Dans la mode

Depeche Mode sont (1) des pionniers de la techno, (2) des pervers de la pop synthétique, (3) le Second Avénement. Durant l’enregistrement de son nouveau LP, Songs Of Faith And Devotion, le groupe a mis en pratique les thèmes du disque d’obscurité et de salut. William Shaw s’est joint à la fête.

Dave Gahan me regarde avec méfiance de la tête aux pieds. “Je me souviens que tu as chroniqué un de nos singles une fois, dit-il. Je ne me souviens pas si c’était bon ou mauvais”. Il m’accompagne dans une salle d’écoute dans les Studios Olympic de Londres pour écouter sept morceaux sur lesquels Depeche Mode a passé dix mois laborieux. Dave me dit de m’asseoir entre les deux énormes enceintes sur la table de mixage, parce que c’est le meilleur endroit pour les écouter. Il ne s’asseoit pas à côté de moi ; il les a entendu des milliers de fois auparavant. Alors je reste assis seul et j’écoute, en griffonnant des notes, me demandant ce qu’il aimerait que je dise. Gahan est une boule d’intensité nerveuse, hochant la tête au rythme de la musique, me scrutant à la recherche d’une réaction.

Quand c’est fini, il me demande ce que j’en pense.

Je suis enthousiaste. Je semble réussir le test. Gahan se lève, empoigne une cannette de Budweiser, et dit: “Je te regardais et je pouvais deviner que tu avais quelque chose”. Il commence à parler de cet album, combien c’est la meilleure chose dans laquelle il ait été impliqué, combien il n’a pas été facile, comment il est en partie enveloppé dans les choses qu’il a traversées et en partie à voir avec le monde actuel. “C’est quelque chose dont on a besoin, il m’explique. C’est une chose positive”.

Pour Dave Gahan, cet album est une thérapie. Les dernières années ont été étranges et douloureuses.

L’album est presque terminé. C’est la troisième et dernière session d’enregistrement. Ils ont commencé en 1992 à Madrid, sont allés à Hambourg et maintenant, ils sont de retour à Londres. Aujourd’hui, ils finissent un morceau rythmique pour Rush, vague martellement de séquenceurs et de guitares qui se trouve à des années lumière de la musique électronique propre avec laquelle ils ont commencé il y a treize ans. Alan Wilder se concentre sur un écran rempli de nombres. Un bonnet noir enfoncé jusqu’aux oreilles, Martin Gore est assis devant une talbe de mixage avec Flood, le producteur qui a travaillé avec le groupe sur leur LP de 1990, Violator. Parfois, Andy Fletcher, qui n’a pas grand chose à voir avec la musique à cette étape, pointe son nez pour voir comment se passent les choses. Encore deux semaines et tout est fini.

Depeche Mode savent qu’après tout ce temps, ils sont prêts à tomber dans quelque chose de très grand effectivement. À chaque fois qu’ils sortent un disque, ils en vendent plus, passant d’artistes cultes anglais qui sont entrés dans le Top 20 américain en 1984 avec People Are People à remplir des stades et vendre six millions d’exemplaires de Violator.

* * *

Dave Gahan a changé depuis Violator. Visuellement, il est méconnaissable. C’était, au début, le but. Après la tournée, il avait besoin de souffler. Il s’est installé à Los Angeles et a laissé poussé ses cheveux jusqu’aux épaules et a fait du bouc avec lequel il avait flirté dans le passé une marque permanente. Il a commencé à préférer à ce que les gens l’appellent David, même si personne ne le fait vraiment. Il a commencé à écouter Jane’s Addiction, Soundgarden et Neil Young. “Je suis absolument fan de Neil aujourd’hui”.

La plus grande différence est dans la manière dont il se comporte. Avant, il partageait le manque de confiance en soi des autres membres du groupe ; aujourd’hui, il est assuré et enthousiaste jusqu’à l’hyperactivité. Je suis si étonné de la transformation que je lui dis. Il baisse la voix et dit: “Chaque aspect de ma vie a changé au cours des deux dernières années. Tout. J’aime à penser que je suis une personne bien meilleure qu’avant”. Il me regarde dans les yeux. “Je suis passé par beaucoup de choses, William”.

Beaucoup de choses sont arrivées à Dave Gahan. Il vient de Basildon, ville d’après-guerre à trente kilomètres au Nord-Est de Londres, considérablement hors du circuit des touristes et, à la fin des années 1970, pleine à craquer d’adolescents qui s’ennuyaient et qui se bagarraient dans les rues. Dave Gahan en faisait partie. Son père a quitté le foyer familial quand il avait environ six mois, pour ne revenir brièvement pendant quelques années quand Dave avait sept ans, après la mort de son beau-père. Au début de l’adolescence de Gahan, il est passé par ce qu’il décrit « une phase louche » en volant des motos ; c’était juste ce que faisaient les garçons de ce coin de Basildon. Il a été sauvé de tomber bien plus bas lorsqu’il a rencontré Vince Clarke, Andy Fletcher et Martin Gore, originaires de l’autre côté, plus calme, de la ville. Les trois étaient dans un groupe nommé Composition Of Sound et jouaient des synthétiseurs. Terriblement conscients d’un manque de charisme, ils savaient qu’ils avaient besoin d’un leader. Un jour, ils sont arrivés à la répétition dans la salle des scouts locaux et ont entendu Gahan répéter une version du “Heroes” de David Bowie avec un autre groupe.

Le premier défenseur de Depeche Mode, le producteur Daniel Miller, était auparavant monteur de film. Il a eu un petit tube de la fin des années 1970 avec T.V.O.D., single électronique primitif, alors il a formé son propre label, Mute, et a commencé à sortir des reprises pop synthétique sous la bannière des Silicon Teens. Quand il a rencontré par hasard quatre vrais adolescents qui jouaient de la musique électronique doucement harmonisée dans un pub de l’Est londonien, c’était trop beau pour être vrai.

C’était en 1981, l’année du mouvement britannique des Nouveaux Romantiques. À cette époque, Dave Gahan portait des costumes amples et de mignons nœuds papillon. Une mèche nouveau romantique coiffée avec soin retombait devant ses yeux et un clou brillait à son nez. Depeche Mode a eu quelques tubes, sont devenus des pinups et semblaient n’être rien de plus que du bubblegum microprocessé. Mais à la fin de l’année, Vince Clarke, compositeur du groupe, est parti (pour former Yazoo et, plus tard, Erasure), et Martin a repris le flambeau. Gore a commencé à passer du temps à Berlin et, même s’il en minimise l’importance, a été inspiré par des fabricants de bruits industriels comme Einstürzende Neubauten. Par la suite, Depeche Mode a façonné une toile de fond électroniqe plus dure pour les chansons de plus en plus sophistiquées de Gore sur le suicide adolescent et le romantisme tordu.

Au milieu de la décennie, Gahan aussi avait subit une transformation. Ce n’était plus le frêle adolescent qui, lors de la première tournée du groupe, se tenait maladroitement sur scène, à attendre que quelqu’un donne la réplique aux bandes rythmiques. Désormais, il avait une nouvelle routine scénique, pleine de pirouettes, de coups de pieds, de virvoltements de pied de micro, et de sueur. Le public a commencé à se pâmer devant son derrière habillé de cuir qui se tortillait.

À l’époque, Dave sortait avec une fille de Basildon nommée Joanne. Pendant un moment, elle a tenu le fan club des Modes. En 1985, ils se sont mariés. En 1987, ils ont eu un fils, Jack. En 1991, ils ont commencé à divorcer.

Dave Gahan est assis dans le sofa du studio. Il veut parler du nouvel album, du divorce et de son nouveau mariage, de pourquoi tout est mieux aujourd’hui. “Tu commences avec toutes les bonnes intentions quand tu es dans un groupe, et ce n’est pas que tu perds ces idéaux – tu te fais manger pas le groupe. Je pensais qu’il était temps de réadresser ma vie parce qu’il y avait des aspects de celle-ci qui étaient si faux et je devais changer”.

Au moment de la tournée pour Violator, Gahan perdait le contrôle. Sa vie personnelle était un gâchis. Faire un peu la fête est assez normal chez Depeche Mode, mais Gahan remuait ciel et terre. Le reste du groupe commençait à s’inquiéter. “Je pense qu’il pensait simplement que sa performance scènique était la seule chose qu’il savait bien faire, se souvient Andy Fletcher. Il était très émotionnel avec nous tous. J’avais personnellement tendance à l’éviter”.

Pendant des années, le mariage de Dave tombait dans le piège “le garçon se marie avec la fille et devient un dieu du rock”. Il couchait avec n’importe qui sur la route. Beaucoup. Il était mal à cause de cela, mais il n’arrivait pas à s’arrêter. “Tu t’aveugles et tu sors. C’est génial de rencontrer des tas de filles différentes et de s’amuser, mais après tu te rends compte quelle merde tu es et comment tu détruis la vie des autres”.

Tu te sentais coupable ?

Il gémit et sourit timidement.  “Absolument. Et ça s’est accumulé depuis des années. Je pense… Il s’arrête. Eh bien, je sais, euh… Je pense bien que je sais… que ma femme, ma précédente femme, m’était complètement fidèle. Et je revenais vers elle et… non, je ne mentais pas, parce que Joanne ne me demandait rien”.

Elle se doutait probablement de quelque chose.

“J’en suis sûr. Elle n’était pas stupide”.

Les choses sont arrivées au point critique en 1990 quand Gahan est tombé amoureux. Teresa Conroy était une agent qui avait travaillé pour le producteur Rick Rubin. En 1988, elle a travaillé sur la tournée de Depeche Mode pour Music For The Masses. À cette époque, elle avait les cheveux décolorées et portait des vêtements punky. Elle a voyagé avec le groupe, organisait les interviews et les distributions gratuites de tickets dans les radio locales. Après la tournée, Gahan s’est redirigé vers Joanne et Jack en Angleterre. Mais durant l’année 1989, quand il était à Milan pour l’enregistrement de Violator, il a appelé Teresa, souvent soûl, pour lui parler de ce qu’il faisait.

Ils se sont retrouvés lors des répétitions de la tournée pour Violator. Gahan s’est rendu compte qu’il était tombé amoureux de Teresa, et c’était comme se faire frapper par un marteau sur la tête. “Tu te regardes dans un miroir un matin et tout à coup tout est très, très différent et toute la perspective a soudainement changé. Hier soir, ce n’était pas juste Je veux coucher avec quelqu’un – je ne voulais plus être cette personne. Teresa a fait ressortir des émotions en moi que je n’avais pas découvert, comme l’amour”, dit-il, d’une manière touchante.

Je lui rappelle qu’il a une fois dit que même s’il chantait l’amour, il n’était pas tombé amoureux lui-même.

Il réfléchit un peu et puis dit: “Eh bien, je pense que je niais mes vrais sentiments la plupart du temps, devant mentir durant une bonne partie de ma vie aux gens que j’étais censé respecter, aimer et dont je devais m’occuper. Alors j’ai complètement gâché ça”.

* * *

Le nouveau LP est le Joshua Tree de Depeche Mode, le moment où un groupe culte se transforme avec une bruyante déclaration de confiance en soi. Il y a toujours des moments d’introversion en ton mineur, comme la sinistre chanson d’amour In Your Room, mais en grande partie, c’est du rock électronique riche, bruyant et bluesy. L’influence de plus en plus marquée de Dave Gahan sur le groupe est manifeste dans le rock de stade de Rush. Et il y a des spirituals comme Get Right With Me, avec une chorale gospel et Higher Love, que Fletch décrit pertinement comme “notre chanson à la Tear For Fears”. Plus le moment discret de Martin Gore, où il sort de l’ombre et chante la ballade One Caress sur un arrangement vibrant de cordes.

Le nouvel album s’intitule Songs Of Faith And Devotion. Ce n’est pas la première fois que Martin révèle son amour pour l’image religieuse, mais le disque pourrait parler des dernières années de la vie de Dave Gahan. Gore nie qu’il a en fait écrit l’album pour la situation de Gahan, mais ses thèmes d’amour et de salut conviennent très bien. En 1991, Martin est devenu père. Depuis, dit-il, ses chansons sont plus “réjouissantes et positives”. Dans les termes du toujours pragmatiques Andy Fletcher, les nouvelles chansons sont “un peu plus émotionnelles et moins perverses”.

* * *

Il y a sept ans, j’étais assis à côté de Fletcher lors d’un repas. Il se tracassait pour l’avenir. “Quand Martin s’arrête d’écrire des chansons, dit-il, tout est fini”. Comme s’il était inquiet que parce que le talent de compositeur de Gore était apparu si miraculeusement, apparemment de nulle part, il puisse tout à coup disparaître. Martin était assis de l’autre côté de la table, à boire. Quelqu’un de sa maison de disques s’est penché et a prévenu que, d’une minute à l’autre, Martin allait commencer à se déshabiller. “Il fait ça quand il est bourré”, a-t-elle insisté.

Martin Gore est un étrange homme fuyant. “J’étais probablement un môme bizarre”, dit-il, et vous vous perchez sur le bord du siège pour entendre combien il était bizarre. Puis il dit : “parce que j’aimais bien l’école et tout ça”.

Martin Gore est ainsi bizarre.

Il vient d’un milieu ouvrier, de l’autre côté de Basildon que Dave Gahan. À Nicholas, grand lycée lugubre, c’était un garçon sympathique qui aimait faire les bonnes choses. Vince Clarke et Andy Fletcher allaient dans le même lycée, ainsi qu’Alison Moyet, qui a plus tard formé Yazoo avec Clarke, et Parry Bamonte, clavier de The Cure. Bamonte se souvient de Gore comme “très, très introverti”. Un incident typiquement Goresque s’est passé cinq minutes avant que le cours de maths ne finisse. Bamonte suppliait Martin de le laisser regarder ses réponses pour qu’il puisse copier. Gore s’est tourné à chaque fois qu’il lui demandait et lui a jeté un regard dénué de sens. “Il a juste catégoriquement refusé, dit Bamonte. Ce n’était pas ce qui se faisait”.

À treize ans, on lui a donné une guitare acoustique, et il n’a pas arrêté d’en jouer. Il aimait être seul. “Je ne suis pas beaucoup sorti entre seize et dix-huit ans ; en fait, j’ai abandonné l’alcool pendant deux ans”. Quand Depeche Mode a eu son premier succès avec les vives chansons électropop de Vince Clarke, Martin était encore M. Tout Le Monde qui travaillait assidûment dans une banque locale et qui allait à l’église. Ce n’est qu’au moment où leur compositeur Clarke a quitté le groupe après leur premier album que Gore a été poussé violemment dans le rôle du compositeur de Depeche Mode et a brusquement commencé à produire les pop songs bizaremment subversives qui sont devenues le pivot du groupe.

Andy, son ami le plus proche au sein du groupe, admet qu’il ne voit pas vraiment le lien entre Martin et ses chansons. “C’est vraiment une personne normale. Il aime boire, il aime jouer au foot, il aime des choses vraiment normales, pourtant quand il se met en mode créatif, il semble sortir ces merveilleuses chansons qui font de lui ce héros aux yeux de certains. Ça m’étonne franchement ; il n’y a rien dans son milieu qui illustre pourquoi cela devait arriver”.

Gahan, plus naturellement extroverti, a une fois avancé la théorie que beaucoup venaient du fait que Gore avait manqué son adolescence. Quand Gahan sortait voler des motos, Gore était dans sa chambre à jouer des chansons de Simon And Garfunkel à la guitare.

Les meilleures chansons de Gore parlent des relations. Ses paroles et mélodies peuvent donner l’illusion d’être simples, mais elles célèbrent le caractère exceptionnel de l’amour, suivant une ligne entre l’obscurité et l’humour maniéré. Strangelove et Enjoy The Silence se délectent d’un asservissement claustrophobe à l’amour ; Little 15 et A Question Of Time regardent l’innocence au bord de la corruption ; Master And Servant et Behind The Wheel traitent de l’image de la soumission.

Gore est horrifié par les idées que les gens font circuler à son propos. Il rit nerveusement. “Je devrais imaginer en lisant les paroles, ose-t-il dire, qu’ils pensent que je suis sombre et maussade avec un sens perverti des choses”. Il parle sans déserrer les dents.

Le sujet que Gore aime le moins, c’est lui-même. Il semble froissé quand on lui demande d’en parler. Il soupire et secoue la tête. Si on lui demande d’où il sort toutes ces images de pouvoir sexuel, il s’interrompt, en frissonnant de manière embarrassée, et fait sa tête de “question suivante ?”. La question qu’il aime le moins par dessus tout, c’est si Master And Servant possède un élément autobiographique ou non. Il lâche : “Ça a été utilisé de manière métaphorique !”

Mais est-ce que des chansons comme celle-là ne font pas penser aux gens que tu es intéressé par cette sorte de sexualité ?

“Elle est si souvent soulevée dans des chansons que ça doit être le cas”, répond Martin cavalièrement.

Tu la pratiques ?

“Qu’est-ce que tu veux dire par Cette sorte de sexualité ? Quand on se met dans des rôles dominants ou soumis ?”

Oui.

Martin répond brièvement : “Je pense que c’est personnel, vraiment”.

Es-tu intéressé par la pornographie ?

Il expire. “Ouais”. Pause. “Si c’est bien fait. Ça m’étonne toujours qu’il y ait tant de pornographie mal faite. Si c’est bien fait…” Sa voix s’estompe. “On doit choisir ses mots avec précaution ici, on marche toujours sur des œufs”.

Au milieu des années 1980, les clubs fétiches sont devenus à la mode à Londres. “J’y allais, reconnait Gore. J’aime l’image. Je trouve que l’atmosphère dans ces clubs était très amicale. Je suis sûr que j’ai eu des idées après y avoir été”. À cette époque, à la grande inquiètude de Gahan, Gore a commencé à porter du vernis noir, du rouge à lèvres, des colliers de perles et de strass, ainsi que des mini-jupes en cuir noir sur scène.

Quelle a été la première fois que tu en as porté une ?

Martin fronce des sourcils.

Tu haïs cette question au plus profond de ton âme, je dis.

“C’est parce qu’elle est mentionnée dans chaque interview”.

Aimes-tu l’idée de l’androgynie ?

“Je pense. Peut-être que ça a à voir avec mon dégoût de la normalité. J’ai toujours trouvé l’image macho vraiment chiante”.

Est-ce que cela mène à la spéculation que tu es gay ?

“C’est probablement plus universel. Je pense que beaucoup de personnes pensent que je suis gay, ce qui ne m’offense ni m’inquiète le moins du monde. Les gens peuvent penser ce qu’ils veulent”.

* * *

Dans la cantine du studio un étage en dessous, le groupe mange des lasagnes et parle de business de fin d’album. Alan Wilder présente ses arguments pour emmener le LP avec I Feel You. Alan est celui qui a appris les claviers classique et a joué avec des groupes impasses comme Daphne And The Tenderspots et The Hitmen avant qu’il ne réponde à l’annonce dans le journal après le départ de Clarke : “Groupe célèbre, Synthétiseur, doit avoir moins de 21 ans”. Il a décroché le job même s’il avait 22. Wilder a tourné en 1982 et est devenu membre officiel l’année suivante. L’aîné du groupe à 33 ans, il se voit comme un musicien pur. Il écrit des symphonies dans son sommeil, même s’il ne s’en rappelle d’aucune le matin, et considère les tournée, la promotion et les clips comme une distraction du studio. Au début, il a contribué quelques faces B pour les singles de Depeche Mode, mais ces derniers temps, il laisse ses compositions pour son projet parallèle Recoil ; il a produit un LP pour Nitzer Ebb et travaillera bientôt avec Curve.

Fletch apparaît, une pile de CD tests pour le packaging à la main. C’est l’homme à tout faire, l’ambassadeur du groupe pour l’industrie musicale, lecteur régulier du Billboard et de The Economist. Infiniment sensé, il a travaillé dans une assurance jusqu’à ce qu’il soit sûr que Depeche Mode était une affaire prospère. Au fur et à mesure des années, il s’est moins impliqué dans la musique, en s’occupant des charges de management. Cela ne l’ennuie guère. “Je ne suis pas intéressé par faire de la musique”, dit Fletcher.

Il pose les CD sur la table. “Je ne sais pas lequel est le meilleur, dit-il. Je n’achète pas de CD. Vous devez me le dire”.

Alan se tourne vers moi et dit, comme toute explication : “Il n’écoute pas de musique”.

Fletch sourit et acquièse de la tête. Il possède une maison au bord de la Tamise où il peut pêcher dans le fleuve depuis son jardin et a des intérêts dans la restauration. Comme Gore, il a eu une fille cette année. En novembre, il a épousé sa petite-amie, Grainne.

Fletcher dit aux autres qu’il a les propositions de budgets pour les clips à venir. “Tu as celles d’Anton ?”, demande Dave.

Depuis les quelques dernières années, le photographe Anton Corbijn, comme le co-producteur Flood, travaille de manière rapprochée avec U2, a rejoint le cercle fermé du groupe. Il fournit des images brillamment maussades qui permettent au groupe de travailler en relative anonymité à l’écran.

“Combien”, demande Gahan.

“Cent mille”, répond Fletch.

“Livres ou dollars ?”

“Livres”.

“La vache !”, s’exclame Gahan.

“Et ce n’est que du noir et blanc”, explique Fletch. Tout le monde rit.

* * *

Il y a beaucoup d’années, j’ai rendu visite à Depeche Mode dans un studio situé dans un petit village anglais lorsqu’ils enregistraient It’s Called A Heart. Après que Martin Gore a fini d’écrire une chanson, m’a-t-on dit, il a tendance à s’ennuyer du processus d’enregistrement. Au moment où je suis arrivé, il s’ennuyait ferme. Il m’a dit que Andy et lui se baladaient dans les rues du village, espérant que quelqu’un les reconnaisse de manière à avoir quelqu’un à qui parler.

Pourtant, Martin est un grand fan de chanson. Même si Depeche Mode font clairement partie des progéniteurs de la scène industrielle, il n’aime pas l’informité de la plupart de la musique noise d’aujourd’hui. Il aime la musique qui peut lui faire venir les larmes aux yeux. Les chansons de Leonard Cohen, de John Lennon, de Neil Young et de Kurt Weill lorsqu’elles sont chantées par Lotte Lenya.

Lors ses trente ans et ceux de Fletch, Gore a formé spécialement un groupe pour leur fête. Ils s’appellaient les Sexist Boys et Wayne Hussey de Mission y participait également. Portant rouge à lèvres, perruque et perles, Gore a joué Hello Hello, I’m Back Again de Gary Glitter, Dancing Queen de Abba et 20th Century Boy de T. Rex.

L’un des éléments qu’il aime inclure dans ses propres chansons, c’est ce qu’il appelle sa “petite touche”. Dans l’une de ses plus fragiles chansons, Somebody, il commence par imaginer la femme parfaite et aimante, mais juste à l’apogée de la chanson, il apporte sa petite touche et fait pivoter la chanson qui nous fait pleurnicher. “Même si ces choses me rendent malade / Dans un cas pareil, je m’en tirerai à bon compte”.

L’histoire dit qu’il a enregistré Somebody nu. Est-ce vrai ? Je demande.

Sa garde revient. Il fronce les sourcils et dit : “Euh, ouais. Je pense que ouais”, comme si c’était quelque chose dont il ne se souvenait pas bien.

Et cela a-t-il changé quelque chose ?

“Il y avait probablement moins de froissement de tissu”. Il rit, brusquement et très fort.

* * *

Quand Depeche Mode a commencé à enregistrer Songs Of Faith And Devotion en février 1992, Dave Gahan avait vécu avec Teresa à L.A. durant la majeure partie de l’année précédente. Mais une grande partie de 1991 avait été occupée par le divorce d’avec Joanne. Comme si cela ne suffisait pas, il a entendu un jour que son père qui s’était éloigné était mort. Il a à peine connu son père, mais il semblait que les liens avec son passé disparaissaient. “En l’espace de six mois, se rappelle-t-il, tout s’est empilé sur moi”.

Le Dave Gahan qui est arrivé dans la moderne villa de Madrid à la façade de verre que Depeche Mode avait louée pour y vivre et y enregistrer l’album était étonnamment différent de celui qu’ils connaissaient. La première session a été un désastre. Ayant absorbé l’ambiance rock de la côte ouest, Dave tenait à faire un disque plus tapageur et agressif. Il y a eu des discussions. “La majeure partie du temps, confie Dave, c’était difficile pour eux d’être dans la même pièce que moi”.

En avril, un mois avant son trentième anniversaire, Gahan est retourné aux États-Unis et a épousé Teresa dans la Chapelle de Graceland à Las Vegas, avec pour témoin un gros mais peu convaincant sosie d’Elvis dernière période fourni par la chapelle. Aucun autre membre du groupe n’était présent. Dave portait une sombre chemise transparente qui mettait en valeur les tatouages qu’il venait de se faire sur la poitrine : au-dessus de son téton droit, un grand et sombre symbole “Om” hippie (“qui représente tous les sons de l’univers”) pour aller avec celui que Teresa avait déjà sur la poitrine, et de l’autre côté un grand et sombre phoenix pour symboliser sa propre renaissance spirituelle.

Dans le documentaire de Depeche Mode, 101, on peut voir Teresa, jeune, en jean, rouge à lèvres rose et cheveux blonds. Lors du mariage, c’était une brune vamp aux joues creuses.

Ta femme est dans 101, n’est-ce pas ? Je demande.

“Ouais”, dit-il, comprenant mal ce que je viens de dire. “Ainsi que Teresa”.

Non, je dis, c’est ce que j’ai voulu dire : Teresa est dans la vidéo.

Gahan se surprend, puis affiche un large sourire. “Vaut mieux pas que tu ne lui dises”.

Mais il a raison. Joanne y est, aussi, ressemblant à la femme rock’n’roll, arrivant pour le gros concert de fin de tournée, assis souriante en coulisses, sans avoir l’air complètement à sa place.

“J’espère, me dit Gahan, que Joanne tombe amoureuse et qu’elle puisse être aussi heureuse dans ce domaine quen moi, parce qu’alors, elle saura et comprendra pourquoi j’ai dû faire ça. C’était pour des raisons très égoïstes”.

Je me retrouve à faire un commentaire très banal de trentenaire sur le pourquoi du comment on a parfois besoin d’être égoïste.

“J’ai aussi un fils”, dit-il. Jack, cinq ans, vit avec son ex-femme. “C’est une douleur. Je veux l’influencer, mais je ne suis pas là, alors redescends sur terre, tu veux bien ? Je ne veux pas qu’il grandisse avec les mêmes sentiments que j’ai eu quand mon beau-père est mort, me demandant ce qu’il se passait. Je veux que Jack sache qu’il a un père”.

Quand Gahan parle de son passé, il parle comme s’il venait de sortir en rampant d’un énorme trou noir. Est-ce que l’alcool et les drogues en ont fait partie ?

Il inspire un grand coup et dit, de manière hésitante, “L’alcool ? Ouais. Quand tu es dans un groupe, tu es dans un gang. Et quand tu sors, tu règnes. Tu rentres dans une ville et tu prends le pouvoir. Tu peux aller dans n’importe quel club. Peu importe ce que tu veux, tu l’obtiens. Et c’est vrai”.

Quelques minutes plus tard, je lui pose la question un peu plus directement. As-tu eu une dépendance à la drogue ?

“Mmmm”, Gahan s’arrête. Après une seconde, il dit : “Pas vraiment”. Puis plus énergiquement : “Non, non. Je buvais bien trop, mais je pense que c’est ce que fait tout le monde à cet âge. Un petit verre qui se transforme en une grande bouteille”.

Le lendemain, alors que je vais voir le groupe, l’agent de Depeche Mode me demande discrètement et poliment de ne plus poser de questions sur les drogues.

Deuxième jour dans le studio avec Depeche Mode, le groupe agit avec précaution. Quand je rentre dans le studio où Flood, Gore et Gahan travaillent, la conversation s’arrête. Gahan attrape une bouteille d’Aqua Libra et boit un coup à même le goulot.

S’exposer inquiète Depeche Mode. La première fois que je les ai rencontrés, c’était en 1985, lors l’une de ces fêtes “m’as-tu-vu” remplies d’animateurs radio bronzés. Depeche étaient assis dans un coin buvant sans y prendre goût. Quand j’ai dit que j’étais surpris de les voir ici, Andy et Martin m’ont dit d’un air triste que leur publiciste leur avait dit que ce serait une bonne idée.

En 1988, ils ont employé D.A. Pennebaker pour filmer 101, film qui couvrait leur tournée américaine jusqu’à la date finale au Rose Bowl. Le film le plus célèbre de Pennebaker, Don’t Look Back, est rempli d’images franches qui ont grandement contribué à l’image de Bob Dylan comme manieur de mots caustique et messianique. 101 est remarquable pour son absence d’images en coulisses. La plus longue séquence est celle où Alan Wilder explique comment fonctionne son clavier.

Depeche Mode a toujours été une petite opération indépendente auto-gérée. Si on regarde les noms sur les crédits des tournée depuis toutes ces années, on lira les même noms. Cela en a demandé beaucoup de persuasion à Flood pour qu’ils acceptent qu’il utilise un orchestre et des choristes sur l’album. Depeche Mode traitent les étrangers avec soupçon.

La perspective de travailler avec un journaliste dans le studio un deuxième jour les agite. Gahan doit fait l’une de ses dernières voix pour Rush, et il est nerveux. L’atmosphère ne s’allège que momentanément quand Flood dit aux gens de surveiller ses appels quand il sort de la pièce parce qu’il attend un appel de The Edge. “Arrête de te la péter”, raille Gahan.

Avant qu’il ne disparaisse dans la cabine d’enregistrement, il m’emmène hors de la pièce et me dit que hier soir, allongé dans son lit, il a commencé à se demander s’il n’en avait pas trop dit. Il en a parlé à Teresa ; elle a dit que du moment qu’il était honnête, elle était sûre que c’était bon. “Beaucoup de ce dont on a parlé hier soir, dit-il. … je veux dire, honnêtement, j’ai bu quelques bières. Parfois, je me sens un peu idiot”.

La cabine d’enregistrement est mise dans l’obscurité totale, illuminée seulement par quelques bougies. Je n’arrive pas à voir Gahan dedans. Il essaye de bien synchroniser une ligne. “When I come up”, sa voix remplit la salle de contrôle du studio, “I rush for you”. Mais sa voix est cassée, et il la loupe plusieurs fois.

“Peut-être, chuchote l’agent, qu’on devrait penser à partir”.

Je serre la main au groupe et salue de la main un invisible Gahan au travers de la vitre mais je ne peux voir s’il me voit ou pas.

Alors que je descends l’escalier vers l’air frais, une voix tonitruante, amplifiée de réverbération, sort de la salle de contrôle.

“Sois gentil”, me hurle David Gahan.

Traduction – 4 juin 2007 – d’après le scan et la transcription de Sacreddm.net