The Style Council, a été incité à insister sur le fait que “j’ai entendu plus de mélodie sortir d’un trou du cul”, alors que les à peine poids lourds Bananarama ont ajouté leur voix au choeur de désapprobation en rejetant Depeche Mode comme des « mauviettes”.

Les mauviettes sont restées impénitentes. Leave In Silence n’était pas une exception. “On voulait aller plus loin dans le marché orienté vers les albums, a dit Gahan. Des groupes comme Echo And The Bunnymen et Simple Minds réussissent bien dans les deux charts. On veut simplement produire un album vraiment bon qui nous établira comme groupe majeur”.

La prochaine étape vers ce début était l’annonce que Wilder avait fait son apprentissage et qu’il rejoignait officiellement leurs rangs en tant que musicien le plus accompli du groupe. La nouvelle formation s’engageait à créer un style plus sombre et plus sophistiqué, dont un indice se trouvait dans leur premier single de 1983, Get The Balance Right. Numéro 13 à son plus haut dans les charts, les discrètes parasites de la chanson avait un charme subtil, même si Depeche Mode sonnait comme un groupe en transition plutôt que l’article fini.

Ce qui était plus important pour leur avenir, cependant, était une performance dont Gore a été le témoin à l’ICA quelques semaines avant la sortie du single : le Metal Concerto au nom intransigeant de Einstürzende Neubauten. Pour les non-initiés, c’était une « difficile » soirée avec une colonne d’amplis qui envoyait des sons métalliques qui ricochaient sur les murs. Pour Gore, cependant, “la puissance et l’excitation de cela était excellent”. Si excellent, même s’il parlait, il se demandait comment employer “les mêmes idées dans le contexte de la pop”.

Gore a trouvé des collaborateurs prédisposés non seulement parmi ses collègues mais aussi en Daniel Miller. Le patron de Mute était fasciné depuis longtemps par l’idée de s’écarter de l’instrumentation conventionnelle. Miller a plus tard réfléchi sur le fait que l’un de ses souvenirs préférés des années 1980 était “… travailler avec Depeche. C’était de grands compositeurs pop, mais ils étaient aussi attirés par l’expérimentation de nouveaux sons. Je faisais des sons géniaux chez moi avec mes synthétiseurs, mais quand on peut mettre ces expérimentations sous la forme pop, c’est palpitant”.

La première opportunité de Gore à mettre ses nouvelles idées en pratique est arrivée au printemps 1983, quand Depeche Mode s’est enfermé dans les Garden Studios de John Foxx à Spitalfields à Londres, pour travailler sur un nouvel album qu’ils avaient déjà baptisé Construction Time Again, titre à la pertinence passionnante pour un disque dont le but principal était de mélanger des échos de Einstürzende Neubauten avec les sensibilités pop du groupe.

La clé de cette expérimentation était le Synclavier. Pour la plupart de ses principaux représentants, l’éventail sensationnel de sons préprogrammés de la machine suffisait, mais Depeche Mode voulait pousser plus loin. Ils se sont promenés dans le voisinage largement abandonné du Garden où ils ont enregistré des sons normaux – ceux qu’on “trouvait” –, qui étaient constitué en grande partie d’enclumes qui s’entrechoquaient, de cours d’eau et de bois martelé sur une barrière de tôle ondulée, les rendant à peine reconnaissables. “On peut prendre la voix la plus pure au monde, expliquait Wilder, et la bidouiller digitalement jusqu’à ce qu’elle devienne le plus horrible son monstrueux. Ou on peut prendre un pet d’élan et le rendre magnifique”.

Construction Time Again est l’album oublié de Depeche Mode, ensemble qui a engendré une autre paire de hits – Everything Counts (en juillet) et Love In Itself (en septembre 1983) – tout en troublant certains fans avec son style plus dur et ses paroles simplistes sur la pollution mondiale, la lutte des classes et l’avidité des industries. Bien que les nouvelles chansons de Gore étaient une réponse directe et bien intentionnée à la pauvreté que l’homme de 21 ans avait rencontrée durant une récente visite en Thaïlande, comme Wilder a observé : “Elles étaient assez superficielles”.

L’album est également arrivé dans une pochette de Brian Griffin qui glorifiait la mentalité collective du socialisme international à un moment où le Thatcherisme semblait écraser toutes les pensées de la sorte au Royaume Uni.

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Dès le début, alors, l’image de Construction Time Again était à la fois gênante pour certains et mal comprise par d’autres. Il aura fallu deux ans de plus avant que Paul Weller et Billy Bragg réunissent un mélange varié de groupes pop et lancent le mouvement incliné à gauche Red Wedge. En 1993, les avertissements de Depeche Mode de “mains saisissantes [qui] saisissent tout ce qu’elles peuvent” (Everything Counts) et l’insistance que “tout ce dont nous avons besoin [est] une révolution universelle” (And Then…), sont tombés dans les oreilles de sourds.

Ceux qui étaient d’accord avec le message ont eu du mal à imaginer qu’il vienne d’un jeune groupe pop à synthétiseurs habillé en pull-overs de M&S et en bizarres vestes en cuir. Pendant ce temps, le fait que les paroles de Gore devenaient rien d’autre que des inepties troublait beaucoup de fans. “Les gens ne nous associent pas du tout avec cette sorte de sentiments”, expliquait Gahan. Andy Fletcher, rompant brièvement son silence habituel, a simplement soupiré : “On a encore beaucoup de chemin à parcourir avant que les gens ne soient fiers d’avoir des albums de Depeche Mode dans leurs collection”.

Pourtant ce moment s’approchait un peu plus. Le temps passé à Berlin, à mettre les touches finales à Construction Time Again aux Hansa Studios a rapproché le groupe de la scène industrielle allemande, à la fois physiquement et émotionnellement. En mars 1984, sur le prochain single de Depeche Mode, People Are People, il était possible de laisser passer les paroles : “Les gens sont des gens, alors quoi qu’il en soit, toi et moi devrions nous entendre terriblement bien”, flottant sur le rythme industriel percutant. Presque.

Six bons mois avant que The War Song de Culture Club ne disgrâce éternellement toutes tentatives de chanteurs pop à mélanger un contenu politique sérieux avec un refrain repris en chœur (“La guerre est stupide et les gens sont stupides”), l’indifférence de People Are People pour tout ce qui se rapproche de la préoccupation mâture aurait pu faire entièrement descendre Depeche Mode. Pourtant même quand Danny Baker du NME condamnait l’habituelle version 45 tours du single comme “puérile”, la version du maxi 33 tours l’a forcé à reconnaître que c’était “la première fois que quelqu’un se rapprochait de la soudure parfaite de la pop et de l’industrie, du funk et de l’usine”. Pendant ce temps, le collègue de Baker au NME Don Watson distinguait le travail récent d’un autre groupe aux tendances industrielles, SPK, comme le son d’un groupe “qui luttait pour obtenir la forme de commercialité que Depeche atteint avec la grâce d’une seconde nature”.

People Are People reste, à doses égales, un disque à la mauvaise qualité exaspérante et à l’irrésistible clairvoyance. Il a également eu un énorme succès. Aux États-Unis, c’est devenu la toute première entrée de Depeche Mode dans le Top 40, alors qu’au Royaume Uni, c’était leur entrée la plus haute dans les charts, leur entrée la plus rapide dans le Top 10 et, après avoir atteint la 4ème place, leur plus grand hit en date.

Ce succès a donné à Depeche Mode le courage d’outrages musicaux encore plus grands. Avec une bande son comprise quasi-exclusivement de fouets qui claquent et de chaînes qu’on traîne (en réalité un sample de Daniel Miller qui crache et qui siffle) ; leur prochain single du Top 10, Master and Servant était un collage brutal et lascif de sessions de bondage en chambre et de brutalités publiques qui profitait de la conscience du groupe (comme Wilder l’a exprimé) qu’ils étaient désormais “dans la position où on savait qu’on allait avoir le droit à une certaine quantité de passages radio, juste à cause de notre réputation”. Gore a admis : “Si on est un groupe pop en Angleterre, on tuerait père et mère qu’on serait pardonné”.

Non seulement c’était un pas musical en avant, le ton lyrique de Master And Servant était un changement complet du sermon de livres de poche de leurs dernières sorties. Gore avait enfin trouvé sa voix dans l’exploration de la chanson de l’échange de rôle biscornu et les jeux de force vaguement menaçant. La soumission, la culpabilité, la vulnérabilité et l’envie devenaient la pierre angulaire de l’oeuvre de Depeche Mode pour les 20 années à venir. Gore commençait aussi à paraître un peu différent aussi. Après avoir déménagé à Berlin, la pop star au visage frais, presque chérubin, a expérimenté avec le cuir noir, les bijoux, les robes et le rubber gear, habituellement complété par de l’eyeliner et du vernis noir écaillé. “Plus on riait des attirails de Martin, plus il les rendait outrageux”, se souvient Alan Wilder.

Le prochain single de Depeche Mode visait sa lance sur la religion organisée juste à temps pour Noël, et s’en est sorti également sans problème. Blasphemous Rumours (rimé avec “Dieu a un sens malsain de l’humour”) menait une mélodie aussi douce que tout ce qu’avait dévoilé Depeche Mode depuis l’innocence de See You. La chanson était en partie inspirée par l’observation de Gahan et de Gore de combien les services religieux incluaient toujours la lecture d’une liste de prières pour les paroissiens gravement malades… “et celui en haut de la liste meurt toujours. Mais tout le monde remercie Dieu pour avoir exécuter Sa volonté. Ça semblait si étrange”.

Le morceau a été accueilli par une plus grande résistance que le non censuré Master And Servant. La militante pour l’épuration de la télé, Mary Whitehouse, le journal The Sun et l’Église Anglicane se sont tous élevés contre lui, et la BBC a confessé qu’ils hésitaient à le jouer (plusieurs animateurs ont jeté leur dévolu sur la ballade plus savoureuse sur la face B, Somebody). Même ainsi, Depeche Mode a interprété la chanson sur Top Of The Pops et sa place ultime à la 16ème dans les charts au Royaume Uni avait moins à voir avec le mépris total de la chanson pour la commercialité conventionnelle qu’avec le fait que la plupart des fans avaient déjà acquis les deux côtés du disque sur le quatrième album du groupe, Some Great Reward.

Premier LP dont, a insisté Gore, le groupe entier “en était vraiment fier”, l’attention de Some Great Reward au détail sonore l’a même vu remplacer The Dark Side Of The Moon de Pink Floyd comme disque de choix des magasins de hi-fi. Plus simple groupe pop, Depeche Mode avait trouvé un terrain d’entente qui leur permettait d’expérimenter avec toutes sortes de concetti sonores et thématiques sans complètement aliéner le marché des singles. Le groupe avait désormais réalisé l’ambition de Gahan de “produire un album vraiment bon qui, on l’espère, nous établira comme groupe majeur”. Cependant, après Master And Servant en août 1984, six bonnes années s’écouleront avant que Depeche Mode ne rentrent à nouveau dans le Top 10 britannique, avec Enjoy The Silence en 1990. Pour compenser cela, cependant, deux des trois prochains albums du groupe non seulement ont atteint le Top 5, mais ont également atteint un plus haut placement que l’album qui deviendra celui qui sera le plus vendu, la compilation de 1985, Singles 1981-1985.

Exposant la part du lion des 45 tours du groupe de Dreaming Of Me au morceau non présent sur un album alors récent It’s Called A Heart, The Singles était à l’origine conçu pour le marché américain, où il a été rebaptisé Catching Up With Depeche Mode. Tous ceux qui le suivaient du début à la fin s’embarquaient dans un voyage inspirant, tandis que toute l’ampleur de l’audace des cinq ans de développement du groupe était exposée.

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L’album suivant de Depeche Mode, Black Celebration de 1986, fuyait même le caractère familier occasionnel de ses prédécesseurs. Sa lourde atmosphère claustrophobe est à peine surprenante puisque le groupe a décidé de l’enregistrer en une session à se casser les reins qui s’est étendue sur quatre mois. La plupart de ce travail lent et soigné a eu lieu aux Hansa Studios de Berlin, où des désaccords sur la production de l’album ont éclaté entre Daniel Miller et un Alan Wilder en plus en plus confiant. La fièvre a payé à la fin, avec Miller qui s’enthousiasme dix ans plus tard : “J’ai écouté Black Celebration tout en entier, pour la première fois depuis des lustres, et j’ai été agréablement surpris. Je pense qu’on a atteint beaucoup de choses avec cet album. On écoutait des groupes comme Einstürzende Neubauten et Test Department, alors ces influences sont passées dedans. Cet album semble être le préféré de beaucoup d’inconditionnels de Depeche”.

Black Celebration enroule de poignantes ballades pleines de tendresse (A Question Of Lust se pourrait être le meilleur moment de Gore) sur de l’amertume impitoyable (Here Is The House, A Question Of Time), jusqu’à ce que ses sillons se transforme en un gala de mélancolie, une célébration de tristesse émotionnelle et d’incertitude.

Le groupe s’est sagement éloigné de cette tension enroulée et interne sur leur album suivant, Music For The Masses. Désormais, c’était des pénitents à la recherche du pardon via des messages renouvelés d’espoir et du rêve du salut au travers de l’amour, rajoutant un petit groupe d’harmonies chorales et même une poignée de passages de piano classique pour une bonne mesure. Le meilleur de tout est le rythme organique qui conduit Never Let Me Down Again qui les a propulsés loin de leur bégaiement mécanisé et industriel habituel. Pourtant, l’apocalypse sans excuse de Pimpf, la sauvage Behind The Wheel (fusionnée avec une reprise de Route 66 pour le prochain maxi 33 tours essentiel du groupe) et la maussade pop au punch irrésistible de Strangelove tous combinés pour créer un album qui, lorsqu’on le mélange au penchant continu de Gore pour les vêtements et le maquillage de femme, était toujours bizarrement subversif.

Gahan avait déclaré qu’il n’y avait que trois groupes avec lesquels Depeche Mode étaient à l’aise d’être comparé : The Cure, The Smiths et New Order. Robert Smith des Cure a amicalement retourné le compliment quand il a fait remarquer : “Depeche occupent une position inhabituelle. Il y a quelques choses qu’ils ont fait quand ils ont commencé, les premières années, en termes d’image et de musique, qui vivent et hantent et qui ont vécu et hanté beaucoup d’autres groupes. Mais la plupart des groupes ne se remettent pas de ce genre de début”.

Non seulement Depeche Mode s’en sont remis, mais ils ont également fait changer d’avis leur public, une réussite qui a été confirmée quand ils ont annoncé que le clou de leur tournée d’été de 1988 serait un concert au Rosebowl de Pasadena en Californie qui contient 66 000 personnes, l’une des plus grandes salles de concert du circuit et 10 fois plus grande que toutes les salles que le groupe ait jouées aux États-Unis.

De l’extérieur, cela semblait être une décision extraordinaire. Avec une récession économique imminente, les ventes de billets de concerts américains étaient en déclin lent depuis déjà quelques années. Un groupe dont le plus grand hit datait désormais de cinq ans et dont le dernier album devait encore pousser du coude le Top 40 américain serait sûrement chanceux de remplir le bar du Rose Bowl, encore moins le stade lui-même.

En fait, au moment où Depeche Mode sont arrivés sur scène – accompagnés d’un studio d’enregistrement portable pour leur premier album live et de l’équipe de tournage du réalisateur DA Pennebaker pour un film qui l’accompagnerait, le Rose Bowl était plein à 95 pourcents, avec les ventes de billets qui totalisaient plus de 1,3 million de $.

Le succès du spectacle a même laissé Martin Gore, qui avait maintenant passé la majeure partie d’une décennie à vivre une grande carrière l’une après l’autre, sans voix. “C’était définitivement le meilleur moment de ma carrière, et probablement de celle du groupe. C’était tout simplement un sentiment que je n’oublierai jamais, et je ne pense pas que les gens qui y étaient non plus”.

Mais il y a un moment dans le film, 101, qui capture Gore à la toute fin du spectacle et qui en dit long sur les inconvénients de l’exploit du groupe. Il est assis seul dans un coin, il est silencieux et au bord des larmes. Et on peut presque lire ses pensées. Il se demande : “Comment va-t-on surmonter ça ?”

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PEOPLE ARE PEOPLE – Depeche Mode : 1982-1987

A BROKEN FRAME 1982
Il y a un peu de tout dans le premier album de Martin Gore en tant que songwriter du groupe, s’ouvrant avec la maussade Leave In Silence mais incluant aussi les banales A Photograph Of You et See You, qu’il avait écrites des années auparavant. Le fantôme du physiquement tout petit Vince Clarke est toujours largement présent.

CONSTRUCTION TIME AGAIN 1983
L’utilisation enthousiaste de la nouvelle technologie de sample domine cet album. L’approche métallique atteint son apogée sur Pipeline avec Gore qui chante en extérieur près d’une ligne de chemin de fer dans l’East End londonien. Les slogans politiques sont aussi subtiles que le bruit du métal contre du métal, mais Everything Counts reste un classique.

SOME GREAT REWARD 1984
Depeche Mode sont entrés dans leur propre période berlinoise et sont devenus obsédés par le sexe et la religion. Le son était aussi plus sombre, plus riche et plus évocateur, bien que toujours construit autour d’une percussion résistante et industrielle. Blasphemous Rumours, Master And Servant et People Are People ont complété l’impressionnate trilogie de singles de l’album.

BLACK CELEBRATION 1986
Au Royaume Ini, on les rejettait encore comme des chérubins pop embarrassants, mais Black Celebration s’est connecté à la jeunesse rebelle américaine. La mélancolie vibrante de Fly On The Windscreen est un classique habillé de cuir, tandis que le rejet de la ville et le retour à la nature n’a jamais été aussi sexy que sur le glorieux Stripped.

MUSIC FOR THE MASSES 1987
Après le bondage de Black Celebration, Depeche Mode a introduit de fraîches dynamiques et des arrangements légèrement plus rock et plus conventionnels sur Music For The Masses. Bien que cela signalait à peine un changement majeur – le single Strangelove aurait pu être extrait de n’importe quel de leur album du milieu des années 1980 – on s’éloigne de la claustrophobie de leur période “industrielle”. Le titre à l’orgueil démesuré, même s’il est ironique, se révèlera également bizarrement prescient.

Dave Thompson

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Ne me déçois plus jamais

Les drogues, le désespoir et une expérience au-delà du corps ont brisé la montée en flèche de Depeche Mode dans les années 1990. Mais ils sont finalement parvenus à une sorte de paix.

“Pendant près de dix ans, on n’a jamais commis la moindre erreur, on a pratiquement eu un progrès parfait”, dit Andy Fletcher, son baryton modéré bordé de regret amer alors qu’il se souvient de la chute de Depeche Mode au milieu des années 1990 directement de la grâce du rock’n’roll électro dans l’abîme du désespoir.

C’était la tournée mondiale pour Songs Of Faith And Devotion qui a fait cela. Depuis 1981, ils empilaient des hits et s’amusaient dans une fête universelle non-stop. Jusqu’à ce que, un par un, ils ont commencé à tomber.

Apparemment sobre et sérieux, Fletcher a été le premier à partir. Hospitalisé pour dépression avant la tournée, il a signé une décharge trop tôt puis a plongé dans les sombres profondeurs de la fatigue et des tristes illusions.

“Quand je stressais, je pensais avoir une tumeur au cerveau, dit-il, avec un rire d’excuse. Tu as ce mal de tête qui ne part pas, tu ne peux pas penser, tu ne peux pas dormir. Tu fais des examens et ils ne trouvent rien. C’est une dépression nerveuse”.

C’était un signe assuré du moral blessant de Depeche Mode que, lorsqu’ils sont arrivés à Hawaii en mai 1994, au lieu de rallier du soutien fraternel, Dave Gahan et Alan Wilder ont jugé que Fletcher n’était plus marrant et ont persuadé Martin Gore qu’il devait être renvoyé chez lui. Fletcher a manqué les quatre derniers mois de la tournée.

Gore a toujours été gêné par cette décision, mais lui non plus n’était pas en pleine forme. Le “trop plein de fêtes” l’a rattrapé durant une autre réunion de crise au Sunset Marquis Hotel, à Los Angeles. Selon le récit de Gahan, “Martin est brusquement tombé dans les pommes et cognait sa tête par terre en faisant ces drôles de bruits”.

“C’était une attaque, explique Gore. Une grosse réunion stressante après deux heures de sommeil : ton cerveau est en surcharge”. Quand il a repris connaissance, les docteurs lui ont conseillé de ne plus boire. Il a recalibré cela en 10 pintes au lieu de 12.

Gahan a été si peiné par la maladie de Gore qu’il est allé dans sa chambre et s’est shooté. À l’époque, il était un héroïnomane à part entière mais toujours dans la phase enthousiaste et naïve “pas de problème”, “pourquoi s’inquiéter”. Son retour à la réalité a commencé après la tournée quand il s’est brusquement rendu compte qu’il avait perdu le contrôle de sa vie. Il a essayé la désintox. Deux fois. Quand il a émergé la seconde fois, le 17 août 1995, il a découvert que sa maison de LA avait été pillée : “Mes deux Harley, le studio, tout jusqu’à l’argenterie”. Il a décidé de se tuer. “Je suis revenu au Sunset Marquis, me suis défoncé, a bu beaucoup de vin, a pris une poignée de pilules, suis allé dans la salle de bain et je me suis ouvert les poignets avec un rasoir”.

En réfléchissant à ce souvenir épouvantable, il se rappelle qu’il a fait cela en pleine conversation téléphonique avec sa mère en Essex : “Je me suis ouvert les poignets, puis j’ai dit, Maman, je dois y aller, je t’aime beaucoup… » Pendant ce temps, une amie l’attendait dans le salon. Gahan a enroulé des serviettes autour de ses poignets et a discuté avec elle jusqu’à ce qu’elle remarque le sang qui goutte sur la moquette et qu’elle appelle les urgences.

“J’étais aussi pathétique que ça, dit-il. De toute façon, je me suis réveillé dans une salle psychiatrique, cette salle capitonnée, et un psychiatre m’a informé que j’avais commis un crime selon la législation locale en essayant de me suicider. On ne voit ça qu’à LA, hein ?”

Comme c’est étrange, comme c’est merveilleux alors, que cette histoire atteigne sa conclusion actuelle à la fin de l’année 2004 avec Gahan, Gore et Fletcher, la quarantaine, ensemble, en bonne santé et qui commencent à travailler sur leur 11ème album studio, “de bonne humeur, confiants – vraiment, on est partants !”

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Pour Depeche Mode, l’innocence – bien qu’une innocence dans laquelle figure pleins de drogues et de sexe – s’était terminée avec la sortie de Violator en 1990. “Jusqu’alors, on fonctionnait bien, on vendait bien, on nous prêtait pas trop d’attention, dit Gore, sa voix parlée aussi Mr Bean-esque que toujours. Puis tout à coup Violator a décollé. Il a dépassé les bornes aux États-Unis. Les pressions ont immédiatement doublé ou triplé”.

Les 65 000 personnes et les recettes d’un million de dollars de t-shirts au Rose Bowl de Pasadena deux ans plus tôt avaient proclamé l’appréciation du groupe aux États-Unis. Mais le 20 mars, Violator a été lancé dans la folie avec une émeute devant le disquaire de LA, Wherehouse sur La Cienaga. Dix mille personnes faisant la queue. Des centaines de policiers en état d’alerte. Des ambulances faisant la navette pour emmener les blessés aux urgences.

L’album a atteint la 7ème place aux États-Unis, la deuxième au Royaume Uni, et se dirigeait vers sept millions d’exemplaires vendus de part le monde. En autres parce qu’il était très bon, Gore ayant laissé les autres revenir dans le processus créatif après sa malencontreuse tentative de tout se l’approprier sur Music For The Masses. Des sons industriels combinés à un nouvel intérêt pour les guitares et leur habituelle maîtrise aisée de l’électro-pop. Gahan chantait avec un fraîche richesse à la Jim Morrison. Les paroles de chansons telles que Personal Jesus, The Sweetest Perfection et Clean taquinaient et tourmentaient des questions sombres de l’obsession – religieuse, sexuelle, peut-être narcotique.

En termes d’adulation et de ventes, Violator était leur apothéose. En termes de vraie vie, cela ne leur a pas fait de bien du tout.

“Vous allez dans une ville et régnez dessus pour la nuit, dit Fletcher. Vous êtes les rois. Tout le monde veut vous filmer, vous photographier, vous crier dessus”.

“Tout le monde veut vous emmener en ville, dit Gore. C’est très difficile de dire : En fait, je me couche tôt”.

“Nos egos sont devenus incontrôlables”, conclut Gahan, très conscient d’avoir mené la danse en subissant une étrange et volontaire transformation de personnage. Après s’être séparé de sa première femme Joanne et s’être mis avec sa seconde, Teresa, alors que la tournée continuait, il a décidé de devenir un monstre. Un monstre du rock’n’roll.

“Je voulais vivre ce style de vie très égoïste sans être jugé, dit-il. C’était quelque chose que j’avais lu dans un livre : The Stones par Philip Norman”. Il s’est installé à LA, a laissé pousser ses cheveux, y a ajouté un bouc, s’est mis aux tatouages – 10 heures de douleur pour les ailes dans son dos – et a commencé à se piquer à l’héroïne (sa future femme et l’ancienne PR de Jane’s Addiction était aussi utilisatrice).

Gahan n’a aucune explication rationnelle pour cette “folie”. Il y avait peut-être un élément de culpabilité. “Je me sentais comme une merde parce que je n’arrêtais pas de tromper ma femme et je mentais en rentrant à la maison. Mon âme avait besoin d’être purifiée”, disait-il en 1991, en ajoutant solennellement : “J’ai pu respirer, prendre vraiment du contrôle. J’ai beaucoup plus de perspective sur ce que je veux de la vie”. Puis il a quitté Joanne et son fils de cinq ans, Jack, tout comme son propre père l’avait quitté au même âge.

Mais rien ne pouvait encore l’arrêter. “J’ai sauté dans le feu la tête la première et trouvait ça marrant. J’avais trouvé ma drogue de choix. Je mentirais si je disais que ça ne faisait… ressentir ce que je n’avais rien ressenti avant. Comme si j’avais trouvé ma place. Où ça, je n’en sais rien. Je sentais tout simplement que rien ne pouvait me blesser. C’était l’euphorie. Elle disparaît très rapidement. Après cela, pendant six ans, j’ai chassé cette euphorie, cette défonce. Mais elle a complètement arrêté de marcher et j’ai alors maintenu une existence très triste. J’avais besoin de ma piquouse pour fonctionner. Le matin, l’après-midi, le soir. Les frissons arrivaient à l’heure et je commençais à trembler”.

* * *

En mars 1992, Depeche Mode est allé à Madrid pour commencer à enregistrer Songs Of Faith And Devotion. C’était la première fois depuis plusieurs mois que les autres voyaient Gahan et il se souvient de comment ils sont restés à le regarder : “J’avais changé, mais c’était ma lune de miel, je ne l’ai pas vraiment compris jusqu’à ce que je voie Al, Mart et Fletch. Leurs tronches m’ont… frappé”.

Même si Gore et Fletcher disent ne s’être rendu compte de ce qu’il se passait que plus tard – quand Wilder a vu l’attirail de drogué de Gahan dans une chambre d’hôtel – le groupe a découvert pour la première fois qu’ils ne pouvaient travailler ensemble.

Ils ont fait une pause, puis se sont retrouvés à Hambourg. Le choc du nouveau Gahan était complètement passé. Ils se sont adaptés, ont avancé et ont produit l’album, sorti en mars 1993, qui exprimait et transcendait à la fois leur trouble interne. I Feel You, Mercy In You et Judas mettait de manière déconcertante l’emphase sur les thèmes de la culpabilité et de la conscience, assortis pas leurs sons industriels les plus discordants et leurs guitares les plus lourdes. Gore l’a nommé “une excentricité, notre album pseudo rock”. Leur fanbase accrue a approuvé quand même : il est entré à la première place des charts américains et britanniques, un triomphe.

Avec lequel, il semble, ils ont entrepris de se mettre à l’épreuve de la destruction sur “cette tournée”.

Musicalement, c’était très bien. Personnellement, c’était infernal. L’unité a commencé à se fragmenter. L’insularité menait la danse. Quand ils n’étaient pas en ville en train de faire la fête – activité qu’ils exerçaient avec une telle ardeur que même Primal Scream, qui faisaient leur première partie, sont allés se coucher tôt par instinct de conservation – ils étaient seuls chacun dans leur chambre d’hôtel : Gahan à se shooter, Gore à boire, Fletcher à déprimer, Wilder probablement à faire des listes.

Les choses allaient si mal qu’ils ont réellement employé un psychothérapeute de tournée. “L’idée était de nous aider à communiquer”, explique Gore, avec son drôle de sourire et ses grosses joues. “En fait, Dave, Alan et moi ne l’avons jamais vu. Je pense que Fletch y est allé à quelques occasions. Après six semaines, on l’a assommé”.

Ils ont survécu. Jusqu’à un point. À son retour prématuré chez lui, Fletcher a passé un mois à l’hôpital et s’est remis sur pieds – beaucoup encouragé par une période de vie de famille avec sa femme, Grainne, et leurs deux jeunes filles, plus d’amples distractions qui variaient de diriger le restaurant qu’il avait acheté quelques années auparavant à St John’s Wood à Londres. Gore, qui pratiquait alors au moins un minimum de modération qu’il dit, a épousé sa petite-amie de longue date et, en 1995, ont eux aussi eu une seconde fille. Wilder a quitté le groupe la même année, se sentant peut-être sous-apprécié par les autres, peut-être tout simplement mis au tapis par des calculs biliaires – son entrée peu glamour dans les volumineux dossiers médicaux de Depeche Mode.

Pendant ce temps, Gahan est devenu un vrai clochard.

“Après la tournée, j’ai passé quelques mois à Londres et c’est là que j’ai complètement perdu le contrôle de ma dépendance. Teresa avait décidé qu’elle voulait avoir un bébé et j’ai dû lui dire : Teresa, on est des junkies ! Parce que quand tu es junkie, tu ne peux pas chier, pisser, jouir, rien. Ces fonctions physiques s’en vont. Tu te retrouves dans une carcasse inhumaine”.

Quand ils sont retournés à LA (pour se séparer quelques mois plus tard), sa mère avait amené son fils Jack pour qu’il visite. Tout s’est épouvantablement mal passé. En essayant toujours désespérément de leur cacher sa dépendance, un matin, Gahan a fini effondré sur le sol de la salle de bain, sa mère au-dessus de lui alors qu’il bafouillait des mensonges à propos de problèmes de gorge et de stéroïdes : “Puis j’ai regardé ma mère dans les yeux et j’ai dit Maman, je suis un junkie, je suis un héroïnomane. Elle a répondu Je sais chéri. Jack a pris ma main et m’a amené dans sa chambre, m’a agenouillé par terre et m’a dit Papa, je ne veux plus que tu sois malade. Et ça ne m’a pas fait arrêté. Même ça…”

À maintes reprises, pendant les années à venir, Gahan a essayé et n’a pas réussi à décrocher. Il s’est ouvert les poignets. Il a envisagé “de partir avec un gros coup, de se shooter une grosse speedball jusqu’aux cieux. Je ne pouvais plus me regarder en face, encore moins regarder le monde en face. C’était une vision d’arrêter net. Je voulais arrêter d’être moi-même, arrêter de vivre dans ce corps. J’avais la chair de poule. Je détestais ce que j’avais fait à moi-même et à tous ceux autour de moi”.

Mais même ses plus vieux amis ne pouvaient l’aider. Ils n’avaient aucune idée de ce qu’ils devaient faire.

“On allait le voir en disant Allez Dave, mets de l’ordre dans ta vie, tu vas te tuer là, se rappelle Fletcher. Il disait Laisse moi faire ce que je veux”.

“Chaque fois que le téléphone sonnait et que quelqu’un disait que c’était à propos de Dave, ma première pensée était toujours Ça y est, il est mort, dit Gore. Ce qui n’est pas terrible”.

* * *

Conformément à leur habituelle stratégie désordonnée d’enregistrer un autre album “quand Martin a écrit assez de chansons”, Depeche Mode se sont retrouvés aux Electric Lady Studios à New York au printemps 1996.

Bien sûr, ils se demandaient dans quel état serait Gahan. En fait, il disait qu’il était clean, renforçant son argument avec des remarques comme : “Je vois Alice In Chains la semaine prochaine, mais ils ne voudront pas traîner avec moi – maintenant que je suis clean”. Une fois qu’ils l’aient mis dans la cabine de chant, cependant, dit Gore, “quelque chose allait énormément de travers”. Gahan a croassé pendant quatre semaines et a fini un morceau utilisable (Sister Of Night – Gahan dit qu’il était défoncé quand il l’a fait).

“On lui a dit : On pense qu’on devrait passer les deux semaines à venir focalisés sur la musique parce qu’on ne va nulle part avec la voix, dit Gore. Tu devrais retourner à LA et vraiment te soigner, trouver un coach vocal. On lui a dit qu’on l’enregistrerait plus tard dans l’année. J’avais de la compassion pour lui, mais ça t’énerve aussi de te rendre compte à quel point il avait menti”.

Le souvenir de Fletcher du moment est plutôt plus caustique : “On lui a dit qu’il avait perdu tout dans sa vie et que maintenant il allait perdre Depeche Mode aussi. Et quand il est rentré à La, il est allé faire la foire…”

Gahan, qui portait désormais tout le temps un 38 mm à cause de la compagnie qu’il avait besoin de garder, est retourné dans sa néfaste chambre du Sunset Marquis et a acheté un tas d’héroïne Red Rum. Il avait imaginé qu’elle se nommait d’après le grand coureur de steeplechase jusqu’à ce qu’il se rende compte que ça voulait dire “murder” (“meurtre”) à l’envers. “Je me souviens d’avoir dit au gars : Ne remplis pas la seringue et ne met pas trop de coco dedans, parce qu’il y avait un truc bizarre. Après, je me réveille à l’hôpital avec un auxiliaire médical qui dit : Je pense qu’on l’a perdu. Apparemment, je me suis assis et j’ai dit : Non putain de merde. Mon coeur s’est arrêté pendant deux minutes. Ils ont fait tout le truc de Pulp Fiction [la piqûre d’adrénaline directement dans le cœur]”.

De retour à Londres, Gore a entendu la nouvelle à la radio : “Pour moi, c’était le point le plus bas de toute la carrière du groupe. J’ai pensé : On trime comme des malades sur la musique et manifestement il est si… malade, il ne va jamais se rétablir pour continuer. Je pensais que Depeche Mode, c’était fini”.

Avec le nouveau manager, Jonathan Kessler, à LA qui faisait de son mieux pour le suivre, Gahan a été accusé de possession de cocaïne et a passé deux nuits à la centrale. Quand on l’a mis en liberté provisoire sous caution, il s’est reshooté immédiatement. Puis il n’y a pas touché pendant quelques jours en se demandant : “Mais qu’est-ce que je suis en train de faire merde ? J’étais mort !” Cela lui a tellement fait peur qu’il s’est shooté encore. Mais quand Kessler l’a appelé pour une réunion avec l’avocat du groupe, il y est allé. “Ça s’est révélé être une grande intervention dirigée par ce gars Bob Timmons qui avait travaillé avec pleins de drogués dans les affaires du divertissement. Tout le monde a dit : Tu vas en désintox maintenant ! Je suis rentré chez moi, a fait mon dernier deal, a fait ma petite fête, et je suis rentré en désintox. Je suis clean depuis lors. Je me sens transformé. Je ne sais pas pourquoi. c’est juste l’accumulation de toutes ces choses dont j’ai parlées. J’étais un junkie chanceux – je le suis – parce que j’avais beaucoup de gens qui prenaient soin de moi et qui n’allaient pas me laisser disparaître dans l’oubli. J’ai eu ma part de drogues et d’alcool et c’est fini”.

Il a volontiers accepté des contrôles de dopage aléatoires comme condition pour éviter la prison. Il a même embauché un coach vocal. Finalement, il a dit à Gore et à Fletcher qu’il était prêt, et l’a prouvé quand, comme des footballeurs incapables de regarder un coéquipier faire un pénalty crucial, ils ont envoyé le producteur Tim Simenon à LA pour l’enregistrer.

“Sa voix est à nouveau en forme, a dit Gore quand Ultra a été fini. Et l’atmosphère dans le studio est meilleure. avant, il ne serait venu que pour faire sa voix et se foutrait probablement de comment se développait l’album parce que c’était la dernière de ses priorités. Aujourd’hui, il a un rôle beaucoup plus actif. C’est une personne changée. S’il retombait, on le saurait immédiatement”.

Comme toujours, certaines des paroles de Gore frappaient de manière remarquable plus proche de la réalité pour Gahan qui disait qu’il “s’est remis dans sa peau de six mois auparavant tel un method actor” pour obtenir la menace lugubre de Barrel Of A Gun. Gore ne discute jamais de la signification de morceaux particuliers, mais il a admis que Ultra portait “un thème de la destinée à propos de nous ayant autant de choix qu’on le pensait. On a tous certaines conditions établies pour nous, du point de vue de la génétique et du milieu social ou n’importe. Le canon d’une arme…”

Gahan se sentait soulagé que ses collègues reconnaissaient la fragilité de leur rétablissement collectif en ne tournant pas l’album. Pourtant, il se demandait ce qu’ils pensaient vraiment de lui. “J’ai beaucoup donné de soucis à Mart et Fletch, je suis sûr qu’ils pensent que je ne durerai pas”.

À l’époque, cependant, Fletcher professait un ardent espoir pour lui : “On discute bien avec Dave maintenant. Comme, on allait tourner un clip et dans l’avion il était particulièrement déprimé, il attendait les nouvelles de son divorce, et je pouvais dire : Ouais, je me sens mal aussi, mais on doit se rappeler qu’on a toujours stressé à ce moment quand on finit un album. Je pense pouvoir l’aider, tu sais. Je veux que Dave soit une réussite”.

En avril 1997, Ultra est rentré à la première place au Royaume Uni, numéro 5 aux États-Unis. Mais Gore a admis qu’un sentiment fondamental de terreur à propos de Depeche Mode grandissait en lui depuis des années – à peine atténué par les récents événements : “Je le ressens depuis Black Celebration [1986] que toute notre organisation était très mince, que tout pouvait s’effondrer à n’importe quel moment. On est arrêté au bout de ce disque et les choses semblent aller bien. Les six prochains mois… je ne sais pas”.

* * *

Depuis la tumulte Ultra, ils sont tous passés dans la quarantaine. Gore a quitté l’Hertfordshire pour s’installer à Santa Barbara en Californie. Gahan a quitté Los Angeles pour New York et a épousé son nouvel amour, Jennifer. Fletcher a vendu son restaurant, a lancé un label (Toast Hawaii), managé un duo de filles nommé Client, et est devenu un DJ international – comme un petit Fatboy Slim à lunettes.

Bien que cela fasse maintenant sept ans qu’il soit clean, quand il a parlé à Q à la fin novembre 2004, il était toujours châtié par les souvenirs de la douleur qu’il avait infligé à ses collègues. “Martin et Fletch sont probablement étonnés que je ne sois pas retourné à l’héroïne, dit-il. Je pense que ça a demandé deux disques, deux tournées, pour regagner leur confiance et leur respect. Pour qu’ils me pardonnent”.

“Non, réplique Fletcher, assez catégoriquement. Il n’a rien fait pour être pardonné. Son rétablissement était stupéfiant et ça a tout compensé”.

Gahan a peut-être passé sa plus dure épreuve en 1998 et 1999 quand Depeche Mode a décidé de risquer une tournée mondiale après la sortie de leurs compilations jumelles The Singles. Il a tout le temps épousé calmement la discipline de fer du coucher tôt. “Après un concert, tout ce que je veux faire, c’est retourner à l’hôtel, manger un cheeseburger et m’endormir devant la télé”, dit-il. Aucun ressentiment masculin des autres s’en est ensuit. Ils étaient juste soulagés qu’il puisse manier la question de la vie de groupe à sa manière.

Puis Gahan leur a donné un autre coup : depuis 20 ans porte-parole heureux de l’imagination de quelqu’un d’autre, le chanteur s’est soudain retrouvé poussé à écrire des chansons : “Après Ultra, je racontais ma vie et la joie de ressentir à nouveau la vie, ressentir qu’on en fait partie, j’avais baissé mes gardes. C’était une bonne chose pendant un moment, mais les gens ont été dégoûtés. Je me suis rendu compte que je devais sortir ça de manière créative”.

Un ami l’a mis en rapport avec le guitariste / violoncelliste / arrangeur / programmateur américain Knox Chandler (auparavant adjoint des Psychedelic Furs, de Siouxsie & The Banshees, de Marianne Faithful) : “Je lui ai joué mes idées sur un Dictaphone et on a rapidement écrit une nouvelle chanson alors je suis parti en pensant que le Père Noël existait effectivement. J’avais besoin d’exprimer mes idées et les faire divertir par Depeche Mode”.

Pendant ce temps, Gore luttait pour écrire le prochain album du groupe, Exciter. Il a commencé en 1999 et a bloqué, mais a fini par fixer assez de chansons. Puis, pour la toute première fois, Gahan s’est adressé à lui avec une démo.

“Je ne suis pas arrivé en disant : Hey, j’ai quelques chansons !”, explique Gahan, en insistant sur le fait qu’il était conscient que ce serait une question délicate. “Eh bien, Martin a écouté la cassette et a dit : Oh, c’est plus dur que je ne le pensais. Ce qui est une sorte de compliment de sa part”.

“Dave s’y est mal pris, lance Fletcher. Il a joué les chansons à Martin quand il était bourré. Martin a fait quelques commentaires et quand il a dessoûlé, il ne se rappelait plus ce qu’il avait dit”.

Gahan, qui cherchait la sensibilité avec acharnement, n’a pas insisté. “J’ai reçu le message que ce n’était pas ce qu’on faisait cette fois. Moi qui écrit a dû être un choc pour Martin et Fletch, je pense. J’ai mis mes chansons en attente et je me suis donné à l’album de Depeche Mode”.

* * *

Encore une fois, il trouvait qu’une grande partie des chansons de Gore semblaient faites pour lui, comme si écrites par l’auteur de son journal intime ou sa conscience : “Quand tes maigres doigts se referment sur moi / Longs et chétifs / La mort devient mienne” (Dream On), “Un corps au paradis et un esprit rempli de saleté” (The Sweetest Condition).

Gore, cependant, a toujours nié travailler comme l’alter ego du chanteur. “Je n’ai jamais écrit de la perspective de Dave. Je pense qu’il a parfois ressenti que les chansons étaient créées pour lui parce qu’elles sont à la première personne et même si je n’ai jamais été dépendant de l’héroïne, disons, on vient du même milieu et on a traversé toutes ces années ensemble avec le groupe… En fait, j’ai trouvé un terme pour la manière dont la voix de Dave travaille contre ce que je joue, lui qui glisse sur une note vers le haut alors que je glisse vers le bas : c’est karmonics. Ça devrait exister dans le dictionnaire”.

Gahan doutait du récit de Gore de leur symbiose artistiques, mais il la comprend maintenant.

“C’était très égocentrique de ma part de penser que Martin écrivait à travers moi, dit Gahan. Après tout, la vie n’a pas été facile pour lui non plus récemment. En plus de ça, je pense que ce qu’on a en commun, c’est la recherche de la croyance et de la foi, en quelque sorte enveloppée dans l’élément sexuel du rock’n’roll. C’est essayer de se révéler et d’implorer le pardon aussi [rires]. Ce n’est pas ressentir que tu appartiens à quelque part – en repensant à la scène qui boit de la bière et qui se bat dans les pubs de Basildon à laquelle on n’appartenait pas, et puis le punk est arrivé, quelque chose à laquelle on pouvait s’insérer, et revenir à la maison en train à quatre heures du mat’, fuyant toujours les autres poivrots qui voulaient me tabasser. Ça parle de rédemption !”

Ils ont fini Exciter (sorti en mai 2001) avec des démonstrations mutuelles d’amitié, leurs rôles traditionnels renforcés. Mais Gahan, le nouvel homme, n’était pas réalisé, les chansons ne partaient pas. en juin 2003, un mois après que Gore ait sorti sa seconde compilation solo de reprises, Counterfeit², est sorti le premier album de Gahan, Paper Monsters. Tous deux ont reçu de favorables critiques (même si les ventes n’étaient pas spectaculaires). Presque inévitablement, une grande partie des chansons de Gahan auraient pu être écrites par Gore. Il y avait la misère noire à la familiarité frappante de Bottle Living et de Dirty Sticky Floors, le dégoût de soi hantant de Hidden Houses. Même la romance de Hold On et de Goodbye n’était aucunement étrangère à ceux qui suivaient Depeche Mode.

Mais autant leur musique prouvait qu’ils étaient des âmes sœurs “karmoniques”, autant ils avaient encore des problèmes pour se le dire en face. “Martin ne m’a jamais dit ce qu’il pensait de Paper Monsters, dit Gahan. Quelqu’un m’a dit qu’il ne savait pas quoi en faire, il ne savait pas pourquoi je faisais ça. Mais Martin ne vous donne jamais une réponse sur quoi que ce soit. C’est incroyablement frustrant”.

En décembre dernier, Depeche Mode se sont retrouvés chez Gore à Santa Barbara. Après Noël, ils devraient commencer à enregistrer avec le producteur Ben Hiller. L’album conclura à la fois leur contrat actuel de longue date avec Reprise aux États-Unis et leur contrat britannique de deux albums avec Mute, leur tout premier “vrai” contrat avec l’ancien indé, qui appartient aujourd’hui à EMI (ils l’ont rendu officiel quand Daniel Miller a commencé à parler de retraite).

“C’est un merveilleux voyage”, disserte Fletcher, en regardant les années passées. “Imagine, quand j’avais 14 ans, je jouais au football avec Vince Clarke et Martin Gore et ils se sont révélés être deux des compositeurs à avoir le plus de succès de tous les temps ! Pour moi, les événements marquants ont été le premier single, Dreaming Of Me [1981] – ce pur son électro-pop était génial – puis Everything Counts [1983] – en allant à Berlin, on a trouvé nos marques – et Violator a vraiment couronné le tout, une parfaite production pop, on avait créé quelque chose en venant de Basildon que des millions de gens de part le monde aimaient. Puis, bien sûr, il y avait la chute massive, mais on s’est perdus que pendant une courte période. Revenir ensemble avec Ultra a prouvé qu’on pouvait toujours faire un bon disque”.

Mais maintenant, ils brisent le moule comme jamais auparavant, commençant pas deux ans de vie de gang en studio et sur la route avec une toute nouvelle tension au sein du groupe. La compétition. La rivalité. Dave Gahan arrive avec une fraîche liasse de chansons. “Pour le moment, je pense que Martin voit ça comme une menace, dit-il, cependant sans rancoeur. J’espère que ce sera accepté. On verra. Ça ne sera pas chiant. Et il a effectivement dit : J’aime ça, à propos d’une de mes nouvelles chansons. C’était tout, mais je l’ai regardé en faisant : Wow !”

“C’est délicat, reconnait Fletcher. Les chansons de Dave sont vraiment bonnes maintenant. Certaines d’entre elles vont gagner leur place sur l’album. Il y a un moment, il nous a dit qu’il avait 12 nouvelles chansons et il a en joué neuf d’entre elles. C’était un peu comme regarder l’Eurovision. Mais il en a fait cinq autres depuis. Martin n’en a que cinq lui-même, alors il a besoin de s’y mettre. Puis Martin m’a appelé la semaine dernière alors que j’étais dans un taxi en Grèce et il déclarait avoir écrit sa meilleure chanson. Il me l’a chantée au téléphone alors elle doit vraiment lui plaire…”

S’ils en arrivent au poings, dit Fletcher – que se met dans le rôle de celui qui s’occupe de “l’âme” du groupe – ils savent comment résoudre une dispute : “On est une démocratie. On a des votes égaux”.

Cela doit être une raison pour laquelle les rumeurs de split – occasionnées plus récemment par les albums solo de Gore et de Gahan – sont toujours fausses. Une autre est l’air de pure amitié invétérée malgré tout de Depeche Mode. “Ouais, les fans pensaient qu’on vivait dans la même maison et qu’on partageait une chambre comme Morecambe et Wise”, glousse Fletcher.

“Je pense toujours qu’on peut faire un meilleur disque, dit Gahan. Je regarde U2. Je suis sûr qu’ils ont leurs bagarres derrière la scène, mais ils essayent toujours de faire ce grand disque. Depeche Mode est toujours un mystère pour moi. Et je n’ai pas fini de lire le livre”.

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THE BOTTOM LINE – Depeche Mode : 1993 et au-delà…

SONGS OF FAITH & DEVOTION 1993
Juste au moment où on les annonçait comme les « parrains de la techno », Depeche Mode a collé ensemble son album le plus influencé rock jusqu’à maintenant. Comme ce n’était pas un groupe qui “jammait” ensemble, c’est effectivement un collage assemblé avec soin de vrais sons organiques, de loops de batterie traitées et de synthétiseurs. Wilder et le producteur Flood ont donné un sens à tout cela sur un album électro-rock qui va du souffle à faire crouler la maison de I Feel You à la belle One Caress.

ULTRA 1997
Alan Wilder a quitté le groupe avant que l’enregistrement de Ultra ne commence et son absence est facilement détectée dans le son clairsemé et réduit de l’album. En fait, Depeche Mode n’a pas tenté de le remplacer, au lieu de cela, ils ont employé Tim Simenon de Bomb The Bass comme producteur avec un bon goût mais peu de capacité technique. On peut soutenir que l’austère mais exquis Ultra est l’album le plus sous-estimé de Depeche Mode, et inclut les singles Barrel Of A Gun, It’s No Good, Useless et la ballade Home.

EXCITER 2001
À part le levé I Feel Loved et le curieusement artificiel et Mansonesque The Dead Of Night, les ballades dominent cet album lent. Mark Bell de LFO a été appelé pour aider à produire à un moment où Gore écoutait de plus en plus de disques dance leftfield comme source d’inspiration. Les meilleurs moments subtils incluent Dream On et la pop ambiente au ralenti de Breathe et de Sweetest Condition, mais sa vitesse unique est trop présente pour qu’il soit classé parmi leurs meilleurs.

Phil Sutcliffe

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Albums Essentiels

Depeche Mode
Violator

Faits
Sorti : mars 1990
Label : Mute

Morceaux
World In My Eyes
Sweetest Perfection
Personal Jesus
Halo
Waiting For The Night
Enjoy The Silence
Policy Of Truth
Blue Dress
Clean

Archive
“Est-ce que Depeche Mode ont écouté des disques rock (quel choc !) ou même R& B (quelle horreur !) ? Si on écoute certains des excellents arrangements de ce disque, alors il n’est pas difficile de les imaginer joués par un groupe rock au goût inventif et discipliné. Ni particulièrement optimiste ou commercial, c’est toujours pleins de chansons insidieuses qui vous surprennent et vous étreignent le cerveau”.
Q, avril 1990

Violator doit être un des albums Ecstasy les plus invraisemblables jamais faits. Pourtant, malgré le fait que Depeche Mode n’ait consommé de copieuses quantités de la chose durant sa réalisation, la drogue est le moteur de l’album. Jusqu’à, paradoxalement, sa mélancolie, puisque le compositeur Martin Gore a souffert de redescentes si insupportables qu’ils ont coloré tout son processus créatif.

Alors que l’Ecstasy a pu provoquer des attitudes peu caractéristiques ailleurs – la camaraderie dans les gradins des stades, des Britanniques torse nu qui s’embrassent, des hommes blancs qui dansent – dans le cas de Depeche Mode, il a simplement accru ce qui était déjà présent. Le groupe, apparemment séparé de la révolution acid house qui battait son plein au Royaume Uni, avait récemment découvert qu’ils étaient des héros de la dance music, énormément influents sur la scène techno de Detroit. En effet, quand ils ont visité la ville, ces groupes des plus blancs et des moins cools avaient été assailli par des fans noirs de techno. Cette expérience les a poussés à employer le producteur house François Kevorkian pour mixer leur album, polissant leurs éléments dance existants avec un éclat techno contemporain.

De même, la sombre musicalité de Violator faisait partie d’un processus qui a commencé avec le proto-industriel Construction Time Again de 1983, trouvé ses marques avec Black Celebration, ajouté des guitares au mélange sur le Music For The Masses de 1987 et qui gagnait désormais un courage additionnel avec l’emploi du producteur goth/industriel Flood (Soft Cell, Nine Inch Nails). Tout cela souligne le fait que Violator est Depeche Mode par excellence : la distillation de leur art, avec l’Ecstasy comme émulsifiant. De plus, leur son amplifié pour grandes salles et leur jeu de mots gothique – et, naturellement, les nouvelles guitares – ont fait chorus avec le public américain qu’ils visaient inlassablement. Gahan, avec une certaine stupéfaction, a observé : “Tout à coup, c’est cool d’être Depeche Mode”. Néanmoins, malgré l’énorme succès de leur tournée 101, le leur était toujours perçu comme un succès underground. Violator changerait tout cela.

* * *

Enregistré dans divers studios en Italie, au Danemark et au Royaume Uni, les sessions de Violator ont pris un mauvais départ à Milan alors qu’ils faisaient plus la fête qu’ils n’enregistraient. Les premiers signes que l’hédonisme du groupe pourrait devenir un problème ont commencé à apparaître : le comportement de Gahan était particulièrement déconcertant, alors que l’hypocondrie et les compulsions de Andy Fletcher atteignait un seuil critique, qui a culminé en sa fuite vers la clinique The Priory.

Tout cette incertitude – couronnée par ces redescentes d’Ecstasy – peut rendre compte des paroles qui distillent les soucis pleins d’angoisse de Gore : la religion (Personal Jesus), le sexe (Blue Dress) et la culpabilité (Halo). Suivant parfaitement la musique (assisté par la parfaite diction de Gahan et de Gore lui-même), Gore rassemble des rimes sur rimes sans même paraître forcé : “Quand j’ai besoin d’une drogue en moi / et qu’elle fait sortir la brute en moi / je ressens quelque chose qui m’entraîne”. Ces paroles – extraites de The Sweetest Perfection – se réfèrent clairement à Gahan, qui avait commencé à montrer des changements de personnalité influencés par la drogue, pour devenir, dans les mots de Fletcher, un “ennui” : à Milan, il se battait au hasard avec 10 jeunes du coin.

Quant à la musique, le premier single à la fin de 1989, Personal Jesus, annonçait l’intention de Depeche Mode encore plus musculaire et orientée sur les guitares. La chanson contient des touches de blues et de glam dans son riff à la simplicité brutale et son rythme martelant, le premier peut-être lié au choc de la découverte de Gore juste avant les sessions que son père était noir, le deuxième probablement le résultat des tendances glam de l’album de reprises de Gore, Counterfeit, enregistré plus tôt dans l’année. La chanson sera plus tard efficacement reprise par Johnny Cash.

L’album lui-même s’ouvre de manière significative : World In My Eyes met en valeur la nouvelle facilité dance de Depeche Mode, avec son rythme propulsif et ses polyrythmies techno. Malgré le fait que ce soit le seul morceau non mixé par Kevorkian, Enjoy The Silence est encore plus dance : une pompe disco complètement à quatre temps qui invoque un New Order plus sombre et plus gothique (comme pour remercier, la tournée Violator aura le projet parallèle de New Order, Electronic, comme première partie). Il deviendra leur plus grand hit américain. Policy Of Truth sera un autre hit substantiel, autre tempête de dance floor avec des cors, une basse qui ondule, des guitares abrasives et – harmonisée par Gahan et Gore – une mélodie à la nostalgie contrastante légèrement mélancolique. encore plus hantant, le lit de synthés qui battent de Waiting For The Night préfigure l’épique Song Of Life du duo dance Leftfield en 1992.

L’album se conclut sur deux ballades maussades : Blue Dress – chanté, comme Sweetest Perfection, par Gore – qui réfléchit apparemment sur la simplicité de la sexualité masculine et Clean, morceau vibrant à la Pink Floyd et à la basse très présente, son titre gagnant de la résonance à la lumière de la dépendance de Gahan à l’héroïne. Il donne à la chanson la voix la plus puissante de l’album, qui s’étend de la basse résonnante à la vive mélopée funèbre aiguë. C’est une fin austère et imposante à un album colossal.

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Violator a fini par se vendre à sept millions d’exemplaires et a contribué à la création du génie dominant de “l’Alternative” pour les dix années à venir : l’angoisse gothique, la décadence et les drogues taillés pour les grandes salles. Ainsi, le succès de Violator a ouvert de l’espace dans le courant principal pour des groupes explicitement inspirés par Depeche Mode comme Nine Inch Nails et pour le grunge.

Gore dit : “Je pense que Violator est probablement notre meilleur album, alors si je peux refaire quelque chose comme ça, je serais très heureux”. Heureux ? À en juger par l’effet que l’Ecstasy a eu sur lui, le bonheur n’est pas quelque chose qui vient facilement pour Gore. Ni, quand la tristesse produit quelque chose d’aussi glorieux que Violator, quelque chose qu’on lui souhaite.

Toby Manning

Traduction – 17 février 2005