Une nette rupture

“C’est une situation Lui contre Nous”, selon Depeche Mode. Lui (le compositeur Vince Clarke) s’en est allé seul. “Nous” (Messieurs Gahan, Gore et Fletcher) affrontent courageusement l’avenir. Mark Ellen achète des omelettes et de l’alcool. Eric Watson fournit les clichés qui durent plus longtemps.

“Je ne me suis jamais attendu à ce que le groupe ait du succès. Je ne me sentais pas heureux. Ni content. Ni satisfait. Et c’est pourquoi je suis parti”. Vince Clarke triture une omelette au poulet presque oubliée et puis reprend le récit de ses malheurs. “Toutes les choses qui viennent avec le succès étaient brusquement devenues plus importantes que la musique. Avant, on recevait des lettres de fans qui disaient : J’aime vraiment vos chansons ; puis on a reçu des lettres qui disaient : Où achetez-vous vos pantalons ? Où va-t-on ? Il n’y avait jamais assez de temps pour tout faire, ajoute-t-il mélancoliquement. « Pas avec toutes ces interviews et sessions photo”.

La réaction évidente à tout cela semblerait être : à quoi s’attendait-il ? En guise de réponse, Vince s’embarque dans une succession de vieilles histoires rabâchées sur le business musical à propos de “vouloir plus de contrôle” et de vouloir “continuer à jouer dans de petites salles”, le genre de choses sur lesquelles The Police s’étendaient à ne plus en finir jusqu’à ce qu’ils découvrent qu’ils pouvaient remplir la Wembley Arena trois soirs de suite.

La raison est évidente. Quand est venu le moment de traverser ce pont crucial entre les héros cultes de Basildon et la propriété publique britannique, Vince a simplement décidé que le job n’était pas fait pour lui après tout. Et est parti. Contrairement à la déclaration de Mute Records, il ne contribuera même plus de chansons.

Il consacre désormais son temps à enregistrer avec une chanteuse de blues de 20 ans nommée Genevieve Alison Moyet dans leur nouveau duo électronique baptisé Yazoo. “Je l’ai rencontrée, se souvient-il avec nostalgie, alors qu’elle flottait vers la rive sur un bateau qui venait d’Afghanistan. Je l’ai entendue chanter et on a formé le groupe…” Je ne suis pas aussi sûr de cela. “Oh, d’accord – elle vient de Basildon”, dit-il un large sourire aux lèvres. Si cela peut aider, le reste du groupe l’appelle “Alf”.

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Le succès, par contre, semble reposer sur les trois paires d’épaule restantes avec toute l’aisance d’un costume fait sur mesure. Ils sont sur le point de partir pour une brève tournée des clubs américains, leur LP y est entré dans les charts avant même qu’il ne soit officiellement sorti, ils ont signé des contrats de distribution à peu près partout sauf au Japon, ils ont signé un nouveau single de paru au Royaume Uni – “le meilleur du groupe”, déclare modestement Vince – ils ont sécurisé son remplacement, Alan Wilder, pour la scène, ils n’ont pas un seul jour de repos pour les cinq mois à venir et – franchement – ils aiment cela. Qui se plaint ?

Au-dessus de quelques verres de bière dans un pub du Sud de Londres, ils ne semblent pas regarder ces premiers jours en amateur de la carrière du groupe avec la même nostalgie que Vince : “Vous vous souvenez quand les lumières, c’était un tube de néon dans une boîte en bois ?” Des éclats de rire s’élèvent au-dessus du juke-box qui beugle. Une mention du départ de Vince et le silence est rapidement restauré. “Il y a un petit blocage entre nous… C’est une situation Lui contre Nous”.

On a rapidement appris qu’ils ont eu peu de nouvelles du Vince errant depuis qu’il a choisi de quitter le groupe à l’issue de la dernière tournée britannique. Même si c’était après une tournée européenne durant laquelle il avait tendance à “s’asseoir à l’avant du van, à ne rien dire”. Remarquant ces premiers signes d’avertissement, Martin a commencé à se tailler la part du lion de la composition qui, déclare Andy, “nous a beaucoup réunis, nous en tant que groupe. Avant on comptait sur Vince : aujourd’hui, on met tous la main à la pâte. Et, ça va être différent, ajoute-t-il. Martin écrit la musique autour de ses paroles alors que Vince écrivait d’abord l’air et puis y intégrait les paroles”.

Ce n’est pas mauvais, je suggère. Après tout, les paroles de New Life avait un petit côté “mièvre”. Andy n’arrive pas à étouffer un sourire. “Les paroles, déclare-t-il, n’ont jamais été le point fort de Vince. En réalité, on était parfois, euh, gênés par ses trucs ! On en comprenait pas grand chose de ses chansons. Il nous disait jamais de quoi elles parlaient !” “Je me souviens, dit Dave, une expression clairement peiné, de traverser Basildon à pieds un soir et j’ai vu ces deux filles qui me suivaient. Je savais qu’elles m’avaient reconnu. Et elles commençent à chanter, tu sais : (glapissement aigu) I stand still stepping on a shady street. Et je commence à accélérer le pas, il rit, je remonte mon col comme ça ! Et puis… (gémit) And I watch that man to a stranger. Et je pense : Oh non, c’est embarrassant ! Est-ce qu’elles comprennent ces paroles ?! Peut-être que oui et pas nous !”

“Après New Life, reprend Andy, beaucoup pensaient que les membres de Depeche Mode étaient mignons tout plein et tout, et on voulait leur montrer qu’on pouvait être bien d’autres choses aussi. Sur la nouvelle face B, Reason To Be, on a essayé de…” pause pendant laquelle ils éclatent tous de rire à nouveau… “on a essayé de sonner… vraiment… méchants ! Ça n’a pas marché cependant”, admet-il.

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Peut-être qu’une part de responsabilité de l’image légèrement gauche du groupe peut être placée sur leur manque de visuels sur scène. Propulsés de la quasi obscurité à trois tubes assez grands en quelques mois, ils admettent facilement qu’ils n’ont pas eu le temps d’ajuster le spectacle scénique en conséquence. Une minute, le Croc’s à Basildon, l’autre, le Lyceum Ballroom à Londres. Six fois plus grand et aucun moyen de remplir le vaste vide derrière eux. Aucun film, aucun diapositif, aucune toile de fond. Quelques chapeaux de paille, quelques costumes et voilà. Cela en dit beaucoup sur la qualité de leur musique qu’ils on réussi quand même à faire lever toute la salle.

“Meilleurs qu’il y a quinze mois, dit Dave d’un provocateur. Tu aurais dû nous voir à l’époque ! Andy portait ces culottes de golf, ces chaussettes de foot et ces chaussons. C’était si marrant !” Il agite un bras pour faire taire Andy qui proteste. “Et Martin avait la moitié de son visage peint en blanc. Et Vince ressemblait à ce réfugié vietnamien – il s’était foncé le visage, avait les cheveux noirs et un bandeau ! On a eu des tas d’idées depuis, mais on a fini par en utiliser aucune d’entre elles”. Le truc, il fait remarquer, face à l’éternel problème qui a tendance à affliger les groupes immobiles à synthétiseur, “c’est qu’on ne peut pas avoir des films, des diapos et des trucs comme ça parce que tout a déjà été fait auparavant et les gens diront : Oh, ce n’est pas aussi bon que The Human League ou n’importe qui !”

Pourtant, rien ne s’est avéré aussi difficile que de se débarrasser de l’étiquette redoutée de “Nouveaux Romantiques”. Dave le dit en ses termes : “Évidemment, le genre de personnes qui achètent des disques de Duran ou de Spandau Ballet pourraient très bien acheter les nôtres, mais je pense qu’on est sur un marché légèrement différent. Un marché légèrement plus âgé. Il n’y a pas autant de Nouveaux Romantiques dans notre public qu’avant. Pas autant de chemises à fanfreluches. Je veux dire, on a fait une trentaine d’interviews – principalement en Europe – où ils disent (fort accent allemand) : Êtes-fous zes Bleetz Keeds Zil Fous Plaît ? ou Êtes fous zette zcène foutouriste ? et ils font des gros plans avec leur appareil photo sur ma “boucle d’oreille dans le nez” comme ils disent. Et tout ce qu’on fait, c’est nier ça et puis ils impriment ça à côté de ces affreuses photos de nous avec des chemises à fanfreluches ! Ça venait de la première session photo qu’on n’ait jamais faite et elles étaient si mauvaises ! Elles n’arrêtent pas de revenir partout”. “C’est, affirme Martin, la raison pour laquelle on ne sera jamais comme Duran Duran. Parce que nos photos sont tellement affreuses !”

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À part ces petits obstacles, ils s’en sortent bien pour un groupe qui s’accorde sur le fait qu’ils étaient “au bon endroit au bon moment”, même si Andy approche la nouvelle année avec prudence. “On se rend compte que 1982 est l’année la plus importante pour nous. Soit on s’établit, ou on se vautre. Ce que j’espère atteindre ? il réfléchit. Quelques tubes sous le bras et un exemplaire de l’album qui ne saute pas”.

“On veut juste que nos fans restent avec nous, décide Dave. Parce qu’on livrera la marchandise, ne vous inquiètez pas. Voilà… ça pourrait entrer dans les Citations de l’année noël prochain !”

Eh bien, “Citations de janvier” du moins.

Vince Clarke
“un solitaire, je ne pense pas que quelqu’un le connaisse” – Dave
“il s’affamerait pour économiser afin de s’acheter quelque chose” – Andy
“fait tout son possible une fois qu’il s’est décidé de faire quelque chose” – Martin

Martin Gore
“beaux cheveux, barbe marrante, on ne peut pas lui en vouloir pour quoi que ce soit” – Dave
“très calme, introverti, sérieux” – Andy
“c’est un génie, mais il ne le sait pas” – Vince

Andy Fletcher
“gars assez sympa, un peu gauche par moments mais il ne peut s’en empêcher” – Dave
“aime faire tourner les gens en bourrique” – Martin
“grand faux sens de l’humour qui manque un peu de tact” – Vince

Dave Gahan
« beau gosse (c’est lui qui le dit), s’inquiète un peu, ne dort pas beaucoup, généreux » – Andy
“très raisonneur” – Martin
“son plus grand charme, c’est sa vulnérabilité” – Vince

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 23 août 2006