Les derniers des Futuristes

Oui, les artistes de Depeche Mode habillés de cuir mais sensibles n’ont pas honte d’admettre qu’ils sont futuristes jusqu’au bout des ongles. Betty Page découvre leur flexibilité et conseille Martin Gore sur les meilleurs bas à acheter.

Il y a quinze mille futuristes à Orange County en Californie. Peu de personnes le savent, mais Depeche Mode les a découverts sans aucune aide. Ouais, vous vous souvenez des Futuristes, les concurrents des Nouveaux Romatiques à fanfreluches, tous avec des coupes de cheveux stupides, des synthés joués avec un doigt et des pas de danse encore plus stupides. Tous ont commencé il y a cinq ans et les États-Unis viennent juste de se rattraper. Les Deps ont un peu changé depuis, mais Orange Country les adore.

Fletch (alias Andy, celui qui se fait mettre impitoyablement en boîte) : “On a raté le bateau aux États-Unis quelques années auparavant, on n’a pas daigné y aller – aujourd’hui il semble y avoir très peu de groupes britanniques et on y a fait une tournée qui a eu énormément de succès”.

Dave Gahan (sans bouc, aujourd’hui canon blond) : “Et on parle plus de nous… On n’a que de bonnes critiques et on a trouvé à Dallas, Houston et Chicago, même dans les critiques désobligeantes, qu’il y avait des Futuristes partout”.

Yep, le hip hop marche encore énormément outre-Atlantique et ils viennent juste de s’habituer à entendre le tripotage des boutons. D’où l’invasion de Basildon et la prise de pouvoir. Dave: “Je pense que si les FM commençaient à passer plus de musique britannique comme la nôtre, il y aurait un grand public pour ça”.

Chez eux, Shake The Disease secoue les charts et voit Martin Gore faire mûrir son style de chanson d’amour intensément observateur et mélodique. “C’est une bonne chanson, dit Dave, ce qui manquait dans les charts ces temps-ci – ils sont dans un état terrible. Il y a beaucoup de musique américaine là-bas et rien qui n’empoigne vraiment, rien de nouveau. On est toujours des Futuristes à tous crins, cependant !”

“Mart est devenu tout tendre maintenant. On sait que c’est toujours la qualité de la chanson qui importe – sa mélodie et on est plus adoucis maintenant. Certaines des choses qui ont eu du succès récemment, c’était des morceaux rythmés, en gros, ce qu’on a fait sur la nouvelle face B pour s’amuser en studio”.

La dite face B est une chansonnette extrêmement dansante intitulée Flexible, et qui parle des idéaux qui sortent de nulle part quand le succès est flairé. Est-ce que cela arrivé ? Dave : “Ouais – les groupes futuristes commencent à utiliser les basses et à jeter leurs synthés. Tu dois faire des compromis, même si on en a fait beaucoup”.

Andy : “À la base, on est des mômes d’ouvriers, et quand tu es poussé dans la célébrité, quand tout à coup tu as beaucoup d’argent à partir de rien, il est facile de perdre le sens de la perspective”.

Dave : “C’est le pouvoir, aussi – les groupes ne pensent qu’à leurs egos. C’est dommage quand un groupe issu de la classe ouvrière rentre dans les clubs en prêchant leurs racines et puis ils les oublient”.

Andy: “Je pense que si on veut garder le succès, il est important d’avoir quelque chose avec quoi les mômes peuvent s’identifier, des groupes pourraient dire que les mômes aiment nous voir rentrer dans la jetset, mais je pense que ce sont des conneries”.

Dave : “Je pense qu’ils apprécient vraiment si la façon dont tu travailles est au même niveau. Évidemment, on est beaucoup plus riches qu’il y a cinq ans, mais c’est notre attitude envers l’argent. Tu dois faire gaffe à la cupidité. On n’est pas entourés de gens tout le temps, personne nous dit qu’on est les meilleurs”.

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Martin arrive, fraîchement maquillé, arborant son ensemble habituel constitué d’une jupe en cuir (pas de trews cette fois), et d’un ravissant bustier en dentelle noir et rouge comme j’aimerais bien porter moi-même. C’est le responsable des paroles pénétrantes de Flexible.

“C’est une sorte de blague, révèle Mart. Parce que je suis sûr par exemple que si ma mère me regardait maintenant, elle penserait Mais qu’est-ce que tu es devenu ? Et le style de la musique était censé être assez rigolo, parce que si tu imagines que, après la période initiale Nouveaux Romantiques/Futuristes, beaucoup de groupes pensaient qu’on n’y arriverait jamais avec ce genre de musique, alors ils se sont tous mis à la salsa, toutes ces tendances, en essayant de toucher quelque chose qui pourrait avoir du succès. Avec cette chanson, on a essayé de combiner tous ces styles rigolos”.

Depeche Mode brave les tendances depuis quatre ans et demi aujourd’hui. Je me souviens de ces jeunes garçons naïfs aux traits frais qui posaient nerveusement pour des photos dans la réserve de Rough Trade pour leur toute première interview. Mute était le mot clé. “Eurk !” hurle Dave en y repensant. Est-ce qu’ils y repensent en se posant la question “Ce n’était pas nous hein ?” Dave : “Ouais, on le fait tout le temps. On comprend complètement pourquoi les gens détestaient notre look, se payaient nos têtes, parce que c’est ce qu’on fait maintenant”.

Andy : “On était très jeunes à l’époque, on sortait de la rue et on y ressemblait. Le truc « garçons coiffeurs » est arrivé quand ils nous ont dit de sourire – on a juste souri, on était nouveaux, on pensait qu’on le devait. Quand t’as cinq ans, c’est ce qu’on t’apprend”.

Dave : “Tout fait partie de grandir en soi et au sein du groupe. On a vraiment bien progressé, la musique a mûri avec nous parce qu’on avait la place de respirer plutôt qu’être poussés dans un style. La seule chose qui n’a pas changé, c’est qu’on est un groupe électronique à tous crins, et on n’en a pas honte – le seul groupe futuriste qui survit ! Mais il y a un grand marché pour le futurisme, et personne ne s’en rend compte – c’est la plus grande chose en Europe”.

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Les gentils petits garçons grandissent toujours, particulièrement ceux qui ressemblent à des enfants de chœur. Aujourd’hui, Martin Gore serait à sa place dans ce club fétichiste effronté que nous ne mentionnerons pas. “J’ai à peine besoin d’acheter des vêtements en ce moment, dit-il innocemment. Quand les fans se rendent compte de quelle sorte de style tu recherches, ils jettent des choses sur scène – j’ai des tonnes de colliers”. Dommage qu’ils ne catapultent pas des jupes en cuir sur scène.

“J’y réfléchissais l’autre jour, continue-t-il, c’est assez bon, quand tu commences dans une direction, les fans envoient des trucs, puis tu prends leur style. C’est mieux qu’avoir un styliste”.

Alors Mart, que te dit ta mère sur ce que tu portes ?

“Elle l’accepte maintenant, je suis vraiment surpris. Quand je suis rentré à la maison cette fois, je portais des bas et tout ça. Je suis allé voir ma mère et je lui ai demandé : Qu’est-ce que tu fais avec les bas, Maman, est-ce que tu les mets tout simplement dans la machine ? Et elle a dit : Mets-les avec le noir, chéri”. Il rit d’une voix rauque.

Pourtant, ils ont tous un penchant pour le cuir. Ont-ils déjà eu des réactions hostiles ?

Alan (Wilder, le mignon et courtois) : “On a eu plus de critiques en ce qui concerne ça en Angleterre qu’ailleurs. On n’est pas tombés sur des rednecks agressifs aux États-Unis. Il y a quelques hommes d’affaires aux États-Unis qui ont crié pédés, mais très peu comparé aux cargaisons d’ici qui crient tapettes”.

Andy : “Je fais partie des gens les plus patriotiques sur Terre, et même moi, j’ai un peu changé d’avis sur l’ouverture d’esprit britannique”.

Est-ce que les fans de Dep copient leur nouveau côté cuir ?

Andy : “Je ne pense pas qu’ils en portent autant maintenant. La plupart de nos fans portent des Pringle. Ils suivent la mode générale du pays. En Allemagne, parce que la mode générale est futuriste, ou poppers comme je pense ils l’appellent, on a plus d’influence là-bas”.

N’est-ce pas étrange, tous ces garçons en Pringle, qui viennent vous voir, vous les marchants du cuir et des chaînes ?

Alan : “On peut s’en tirer à bon compte de cette blague, les gens l’acceptent”.

Martin : “Andy me disait l’autre jour : Tu ne t’habillerais pas comme ça si tu travaillais encore à la banque. Ce n’est même pas une question de s’en tirer, c’est plus une question d’ouvrir les esprits des gens. Au bout d’un moment, ils vous acceptent comme habillé totalement normalement, alors ils doivent changer subtilement leurs attitudes envers l’habillement, parce que la plupart des vêtements sont chiants. Je remarque vraiment quand je reviens en Angleterre après avoir été un moment à l’étranger. Je me promène dans le centre ville de Basildon et il n’y a pas du tout de style”.

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Cinq ans, c’est long dans le rock et Depeche Mode n’a pas fait que survivre mais s’est amélioré infiniment. Et ses membres n’ont pas vraiment changé – ce sont de vrais gars ordinaires qui payent leur tournée au pub. Pourtant, ils ne sont pas exactement comme le reste du tourbillon pop. Alan sort un cliché de Martin au Japon vêtu d’un uniforme d’écolière de là-bas, Andy dit qu’il n’écoute jamais de la musique et Dave veut juste rentrer chez lui pour faire un peu de jardinage. Comme le disent les paroles de la chanson : “I ask myself / should it be a sin / to be flexible / when the boat comes in?” (“Je me demande / devrait-il être un pêché / d’être flexible / quand le bateau arrive ?”) Les futuristes adaptables survivent, comme nous le disons tous.

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 2 avril 2006