Pas de temps, même pour penser

Mike Stand rencontre les popstars indépendantes les plus brillantes, les plus jeunes et celles qui marchent le mieux de Grande Bretagne pour discuter de Vince, de célébrité, de composition, d’argent et de réponse flexible sous pression. Photographie par Iain McKell.

“Bonjour Martin”, dis-je au rouquin aux cheveux en épi qui scrute la salle de la porte.

“Andy”, dit Andy, en souriant néanmoins.

J’abandonne la tasse de thé beaucoup trop infusé que j’avais contemplée en attendant le retour de Depeche Mode de quelques photos en extérieur et nous nous rendons à pieds au studio de Iain McKell pour parler rapidement avant qu’ils ne prennent le train de 17h30 à Fenchurch Street pour rentrer chez eux à Basildon pour se voir à 18h30 sur Southern TV (qu’on ne capte pas à Londres). Les emplois du temps et les calendriers prennent beaucoup de place dans leurs vies ces derniers temps.

Andy Fletcher a marmonné un peu sur la difficulté qu’il a été de ne pas paraître Bleak and Industrial, les antithèses détestées de Depeche Mode, tout en posant dans le vieux quartier un peu sale de Shoreditch – et en même temps sur la difficulté qu’il a été de sourir naturellement.

Puis, avec l’accent nasillard de la banlieue Est de Londres de Depeche, il a demandé : “Tu vas parler à Vince, aussi ?” et l’interview avait commencé. Très directs dans leurs manières douces, ces Depeche. Ils vous laissent savoir ce qui se passe dans leurs têtes.

Vince était le blond avec le visage qui sortait blanc sur les photos – pas de traits, pas d’ombres, une présence spectrale – pour l’œil de l’objectif, il disparaissait pratiquement. UN symbole émouvant. J’ai suggéré aux autres que leur ancien collègues pourrait devenir un autre Syd Barrett.

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“Qui ?” demandent-ils, et ayant exposé le fossé de ma génération, je ne vous ennuyerai pas avec l’histoire interminable de Pink Floyd non plus.

Alors, pour résumer, ne sont-ils pas d’accord sur le fait que le jeune Vince est une énigme intriguante ?

“Non, il n’est pas aussi intéressant que ça”, a dit Andy et assez bizarrement, il ne semblait pas vouloir réellement le dénigrer. Martin Gore a essayé d’élargir : “Il parle par devinettes, des choses qu’on ne peut expliquer”.

Andy : “L’impression qu’il aime donner, c’est que personne ne le connaît”.

Dave Gahan : “On pensait le connaître, mais on a découvert que non”.

Alors vous voyez que Vince n’est pas une énigme, c’est juste que personne ne le comprend. Prenez une de ces photos blondes de lui, mettez-y du gris et la vérité colorée émergera (devinette).

Les news ont dit que Vince était parti parce qu’il n’aimait pas le processus single/album/tournée, mais qu’il continuerait à écrire pour le groupe. Comme vous pouviez l’imaginer, le discours n’est pas le même du côté des trois autres.

Andy : “Vince a toujours voulu faire beaucoup en studio et nous, on se sentait restraints. Si on avait une idée, on avait trop peur de dire quoi que ce soit”.

“Non, on n’avait pas peur, a insisté Dave. On était mal à l’aise”.

On suppose que Vince était tout aussi mal à l’aise quand la responsabilité de la réussite de l’écriture des trois tubes de Depeche qui montent en flèche – et tout Speak And Spell à part Tora! Tora! Tora! et Big Muff – pesait sur lui. Il est devenu un “reclus” au sein du groupe, disent-ils. Ils ont anticipé son départ et l’ont préparé six mois avant qu’il ne leur dise, alors l’effet n’était pas aussi dévastateur que les gens de l’extérieur pourraient avoir pensé.

Je dis que c’était sympa qu’il ait fait la chose honorable de rester jusqu’à la fin de leur dernière tournée nationale, mais ils avaient préparé un autre nuage gris : Vince promouvait ses propres royalties du LP aussi.

Dave, Andy et Martin acceptent qu’ils aient “beaucoup à prouver” en l’absence de Vince et ils sont résolus à fournir les preuves. Première pièce à conviction : quatre morceaux écrits par Martin, tout d’abord le nouveau single de Depeche, See You, qui devrait être sur les ondes au moment où vous lisez nsnS.

Martin – celui au visage si doux que les fermiers bloqués par la neige pourraient l’employer pour faire fondre le blizzard et sauver leur bétail – a pensé que la différence ne sera pas remarquée tant dans le son que les paroles. “Vince était plus intéressé par le flot des mots et des rimes que par la signification, dit-il. Je fais beaucoup attention à ce que je dis. Si j’avais une bonne mélodie et que je n’aimais pas les paroles, je laisserais tomber la chanson”.

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Priorité exprimée calmement, mais étonnante pour une popstar. À la recherche d’un exemple de ce dont il parle, j’ai demandé une citation ou deux : “Le pont est ainsi : Eh bien je sais que cinq ans est un long moment et que les temps changent / Mais je pense que tu trouveras que les gens sont pareils au fond”. Je pense que j’ai dû ne pas avoir réagi et les deux autres l’ont poussé à m’en donner plus. Ils voyaient que cela ne voulait rien dire pour moi ou quiconque, mais Martin a refusé.

“C’est bon, a-t-il dit. Sérieux. Mais amusant. Je l’aime parce que ces mots ne sont pas beaucoup utilisés dans les chansons. C’est juste ce que les gens disent. Je ne peux raconter l’histoire derrière. C’est privé. Je l’ai écrite à 18 ans”.

Alors nous sommes allés nulle part par là. Cependant, il était clair que Martin avait gagné assez de leur confiance pour doubler Vince dans la queue des compositeurs malgré d’autres annonces précédentes.

Martin : “On a aucun contact avec lui, excepté via d’autres personnes. Il se pourrait qu’il écrive pour nous, on ne sait pas. On doit le traiter comme un autre compositeur maintenant”.

Pour sa part, Vince a avec amabilité envoyé un message dans lequel il pense que See You est le meilleur single que Depeche Mode n’ait jamais fait. Il est censé travailler sur son premier album sur Mute avec une chanteuse de R&B de Basildon nommée Alf. Il est très vraisemblable que son association avec le groupe soit finie.

Sur scène seulement, pour l’instant, leur nouvel homme est Alan Wilder de Hampstead. Ils disent que c’est un bon musicien, même s’ils ne sont pas certains si c’est ce dont ils ont besoin. Il a fait son premier concert dans le vieux repaire Modien du Crocs à Rayleigh en janvier et a été quelque peu secoué par le grabuge qui entoure Depeche tandis que des mômes écrasés au premier rang étaient arrachés de leurs propres chaussures pour les sauvegarder de plus graves blessures.

Bien sûr, Alan ne vivra que la seconde phase de la gloire. Pour les autres, la force du changement de la débandade ne peut leur échapper et en majeure partie, ils n’aiment pas ce qu’ils voient. Il y a la possibilité qu’ils ne seront jamais plus heureux qu’ils ne l’étaient l’été dernier voyageant vers les concerts en train avec leurs synthétiseurs sous le bras et gagnant bien leur vie avec 250£ par soirée tous coûts compris. Maintenant c’est une grande affaire.

S’ayant fixés sur l’offre de Daniel Miller d’un contrat de partage des bénéfices à 50/50 au lieu de l’organisation avance massive/peu de royalties auquelle les majors s’accrochent, ils ramènent chez eux des chèques de milliers de Livres Sterling gagnés par leurs tubes. Mais les dépenses se sont multipliées de manière à ce que le cash ne reste pas longtemps dans leurs poches. Par exemple, on leur a garanti 22 000 £ pour leur tournée britannique de 10 dates en février (plus, désormais que l’Hammersmith Odeon est complet leur donnant 5000 £ pour un concert) – et ils ont dépensé chaque penny en matériel, lumières, voyages et hotels avant d’avoir posé le pied sur “la route”. On est loin de…, etc.

Et ils regrettent :

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La manière dont le public a cessé d’écouter. “Même si tu fais beaucoup d’erreurs et que tu penses que tu as été horrible, ils ne semblent pas s’en soucier, a dit Andy. Ils ne viennent pas nous dire le concert était génial non plus. L’aspect musical est parti. Au Crocs, ils n’ont même pas tapé des mains pour nous faire revenir, ils sont restés là à attendre. Tout ce qu’ils voulaient, c’était nous regarder. On est devenus un événement”.

Et ces jours-ci, leurs fidèles “Patriotes de Basildon” font la bringue pour eux comme s’ils étaient une équipe de football. Pas vraiment le style de Depeche, reconnaissants comme le groupe est pour ses supporteurs.

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Le fait qu’ils aient perdu leur “portabilité” qui les voyait souvent prendre le même train que leurs fans pour rentrer chez eux. Plus de reconnaissance aux grands yeux et de “Putain, c’est eux !”.

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Le fait que le temps est serré. Martin : “L’été dernier, on pouvait fixer les choses d’une semaine sur une autre. C’est horrible aujourd’hui de regarder son agenda et de voir que tous les jours des six prochains mois sont prévus”. Andy : “Pas le temps, même pour penser ! Ce qui s’est passé, c’est qu’on est devenus de plus en plus occupés et de moins en moins impliqués dans toutes les petites décisions qui nous affectent. Quand on a assez d’argent, on finit par le donner à quelqu’un d’autre en disant Fais ça pour nous”.

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Le fait que leur idée de label indépendant a été compromise par leurs contrats internationaux – surtout un contrat de cinq albums aux États-Unis avec Sire, branche de Warners. Il est vrai qu’il n’y a pas de réseau de distribution indé national là-bas, alors leurs options étaient de le prendre ou de le laisser. Mais chaque complication semble affaiblir la position du groupe en tant que personnes, bien qu’elle puisse renforcer le nom de Depeche Mode en tant que marque. Vifs comme ils sont, ils commençent à s’emmêler les pinceaux.

Dave : “On n’a toujours pas signé de contrat formel avec Mute”.

Martin : “Je pense que si quand on a accepté le contrat avec Sire via Mute”.

Dave : “Non. Si ?”

Andy : “C’est ça qu’on voulait avant !”

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En tant qu’anciens employés respectivement de banque et dans l’assurance, ni Martin ni Andy ne sont fous de chiffres, mais tout cela est hors de leur portée désormais. Ils doivent placer leur entière confiance dans le patron de Mute, Daniel Miller, et leur éditeur, Rod Buckle de Sonet. Seuls ces deux pionniers bourligueurs se tiennent en eux et la bande de loups.

Avec un humour légèrement désespéré, ils parlent d’investir leur argent dans quelque chose de plus permanent, à savoir des maisons. Andy : “C’est la chose sensée à faire, non ?” Martin : “Tout le monde nous conseille de le faire – les éditeurs, les comptables – et qui sommes-nous pour discuter ? On a que 20 ans”.

Ils ont rit de tout leur cœur, juste pour rappeller à tous ceux concernés que le succès n’est pas totalement une expérience démoralisante. Il n’est pas étonnant que les citoyens durs à cuire (retenez le plaisir) de la presse musicales ont été si entichés d’eux, regardant Depeche avec le même simple enthousiasme que leurs fans les plus adorateurs.

“Critique à peine mauvaise, dit Andy presqu’avec regret. On est toujours doux. Ils ne nous considèrent pas du tout comme des gens intelligents. Ils se fixent sur notre charme naïf. On n’ets pas traités au sérieux”. Attendez, vous êtes sûrs que vous le voulez ?

Pause.

“Je ne sais pas vraiment”, dit-il finalement.

Le paradoxe, c’est qu’avec une telle incertitude ouverte, ils ne font qu’accroître leur réputation de candeur, charme, douceur et ainsi de suite. Par exemple, dans une petite provocation journalistique, je leur ait dit que comme ils n’ont que 20 ans, on présume automatiquement qu’ils n’ont pas “vécu” et Andy a répliqué : “Non ! On n’a pas vécu grand chose. On n’est pas beaucoup sorti de Basildon. C’est bizarre de rencontrer des gens dans le business qui sont plus vieux que nous et qui ont toutes leurs histoires à raconter. Je commence juste à vivre maintenant, en étant dans un groupe”.

S’il y a eu des incidents considérables dans leur jeunesse, ils ne disent rien. Les grands moments semblent avoir été les pélégrinages annuels d’Andy et de Vince au festival de la jeunesse de Greenbelt Christian, habituellement avec Cliff Richard en haut de l’affiche. Puis ils ont atteint la majorité et le pub est devenu le centre de leur vie spirituelle. Pendant ce temps, Martin obtenait ses A-Levels, mais refusait la chance d’aller à l’université parce qu’il ne se sentait pas prêt à partir de la maison.

Étant donné leurs enjambées de sept lieues durant ces récents mois, il est à peine crédible que leurs pas aient été si hésitants et timorés il n’y a seulement quelques années alors qu’ils se préparaient apparemment à des carrières dans l’ennui quotidien légèrement soulagé par des consommations modérées d’alcool. Mais désormais c’est cette stabilité domestique pour laquelle ils doivent se battre.

Elles n’ont pas de problèmes à rester dans les HLM de leurs parents, mais les petites amies de Dave et Martin, Jo et Anne, ont essuyé le plus fort du violent changement de statut social de Depeche.

Dave : “C’est assez dur pour elles. Elles voient des filles qui viennent nous voir tout le temps après les concerts. Jo se sentait très mal à l’aise avant avec le reste du groupe aussi, comme si elle gênait. On a pensé que ça nous ferait nous séparer et on a décidé qu’on devait faire quelque chose”.

Jo a abandonné son travail d’infirmière pour diriger le fan club avec Anne, qui venait de finir ses études. Elles partent en tournée aussi, ce qui est très rare pour les petites amies d’un groupe, pour aider avec l’inévitable “marchandising”. Pour Depeche, c’est une réponse flexible sous le stress, la sorte de chose qui, on l’espère, les préservera au milieu des machinations du business.

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Même si nous avons fermé sur ce sujet plutôt personnel, ma dernière impression est celle de l’étrange décor dans lequel nous avons fini l’interview, plutôt que ce qui a été dit. Nous étions dans le train pour Basildon, à parler de chaque côté de l’allée entre les valises et les parapluies de banlieusards serrés comme des sardines. Le silence s’est peu à peu installé, comme il se doit au milieu de voyageurs britanniques, et nous étions là, notre conversation exposée à chaque oreille.

Eh bien, imaginez Parkinson faisant un baratinage de célébrité dans votre bus qui vous emmène au travail le matin – les rouages coinçés de la réalité !

Même mon cerveau de vieux pro s’ankylosait de manière à ce que tout ce que j’écoutais était les autres passagers qui écoutaient. Mais Dave Gahan n’arrêtait pas de parler, tranquille et naturel, sans même baisser la voix, parfaitement calme. Peut-être que ce naturel est la qualité cruciale qu’a choisi Depeche Mode. Maintenant je comprends pourquoi les articles sur eux commençent ou finissent par “le groupe qu’il est impossible de détester”. Mais je ne rêverais pas de conclure sur un tel cliché, alors j’ai rajouté une phrase.

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 19 mai 2007