Vers l’Ultrapop… ularité !

Depeche Mode invite Steve Taylor à Basildon pour une brève leçon de U.P.

“Quand Simon Bates nous présente à Top Of The Pops, dit le chanteur de Depeche Mode, Dave Gahan, l’après-midi qui précède leur premier passage à la télévision, il fait spécialement remarquer qu’on vient de Basildon – pourquoi ?” “Parce que rien de bien n’est jamais sorti d’ici ?” suggère l’un des trois collègues de Gahan qui jouent du synthétiseur, Martin Gore. Nous réfléchissons tous pendant une minute ou deux, perchés dans un pub ringard tapissé de plastique situé au dessus d’un centre commercial en béton. Silence. Question suivante.

Basildon mérite une mention spéciale comme l’une de ces villes nouvelles tentaculaires construites pour recevoir “l’excédent” de la population de Londres au lendemain de la guerre. Comme Basingstoke, elle représente aux yeux de certains un cliché du développement suburbain sans âme autour d’un centre ennuyant – le terme exact est “aliénant” – où le divertissement est difficile à trouver. L’endroit même, qu’on nous pardonne d’y penser, des Ténèbres Urbaines du Synthétiseur.

Eh bien, voici la surprise : non pas que Depeche Mode vienne d’un endroit comme Basildon, mais le fait que le groupe joue de la pop adolescente légère – avec une nuance d’humeur maussade, c’est certain, mais rien qui nominerait le groupe pour la récompense du disque le plus suicidaire.

Les Modes en blaguent un peu. Vince Clark traite l’autre camp de groupes à synthétiseur “B&I”, qui veut dire “bleak and industrial” (“lugubre et industriel”). Dave Gahan, qui fanfaronne et rit plus que d’habitude après une pinte et demie de bière du déjeuner, se trompe dans le slogan : “On est P&U”, proclame-t-il. Tout le monde semble déconcertés. “Vous savez, dit Gahan, pop and up”. Vince le corrige. “L’expression, c’est U.P. et ça veut dire Ultrapop !”

Ils ont toutes les raisons d’être joyeux maintenant, après avoir obtenu l’exposition enviable d’un passage à Top Of The Pops – avec un single sorti sur un label indépendant, notez le – et être devenus l’un des sujets d’une prochaine “Twentieth Century Box” sur la London Weekend Television après une année à peine d’existance.

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Au cours des derniers mois, ils ont tous abandonné tout ce qui les empêchait d’être Depeche Mode à plein temps. On a poliment demandé à Gahan de quitter la fac, où il faisait des études d’étalagiste, Martin Gore et Andrew Fletcher, compagnons de Vince Clark aux synthétiseurs, ont abandonné leurs boulots d’employé de banque et d’assureur. Vince – “Je suis Vince Clark” – qui avait le moins à perdre, s’est rayé de la liste des chômeurs. Avec une installation scénique peu chère et très portable, ils vivent désormais seulement des revenus des concerts – un fait dont ils sont fiers à juste titre.

“On n’a pas vraiment de frais de transport vraiment, explique Gahan, tout notre matos rentre dans la voiture. On n’emploie pas de roadies. Alors si on est payés 250£ pour un concert et que 50£ va dans la location de la sono, on peut s’en sortir avec une coquette somme chacun. Tout est indépendant chez nous, on s’est même employés pour la promotion du nouveau disque”.

Dreaming Of Me, le dernier single de Depeche Mode sur le label Mute, a atteint la 57ème place des charts singles et la première des charts singles indépendants. “On va être les Beatles des indés”, chante Fletcher dans un excès de bravoure.

C’est un long chemin parcouru depuis moins d’un an quand Gahan se rappelle qu’il était resté devant le lieu de leur première performance à quatre, Nicolas School, où Fletcher et Gore allaient. “Tu as passé une demi-heure dehors à essayer de te calmer, dit Fletcher. Tu as bu environ dix canettes de bière”. Tout ce dont se souvient Gahan, c’est se répéter : “Je ne veux pas le faire, je ne veux pas le faire”.

Les trois instrumentalistes connaissaient la musique, puisqu’ils avaient fait deux concerts en trio basse-synthés – un au Scamps à Southend et un autre à “la fête de Deb Danahay”. Vince ne laisse pas le temps à quelqu’un de poser une question idiote comme “Comment se sont-ils passés ?” “Ce n’était même pas de petits succès”, dit-il. Andrew met ce que vient de dire Vince dans le contexte : “Le public n’a pas réagit alors Vince s’est énervé – le courant a été coupé”. “Il y avait beaucoup de gosses de 14 ans, ajoute Martin, qui n’avaient jamais vu de synthé auparavant, alors ils bidouillaient les boutons en disant Ça fait quoi ça ?”.

Non pas que les trois s’étaient mis au synthétiseur depuis très longtemps. Vince et Andrew ont passé leur baptême musical dans un duo gospel folk qui jouaient dans les églises et les clubs du coin ; Martin, qui va encore à l’église méthodiste une fois par mois, était le guitariste d’un groupe neutre orienté West Coast qui jouaient des “chansons sympa”.

Alors, même s’ils étaient trop jeunes pour être des mômes à paillettes dans les années 1970 et même s’ils admettent ne pas avoir été à fond dans le punk, ils ont tous été assez impliqués sur le plan musical pour être touchés par les innovations cruciales. Comme Clark le dit : “On apprécie les choses bien plus quand elles sont passées”. Gahan décrit les goûts du groupe qui s’étendent “du folk à P.I.L.”.

“Le punk, dit Clark, n’était pas bon en entier, mais l’enthousiasme…”

Fletcher aborde la discussion : “On a toujours aimé des groupes comme Roxy et des gens comme Bowie qui ont gardé leur respectabilité”.

“La musique électronique, dit Vince, a connecté les deux, Roxy et le punk. On aimait les groupes qui utilisaient des synthétiseurs – OMD, Human League, Gary Numan – c’était ce qu’on écoutait au moment où on s’est rencontrés. Et, conclut-il avec un large sourire, il est très facile d’obtenir un bon son sur les synthétiseurs”.

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Avec l’arrivée de Gahan, qu’ils ont entendu crooner sur le “Heroes” de Bowie lors d’un jam avec un autre groupe, leur style distinctif a commencé à prendre forme et les publics ont réagi en conséquence. Gahan se souvient de leur début à quatre au Top Alex, pub de Southend qui est normalement un bastion R&B : “On a bien été reçus – ils balançaient leurs têtes sur notre pop”.

Faire circuler une première cassette démo leur a permis de décrocher quelques concerts de qualité, la plupart au Bridge House dans le quartier londonien de Canning Town – “Terry, le promoteur de là-bas, était le seul gars qui croyait en nous à l’époque” – et au Crocs dans la ville voisine de Rayleigh. “On a dû jouer quinze fois au Crocs, dit Fletcher, et ça nous a donné beaucoup d’encouragement, on n’était plus vraiment nerveux”. “Parle pour toi”, rebondit Gahan.

Le Crocs a aussi été le lieu où leur public a commencé à s’habiller en fanfreluches et à se maquiller, même si Gahan dit aujourd’hui que c’est modéré : “Plus personne n’essaye d’être différent des uns des autres, c’est plus élégant”. Le groupe a abandonné son romantisme mignon au profit du cuir macho en ce moment, bien que Gahan dise que ce n’est pas une décision de principe, ils choisissent juste “tout ce qui parait bien”.

Le Bridge House, pendant ce temps, les a mis sur le chemin de Top Of The Pops. Ils ont rencontré Daniel Miller, propriétaire de Mute Records et aficionado de pop électronique et finalement, ils ont été invités à faire un unique single. Après avoir fait le tour décourageant des majors, Miller a été “le premier à qui on pouvait faire confiance, il a dit que si l’une des deux parties n’aimait pas l’autre, on s’arrêterait”.

Le succès imminent de New Life et le fait que les majors auparavant indifférentes ont brusquement commencé à “trouver” la cassette démo et le numéro de téléphone de Depeche Mode est un grand booster de confiance pour le groupe et Miller. “Toutes les majors lui ont dit qu’il n’allait pas y arriver et il leur a prouvé le contraire, dit Gahan. Et en ce qui nous concerne, jusqu’à maintenant, les choses sont tout simplement arrivées – et dans ce cas, on est heureux de les laisser simplement arriver”.

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 18 février 2006