Dans le gris étincellant, la tragédie d’un légendaire chanteur post-punk déchire par l’amour

Il se pourrait qu’une star soit née tandis qu’un acteur inconnu joue Ian Curtis

Le buzz était palpable hier sur la Croisette durant la première de Control, le film d’Anton Corbijn sur Joy Division – sous l’acclamation immédiate des critiques.

Les jeunes acteurs britanniques qui jouent les membres du groupe sont tous des inconnus. Une star semble être née en Sam Riley, qui joue Ian Curtis – réalisant, comme l’acquièsce le public, un portrait étrangement juste et charismatique. Il « travaillait dans un entrepôt de Leeds à plier des chemises » avant d’être choisi pour jouer Curtis. Le seul « nom » du film est Samantha Morton, qui joue la femme de Curtis, Deborah.

Control, qui retrace l’épanouissement créatif de Curtis et son suicide il y a 27 ans, est l’un des quelques films présentés à Cannes qui peut se réclamer britannique. Malgré tout cela, il n’a pas réussi à trouver d’importants fonds britanniques.

Selon son producteur, les coûts de 3 millions de Livres ont finalement été obtenus par une combinaison de l’argent du réalisateur, de fonds privés, et de Warner Music. East Midlands Media, agence de développement du cinéma régional, a donné quelques fonds, ce qui signifiait que le film a été largement tourné à Nottingham au lieu de la ville natale de Curtis, Macclesfield.

“C’était difficile, a dit Corbijn, mais c’était mon premier film, et les gens sont souvent effrayés par ça. Mais c’est une histoire très anglaise, et il semblait approprié d’obtenir des fonds d’Angleterre”.

La nuit dernière, au milieu de rumeurs et de contre rumeurs selon lesquelles ils auraient splittés, les trois membres restants de New Order, nom choisi par Joy Division après la mort de Curtis, sont venus soutenir le film. Selon Corbijn : “New Order s’accordent rarement sur quelque chose, mais ils s’accordent tous sur le fait qu’ils aiment le film”.

On ne pourrait dire la même chose des deux femmes qui dominent le film. Control est tiré du livre Touching From A Distance de Deborah Curtis – bien que “le film parle d’Ian et le livre parle de Debbie, alors j’ai parlé à tout le monde qui a vécu cette époque”, selon Corbijn.

Le film regarde d’un œil sensé le mariage de Curtis, et la relation entre Curtis et Annik Honoré, la jeune journaliste belge qu’il aimait également. Ses sentiments contradictoires entre ces deux femmes, ainsi que les pressions de la performance et la tension créée par son épilepsie, sont dépeints comme les causes de son suicide.

“Annik et Debbie ont toutes les deux vu le film, a dit Corbijn. Je ne suis pas sûr qu’elles en soient heureuses, mais elles sont d’accord avec. Si quelqu’un est émotionnellement lié à ce film, ce sont elles, et il leur est difficile de le regarder”.

La vie semblait imiter l’art lors de la conférence de presse hier, à laquelle Riley et la Roumaine de naissance Alexandra Maria Lara, qui joue Annik, se tenaient la main pas très discrètement.

Riley, 27 ans, est un ancien membre de Ten Thousand Things, qui ont été signés sur le label Polydor pendant quatre ans, bien qu’il ait admis qu’il avait fait peu de choses pour déranger les charts. Il a fait un peu de cinéma à la télévision, jouant le fils de Ray Winstone dans le drame de 2000, Tough Love.

Il est également apparu comme Mark E Smith de The Fall dans 24 Hour Party People de Michael Winterbottom, donnant naissance à une petite ironie dans Control. Quand Curtis se remet de sa première crise d’épilepsie, son manager lui dit : “Ça pourrait être pire – au moins tu n’es pas le chanteur de The Fall”.

Il s’est préparé au rôle, a-t-il dit, en regardant “autant d’images de l’époque que j’ai pu trouver. Je suis allé à la Société Nationale de l’Épilepsie pour étudier les effets de l’épilepsie. Et j’ai passé beaucoup de temps devant le miroir à faire des pas de danse”.

C’est le premier long métrange du Hollandais Corbijn, 51 ans. En tant que photographe qui a travaillé pour le NME depuis 1979, il a pris plusieurs clichés de Joy Division et est devenu célèbre pour ses images en noir et blanc équilibrées et au grain très présent. Il a également tourné le clip de la ressortie de 1988 de Atmosphere.

Control est en noir et blanc. Il a dit : “Quand on pense à Joy Division, les souvenirs sont en noir et blanc. Les pochettes des albums étaient noires et blanches, et ils s’habillaient souvent en nuances de gris”.

Contexte

Inspirés par la légendaire concert de 1976 des Sex Pistols à Manchester, le guitariste Bernard Sumner et le bassiste Peter Hook ont formé un groupe. Le chanteur Ian Curtis a répondu à l’offre d’un disquaire et a vu Warsaw faire son premier concert en mai 1977. Le batteur Stephen Morris est recruté et ils changent de nom pour Joy Division. Signés sur Factory Records par l’iconoclaste local Tony Wilson et rejoints par le manager Rob Gretton et le producteur Martin Hannett, le groupe sort son premier album, Unknown Pleasures, et le single Transmission.

Leur son post-punk déchiqueté et leurs paroles obliques s’attirent les bonnes grâces de John Peel et du journaliste local du NME, Paul Morley, tandis que la danse angulaire et la présence scènique magnétique de Curtis s’attiraient des fidèles dans les salles de concert. Mais à la veille de leur première tournée américaine, Curtis, sa santé de plus en plus erratique et torturé par sa vie amoureuse, se pend chez lui à Macclesfield en mai 1980. Le single Love Will Tear Us Apart et l’album Closer sont sortis à titre posthume.

Le trio jure de continuer, ajoutant Gillian Gilbert aux claviers, et changeant leur nom en New Order. Sumner prend le micro et le groupe est devenu l’un des plus influents de ces 25 dernières années, lançant la dance avec le maxi 45 tours qui s’est le plus vendu de tous les temps, Blue Monday. Comme tout le monde le sait désormais, le groupe a perdu de l’argent sur chaque disque vendu à cause de sa complexe pochette. Leur esthétique minimaliste et leur son évolutif ont fait d’eux l’un des groupes les plus populaires et acclamés de Grande Bretagne. Se reformant après une pause de huit ans en 2001, ils ont enregistré deux autres albums et ont beaucoup tourné. Mais Hook a récemment insinué qu’ils avaient splitté, cette fois pour de bon.

Charlotte Higgins

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Control
**** réalisé par Anton Corbijn

Les Britanniques peuvent ne pas être compétition officielle à Cannes, mais un film britannique a certainement eu un succès sensationnel ici, ouvrant la quinzaine des réalisateurs. Control d’Anton Corbijn parle de la vie et de l’époque perturbées de la légende post-punk Ian Curtis, chanteur de Joy Division, qui s’est tué en 1980 à l’âge de 23 ans, déprîmé par son épilepsie, son mariage qui allait à vau l’eau et par l’incontrolable intensité des émotions nihilistes déplacées par sa vie dans son art – des émotions qui l’ont consommé.

Le film de Corbijn est tourné dans un étonnant monochrome hautement contrasté, transformant de manière perverse l’aspect lugubre de Macclesfield en grandeur. Il fait revivre sans effort un style cinématographique britannique qu’on pourrait appeler beau réalisme, remontant au Radio On de Christopher Petit, et encore plus loin à la Solitude du coureur de fond et un Goût de Miel de Tony Richardson. Et en fait, la vie mariée ouvrière de Ian Curtis, avec son landau sur les marches et la raide corde à linge dans la cuisine, semblent tout droit sortis des années 1960.

Sam Riley donne une superbe performance dans le rôle de Ian Curtis, recréant intuitivement ses manières sur scène, du dos courbé sur le micro cloué sur place, les paupières baissées, à la folle course sur place les coudes collés au corps, ce qui comme rien d’autre l’a fait ressembler à une sorte de malade visionnaire.

Samantha Morton donne une performance intelligente et sympathique en tant que femme de Curtis, Debbie, qu’il a épousée quand ils étaient tous les deux adolescents, pratiquement des maris et femmes enfants, et Toby Kebbell est remarquable en tant que Rob Gretton, le manager qui sort des vannes.

Riley voit Curtis non pas comme un marchand de tristesse auto-destructeur mais un romantique wordsworthien contrarié qui aiamait deux femmes de manière égale, et qui craignait et cherchait en même temps une perte de contrôle : une fuite dans la musique et une fuite de son corps. Corbijn ne s’adonne pas au cliché de voir l’épilepsie comme un état extasié, mais suggère certainement comment la convulsion et la subversion nerveuse de la musique de Curtis pourrait imiter un état pré-épileptique : culminant en un épisode complet sur scène.

Pour les hommes d’un certain âge (et j’admets en être un) la période musicale de ce film en fait une puissante madeleine de Proust, et quand John Cooper Clarke est apparu, j’ai quasiment lévité sur mon fauteuil de joie.

La douceur et l’esprit avec lesquels Corbijn recrée l’emploi pas cool de Curtis aux Assédics sont également un cadeau. Il est d’une manière comparable à 24 Hour Party People de Michael Winterbottom, dans lequel Riley joue Mark E Smith au passage, mais bien plus féroce, et plus lugubre et plus sombre. Control a empoigné le public de Cannes ; il avait de l’atmosphère.

Peter Bradshaw

Traduction – 9 octobre 2007 et 11 mars 2008