Depeche Mode : Mode Pressée

Contrairement à l’image populaire des groupes à synthétiseur peu souriants, Depeche Mode aime beaucoup rire. Ce soir, dans un petit studio d’enregistrement au Sud de Londres, on rit beaucoup – surtout aux dépens du non chanteur Andrew Fletcher qui lutte pour trouver et tenir sa note dans l’harmonie à quatre voix que le groupe met en boîte pour son dernier single, New Life.

“Ça, c’est un micro, Fletch”, taquine le chanteur Dave Gahan.

“Avec le cœur, Andy”, dit gentiment le producteur Daniel Miller via l’interphone du studio.

“J’essaye de le faire avec les poumons”, répond Fletcher, cerné par tous.

Finalement, on obtient une prise satisfaisante et le groupe fait une pause pour donner une interview. Voici qu’une note sérieuse entre dans les procédures : il est 11 heures passées et nous devons regarder l’heure afin que le groupe – qui dépend des transports en commun – puisse attraper le dernier train pour la maison.

La maison en l’occurence, c’est Basildon dans l’Essex où Depeche Mode, trois synthétiseurs et un chanteur, tourne depuis plus d’un an maintenant. Se spécialisant dans un genre particulièrement attirant de pop électro facile, Depeche Mode réussit à combiner le côté bop classique de Glitter et la précision du disco avec le charme non-traditionnel des synthétiseurs et une dimension additionnelle de profondeur et de force surprenantes pour un chanteur aussi peu macho que Gahan.

Loin de leurs instruments et de leurs microphones, les personnalités du groupe – libres de points de vue politiques en autres – sont aussi plaisantes et simples que leur musique. Il est aussi évident de la manière dont ils émaillent leurs tentatives d’explications de “tu sais” et de “plutôt” hésitants qu’il n’est pas facile pour eux de penser et de parler de ce qu’ils font.

Le songwriter principal du groupe, c’est Vince Clarke, qui a été autrefois guitariste dans, ne riez pas, un duo folk gospel avant de s’unir à Andrew Fletcher qui jouait alors de la basse. Un camarade d’école de Fletcher, un certain Martin Gore, a été invité pour apporter son synthétiseur et ses chansons dans le groupe, mais il manquait encore quelque chose.

“On avait besoin d’un leader, d’un chanteur, se souvient Fletcher en montrant de la tête le chanteur Gahan, et on a eu un leader.

“Ce qui est arrivé, c’était, il continue joyeusement au milieu de plus d’éclats de rire, qu’on l’a pris parce qu’il a chanté Heroes lors d’un jam. On n’était même pas sûrs que ce soit lui qui chantait ça, il y avait tant de gens qui chantaient !”

“Je suis toujours sûr qu’on a pris le mauvais”, dit Gore avec piquant. C’est maintenant au tour de Gahan de paraître très mal à l’aise. “Tu ne le savais pas, hein ?” demande Fletcher, qui apprécie manifestement chaque moment de sa revanche. Les enfants s’il vous plaît !

Séduits par les bruits produits par le synthétiseur de Gore et impressionnés par la facilité avec laquelle il pouvait le porter dans les transports en commun, les Modes sont passés à ce moment à une formation complètement synthétique.

Lorsque le groupe a fait la première partie de Fad Gadget au pub the Bridge House dans l’Est londonien, il a attiré l’attention de Daniel Miller de Mute Records, en quelque sorte injustement considéré comme le meilleur label électronique du pays. Le groupe a signé avec le label et le premier fruit de cette collaboration était l’excellent Dreaming Of Me qui a réussi à pénétrer dans les régions inférieures des charts nationaux en avril dernier.

Ce n’était pas son premier vinyle, cependant, étant donné que le groupe avait déjà contribué un morceau intitulé Photographic sur la compilation Some Bizzare de groupes futuristes. Mais malgré leurs synthétiseurs, les Modes nient toute association avec quelque chose qu’ils voient comme une création artificielle.

“Juste parce qu’on utilise des synthétiseurs, soupire Gahan, je suppose qu’on est classés comme groupe futuriste mais notre musique n’est pas futuriste. Vince écrit simplement des pop songs”.

“Je pense que le mot pop est vraiment bon, suggère Clarke, parce qu’il est léger et heureux. Je pense que c’est un mot sympa”. Quant aux paroles du groupe, même si Clarke est assez heureux que les gens puissent y trouver quelque chose, il n’y a pas de messages déclarés. En fait, le forgeron sonore Clarke est tout simplement l’ultime constructionniste.

“J’aime les mots, dit-il. J’aime le son des mots et la manière dont les mots vont ensemble et riment – des trucs comme ça. Ou la manière dont ils sonnent quand je les prononce. Le son des mots au lieu de leur signification. Par exemple, quand j’écris une expression ou un truc du même genre, je pense à la facilité avec laquelle on peut la chanter, la cadrer avec la mélodie”. (Le nom du groupe en fait a été pris d’un magazine français parce qu’ils aimaient le nom qu’il donnait.)

Les goûts pop qu’avoue Clarke s’étendent jusqu’à une affection pour Simon and Garfunkel. Il pense que tout ce qu’ils ont fait est vraiment bon, que leurs paroles sont intéressantes et que le son d’une guitare acoustique est vraiment expressif. Il aiment les émotions.

N’y a-t-il pas de contraste entre cela et ce qu’il fait maintenant ?

“Quand j’écris des chansons, Clarke s’excuse presque, je ne peux pas écrire comme Simon et Garfunkel. Je voudrais d’une certaine manière, mais je ne peux pas, alors quand j’écris des paroles, j’utilise simplement les mots tels quels. Je n’écris pas vraiment à propos de quelque chose”.

Cet emprunt d’images standard est une méthode encore joyeusement utilisée par Clarke dans l’écriture pour Depeche Mode. “Je pense que dans le genre de trucs qu’on fait, c’est bien d’utiliser certains mots. Je pense que les mots sont très à la mode. Je te donne un exemple, d’accord ? Les mots à utiliser dans une bonne chanson électronique – fade, switch, light – n’importe quoi dans le même genre. Room, door – des mots comme ça. C’est assez sympa. Fade – c’est un excellent mot. C’est un mot de 1981 – ce doit l’être !”

Il y a eu un temps où Clarke sentait que ses expressions et ses sentiments voulaient dire quelque chose, même indirectement, et c’était assez important pour lui. Mais pas maintenant.

“Je pense au mot pop, Clarke se bat pour remettre sa musique en perspective, ce n’est pas juste les paroles, d’accord ? C’est toute l’impression de la chanson. Et c’est tout simplement léger, tu vois ?”

De même, on ne devrait pas accorder trop d’importance au maquillage et aux habits flamboyants de Depeche Mode sur scène. Ils ne se considèrent pas comme des Nouveaux Romantiques, ils n’en ont entendu parler que par les sorties en club de Gahan avant de rejoindre la groupe.

“Ça fait un petit moment que je ne suis pas allé en club, Gahan hausse les épaules. Un petit peu, il y a environ deux ans, parce qu’il y a les bonnes personnes – les vraies et véritables personnes. Alors qu’aujourd’hui, ça a pris le train futuriste en marche”.

Clarke pense que la scène est assez intéressante mais considère que le nom de “Nouveaux Romantiques” est vraiment bébête. “Mais alors je suppose que dans quelque années, il sera bon cependant, parce que ça mûrira. Comme quand j’ai entendu The Sweet et des trucs évidents comme ça pour la première fois, je détestais ça. Mais maintenant c’est si bon – on y voit juste quelque chose de différent, tu vois ?”

Clarke ose même dire que l’idée d’aller de façon sophistiquée dans les clubs lui plait vraiment.

“C’est plus élégant que, disons, le punk ou quelque chose comme ça. Et c’est plus intelligent et plus intellectuel je veux dire, ce ne l’est probablement pas si on parle aux gens là-bas, on le dirait tout simplement, tu vois ?”

Quand il parle du punk, parle-t-il de ce qu’il veut dire maintenant, comme les UK Sub etc. ?

“Non, comme c’était. Je pense que certains groupes punk étaient tout simplement de mauvais goût. Sans talent et sans goût. C’est juste que la sorte d’agression dedans était inutile. Mais encore, un groupe comme les Sex Pistols faisait de la bonne pop”.

L’interrogation terminée, Depeche Mode revient au type primitif et la moquerie reprend, cette fois, elle se concentre sur Daniel Miller, qui n’est pas loin.

Gahan : “Un homme intéressant”.

Fletcher : “Sous-estimé. Très sous-estimé”.

Clarke : “Et un vrai dur à cuire”.

Miller proteste un peu : “Parfois seulement”.

Gahan (avec un ton conspirateur) : “Vraiment, il fait partie des Feelies. C’est un Feelie !”

Clarke : “Et c’est Nash The Slash ! On a entendu que c’était The Normal – eh bien, c’est aussi Nash The Slash, sans les bandages”.

Gahan : “À part tout ça, c’est un grand homme”.

Clarke : “Et est-ce qu’on peut nous déposer chez nous s’il vous plait ?”

Ian Cranna

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 22 décembre 2005