Fraîche dépêche

Basildon : foyer des frites en silicone et de DEPECHE MODE qui joue des synthétiseurs, MIKE NICHOLLS témoigne de sa sympathie.

Pas de restaurants à part des Chinois et des Italiens. Pas de loisirs à part le billard et le loto. Pas de divertissements vivants à part le Towngate Theatre. Pas d’âme dans les clubs mais alors il n’y a pas du tout de clubs.

C’est la grande et britannique Ville Nouvelle. Nullement définitive mais un exemple quand même. Basildon est son nom et en quelque sorte elle a réussi à produire les sophistiqués pop étincelants Depeche Mode.

Malgré la stérilité suburbaine environnante, un fabuleux Phénix s’est réveillé de ces cendres. Les cendres telles que cette conglomération méprisable de parpaings, centres commerciaux, périphériques et grands magasins. Je suis peut-être un peu strict. Après tout, c’est la ville natale des garçons du groupe et elle n’a pas eu d’effet sensiblement traumatisant sur leurs personnalités enjouées.

Leur ayant précédemment parlés à différents moments au téléphone, au bureau, au pub et après les concerts, l’habitat naturel est le choix le plus évident pour le prochain rendez-vous. La situation « star à la maison » contribue toujours des balivernes très attirantes et avec Depeche Mode, les possibilités semblent infinies.

Considérez l’idée ! Est-ce que leurs sons synthétisés ultramodernes proviennent du fait qu’ils vivent tous dans un gigantesque astrodôme d’air conditionné ? Que mangent-ils ? Des tas de frites en silicone ? Découpées dans des meubles hi-tech à usages multiples ? On est, comme ils le disent, plongés dans l’ahurissement. Mais, hélas, en vain. Je ne vois aucun domicile de Depeche, même si les gars sont assez hospitaliers pour m’accueillir dans leur gare locale. En fait, j’arrive en voiture mais ne nous lançons pas dans cette discussion.

La gare de Basildon une après-midi piquante d’automne. Innocemment encadrés par le photomaton en Formica brillant, mes hôtes se tiennent en ligne. Tels des petits gars enjoués sur le point d’embarquer sur un voyage scolaire, Dave, Martin et Andy.

Celui qui manque, c’est Vince. Son absence est d’autant plus notable qu’il est le seul compositeur du groupe. Mais il est toujours piqué au vif à cause d’un piège évident dans lequel il est tombé quand il s’est fait interviewé par le sensationnel Daily Star. Et ainsi il ne veut plus parler à la presse.

C’était il y a un certain temps et ses collègues pensent qu’il est temps qu’il se secoue. Pourtant, ils sont assez capables seuls.

Deux copains les accompagnent. Ainsi que la petite amie de Dave dont la beauté aux yeux brillants reflète subliment la sienne à lui. Les potes s’en vont après s’être arrangé pour se voir plus tard. Nous autres décidons de l’endroit où nous allons converser. Puisque les cafés ne courent pas les rues de Basildon, quelqu’un suggère Littlewoods. Un grand magasin avec sa propre cafétéria.

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Nous faisons la queue pour des “rafraîchissements” et prenons une table. Il n’y a de la place que pour quatre. La petite-amie de Dave attend patiemment dans le passage. Les bruits sourds de vaisselle et de verre qui s’entrechoque des tables voisines se prêtent à un relaxant fond sonore à notre situation. Les meubles et installations dans les tons pastel facilitent également le bien-être. Ils ont sans doute été conçus par une équipe de psychologues industriels.

Il n’y a pas besoin d’être psychologue pour comprendre Depeche Mode. Ce sont des personnes franches, amicales et coopératives. On pourrait presque les prendre pour des gendres idéaux, si ce n’était pas pour le fait que même sortis de scène, ils semblent extraordinairement distinctifs.

Le chanteur Dave Gahan, c’est l’habilleur prompt. Chemise, cravate, trews plissés et pardessus en tweed. Quelque peu formel pour un jeudi après-midi, je pense. Tape-à-l’œil aussi. En plus de son épingle sur sa cravate, il y en a une dans son nez. Toutes les deux en or. Assorties à sa montre, son bracelet et sa boucle d’oreille. À 19 ans, il est d’un an plus jeune que les autres Modes.

À l’autre extrémité, Andy Fletcher semble relativement rustique. Cheveux coupés très ras, teint rubicond et jeans quelconque. Andy est devenu le bous émissaire résident, acceptant à contrecœur son sort dans sa nouvelle vie avec des sourires forcés.

Là, il confirme son rôle de cible des blagues du groupe en se référant aux “artics” (pour articulated lorries – semi-remorques) en disant “artex”. Et Martin saute rapidement sur cela : “Ha ! Ha ! Pose ça”, il supplie avec conviction avant de se retourner vers le garçon qui rougit.

“T’inquiètes, Andy, c’est quelques autres lettres de fans. Andy commence à en recevoir plus que nous réunis ces jours-ci parce que tout le monde sait qu’on se moque de lui. Ils sont désolés pour lui, tu vois”.

Malgré une telle tourmente flagrante, Martin Gore est le Mode le plus énigmatique. Se retrouvant sur le plan vestimentaire entre les deux autres, il rapporte en faisant attention une énorme part obscène de tarte au citron meringué. Sa coiffe de mousse s’accordant d’une manière hilarante à ses boucles d’or sauvages.

Tout chez Martin est aussi drôle. Son humour est pince-sans-rire au point tranchant. Il ne me fait pas marcher et c’est probablement le plus reconnaissable du groupe. Alors qu’il va chercher une autre tournée de thés imbuvables, un groupe de petits gars assis à une autre table dont signe de la tête avec une admiration polie.

Vous devez être des héros ici ?

“Oui”, répond-t-il avec approbation.

Eh bien, il ne faut pas se voiler la face. Pas besoin de fausse modestie. Mais on ne peut s’empêcher de penser qu’il est surpris de tout cela : “Les gens viennent nous dire Bravo ! Bravo ! Et les femmes te susurrent à l’oreille”.

* * *

Mais cela ne lui est pas monté à la tête. Tout comme le reste du groupe. Tous les membres de Depeche Mode sont extrêmement calés en ce qui concerne la marche de leur carrière. Il n’y a que quelque mois, c’était juste un autre groupe d’inconnus avec un seul single maladroitement enregistré sorti sur un label indépendant à leur actif.

C’était, il faut noter, Dreaming Of Me, sur le label Mute appartenant à Daniel Miller. Raisonnablement, ils sont restés fidèles à Miller et ont fini par vendre plus de 500 000 disques. Avec juste deux disques. À son apogée, Just Can’t Get Enough se vendait à 60 000 exemplaires par semaine. On suppose que si le haut des classements n’était pas occupés par des rouleaux compresseurs comme Adam, The Police et Madness qui s’entrechoquaient, ils seraient entrés dans le Top 5.

Andy, Martin et Dave apprécient ceci et en savent beaucoup plus. Comme sur quels labels signer à l’étranger – de petits en France, en Belgique, en Hollande et en Allemagne ; la filiale de WEA, Sire, aux États-Unis – et comment gagner de l’argent en tournant.

La plupart des groupes perdent de l’argent sur la route, aspirant à rentrer dans leurs fonds avec les ventes des disques qu’ils promeuvent. Le premier LP de Depeche Mode voit le jour le mois prochain, ce qui coïncide bien entendu avec une tournée. Ils estiment pouvoir gagner un minimum de 4000£ avec leurs 13 dates prévues. Ce qui est par concert, ce qu’ils gagnent toute l’année.

Les petits gars sont en fait capables de vivre de la tournée, tandis que la plupart des groupes de leur stature doivent emprunter 10 000£ à leurs maisons de disques indulgentes. Qui plus tard reprennent l’argent via les royalties du groupe des ventes de disques. Quand les royalties de Depeche Mode tomberont, ils n’auront pas de dettes à régler.

Le groupe sait tout cela mais ce ne sont pas des mercenaires. Juste assez intelligents pour ne pas se faire exploiter. Même si leur tournée sera relativement courte, ce n’est pas seulement parce que c’est rentable. Ils ont d’autres raisons de ne pas vouloir continuer semaine après semaine. Et ils n’ont pas honte de les révéler.

“On se fatigue après deux soirs, admet Dave, en blêmissant à cette pensée. Je suppose que c’est parce qu’on joue surtout dans des clubs alors on ne va pas se coucher avant deux heures du mat’. TBA (l’agence qui organise les tournées de Ultravox et des Ants entre autres) voulait qu’on en joue une trentaine mais on estime que 13 suffira. Ou 14 si on fait un second soir au Lyceum. Ça dépend si on le remplit ou pas”.

Ooh je suis sûr que oui… D’autres salles incluent l’Arts Centre de Poole – ce qui provoque l’hilarité générale – et des clubs de 1000 personnes comme le Rock City de Nottingham. Et pour s’entretenir la main à l’étranger, ils y font quelques dates.

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On espère que ce sera une expérience plus heureuse que leur récente fête de Hambourg. Le groupe y est arrivé crevé 24 heures après avoir quitté Basildon après “une vieille traversée sur un bateau”. Et plus calme que la Paradiso. Où les punks et les skins d’Amsterdam leur ont tabassé la gueule.

“Ils y sont restés là-bas”, conclut Dave.

Depeche Mode a également joué à Bruxelles et est sur le point de retourner à Paris pour une émission télé. Cette fois, ils voyagent en avion. Alors les choses s’améliorent, hein ?

“Eh bien, s’il n’y a qu’un regret, dit Dave, c’est que les premiers fans ne soient plus là. Tous ceux du Crocs (le club de Rayleigh que l’on comprend être une oasis futuriste au milieu du désert R&B qui s’étend entre l’Est de Londres et Southend) ne nous suivent plus. Parce que lorsqu’on joue dans des endroits plus grands où il y a moins de contact avec le public, on ne peut plus reconnaître les visages de la foule”.

Je suppose que c’est le showbiz, mec. Alors parlez-moi du nouvel album. Comment va-t-il s’intituler ?

Speak & Spell”.

Pourquoi ?

“Je ne sais pas pourquoi, ça sonne bien”.

“Et c’est marrant”, réplique Martin.

“Pas marrant ah ah”, ajoute Dave.

“Si ce l’est, maintient Martin, une partie est si pop que c’en est hilarant. Mais aussi une autre partie est mûre”.

Cela a l’air génial.

Pendant ce temps, la bulle de cette douillette rencontre menace d’éclater. L’heure de fermeture des magasins approche. Les ménagères commencent à sortir de la cafétéria en traînant les pieds. Les tasses à moitié pleines de thé tiède sont ramassées.

“Alors tu as tout ce que tu voulais ? demande Dave. Je pense qu’il faudrait mieux qu’on s’en aille”.

Je ne peux résister à une dernière question. Encore une fois à propos d’argent. Ils m’y poussent. Combien estimez-vous en recevoir. Les royalties et tout cela ?

“Un million en gros, il a estimé”, répond Martin malicieusement, en se référant au patron de Mute, Miller.

Hmmm, cela ne m’étonnerait pas. Peut-être qu’ils me payeront le champagne la prochaine fois. Mais pas s’ils ont du bon sens.

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 25 avril 2006