Une année dans la vie de Depeche Mode…
Scénario d’une comédie imaginaire…

En novembre 1980, le Basildon Echo a proclamé d’un combo pop local, “Le barda snob pourrait conclure la Mode”. L’un étudiait le stylisme au collège technique, un autre se trouvait derrière le comptoir d’une agence de National Westminster. Leur « barda snob », d’un côté ou de l’autre, était aussi important que leur découverte le même mois par le fondateur de Mute Records, Daniel Miller. Miller, vous savez, entretenait depuis longtemps le rêve du groupe électro-pop parfait, et en Depeche Mode, le groupe qu’il est quasiment impossible de détester, il a vu le moyen de réaliser sa vision. Aujourd’hui, The Face dit : “Rien n’arrête les garçons de Basildon !”
Par Paul Tickell

BRÈVE PRÉSENTATION…
Prolonger le succès du jour au lendemain dans le monde de la pop au delà de ce premier tube merveilleux, et vous vous retrouverez dans une sorte de carrière instantanée. La montée spectaculaire de Depeche Mode a réellement ce côté-là : rapide mais prolongée – et plus ou moins contenue en un an. 1981 : c’était une bonne année pour leurs douleurs accrues.

Quelqu’un aurait dû faire un film – l’Histoire de Depeche Mode. Cela aurait pu être le film que Madness a essayé de faire. Mais Take It Or Leave It n’était pas assez dégrossi, avec des personnages qui rentrent chez des disquaires en soi-disant 1977 où il y a des posters sur le mur pour des concerts en 1980. L’Histoire de Depeche Mode n’aurait pas de tels problèmes de continuité, pour la raison où son histoire se passe en 1981.

Le rêve pop (opposé au mythe rock’n’roll plus éreinté) demande une incarnation nette, et dans la version de Depeche Mode, je préfère voir, dans ses temps économiques sinistres, pas que l’évasion de la réalité mais la préfiguration de quelque chose de mieux… et nous voulons tous un peu de cela, n’est-ce pas ?

PRÉAMBULE ET SCÈNES D’OUVERTURE
Comme toutes les bonnes années, Depeche Mode a réellement démarré durant la précédente quand le groupe n’existait que depuis quelques semaines. En novembre 1980, ils ont été vus sur la scène du Bridge House à Canning Town par Daniel Miller, fondateur de Mute Records – qui hébergeait autrefois DAF (leur départ pour Virgin projeté en secret et brutalement annoncé reste un point délicat pour Miller) et qui héberge encore Fad Gadget.

Miller (gigantesque homme à lunettes normalement vu portant un Levis et une chemise à carreaux, qui parle doucement et qui marche à pas feutrés comme quelqu’un d’un campus américain) fait une drôle de figure pour quelqu’un qui a toujours entretenu des visions du groupe électro-pop parfait. Le groupe de Mute The Silicon Teens (en gros Miller qui fait son propre truc en studio) était son premier candidat pour la réalisation synthétique jusqu’à ce qu’il voie Depeche Mode… Et qu’il les mette en studio, devienne leur producteur, mentor et manager – c’est à dire, qu’il les aide à se diriger.

À la fin de l’année 1980, le chanteur des Modes, David Gahan (du sang asiatique, bien loin dans la famille, explique le nom de famille) étudiait encore l’étalagisme et le stylisme au collège technique. Des trois joueurs de synthé (tous, comme David, ressemblent à des variations de 20 ans sur le thème de beaux petits garçons légèrement imparfaits) Andrew Fletcher travaillait dans une compagnie d’assurance au bureau des pensions et Martin Gore était employé de la National Westminster. Vince Clarke, qui écrit la majeure partie du matériel du groupe et qui se tient toujours à côté de Martin sur scène, était… euh, une sorte de reclus. Et il l’est toujours : étant le seul membre du groupe à posséder son propre appartement à Basildon, le reste vit dans la région avec leurs parents – dans des HLM.

Vince (quand il est barbu, on pourrait penser qu’il appartient à une autre période musicale) parle rarement à la presse – moins depuis qu’un journaliste du Daily Star a tortillé une déclaration pour faire penser que Vince disait que les personnes laides n’y arriveraient jamais dans la pop.

En novembre 1980, la presse de Depeche Mode était bien plus humble – même si elle était autrement inexacte. “Le barda snob pourrait conclure la Mode” a proclamé le Basildon Echo. À cette époque, Spandau et Visage avaient commencé à percer, et Depeche Mode était considéré comme un groupe nouveau romantique et futuriste. Pendant un moment, ils ne se sont pas trop battus contre l’étiquette : jusqu’en juin 1981, on les voyait, sur les photos en tout cas, avec des chemises à fanfreluches. Plus tôt dans l’année, ils avaient contribué Photographic à la compilation futuriste Some Bizzare sur Phonogram, et avaient tourné (en dormant souvent dans des vans) pour promouvoir l’album.

Andy : “Il y a des groupes qui tournent comme ça chaque année. Je ne sais pas comment ils font”.

Martin : “On ne s’est pas encore complètement détachés de l’étiquette Nouveaux Romantiques”.

Dave : “On doit sortir de cette phase en se frayant un passage à travers afin de se retrouver d’abord – comme le Clash et Siouxsie ont fait avec le punk. Je pense qu’on est sortis du truc futuriste. On est un groupe pop maintenant”.

ACTION…
Dreaming Of Me est sorti en février 1991, place la plus haute dans les charts, 44. Le groupe a eu de plus grands succès que son premier single paru chez Mute, mais ses membres repensent à l’entrée de Dreaming Of Me dans les charts vers la 70ème place comme le moment de l’année.

Andy : “On ne s’y attendait tout simplement pas. En comparaison, faire des trucs comme Top Of The Pops plus tard dans l’année avec New Life n’était pas la grande chose à laquelle je m’attendais – pas du tout d’excitation”.

Martin : “Quand on a du succès, les choses semblent banales, tout comme un boulot vraiment”.

Dave : “Rôder autour du Top 40 avec Dreaming Of Me, c’était génial – exceptionnel”.

Après le single sont arrivés les premiers articles sur Depeche Mode dans la presse musicale et l’intérêt des grandes maisons de disques qui ont senti le potentiel du groupe – surtout qu’il n’avait pas de contrat à l’époque, juste une poignée de main confiante Mute-uelle.

Andy : “Au début, les majors n’étaient pas intéressées. Quant à quand elles l’ont été… Je pense que si on avait signé à l’époque, rien ne serait arrivé. Je suis obsédé par les grands labels : ils planent sans aimer la musique. Chez Mute, on peut compter sur tous ceux qui nous entourent”.

Le groupe est assez sage pour se rendre compte que les avances des majors fonctionnent comme des “dettes” plutôt que comme des “cadeaux”, et a signé un contrat très simple avec Mute après la sortie de New Life. Le label, bien sûr, est distribué dans tout le pays par Spartan, mais grâce à Rough Trade, il a toujours accès aux points de vente indés. Mute fonctionne assez comme une petite entreprise. Il y a un trio basique constitué de Miller, Hilde qui s’occupe de la presse et Sue Johnson (fondateur de Rough Trade et manager de Delta 5) qui s’occupe des comptes. Ces postes ne sont pas formels et définis, cependant : les responsabilités sont partagées. Hilde doit toujours se retenir de rire quand les gens appellent et demandent le département des directeurs artistiques. (Nous devons faire la même chose quand les gens envoient des lettres au service du personnel – Ndlr).

Non pas que Daniel Miller n’a pas ses ambitions mini-impérialistes. Il a l’intention de transformer le sous-sol du bureau de Mute en plein Londres en un studio huit ou seize pistes, et l’étage en son propre appartement. Il ne voit pas l’intérêt de séparer sa vie professionnelle de sa vie privée.

LE MILIEU DE L’HISTOIRE…
New Life est sorti en mai, meilleure place dans les charts : 11 ; I Just Can’t Get Enough est sorti en septembre, meilleure place dans les charts : 8.

Andy : “On n’a jamais eu l’intention d’avoir du succès. On a tellement eu de chance. On est entourés des meilleures personnes possibles. Je pense qu’on peut continuer à faire de la musique jusqu’à ce que Daniel Miller meure…”

Martin : “On a eu de la chance, on est arrivés au bon moment. On n’a pas fait tant de travail que ça. Si on a toujours du succès dans deux ans, alors on aura bien travaillé”.

Dave : “Peut-être que les choses s’éteindront rapidement ; les mômes changent tout le temps… Peut-être que dans un an, on utilisera des guitares. Mais tant qu’on sort de bons singles…”

Le succès n’est pas monté à la tête collective de Depeche Mode. Par exemple, ils sont étonnés qu’un groupe puisse s’exciter pour se balader en limo. Il y aura plus de trains dans l’Histoire de Depeche Mode que dans Quatre garçons dans le vent. Le groupe utilise beaucoup les chemins de fer, surtout puisque Basildon est bien reliée avec le quartier du Sud de Londres où ils répètent et enregistrent.

Andy : “Il n’y a pas d’intérêt à quitter Basildon. On veut juste prendre tranquillement un verre durant la semaine. On ne sort jamais en groupe, mais on finit souvent ensemble le weekend au Crocs à Rayleigh ou quelque part”.

Dave : “J’allais beaucoup à Londres avant ; maintenant je n’ai plus le temps”.

Au cours de leur histoire, on voit beaucoup plus Depeche Mode à la télé – surtout sur London Weekend’s 20th Century Box. Ils font un concert, une petite tournée en Europe et commencent à être beaucoup diffusés là-bas, surtout en France et en Belgique. Entretemps, ils commencent à enregistrer leur album…

CERTAINEMENT PAS LA FIN…
Speak And Spell est sorti en novembre et est entré directement dans le Top 10 des charts albums.

Depeche Mode a sorti un album de base pop, frais et professionnel – et avec un calme côté spectaculaire qui lui appartient. Des chansons comme Puppets avec son côté sombre et What’s Your Name avec son esprit ironique montrent que Depeche Mode, c’est plus que la somme de leurs singles. Le groupe s’accorde avec modestie : son côté tapageur est tempéré par la modestie, son glamour par des attitudes sérieuses terre-à-terre.

Andy : “La meilleure expérience, c’est aller en studio et créer quelque chose – même si ça peut nous ennuyer. On a passé beaucoup de temps et on a mis beaucoup de soin sur l’album – six semaines. Martin a commencé à écrire plus de trucs récemment – des trucs avec des changements d’accord compliqués”.

Martin : “On est un groupe pop avec un jeune public adolescent, et ainsi à la bonne place pour expérimenter avec différentes formes et faire passer la musique à celle que ces personnes n’écouteraient pas autrement”.

Dave : “On peut être piégés, si les gens s’attendent à la même chose. Mais si tu écoutes certaines chansons de l’album à la radio, tu ne pourras pas dire automatiquement : C’est Depeche Mode”.

En novembre, le groupe a achevé une petite tournée nationale et s’est avéré le groupe pop le plus dansant du marché. Il peut ne pas avoir de batteur mais il a un rythme : ses bandes rythmiques sont réalisées et mixées méticuleusement, avec un synthé Arp pour la grosse caisse, une boîte à rythmes Boss pour la caisse claire, etc. Je n’ai jamais pensé que j’entendrais le jour où les bandes auront autant de présence : la technologie peut avoir du charisme, aussi.

Dave tient à améliorer le côté visuel de leurs concerts, surtout puisque c’est le seul à ne pas être cloué derrière un synthé sur scène et à trouver aisé de se déplacer. Il pense que développer leurs lumières pourrait être une solution. Dissolvez l’ancien nouveau Depeche Mode. Ils sont trop bons pour être vrais, comme si Daniel Miller (qui a travaillé pour la télé et la publicité) les avait montés lui-même.

Traduction – selon le scan et la transcription de SacredDM.net – 2 juin 2006