L’étranger

Derrière le mythe inébranlable et la musique intense, l’histoire de Joy Division demeure une sombre devinette enveloppée dans l’énigme de la mort prématurée du chanteur Ian Curtis. Pat Gilbert éclaircit un conte dans lequel s’emmêlent dépression, humour noir, infidélité et maladie.

En octobre 1979, les membres de Joy Division sont montés dans la Ford Cortina bleue de Steve Morris et sont partis sur leur première tournée britannique majeure. Pendant les six semaines à venir, ils faisaient la première partie des Buzzcocks dans des salles de 2500 places de part et d’autre du pays. Groupe signé sur un petit label indépendant de Manchester, l’argent était rare. Au Nord, ils rentraient chez eux après le concert, en se régalant du butin des backstages : des sandwichs et des chips.

Le temps humide de l’automne et le manque de luxe se sont aboutis à plusieurs plaintes marmonnées. Pourtant, malgré son image publique austère, la vie sur la route avec Joy Division n’a jamais été triste. En fait, c’était du pur Spinal Tap, avec peut-être une pointe de Coronation Street.

“On était comme des gosses dans un magasin de bonbons, dit Steve Morris, un large sourire aux lèvres. Ils vous donnaient une caisse gratuite de pale-ale ! C’était notre première rencontre avec la Rider”.

Il y a eu beaucoup d’âneries. À Cardiff, le bar de l’hôtel fermait à 2h du matin alors les roadies ont fait levier sur les grilles metalliques et ont distribué de la bière gratuite, la nuit se terminant par une énorme bataille de polochon alcoolisée entre la tête d’affiche et la première partie. À Guildford, les gars de Joy Division se sont surpassés en enlevant les néons des toilettes des hommes et en barbouillant les robinets et les interrupteurs d’excrément.

Durant une pause en plein milieu de la tournée, le groupe a fait une représentation unique dans un complexe artistique de Bruxelles – point de repère important dans l’histoire pour de plus sombres raisons – Ian Curtis s’est soulé et a pissé dans un cendrier en métal sur pied.

Le groupe était, d’après certains, un gang d’allumés. “Tout à coup, il y a eu ce fantastique potentiel de vol, explique Morris. J’étais en quelque sorte jeune et naïf à cet égard. C’était du genre : Steve, je peux t’emprunter les clés de la voiture ? Pourquoi ? J’ai besoin de prendre des badges. Pourquoi t’as besoin de badges ? Écoute, donne moi ces putains de clés, espèce de connard !”

“Ian Curtis était en fait très drôle, souligne Tony Wilson, patron de Factory Records et légende du business musical. Ils l’étaient tous. Leur principal passe-temps était se faire des blagues – c’était une partie centrale de leurs vies”.

Mais on ne peut à peine condamner le monde extérieur d’avoir créer le mythe noir de Joy Division. Les images filmées sur scène de cette époque ne suggèrent pas exactement quatre petits gars de Manchester issus de la classe ouvrière prêts à s’amuser. Sur scène, ils sont intenses, sombres, apocalyptiques. Ian Curtis, perdu dans son propre monde, va et vient d’un pas énergique tel une sentinelle démente de la Wehrmacht, se cramponnant en rythme à des fantômes imaginaires. Regardez de plus près, et ses yeux sont vitreux et hantés. C’est comme s’il voyait quelque chose qu’on ne voyait pas. C’était peut-être le cas. Sur cette tournée, il a souffert de crises d’épilepsie pratiquement tous les soirs sur scène.

Mais parlez de Ian comme une sorte de mystique et ses amis et anciens collègues vous enverront promener bien loin. Ils insisteront à plusieurs reprises “qu’il était juste un mec normal” – marié, un enfant, un emprunt-logement, un chien, vivait dans un pavillon ordinaire, aimait la musique. Les plus proches admettront qu’il y avait d’occasionnels aperçus d’un Ian mystérieux, secret, inconnaissable, quelqu’un qui, comme l’explique Peter Hook, “essayait de cacher une partie de sa personnalité”.

Mais cela ne veut pas dire que sa brusque mort, il y a 25 ans, ait plus de sens.

* * *

Quand Ian Curtis s’est pendu chez lui à Macclesfield dans le Cheshire en mai 1980, il s’est assuré l’immortalité. C’était la deuxième victime très en vue de l’époque punk, après l’overdose de Sid Vicious un an plus tôt. Mais les deux cas ne pourraient être plus différents. Sid était un psychopathe rock qui était devenu la victime de sa monumentale stupidité. Ian Curtis – derrière son côté modeste du Nord – était un poète doué et un penseur original, qui luttait clairement contre une maladie affaiblissante et les pressions d’une vie personnelle compliquée.

Quelques semaines après sa mort, Love Will Tear Us Apart, l’un des derniers enregistrements de Joy Division, a atteint la 13ème place des charts. Sa mélodie mélancolique et ses paroles obsédantes, apparemment à propos de son mariage qui se désintégrait, a donné au groupe, quelque peu tardivement pour Curtis, sa première reconnaissance mainstream. Ian a tout de suite été transformé en archétype : visionnaire noir qui savait que sa vie était destinée à être courte. Après un examen plus minutieux, il est apparu que les paroles de Joy Division prédisaient sa fin tragique. Quand il écrivait sur la mort, sur des morceaux comme Dead Souls, Shadowplay et New Dawn Fades, c’était comme s’il en était si proche qu’il pouvait déjà ressentir ce que c’était et présentait son propre suicide comme sa déclaration artistique finale.

Ses collègues rient d’une telle analyse sinistre. Mais il y a eu moins une personne dans cette histoire qui croit que Ian peut avoir secrètement et sciemment réalisé l’existence d’un prophète condamné : sa femme, Deborah. “Il fantasmait de se suicider, cette idée romantique de mourir jeune, explique-t-elle. Tous les gens qu’ils admirait étaient ceux qui n’étaient plus là. C’était ce qu’il voulait – être comme eux”.

Nous sommes la veille de Noël 2004 et MOJO discute de l’attrait persistant de Joy Division avec Tony Wilson. Aujourd’hui, le groupe semble être plus à la mode que jamais. Il devient pour une nouvelle génération ce que le Velvet Underground a été pour la sienne : un plaisir culte délicieusement sombre. Branchez-vous sur MTV 2 et c’est inondé de jeunes hommes énervés qui ont évidemment absorbé la magie glaciale émotionnelle du groupe : Interpol, Kasabian, The Rakes, Snow Patrol, The Futureheads, Black Rebel Motorcycle Club…

Puis il y a le film. En janvier, il a été annoncé qu’une maison de production américaine indépendante est finalement en train d’adapter Touching From A Distance, le livre de Deborah Curtis sur sa vie avec Ian, sur grand écran.

Tony Wilson appelle de son portable. Il est à Salford, en train de promener son chien, William – le clebs dans le clip de Blue Monday ’95 de New Order. Ce qui rassure, c’est qu’il est comme on s’y attend. “Joy Division est immensément important, dit-il en haletant. Bernard Sumner est… quitte pas… William ! Va sur le trottoir ! Désolé… non, tu ne peux pas chier là, abruti… William !!”

Il raccroche, il rappelle. “Bernard Sumner est d’une intelligence agaçante, dit-il d’une voix tonitruante. Il a une fois fait remarquer que le punk était vital parce qu’il a libéré la musique de la merde et l’a rendue à nouveau réelle. Mais le punk n’a qu’un vocabulaire limité – il ne pouvait exprimer que des choses simples comme Fuck you! ou I’m bored. Bernard a dit que tôt ou tard, quelqu’un allait prendre l’énergie et l’inspiration du punk et lui faire exprimer des émotions plus complexes. Et c’est ce qu’a fait Joy Division. Au lieu de dire Casse toi, ils ont dit Je suis niqué. En faisant ça, ils ont inventé le post-punk et régénéré une grande forme d’art – le rock’n’roll”.

Steve Morris : “C’était très anglais, cette émotion refoulée. C’est de la musique pour une race habituée à souffrir en silence”.

* * *

Steve Morris habite toujours à Macclesfield, le bourg du Cheshire qui filait de la soie pour les meilleures garde-robes du monde. Nous sommes dans la grange-studio d’enregistrement de sa ferme, où une partie du prochain album de New Order, Waiting For The Siren’s Call, a été enregistrée. Épinglées au mur, les instructions pour faire le thé du groupe : Hooky, “sans lait”, Bernard “eau filtrée”, etc. Dans un coin, une réplique grandeur nature d’un Dalek et des masses de matériel, dont certains vieux trucs de Joy Division – l’ampli Vox poussiéreux de Bernard et la batterie de Steve, volés devant l’hôtel Iroquois de New York en 1980 et retrouvés plus tard durant un raid du FBI sur un entrepôt de la mafia [voir l’article sur New Order page 16].

Joy Division s’est formé quelques mois après que Curtis ait connu Sumner et Hook à un concert du début du punk – personne ne s’accorde sur lequel c’était. Bernard et Peter se connaissaient à Salford, quartier de Manchester tristement célèbre pour ses barres HLM étroites et ses usines de textile malodorantes. Ils ont été skins et Mods adolescents, ils traînaient à la maison des jeunes du Nord de Salford et écoutaient du rock et de la soul. Hooky aimait lire les romans cultes de la jeunesse des années 1970 écrits par Richard Allen, Bernard était doué pour le dessin mais n’avait pas les moyens d’aller dans une école d’arts.

“Ian semblait juste être l’un d’entre nous, se rappelle Hook. Il avait un gilet pare-balles de l’Armée avec Hate écrit dans le dos. C’était assez bon. Il était calme et poli. Super sympa, vraiment. Il avait un pote à la fac qui peignait des portes sur le plancher. C’est typiquement Macclesfield ! Puis Steve nous a rejoints. Est-ce que le fait qu’ils venaient de Macclesfield en faisait des étrangers ? D’une certaine manière, oui. C’était des collines vertes et des terrains vagues. C’était tous les deux des putains de tarés”.

Le son inhabituel de Joy Division s’est développé durant 1977 et 1978 à T.J. Davidson’s, entrepôt textile morne et sale converti en espace de répétition. Aujourd’hui démoli, il était situé sur Little Peter Street, derrière la Deansgate Station à la sortie du centre-ville de Manchester. En hiver, il faisait si froid que le groupe allumait des feux avec du bois récupéré pour se tenir chaud. Le groupe – nommé à l’origine Warsaw – pratiquait pendant trois heures chaque samedi après-midi. Tous ses membres travaillaient la semaine.

Leur originalité provenait de la naïveté punk. “Aucun d’entre nous ne savait jouer de note, explique Bernard Sumner. Alors au lieu de ça, on a décidé d’utiliser notre cervelle et notre intelligence pour faire quelque chose d’original. On a appris à jouer à l’intérieur de nos limites. Ce qu’on a fait était simple et puissant”.

“Il n’était pas question de ces balivernes Quatre mesures de ça, dit Morris dans un large sourire. C’était plutôt Joue ce riff deux fois et puis fais un autre riff. On n’avait pas du tout de langage musical. Aucun d’entre nous ne savait ce qu’était une mesure. On se disputait là-dessus : Attends, c’est ton idée de la mesure, pas la mienne”.

Tony Wilson décrit Warsaw, qui jouait régulièrement dans des salles punks de Manchester – Electric Circus, Rafters – comme une “putain de cacophonie avec une excellent chanteur”. Hook jouait célèbrement des riffs mélodiques en haut du manche de sa basse parce que son matériel était si mauvais que c’était la seule façon de pouvoir s’entendre. Leur musique était énervée et intense. Dans From Joy Division To New Order, Mick Middles énonce la théorie que le groupe a pu involontairement canaliser les vibrations du passé industriel sinistre de T.J. Davidson’s.

Sumner et Hook emmènent le lien psycho-architecturel encore plus loin.

“Mon milieu, c’était la classe ouvrière, dit Bernard. J’ai vécu sur la Alfred Road avec ma mère et mes grands-parents. C’était une maison style Coronation Street. Ma nièce et mes tantes vivaient dans la même rue. Il y avait une usine chimique au bout de la rue, qui donnait sur le fleuve Irwell. Ça puait. À mes onze ans, on a été placés dans une tour. On pensait que c’était génial. Il y avait une salle de bains et un placard-séchoir. Mais c’était aussi la rupture de cette communauté. Je pensais que tout le monde dans ma rue s’installerait dans la même tour mais ça n’a pas été le cas”.

Hook : “Là d’où Bernard et moi, on venait, c’était sombre, c’était les années 1950 et 1960, il y avait toujours du smog, des kilomètres et des kilomètres de maison pavillonnaires. C’était noir et claustro”.

“Il y avait quelque chose de subconscient dans mon esprit, ajoute Bernard. Le déplacement et le sentiment de perte que j’avais… Puis mon beau-père est mort. J’étais assez en colère. Tout allait bien jusqu’à ce que je sois déplacé dans une tour. Après plus rien n’allait. Je pense que ça a pu affecter la musique d’une certaine manière”.

“Joy Division venait du Nord de Manchester”, a expliqué le producteur du groupe, Martin Hannet, à Martin Aston dans une interview de 1989 jamais publiée. “C’est une ville de science fiction. Complètement différente du Sud. C’est un site archéologique industriel, rempli d’usines chimiques, d’entrepôts, de canaux, de chemins de fer et de routes qui ne tiennent pas compte des zones qu’elles traversent. Le taux de maladies graves dans le Nord de l’Angleterre est de 80 pourcents plus élevé que n’importe où dans le pays. Lugubre, hein ?”

En avril 1978, Ian Curtis a tendu à Tony Wilson un mot lors du concours “battle of the bands”, le challenge Stiff/Chiswick itinérant, qui l’informait qu’il était un “connard fini” pour ne pas avoir invité le groupe dans son émission télé sur Granada TV, So It Goes. Moins d’un an plus tard, le groupe avait enregistré un album, Unknown Pleasures, pour le nouveau label indépendant de Wilson, Factory Records (pas d’avance, pas de contrat). Ce n’est que lorsque Martin Hannett – qui a basé son son sur Strange Days des Doors – leur a fait écouter un pressage test qu’ils ont proprement entendu de quoi parlait Ian dans ses chansons.

Le contenu lyrique était encore plus noir que leur musique : mort, religion, amour, guerre. Il y avait des références au “sang du Christ”, aux crises incontrôlables d’une fille, aux chambres d’enfant remplies de “sports sanguinaires et de douleur”. Sa poésie était glaciale, polie et originale. Tout comme le groupe n’a jamais analysé sa musique, personne n’a jamais demandé à Curtis d’expliquer les mots qu’il chantait avec son riche et puissant ténor. Ce n’était pas comme si Joy Division essayait consciemment de préserver son mystère. “Les paroles d’Ian étaient géniales, dit Hook. C’était tout ce qui importait à l’époque”.

* * *

C’est une nuit moite et pluvieuse de décembre et Macclesfield n’est pas d’humeur à livrer ses secrets. MOJO essaye de trouver la “monstrueuse” tour HLM grise derrière la gare où Ian Curtis vivait adolescent. Après 40 minutes à tourner autour du périmètre de Victoria Park en traînant les pieds, j’abandonne. J’apprends par la suite que les appartements de Park View ont été démolis il y a 18 mois.

Deborah, la veuve d’Ian – qui utilise désormais son nom de jeune fille, Woodruff – a de tendres souvenirs d’eux. “Je me souviens d’Ian au balcon, il portait la veste polaire et l’eyeliner de sa sœur, dit-elle en souriant. Il était grand et imposant, plus d’un mètre quatre-vingt, un petit peu effrayant. C’était 1973. S’est-il déjà attiré des problèmes ? Non. Il savait faire baisser les yeux des gens”.

Nous sommes dans un pub, le Station Hotel, en face de la gare, qui donne sur le vieux centre industriel de Manchester, entrepôts et usines de textiles aujourd’hui convertis en appartements rupins et musées du patrimoine. Quand il a été publié pour la première fois il y a dix ans, le livre autobiographique de Deborah, Touching From A Distance, a dépeint pour la première fois la vie du chanteur de façon intime et détaillée. Aujourd’hui, un duo de jeunes producteurs américains, Orian Williams (L’ombre du vampire) et Todd Eckert (journaliste musical devenu financier), adapte l’histoire au cinéma. Le photographe Anton Corbijn, célèbre pour ses images iconiques de Joy Division, U2 et R.E.M., réalisera le film. Le titre provisoire est Control.

“Je ne pense pas qu’il y ait beaucoup de grandes histoires, mais c’en est une”, explique Eckert avec enthousiasme, durant une visite à MOJO. “Debbie ne veut pas une vision des événements recouverte de sucre, ou quelque chose de conçu uniquement pour vendre les disques. Ce sera le document honnête et respectueux”.

Ian Curtis avait 16 ans quand Deborah l’a rencontré. Excellent collégien qui avait réussi sept O-Levels [équivalent du brevet, le chiffre correspond au nombre de matières passées], c’était aussi un aventurier pharmaceutique (solvant, Valium, barbituriques) et un fou de musique (Lou Reed, Bowie, MC5, Iggy). Son intérêt pour les drogues l’a fait expulser de l’école – où Steve Morris était dans l’année en dessous. Le père d’Ian travaillait comme détective dans la Police des Transports : c’est de lui qu’Ian a apparemment hérité de son amour pour la littérature et les “humeurs silencieuses”. Même s’il vivait au 11 Park View quand ils ont commencé à sortir ensemble, Curtis a en fait grandi à Hurdsfield, dans la banlieue de Macclesfield.

“De ce que je peux dire, ça a été une enfance assez idyllique, dit Deborah. Flâner dans les champs, construire des digues dans les ruisseaux, chasser les cochons. Je n’ai jamais compris pourquoi il était tant obsédé par écrire sur les paysages urbains. Peut-être se sentait-il coupable de ne pas être piégé à l’intérieur d’un. Ian était en colère, ajoute Déborah. Mais je n’étais jamais certaine pourquoi”.

Deborah trouvait Ian charismatique et attirant. Il était extrêmement créatif et original et gardait des boîtes remplies de poèmes, paroles et histoires. Souvent, il restait éveillé tard à écrire. Il était désespéré de réussir comme rock star. Deborah se souvient qu’il adorait des figures tragiques comme James Dean et Jim Morrison. Il nourrissait aussi, dit-elle des fantasmes romantiques sur sa propre mort prématurée.

Il lisait Hesse, Sartre, Ballard, Dostoïevski, allait voir des films cultes de Herzog et Fassbinder et, comme la plupart des jeunes de sa génération, était fasciné par l’Allemagne Nazie et l’histoire militaire. (D’où le nom de “Joy Division”, “la division de la joie”, le corps de femmes juives forcées à donner du plaisir à des officiers SS dans les camps de concentration.) Plus tard, quand Joy Division décollait, Ian correspondait à titre personnel avec Genesis P. Orridge de Throbbing Gristle, principal penseur avant-gardiste et artiste outré du punk.

“Il était vraiment intelligent, explique-t-elle. Il aurait pu faire quelque chose de très cérébral. C’était un auteur fantastique et avait des projets pour diverses œuvres. C’est une perte à cet égard. Ses paroles sont fantastiques – imagine s’il avait écrit un roman…”

Tout intelligent qu’il était sans aucun doute, l’homme que Deborah décrit dans son livre n’est pas toujours agréable, ce n’est pas non plus l’archétype rock’n’roll. Sa préférence politique allait à droite. En 1975, il a voté pour les Conservateurs et a insisté pour que Deborah fasse de même. Bien qu’aimant et tendre, il pouvait aussi être anxieux, possessif et dominant. Selon Deborah, elle a accepté sa demande en mariage sous la contrainte : Curtis a vaguement menacé de se faire quelque chose si elle le repoussait.

Lors de leurs fiançailles, Ian a violemment jeté sa Bloody Mary au visage de sa fiancée, croyant qu’elle flirtait avec un oncle. Plus tard ce même soir, elle a vu Curtis danser pour la première fois – le shimmy gauche et serpentant que le monde connaît si bien aujourd’hui. Elle ne l’a pas trouvé inhabituel à l’époque.

Une fois mariés, Deborah trouvait qu’il était difficile de parler à son mari de sa poésie et de ses pensées profondes. “Il ne communiquait pas très bien, soupire-t-elle. On ne savait jamais ce qu’il allait faire”.

Il a décroché un job chez un disquaire de Manchester et faisait partie des premiers convertis au punk. Quand il a rencontré Sumner et Hook, il a eu les moyens de canaliser ses ambitions littéraires et ses rêves de rock star en quelque chose de réel.

En 1978 et 79, quand le groupe décollait, il a travaillé dur pour équilibrer vie privée et vie publique. Il prenait son nouveau travail, à la Manpower Services Commission, au sérieux. Lui et Deborah étaient tant à cours d’argent qu’il a même nettoyé la salle de répétition du groupe pour en obtenir. Quand Tony Wilson a coopté Joy Division pour coller les pochettes en papier de verre du LP de Durutti Column, Return Of The…, le reste du groupe a payé Ian pour qu’il fasse les leur. Pendant ce temps, ils ont regardé un film porno.

En situations sociales, Ian était plein d’esprit et était de bonne compagnie. Il était également capable d’être provocant, surtout après quelques verres. Dans son livre, Deborah mentionne avoir été énervée quand elle a entendu que Ian avait diverti le groupe avec une histoire choquante à propos d’une famille pakistanaise qui déféquait sur des pages de journaux avant de jeter les paquets dans le jardin du voisin.

Il y avait, semblait-il, un côté troublant et insondable chez Curtis. On ne le voyait qu’occasionnellement, mais c’était, dit Morris, comme si “quelqu’un avait appuyé sur un bouton”. Sa première rencontre avec “l’alter-Ian” est arrivée peu après qu’il ait rejoint le groupe, et qu’ils soient tous allés voir les Stranglers à l’Electric Circus. “On n’a pas pu entrer, alors on est allés au pub, explique Morris. Le batteur des Stranglers, Jet Black, était là à fumer la pipe. Alors Ian a dit : Écoutez, je vais nous tirer d’affaire. Il était soûl [et] après j’ai sorti: Mais où est Ian ? Puis je l’ai vu peloter une poulette que je n’avais encore jamais vue ! J’étais estomaqué. J’ai dit : Tu la connais ? Il m’a répondu : Non. Alors Ian porte une étoile noir sur son revers de veston et va voir [le journaliste] Paul Morley qui lui dit : C’est un symbole fasciste, et Ian lui rétorque : Non, Paul, c’est l’anarchie, LA PUTAIN D’ANARCHIE ! Puis Ian a sorti : On ne devrait pas allés dans les chiottes des femmes ? Et j’étais là : Les chiottes des femmes ? Euh, pourquoi ? J’avais peur. Il aimait avoir des liaisons avec les femmes”.

“Ian avait un truc à la Jekyll et Hyde, reconnaît Sumner. Je me souviens qu’il essayait d’enfoncer à coups de pieds la porte de la loge au concert [du challenge Stiff/Chiswick], quand Paul Morley et Kevin Cummins ont mis une éternité à monter sur scène. [Une fois,] il s’est tellement crispé à parler avec Rob Gretton qu’il a couru dans tous les sens à hurler avec un seau sur la tête. J’ai trouvé ça plus marrant qu’autre chose”.

En dehors du groupe, Ian et Deborah vivaient une vie assez ordinaire. Le weekend, ils allaient se promener à la campagne avec leur chien. En avril 1979, les Curtis sont devenus un trio à la naissance d’une fille, Natalie. Son existence à lui était, à bien des égards, le paradigme de la normalité. Je maintiens à Hooky que Curtis – et Joy Division – n’était pas très rock’n’roll en comparaison du Clash et des Sex Pistols, qui vivaient dans des squats, volaient leur nourriture sur des marchés à ciel ouvert, et menaient une vie de bohème. Il se hérisse. “Ian était un gars issu de la classe ouvrière qui devait aller gagner sa vie, dit-il. C’était notre cas à tous. Tous ces autres groupes que tu mentionnes étaient issus de la classe moyenne et avaient des sous. On n’avait rien, là d’où on vient à Manchester, c’était une épave. Ian avait des responsabilités, il se battait durement pour nourrir sa famille, même s’il aurait préféré jouer de la musique toute la journée.

“Je pense que ça le rend plus rock’n’roll. Pas toi ?”

* * *

En octobre 1979, avec la sortie d’un nouveau single, Transmission, le groupe s’est embarqué dans une tournée avec les Buzzcocks. Désormais, Unknown Pleasures s’était installé de façon permanente dans les charts albums indés. Dans Sounds, Jon Savage l’a proclamé “l’un des meilleurs premiers LP anglais et blancs de l’année”.  Steve Diggle des Buzzcocks se souvient du groupe comme “très réservé. Je ne sais pas si on leur faisait peur parce qu’on était bourrés et drogués. On avait une verve et une étincelle différentes. C’était rock’n’roll. Ils semblaient réticents et timides”. Beaucoup déclarent que le hurlement de tôle profondément émotionnel de Joy Division soufflait les ‘Cocks. (Diggle, comme on pouvait s’y attendre, écarte de tels propos : “Un autre mythe de Factory. La plupart des gens du public était encore au bar quand ils jouaient. On était plus bruyants, plus lourds… Non, c’est impossible”.

Le 16 octobre, le groupe a voyagé seul vers la Raffinerie du Plan K de Bruxelles, ancienne raffinerie de sucre convertie en centre artistique. La soirée s’est terminée par une lecture des légendes beat Williams Burroughs et Brion Gysin de leur collaboration The Third Mind. “Honnêtement, on aimait tous ce genre de truc, mais on ne s’étendait pas dessus, dit Morris. On ne se baladait pas en noir ou en portant des lunettes de soleil à l’intérieur. Mais, occasionnellement, il révélait cette partie de lui. Je me souviens qu’il est allé baver devant Burroughs. On était là : Super, on a une caisse de bière super forte, on peut en avoir une autre ? Il était parti faire signer son livre”.

Plus tard, un Ian soûl est revenu au type primitif et a pissé dans le cendrier métallique susmentionné. Quand un membre du personnel lui a fait des remontrances, il s’est adressé à elle de manière sarcastique avec un anglais lent et fort, comme un é-tran-ger-stu-pi-de.

Le fait de tourner constamment et l’euphorie d’être les nouveaux espoirs de la presse musicale commençaient sérieusement à affecter la santé d’Ian. À la fin de l’année précédente, en décembre 1978, il avait eu sa première crise d’épilepsie, après le tout premier concert londonien de Joy Division, au Hope & Anchor de Islington. On lui a prescrit des médicaments, mais les crises devenaient de plus en plus fréquentes, de plus en plus violentes. À plusieurs occasions, Diggle se rappelle qu’on demandait aux Buzzcocks de continuer à jouer de façon à ce que les fans ne gênent pas les ambulances qui essayaient d’arriver jusqu’à Ian en backstage. Les crises arrivaient habituellement soit sur scène ou directement après les concerts.

Rapidement, cependant, une autre pression entrera et Ian perdra rapidement le contrôle de son épilepsie. Le dernier soir de la tournée, au Rainbow Theatre de Finsbury Park, Steve Diggle discutait au bar quand Ian s’est approché de lui. “On parlait généralement de la bonne tournée, comment tout se passait bien, etc., se rappelle-t-il. Puis Curtis a dit : J’ai un problème. J’ai rencontré cette fille en Europe et je suis marié et père d’une gosse. Il l’a dit d’une manière très sensible et inquiète. Ce genre de trucs arrivait à beaucoup de personnes autour de nous à l’époque. Les tentations de la route. J’ai juste dit : T’inquiètes, mec. Tu t’en remettras ! D’autres gars auraient ri de ça, mais pas Curtis. Ça semblait être un vrai problème. Je ne me rendais pas compte combien s’en était un”.

* * *

Quand Joy Division a descendu rapidement la rue d’Ian pour commencer sa tournée européenne le 10 janvier 1980, Curtis a regardé en face sans dire au revoir à Deborah. Annik Honoré, la fille qu’il avait rencontrée au Plan K de Bruxelles, l’accompagnera secrètement tout au long de la tournée. Aucun autre membre n’avait de femme ou de petite amie dans son sillage. Annik travaillait à l’Ambassade de Belgique à Londres. Elle était, au dire de tous, “blonde, glamour et exotique”.

Sur la route, les farces et les blagues régnaient. “À Cologne, j’ai fait la chose la plus stupide de ma vie, dit Morris. On aimait bien le speed à l’époque. On est allés voir quelqu’un pour s’en procurer et il est revenu en disant : Je t’ai trouvé ça. Et ça ressemblait à une étoile rouge”.

“Ça s’appelait une Étoile de Belgrade, clarifie Peter Hook. Steve l’a avalé. Le gars a sorti : Oh non ! C’est cinq acides en un ! Il a tout pris d’un coup. On séjournait dans un grenier, à 4 mètres de hauteur. Twinny, notre roadie, a pensé que ce serait amusant de retirer l’échelle pour la nuit”.

Morris : “J’ai passé le reste de la tournée à triper. Je n’arrêtais pas de crier : Je vais vous décapiter la tête à coups de hache !”

Avoir la copine/maîtresse d’Ian qui voyageait avec eux a inévitablement causé des tensions. “Je l’aimais bien, dit Hook. Mais elle était très autoritaire et dominatrice. Le plus marrant a été de dormir dans un bordel. Je ne me rappelle plus où. Avec des haut-parleurs sous le lit. On le louait par tranche de trente minutes. Après le concert, on était dans le van dehors à attendre de rentrer. Annik a dit : Attendez, c’est un bordel ! Ouais, alors ? Elle a répondu : Je ne dors pas dans une maison close. Alors on a rétorqué : Écoute, tu couches avec un mec marié, alors de quoi tu causes, espèce de connasse !”

En apparence, Curtis ne semblait pas déconcerté par ce qui était clairement une situation délicate. Cependant, une fois la tournée terminée et de retour à Macclesfield avec une Deborah pleine de soupçons, il y a eu un signe comme quoi il était profondément perturbé. Un soir, il a été rechercher une Bible en titubant. Ayant étudié la religion à l’école, il savait exactement où regarder. Il a évidé le chapitre deux de la Révélation de Saint Jean le Divin. Il concernait la femme légère Jézabel : “Voici, je vais… envoyer une grande tribulation à ceux qui commettent adultère avec elle”.

Plus tard, on a appris que la même nuit, il s’était aussi mutilé. La vie d’Ian, sans que personne ne le sache, entrait dans sa phase finale.

Entre le 18 et le 30 mars 1980, Joy Division a travaillé sur un second LP. Comme pour Unknown Pleasures, le producteur était Martin Hannett. Sous le pseudonyme de “Martin Zero”, Hannett avait enregistré l’EP complètement nouveau et original des Buzzcocks, Spiral Scratch, et c’était ce personnage trapu et débraillé qui avait transformé le son brut et crispé de Joy Division en la force lisse, majestueuse et contrôlée présente sur Unknown Pleasures.

Les sessions ont eu lieu dans le studio de Pink Floyd, Britannia Row, à Islington. Pendant ce temps, le groupe était logé dans deux appartements voisins dans le quartier résidentiel moderne sur Marylebone Road. Ne connaissant pas Londres, ils allaient faire du tourisme tous les après-midis. Britannia Row avait plusieurs pièces « live » superbes et ambiantes. Hannett – utilisateur occasionnel d’héroïne qui se considérait comme un artiste – a choisi cet endroit parce que, selon Steve Morris, il “aimait enregistrer dans des endroits qui avait du succès dans son histoire”.

“La méthode de Martin était de tout retourner, dit Hook. Il vous parlait comme un professeur fou. Il disait : Adoucis ça de manière dure. Élargis mais pas trop. Bordel, c’est juste une putain de ligne de basse, Martin ! Il avait la tête dans les nuages. Mais il a réussi à rapporter des bouts des cieux sur Terre. Il a réussi à capturer quelque chose de spécial”.

“Si Hooky avait été capable de me communiquer ce qu’il voulait exactement, au lieu de dire que ce n’était pas ce qu’il voulait, ça aurait été plus facile”, a dit Hannett en 1989.

Steve Morris : “Je trouvais Martin génial. L’analogie était le Dr Who incarné par Tom Baker. C’était une performance à deux avec son assistant, Chris Nagle. Si on essayait de placer un mot, on avait le droit à Hmmm, les musiciens… C’était un peu nous contre eux. On avait parfois l’impression d’être étranger à tout ça. La manière dont on pousse les boutons de la console faisait entièrement partie de la magie de l’enregistrement, apparemment. Mais oui Martin !”

Sumner : “Martin avait une vision, mais elle était difficile à voir. Il pouvait entendre des choses dans la musique que personne n’entendait. Est-ce que c’était parce qu’il était défoncé, je ne sais pas. On n’arrêtait pas de lui dire : Dis lui de monter le son de l’ARP ?, et Hooky disait : Martin, tu peux monter le son de l’ARP? Et il criait : Quoi ?! De quoi tu parles, connard ?! Il s’énervait vraiment. Mais c’était 50/50, on arrivait à nos fins la moitié du temps”.

Closer, tel sera le titre de l’album, a soigneusement été construit à partir de plusieurs performances et overdubs. Chaque partie de batterie a été enregistrée séparément. La musique annonce clairement la belle et glaciale musique électronique de New Order. Hannett a insisté pour qu’ils utilisent des synthétiseurs et des beats rythmiques déclenchés électroniquement qui le fascinaient. (“Écoute The Eternal, rage Morris, il y a en fait un beat qui manque parce que le matos à la con ne marchait pas !”)

La voix d’Ian devenait plus riche et plus expressive – grâce, le croit Tony Wilson, à une conversation que Curtis et lui avaient récemment eu sur le ton et le phrasé de Frank Sinatra. L’aspect le plus saisissant du disque, cependant, était les paroles d’Ian. Avec le recul, Closer révèle clairement sa vie intérieure perturbée et ses angoisses sur sa détérioration physique. Atrocity Exhibition, bien qu’en apparence à propos des camps d’extermination nazis, semble aussi se rapporter à ses propres expériences sur scène – une exposition de monstres épileptiques. Heart And Soul rumine la lutte entre le bien et le mal et exprime finalement une indifférence à la vie. Love Will Tear Us Apart – enregistrée pendant cette session (mais absente de l’album) – parle de deux amants qui partent douloureusement et à regret sur des chemins différents [voir encadré page 11].

Martin Hannett : “Je préférerais qu’Ian soit toujours vivant mais c’était tout simplement parfait. C’était un document. Il se désagrégeait. Mais tout est arrivé en même temps comme par magie. Il y a juste beaucoup de douleur dedans ainsi que du plaisir. Ian ne prenait pas ses médicaments parce qu’il sentait que ça l’engourdissait. On devait le surveiller de très près tout le temps, parce qu’on prescrit aux épileptiques des poignés de phénobarbital. Ça l’éteignait, ça le ralentissait. Durant les quelques occasions où on ne l’avait pas surveillé, on l’a retrouvé dans un état épouvantable, parce qu’il venait d’avoir une crise. Sur le plan sonore, j’ai inventé tous ces petits trucs pour générer des images sonores, comme un principe holographique. La lumière et l’ombre. Essayer de le rendre indépendant de ce que vous écoutiez”.

Pendant ce temps, les blagues continuaient. Ian vivait avec Annik dans la chambre d’un de leurs appartements de Marylebone. “Ils essayaient d’être un modèle de bonheur domestique, se souvient Steve. (accent belge) Ian, est-ce que tu fais ton reuh-passa-geuh ? Et nous, on disait : Dis-lui de se la fermer !

“Un jour, on a trouvé cette baraque à kebab, il continue. On était là : Génial ! On a dit à Ian : Allez, on y va ! et Annik lui a lancé des regards furieux. Il a dit : Non, Annik est végétarienne. Et elle a dit : Et toi aussi, Ian ! Alors il sort : Je n’aime pas les kebabs. Et on a rétorqué : Quoi ?! Tu n’aimes pas les kebabs ?! … D’accord, prends une salade alors. Je prendrais un doner kebab – en fait, je boufferais le sien”.

Le groupe a fait marcher le couple en pliant leurs draps en lit portefeuille dans lequel on ne pouvait pas entrer, et en enlevant tous leurs meubles excepté la “planche à reuh-passer”.

“C’était un peu tendu, dit Sumner. En partie à cause de la présence d’Annik. Rob et Hooky se sont moqués d’Ian. Je trouvais que ça faisait désordre, en fait. Mais Ian était une personne différente devant Annik. Tu ne pètes pas devant une nouvelle copine, hein ? Alors je pensais que tout le monde en avait assez. Mais… je ne veux pas ouvrir de vieilles blessures”. Annik, qui vit désormais en Belgique, n’a pas répondu à notre demande, via un intermédiaire, d’interview. Elle n’a jamais donné sa version des faits.

Les derniers mois de la vie d’Ian Curtis sont poignants. Les développements les plus importants étaient sa liaison avec Annik et son épilepsie qui s’empirait. Durant la tournée avec les Buzzcocks, Ian souffrait de crises pratiquement tous les soirs : elles étaient presque devenues une validation perverse du Sturm und Drang de Joy Division. Durant les premiers mois de 1980, les crises sont devenues plus violentes. À la maison avec Deborah, il ne pouvait s’endormir sans avoir une crise. Le stress de sa vie privée compliquée n’aidait pas. Ni le traitement primitif pour son épilepsie. La carbamazépine et le phénobarbital prescrits pour contrôler ses crises menaient à des changements d’humeurs imprévisibles, “comme un ivrogne, mais sans l’euphorie”, selon un imminent spécialiste de l’épilepsie. Ian devenait extrêmement malade.

En avril, Joy Division a ouvert pour les Stranglers au Rainbow. Curtis, perdu dans sa danse/transe, a eu une crise d’épilepsie sur scène. Plus tard dans la même soirée, le groupe a traversé tout Londres pour faire la tête d’affiche d’un festival de Factory Records dans le petit Moonlight Club de West Hampstead. Ian a eu une autre crise sur scène. Après cela, il s’est assis au bord de la scène, avec une mine de déterré.

Ian est resté à Londres avec Annik. Le lundi de Pâques, il est finalement rentré chez lui avec Deborah. Ce soir-là, il a tenté de se suicider par overdose de phénobarbital. On l’a transporté d’urgence à l’hôpital pour un lavage d’estomac. Quand Ian en est sorti, Tony Wilson a suggéré qu’il dorme dans le cottage de Wilson à Glossop.

Avec le recul, Joy Division aurait dû faire une pause. Malgré les réserves du groupe, Ian a accepté d’honorer un concert le lendemain soir au Derby Hall de Bury. Sachant qu’il était souffrant, Rob Gretton s’est arrangé pour qu’Ian ne chante qu’une poignée de chansons avant de passer le relais À Simon Topping de A Certain Ratio. Le public a été scandalisé. Le concert s’est terminé dans une énorme bagarre.

Ian était dévasté. Wilson l’a trouvé à l’étage en pleurs.

“On était jeunes et le groupe décollait, dit Hook. On avait travaillé si dur pour arriver là où on en était. On ne savait pas quoi faire de la maladie d’Ian. Salut. Écoute, je suis vraiment malade. Okay. (Pause) Partant pour un verre alors ? Ce n’était pas : D’accord, asseyons-nous et parlons-en. Mais je veux préciser qu’on prenait soin de lui. Mais le truc, c’est qu’il ne faisait pas grand-chose pour s’aider. Il la combattait”.

Steve Morris : “Si on avait été plus soucieux, on se serait mieux occupé de ça. Mais on disait : Il va aller mieux ! Il devait aller se coucher tôt, ne pas boire, mener une vie ordinaire. Pas de flashs ! Ne faites pas flasher les lumières ! En fait, on faisait assez attention là-dessus. Mais c’était l’antithèse de ce qu’il était. Ce n’était pas le genre de personnes à aller se coucher tôt. C’était une impasse. Être dans un groupe ne menait pas à un rétablissement”.

Le groupe s’est réunit quelques jours plus tard. Ian a dit qu’il quittait le groupe : il partait en Hollande ouvrir une librairie. Le groupe a dit qu’il était d’accord. Le lendemain, Curtis a rencontré Sumner dans les rues de Manchester. Il a agit comme si la conversation n’était jamais arrivée. Les seuls sujets de discussion étaient les répétitions et les concerts. La vie d’Ian accélérait vers sa sinistre fin, même si personne ne le soupçonnait. Une tournée américaine a été organisée pour la fin mai. Séparé de Deborah, qui voulait divorcer, Ian s’est installé chez Bernard avant de retourner chez ses parents.

C’était vers cette période qu’un événement bizarre et légèrement effrayant s’est passé : Bernard était intéressé par l’hypnotisme et a accepté d’y plonger Curtis. “Ian a apporté les cassettes à la maison pour que je les écoute, dit Deborah Curtis. [Il] avait insisté sur le fait qu’il était retourné dans une vie antérieure”.

Todd Eckert, un producteur de Control, a entendu une cassette de la session. “On supposait qu’ils s’amusaient, mais ce n’était pas le cas, dit-il. Ils étaient vraiment sérieux. Quand Ian est hypnotisé, il devient ce gars qui vit dans une cabane dans la France du XVIIème siècle. L’intensité avec laquelle il raconte l’histoire est stupéfiante. C’est la chose la plus effrayante que je n’ai jamais entendue de ma vie. Pourquoi ? (Pause) Parce qu’Ian explique qu’il est déjà mort”.

* * *

Le dernier concert de Joy Division a eu lieu le 2 mai 1980 à l’université de Birmingham. Durant les deux semaines qui ont suivi, Ian Curtis n’a pas eu de crises sérieuses et semblait assez satisfait. “C’était un vendredi soir, et on revenait de Manchester ; puis Ian a dit : Déposez moi à Amigos, restaurant mexicain dans lequel on avait l’habitude d’aller, se souvient Morris. Il allait probablement voir des poulettes ! Sérieusement. C’était un peu : Allez, salut ! On va aux Etats-Unis ! À plus !”

Dans le monde interne et fortement médicamenté d’Ian, cependant, les choses ne semblaient pas aussi joyeuses. Le samedi 17 mai, Curtis devait aller faire du ski nautique à Blackpool avec Bernard, mais n’y est pas allé. Ce soir-là, il a passé la soirée dans la maison de Barton Street à Macclesfield. Il voulait regarder le film de Werner Herzog la Ballade de Bruno et ne pensait pas que ses parents apprécieraient un film sur trois Berlinois pas très catholiques qui allaient aux États-Unis à la recherche d’une vie meilleure. Le Rêve Américain s’est révélé être un amer mensonge, Bruno se tue. Deborah est revenue à la maison après son travail dans un bar durant les premières heures du dimanche. Ian et elle se sont disputés et Deborah a passé la nuit chez ses parents. Le lendemain matin, elle est revenue et a trouvé le corps sans vie de son mari dans leur cuisine. Il s’était pendu avec leur corde à linge. The Idiot d’Iggy Pop tournait encore sur la platine.

Steve Morris : “Hooky m’a téléphoné le dimanche matin. Il a dit : C’est Ian. Il a recommencé et l’a fait. J’ai répondu : Il n’a pas encore essayé de se suicider ? Non, il a réussi. J’ai pensé que ça devait être un accident ! Qu’il n’est pas assez intelligent pour se tuer. J’étais fâché contre lui. C’est la dérobade ultime”.

Inévitablement, les sentiments de ses proches sont faussés par leurs propres attitudes envers le suicide. La plupart sont déconcertés par son geste, provoqué par son traitement médical et ses périodes dissimulées et insondables de dépression. “Je ne l’ai pas compris, dit Sumner. On n’avait pas la moindre idée qu’il allait le faire – si ça avait été le cas, on ne l’aurait jamais quitté des yeux. Mais… J’ai vu quelqu’un qui essayait de s’agripper pour ne pas perdre prise sur la vie quand il mourait d’un cancer. Jeter quelque chose d’aussi spécial…”

Hooky (affectueusement) : “J’ai pensé : Espèce d’enfoiré”.

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Closer est sorti en juillet 1980 et a atteint la 6ème place des charts. Sa beauté cliquetante, intense et funèbre a endossé une résonnance additionnelle avec la mort de Curtis, les paroles de Love Will Tear Us Apart semblent aujourd’hui avoir un caractère poignant insupportable. L’expression a été choisie pour la pierre commémorative d’Ian au cimetière et crématorium de Macclesfield.

Au Station Hotel, Deborah Curtis admet qu’il y a toujours beaucoup de questions sans réponse qui entourent la mort d’Ian : “Je sais qu’il fantasmait sur [mourir jeune], mais il est toujours difficile de croire qu’il soit effectivement passé à l’acte. Toutes sortes de choses traversent votre esprit : est-ce qu’il ne déconnait pas tout simplement dans la cuisine ? Était-ce un accident, a-t-il eu une crise ?”

Je lui demande ce qu’Ian aurait pensé d’être en couverture de MOJO et le sujet d’un film. “Il aurait adoré ! dit-elle en riant. Vraiment. C’est vraiment ce qu’il voulait et ce dont il rêvait. Je ne comprends pas qu’il voulait tellement quelque chose qu’il a dû en mourir”.

“Ça ne me dérange pas qu’Ian soit un martyre rock, insiste Bernard. Il était si bon en ce qu’il faisait : un grand performer, un grand parolier, un grand chanteur. C’est fantastique qu’on se souvienne de lui. C’est pourquoi on joue désormais des chansons de Joy Division”.

“On s’est bien amusés, conclut Hooky. J’aurais juste souhaité qu’Ian soit resté vivre ça”.

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Merci à http://www.worldinmotion.com. Matthew Norman au Manchester District Music Archive (mdmarchive.co.uk), David Suttant à Worldinmotion.net, David Walther à IanCurtis.org, et joydivisioncentral.com, Matthew Swinnerton de The Rakes et Martin Aston pour l’utilisation de son interview de Martin Hannett.

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LE PRODUCTEUR

Le génie cinglé de la légende de Factory, Martin Hannett. Par Martin O’Gorman.

Martin Hannett a abandonné un diplôme de chimie à l’IUT de Manchester Polytechnic pour devenir le personnage le plus influent de la scène post-punk de la ville. Après avoir fait la promotion des groupes locaux et travaillé en studio sur le Spiral Scratch EP des Buzzcocks entre autres, il a été le premier choix pour produire la contribution de Joy Division au sampler de Factory en 1978 et est rapidement devenu le producteur interne du label. Ses méthodes étaient d’une excentricité notoire mais c’était sa capacité à créer de remarquables paysages sonores qui a mené à des commissions de U2, Magazine et bien d’autres dans les années 1980. En tant que producteur, Hannett a ouvert un monde à Joy Division bien au delà de leur son de scène. En utilisant de nouvelles technologies et d’innovations surprenantes, il a permis à Unknown Pleasures d’habiter son propre univers sonore : les batteries comprimées et les bruits ambiants propulsant le groupe à des années lumière de leurs racines punk. Malgré le succès critique, le groupe a détesté cela, déclarant que ce n’était “pas représentatif” de leur son live. “Ces gars étaient un cadeau pour un producteur, a dit Hannett à Jon Savage en 1989, parce qu’ils n’en avaient aucune idée”.

Cependant, les dites méthodes de travail ont été la ruine de sa relation avec New Order. “Jamais de ma vie, je n’ai désiré devenir chanteur, mais on ne pouvait pas remplacer Ian par un étranger alors l’un d’entre nous devait le faire, explique Bernard Sumner. J’avais besoin de beaucoup de conseils [et] je me souviens de travailler sur le morceau I.C.B. et Martin a sorti : Ça ne va pas, refais la. Et j’ai demandé : Quoi, qu’est-ce que je fais mal ? Il a sorti : Ça ne va pas, continue à chanter et je te dirais quand c’est bon.

“Alors je n’ai pas répondu, je l’ai juste chantée et chantée. J’ai dû la chanter 40 fois. Et puis j’ai pensé : Oh putain, j’en ai marre et je suis allé dans la salle des contrôles et il n’y avait personne. Il était parti. Il avait tout simplement disparu. Enculé”.

La mort d’Ian Curtis a durement touché Hannett et le mécontentement de New Order de Movement a mené à la croisée des chemins. L’investissement de Factory dans l’Haçienda plutôt que dans du matériel de studio a été la goutte qui a fait déborder le vase et en avril 1982, Hannett a poursuivi Factory pour des sommes d’argent dues.

“Si tu es un forêt de perceuse, tu finis par t’émousser, a-t-il dit à Martin Aston en 1989. J’ai trouvé nécessaire de partir, après ma lutte contre Factory. Je suis retourné à mon huit pistes dans ma chambre pendant un an”.

Déclinant rapidement grâce à une longue romance avec l’héroïne, Hannett a rejoint de nouveau la famille Factory en 1988 pour produire le Bummed des Happy Mondays. Ayant produit de nombreux nouveaux groupes de Manchester dont les Stone Roses, il est mort le 18 avril 1991 d’un arrêt cardiaque, à l’âge de 41 ans.

Travail additionnel par Pat Gilbert, Ann Scanton et Martin Aston.

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LE SVENGALI

Tony Wilson : le “connard”/patron du label derrière Joy Division et New Order parle à Pat Gilbert.

“Dans 24 Hour Party People, Steve Coogan m’interprète comme un clown affable, mais il a omis le côté connard, dit Tony Wilson. J’ai très souvent mal parlé aux gens et je me suis comporté comme un abruti fini”.

Né à Manchester en 1950, Anthony H. Wilson peut être un “connard” de son propre aveu  mais on pourrait également dire que c’est le grand chef du business musical le plus important à émerger du Nord de l’Angleterre depuis Brian Epstein. Il se peut qu’il soit même le patron de label britannique le plus influent des trente dernières années. Via Factory Records, il nous a apporté Joy Division, New Order et Happy Mondays, mais aussi en fomentant une scène originale et excitante à Manchester, les Smiths, Stone Roses, la musique indie-dance, l’Ecstasy et Oasis. Plus important, cependant, il a démontré que la musique est la plus passionnante quand elle est créée, sortie et promue par un groupe de néophytes fous.

Wilson était le fils d’un buraliste de Salford, mais a grandi à Marple, près de Stockport. Effronté qui savait bien vendre ses mérites et qui avait un rigoureux intellect, il s’est établi dans la télévision régionale après avoir obtenu une licence d’Anglais à Cambridge. Il y avait toujours un côté John Noakes chez lui, comme les téléspectateurs de Granada TV dans le Nord-Ouest ont appris. Les scènes d’ouverture de 24 Hour Party People, où il écrase vaillamment un deltaplane sur un coteau, étaient inspirées d’une réelle diffusion.

Las de Top Of The Pops, il a créé l’alternative régionale sur Granada TV, So It Goes, nous donnant de mémorables premières performances des Sex Pistols, du Clash, de Siouxsie et des Buzzcocks. Une soirée de groupes de Manchester (dont Joy Division) au Rafters en avril 1978 a fourni le germe de Factory Records – l’année suivante, il a utilisé un modeste héritage pour financer le magistral Unknown Pleasures de Joy Division. Il n’y avait pas de contrats, ni d’avances et ni de juristes impliqués. Les années 1980 ont vu New Order devenir gigantesque, et Factory accueillir des groupes cultes comme Durutti Column et les favoris de Wilson, A Certain Ratio. La décision de plonger les profits des disques de New Order dans le club Haçienda (le groupe était actionnaire de Factory) a finalement mené au décès de Factory en 1992. Mais “Madchester” était alors devenu un phénomène musical.

L’impact de Factory sur Manchester est incalculable. Wilson le voie comme faisant partie d’une force régénératrice plus grande qui a commencé avec le punk. “On était le Nord de l’Angleterre, la chose était finie merde – c’était noir, gris, sale, chiant et merdique et à cause de ça, quand Richard Boon [premier manager des Buzzcocks] a apporté les Pistols à Manchester, ça a mis en branle tout ce processus. Comme Jon Savage l’a dit, Manchester est devenue la ville punk, elle a pris le punk à cœur, ainsi que le génie de cette musique et la manière dont elle est entrée dans Joy Division et les Smiths et tout le reste a été le moteur de l’exemple glorieux de la reconstruction du Nord qu’est Manchester aujourd’hui”.

Toujours passionné par la musique, Wilson lance un nouveau label, F-4, ce mois-ci. Première sortie : le groupe hip-hop Raw T.

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LE MANAGER

Rob Gretton : la pure classe. Par Ann Scanton.

“Joy Division était un excellent groupe”, dit Tony Wilson dans le commentaire du 24 Hour Party People de Michael Winterbottom. “Mais c’était le groupe de Rob. Complètement”. Robert Leo Gretton est né à Wythenshawe et avait deux passions : Manchester City et la musique. En 1977, c’était devenu un visage central de la scène punk de Manchester, en tant que roadie de Slaughter And The Dogs et directeur de leur fanzine, Manchester Rains, ainsi que DJ résident au Rafters. C’était alors qu’il faisait le DJ là-bas en juin 1977 que Gretton a remarqué pour la première fois Joy Division. “Je pensais tout simplement que c’était le meilleur groupe que je n’ai jamais vu”, se rappelait-il plus tard. Le 14 avril 1978, les deux labels indépendants de Londres, Stiff et Chiswick, ont organisé une soirée “bataille de groupes” au Rafters – Tony Wilson y a également assisté. Après avoir regardé Joy Division, Gretton s’est résolu à s’y intéresser de plus près. Peu après, en rencontrant par hasard Bernard Sumner dans une cabine téléphonique devant le bureau de poste de Manchester, Gretton lui a demandé si Joy Division avait besoin d’un manager.

“Au début, Rob était notre plus grand fan et il voulait vraiment qu’on ait du succès, dit Steve Morris. Il disait simplement : Allez faire ça. C’était son style de management”.

En tant que manager de Joy Division et plus tard celui de New Order, Gretton était un personnage central dans la monté de Factory Records et c’était son idée que le label ouvre son propre club, l’Haçienda (selon le folklore local, parce qu’il voulait un endroit pour y “reluquer des poulettes”). “Rob avait une manière anarchique de travailler et il a été une personne très importante pour donner à Factory et l’Haçienda leur classe, dit Peter Hook. Rob était le roi du style, si vous préférez, et Tony était le maniérisme. Tony était cérébral, mais Rob avait l’intelligence de la rue et le chic”.

À côté de son implication dans Factory Records, l’Haçienda et le Dry Bar, Gretton a fondé son propre label, Rob’s Records, qui a eu un tube dans le Top 3 en 1993 avec Ain’t No Love (Ain’t No Use) du groupe dance Sub Sub (qui deviendra plus tard Doves).

En 1998, Gretton a contribué à la reformation de New Order après un split de cinq ans. Mais le 23 mai 1999, il a eu une crise cardiaque et est mort à l’âge de 46 ans. Ceux qui connaissaient Gretton se souviennent de lui comme un homme chaleureux, généreux, marrant, honnête et plein d’inspiration, qui a été interprété avec une précision  troublante par Paddy Considine dans 24 Hour Party People. “Rob disait tout le temps à tout le monde : Qu’est-ce que vous faites ? Rien, Rob, rien. Qu’est-ce que vous devriez faire ? Vous bouger ! dit Bernard Sumner. Je me souviendrais toujours de ces mots”.

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LA CHANSON

Le mystère persistant de Love Will Tear Us Apart de Joy Division. Par Martin O’Gorman.

Chanson de Joy Division à rencontrer le plus de succès, écrite par Ian Curtis tandis que son mariage battait de l’aile et que son épilepsie s’empirait, elle semblait résumer le désespoir au cœur d’une vie trop courte. Complainte de la mort d’une relation, traversée par l’incrédulité abasourdie que “quelque chose d’aussi bon… ne puisse tout simplement plus fonctionner”, le ton est plus dans le chagrin que la rage, retravaillant l’existentielle ballade de Sinatra façon “c’est fini”, traversant un territoire aussi inexploré de la chanson d’amour tragique que le désespoir et le profond ressentiment, une ligne élégiaque de synthétiseur refermant le morceau sur une note curieusement non résolue.

Écrite aux environs d’août 1979, la chanson – immortalisée dans une session de John Peel le mois suivant – est rapidement devenue une favorite live. Mais pour une composition qui semblait apparemment parfaitement formée, il a été très difficile de la mettre sur vinyle. La version initiale plus rapide enregistrée aux Pennie Sound Studios en janvier 1980 était jugée peu satisfaisante, alors ils ont réessayé aux Strawberry Studios de Stockport en mars et ont fini à Britannia Row durant les sessions de Closer plus tard le même mois ; plus lente et plus gracieuse, le chant de Curtis est impeccable. On dit qu’il a emprunté un LP de Sinatra à Tony Wilson pour se préparer.

Le groupe n’arrivait pas à se décider sur quelle prise était la meilleure, alors Factory a sorti les deux sur le même single. Sentant un tube, un clip a été tourné le 28 avril 1980, mais une grève du syndicat des musiciens a fait le black-out dans Top Of The Pops quand le single est entré à la 13ème place en juin 1980. À l’époque, Curtis était mort et le titre est littéralement devenu son épitaphe sur sa pierre mémorielle au cimetière de Macclesfield.

Mais Love Will Tear Us Apart ne mourra pas. La chanson est réentrée furtivement dans la conscience publique en 1983. Le succès de New Order avec Blue Monday a poussé beaucoup d’arrivants à sonder l’histoire du groupe et la chanson a été reprise par Paul Young sur son premier album de pop soul qui a fait date, No Parlez. “On cherchait des chansons modernes à réinterpréter, se souvient Young, et [le producteur] Laurie Latham a dit : Tu connais ça ? Une fois qu’on voit les paroles écrites, on se rend compte combien elles sont puissantes et comment on peut les réinterpréter comme chanson soul, alors on a mis la progression d’accord de Reach Out, I’ll Be There des Four Tops en dessous… après, tout ce qu’on sait, c’est que toute la presse parle de nous et que le label voulait le sortir en single. Je me souviens de quand John Peel l’a passée dans son émission, il a dit : Beaucoup de monde parle de cette chanson, mais je vais juste la passer. Après, tout ce qu’il a dit, c’est : C’est une version différente d’une chanson vraiment géniale”. Cette année là, New Order a interprété cette chanson pour la première fois sur scène et le single est ressorti en octobre, atteignant la 19ème place des charts britanniques.

Nommée pour la meilleure chanson des 25 dernières années aux Brits 2005 [Angels de Robbie Williams a remporté le prix], il y a eu de nombreuses reprises. Le plus grand impact de la chanson réside dans le lyrisme narcissique, le dégoût et la conscience de soi de nombreux groupes de rock alternatif, de Nirvana à Antony And The Johnsons. “C’est définitivement l’une des plus grandes chansons des 25 dernières années, affirme Paul Young. C’est comme Reason To Believe de Tim Hardin, une belle chanson qui vient d’un endroit d’une grande noirceur”.

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LES FANS

Shaun Ryder

“Le Pips, sur le Fennel Street, était le club le plus cool des années 1970, 11 pistes de danse, neuf bars. On allait dans la salle R&B, où toutes les filles qui nous plaisaient étaient, habillés en décontracté, pulls col V, cheveux hérissés… puis tout à coup on entendait cette guitare dans l’autre salle, du-du-du du-du-du, tous les gars quittaient la salle et allaient danser sur Transmission. On sentait qu’on pouvait écraser le monde à la con. Oubliez les longs impers, Joy Division était quelque chose d’absolument différent, plus sombre. Hooky avait une raie sur le côté et une barbe. C’était le seul groupe qui nous ressemblait.

“Je n’ai jamais rencontré Ian Curtis. Après l’école, j’ai décroché un job de télégraphiste [et] un jour, le gaffer a dit : Ton pote est mort. Ce groupe que tu aimes, Joy Division, Ian Curtis est mort. Putain, c’était lourd. C’était une excuse pour jeter une poubelle dans une putain de vitrine. C’était comme si ton équipe de foot avait perdu.

“J’ai grandi avec les Beatles, les Stones, le punk, mais c’est Joy Division qui nous a fait prendre nos instruments. Demande-moi des trucs sur les autres groupes et je peux t’en parler, mais Joy Division… merde, je ne sais pas pourquoi je ne peux pas en parler. Triste ? Ils ne m’ont pas rendu triste. Qu’est-ce qu’ils m’ont fait ressentir ? Être cool comme pas possible”.

Ross Millard / The Futureheads

“Je me suis intéressé à Joy Division grâce à la compilation Permanent de 1995. Je n’avais que 13 ans. Le cousin plus âgé de mon pote avait le 45 tours de Love Will Tear Us Apart et la pochette m’avait vraiment frappé. Si lugubre – l’antithèse complète de la gaieté forcée de la Britpop : des groupes vêtus de chapeaux de pêche et de vestes de l’armée qui jouaient sur des Les Paul. Puis j’ai vu le groupe dans ce documentaire de la BBC, Dancing In The Streets, de la lumière bleue pâle qui tombait sur Curtis. La chemise boutonnée, les pantalons chics, l’expression vide. Je n’avais jamais entendu de musique aussi parano, claustro, cette complète identification avec le désespoir et la démence. Détaché des réalités. Studieux. Énigmatique. Super sens de la mode !

“Ma préférée, c’est She’s Lost Control. La manière dont la ligne de basse dicte la chanson. La vibration de l’asile. La guitare étant juste une partie du puzzle. Curtis écoutait les parties de guitare de Bernard, et les déplaçait, de manière à ce que le couplet devienne souvent le refrain et vice-versa. C’est intéressant quand le chanteur et parolier ne joue pas d’instrument parce qu’il sort souvent cette manière alternative de voir les choses. Je n’arrive pas à me lasser de Joy Division. Même savoir qu’il écoutait The Idiot de Iggy Pop quand il s’est suicidé m’a inspiré à l’écouter. D’un côté, quel gâchis. En même temps, quel héritage”.

Moby

“J’ai grandi pauvre dans une ville très riche, Darien, dans le Connecticut, où tout le monde était grand et riche. Mon refuge, c’était les livres, la musique, des artistes qui donnaient une voix créative à ce sentiment d’isolement. Joy Division occupait une place primordiale. L’un des soirs les plus remarquables de ma vie sur la tournée l’année dernière, c’est quand j’ai demandé à New Order s’ils aimeraient jouer New Dawn Fades avec moi. J’ai dû apprendre à Barney et à Peter comment la jouer ! Peter a dit que la dernière fois qu’ils l’avaient jouée, c’était quand Ian Curtis était vivant. Si tu m’avais dit quand j’avais 16 ans que je prendrais la place d’Ian Curtis pendant quatre, cinq minutes, je ne t’aurais jamais cru. Si tu vas dans un bar dans le Lower East Side, tu es obligé d’entendre Joy Division. L’Amérique des années 1990 a été une affreuse période pour la musique, ce n’est pas surprenant que des groupes comme Interpol, les Killers ou TV On The Radio aient sauté cette décennie. Si tu as 22 ans et que tu vis à Williamsburg, qui va être le plus inspirant, Limp Bizkit ou Joy Division ? Le choix est vite fait”.

Interviews par Martin Aston et Danny Eccleston.

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LE GRAPHISTE

Peter Saville, créateur des pochettes iconiques de Joy Division et de New Order, parle à Martin O’Gorman sur ses 25 ans et plus en tant que graphiste en chef.

Malgré de glorieux récits de prises de drogue récurrents durant la réalisation de Technique ou d’images battantes et gelées d’Ian Curtis, pendant les 27 dernières années, l’iconographie de Joy Division et de New Order a été définie par les belles et élégantes pochettes monumentales de leurs disques, conçues par Peter Saville. Étudiant en graphisme à l’IUT de Manchester Polytechnic, obsédé par Kraftwerk, Roxy Music et la typographie moderniste de Jan Tschihold, le premier projet commercial de Saville était l’affiche de lancement de 1978 pour le club Factory tenu par Tony Wilson, alors journaliste à la télé locale. Inspiré par la pochette de Autobahn de Kraftwerk, Saville a basé l’affiche de Factory sur un panneau avertisseur qu’il avait volé à la fac. En tant que co-fondateur et directeur artistique du label, on a donné à Saville un niveau inhabituel de liberté pour concevoir tout ce qu’il voulait, libre de contraintes budgétaires et libre de s’adonner à ses obsessions artistiques.

“Il y a presqu’une image d’intermédiaire de New Order et Joy Division… un espace occupé que je mettais dedans, explique Saville. Et les gens ont une relation avec cette image abstraite – il y a presque une mythologie dedans”.

Mais maintenant il semble que nous pouvons bien finalement faire face à une nouvelle pochette de New Order qui n’a pas d’implication directe de Peter Saville.  “Ce que je voulais faire avec le nouvel album de New Order [Waiting For The Sirens’ Call] était de reconstruire la pochette de Power, Corruption And Lies, mais avec de vraies fleurs. Je voulais refabriquer New Order d’une manière qui est appropriée à leur musique aujourd’hui. Mais ils étaient sidérés à ce propos”.

Alors, laissant la direction artistique à son assistant, Howard Wakefield, et Bernard Sumner, il semble qu’il soit temps d’avancer.  “J’ai été honoré de créer l’intermédiaire de la musique. Mais très peu de personnes auraient pris le paquet si ce n’était pas pour la résonnance de la musique. Nous ne parlerions pas de mon Blue Monday si le leur n’existait pas…”

Unknown Pleasures (Factory, 1979)
Posé contre une pochette noire texturée, le diagramme 6.7 du livre paru en 1976 du Dr Simon Mitton, The Cambridge Encyclopaedia Of Astronomy, représentant 100 pulsations consécutives du premier pulsar, découvert en 1919. L’image inquiétante de la pochette intérieure d’une main qui apparaît derrière une porte est extraite du livre paru en 1970 du photographe Ralph Gibson, The Somnambulist.
Saville : “Quelqu’un du groupe m’a donné un dossier et m’a dit : On a trouvé cette image, on l’aimerait devant. On a trouvé cette image, on l’aimerait à l’intérieur. Et on l’aimerait blanche à l’extérieur et noire à l’intérieur. J’ai enlevé ces éléments et les ai assemblés du meilleur que je pouvais. Personne ne m’avait parlé de taille ou d’endroit – j’ai dû résoudre ça. J’ai contredit les instructions du groupe et je l’ai faire noire à l’extérieur et blanche à l’intérieur, ce que je trouvais avait plus de présence. J’avais cette idée de grain, parce qu’on avait une étendue de noir mat à l’extérieur et une texture qui lui donnerait une qualité plus tactile. C’était intitulé Unknown Pleasures, alors je pensais que plus cette chose noire était énigmatique, plus elle évoquait le titre”.

Closer (Factory, 1990)
Un tableau hyperréaliste de pierre tombale du cimetière Staglieno de Gênes en Italie forme la toile de fond du chant du cygne de Joy Division. Les photos ont été prises en 1978 par Bernard Pierre Wolff et sont apparues dans le numéro de septembre/octobre 1979 du magazine français Zoom. La tombe appartient à la Famiglia Appiani, à propos.
Saville : “Joy Division enregistrait Closer et Rob [Gretton] a décidé qu’ils devaient me parler de la pochette. Je n’avais rien entendu de ce qu’ils avaient enregistré, alors j’ai dit : Je vais vous montrer ce que j’ai récemment vu qui m’a emballé. Bernard Pierre Wolff avait fait une série de photographies dans un cimetière en Italie. Je ne sais pas à ce jour si elles sont réelles ou pas – on pourrait penser pour certaines qu’il a tout monté. C’est des mannequins, couverts de poussière. J’ai pensé que le groupe rirait, mais ça n’a pas été le cas. Ils étaient séduits. Ils ont dit : On – oui, onaime celle-là. La photo me rappelait les gravures du XIXème siècle. Alors j’ai recherché un œil de caractère classique et j’ai trouvé le premier exemple de caractères serif que j’ai converti en police de caractère. Je travaillais de manière pseudo-monumentale – comme si je faisais une extravagance architecturale à Blenheim. Mauvais goût ? Je ne connaissais pas Ian personnellement, alors ce n’était pas comme si un de mes amis était mort. Tony Wilson m’a annoncé la nouvelle et j’ai dit : On a un problème – la pochette de l’album comporte une tombe. Mais le groupe a dit : On l’a décidé ensemble – Ian l’a choisie. La chose inquiétante, c’est se demander ce qu’il se passait dans son esprit. Je leur montrais des photographies d’un cimetière alors que l’auteur silencieux écrivait ce qui se rapprocherait le plus d’une lettre d’adieu avant suicide”.

Movement (Factory, 1981)
Fuyant les influences classiques de la renaissance de New Order, FACT 50 figure un retravail d’une couverture de journal futuriste de 1932 par Fortunato Depero. Notez le “F” en haut du motif qui signifie “Factory” et le “L” en bas qui signifie “50”.
Saville : “Movement est arrivé exactement de la même manière que Closer. Rob les a fait venir et m’a demandé : Qu’est-ce qui te branche en ce moment ? J’ai dit : Le Futurisme italien. Je leur ai montré un livre, ils y ont mis des post-it et ils sont partis. Ils avaient marqué une affiche en particulier, alors j’ai dit : D’accord, quelque chose comme ça ? Rob a rétorqué : Non, pas quelque chose comme ça. Ça. On n’a pas de temps à perdre. J’étais compromis par Movement, alors je voulais mettre : Conçu par Peter Saville, d’après Fortunato Depero. [Puis] Rob a dit : Ces Futuristes, ils se sont trouvés mêlés au fascisme, hein ? On en a eu assez avec Joy Division, enlève ça. Mais l’important, c’est que c’est une affiche futuriste. Ils ont appelé le disque Movement et le Futurisme en tant que forme d’art était focalisé autour de la vitesse et du mouvement. Au début du XXème siècle, le monde accélérait et c’était un mouvement à la fois artistique et politique”.

Blue Monday (Factory, maxi 45 tours, 1983)
Une version 30 cm par 30 cm d’une disquette avec des trous et une pochette intérieure argentée accompagne le maxi 45 tours qui a eu le plus de succès de l’histoire du disque, et, des beats électro-staccato brutalistes aux uniques nouvelles formes vocales de Barney, les premiers vrais pas de New Order hors de l’ombre de Joy Division.
Saville : “J’étais dans leur salle de répet’ à discuter de la pochette et j’ai pris cette fascinante chose sur la table. Steve [Morris] a dit : C’est une disquette, tu n’en as jamais vu ? Je lui ai demandé si je pouvais la prendre et je suis revenu à Londres en écoutant Blue Monday en cassette mais en regardant cette disquette. Je savais que le son que j’entendais était fabriqué par les séquenceurs et que la disquette contenait l’information, alors il y avait un lien intrinsèque entre la disquette et leur nouvelle orientation. Au moment où je suis arrivé au bout du M1, je savais que la pochette de Blue Monday serait une disquette. Était-ce cher ? Pour un single, c’était cher, mais toutes les rumeurs autour, à mon avis, sont des inepties. Tony Wilson est un grand partisan du imprimez le mythe. Les maxi 45 tours n’ont pas les marges de profit qu’ont les albums… mais c’était Factory, alors on s’en foutait hein ? Je pensais que quelqu’un ajusterait le prix pour compenser. Mais je ne pense pas que quelqu’un savait le prix de Blue Monday avant de recevoir la facture”.

Power, Corruption And Lies (Factory, 1983)
Les thèmes de Blue Monday sont emportés sur l’album qui l’accompagne, avec le tableau peint en 1890 par Henri Fantin-Latour, Cristal et un panier de roses détourné avec des symboles codifiés par couleurs et aucun autre texte. La “roue de couleurs” au verso est en fait les lettres de l’alphabet et les chiffres 0-9 traduites en couleurs – déchiffrez le code et vous pourrez déchiffrer le titre.
Saville : “Ça reste ma pochette préférée – Blue Monday et Power, Corruption And Lies sont une seule œuvre. Des éléments de Blue Monday sont transférés sur l’album et juxtaposés sur le vieux tableau. Mes propres goûts vont du factuel au romantique – le dionysien et l’apollonien. Le recto et le verso de Power, Corruption And Lies sont ces deux extrêmes. L’un est un tableau à l’huile fleuri et baroque, l’autre est une analyse froide de couleurs utilisées pour créer l’œuvre. C’est comme le tableau et le pot de peinture. La roue au verso est une composition de l’alphabet codifié par couleurs et une analyse des couleurs du tableau avec les quadri couleurs utilisées pour créer l’œuvre. L’alphabet couleurs est venu du fait que j’ai compris que la disquette contenait des informations codées et je voulais communiquer le titre d’une forme codée, simuler le code binaire d’une certaine manière – j’ai donc converti l’alphabet en code en utilisant des couleurs”.

Low-Life (Factory, 1985)
New Order s’ouvre pour la première fois – la pochette porte un polaroïd du batteur Stephen Morris par Trevor Key, avec Gillian Gilbert au verso. L’ensemble est recouvert par du papier-calque épais qui porte le nom du groupe et le titre.
“Quelqu’un a décrit Low-Life et a dit que le papier-calque autour de la pochette, c’était comme le voile du secret autour de New Order. Et j’ai pensé : Vraiment ? Mais alors quand j’y ai réfléchi, j’ai trouvé que c’était une manière très belle de dire ce que je savais inconsciemment. Je savais que si je mettais du papier-calque épais sur les images qui les obscurcissaient dans une certaine mesure, ça mettait quelque chose entre vous et la personne. C’est pourquoi je pensais qu’elle était sensass”.

Get Ready (London, 2001)
Un jeune mannequin brandit une caméra sur un cliché qui a du grain par l’illustre photographe Jürgen Teller pour l’album  “comeback”. Des graphiques savillesques s’imposent. Aucun titre sur la pochette.
Saville : “Pour Get Ready, je suis passé par le processus habituel. Je leur ai montré du matériel qui m’intéressait, puis Bernard m’a dit ce qu’il voulait. Ce que je lui montrais n’était pas connecté, mais il a vu autre chose qui l’était. C’était une jeune personne avec une caméra, qui regardait l’objectif. Et j’ai vu une sorte de métaphore dans ça, qui était Ne regarde pas ici, regarde toi. Alors j’ai passé cette image au photographe Jürgen Teller. J’avais 46 ans quand ce disque est sorti et les choses qui m’intéressent n’appartiennent pas à une pochette de CD. J’ai trouvé des choses qui étaient pertinentes au monde du marketing et la commodification de notre culture pop mais ces choses ne trouvaient pas d’écho chez Bernard. Alors on a dû être en désaccord sur celle-là”.

Retro (London, 2002)
Un gros aigle teutonique effrayant contemple une boule à facettes brisée sur le coffret de New Order. Vous captez le message ? Barney oui.
Saville : “Bernard partait, alors je lui en ai parlé au téléphone, mais il n’y a pas vraiment prêté attention. Il est revenu, l’a vue et a dit : Peter, de quoi ça parle ? J’ai répondu : Qu’est-ce que tu en penses ? Il a dit : Je pense que ça parle du passé. Et je me suis exclamé : Mais putain t’as raison ! L’aigle, c’est Joy Division, la boule à facettes brisée, c’est New Order. Il a dit : Mais on va encore avoir de la peine à propos du passé ? J’ai dit : Allez Bernard, c’était il y a 20 ans, oublie ça ! C’était inspiré par quelque chose que j’avais vu dans la boutique de Helmut Lang à New York, qui était un assemblage de boules à facettes et un énorme aigle en bois sculpté. Je raconte une allégorie là. C’est comme les derniers jours du disco et un aigle teutonique. Maintenant, ça veut dire quelque chose pour moi”.

*

LES SURVIVANTS

Après la mort du chanteur de Joy Division, Ian Curtis, les membres de New Order sont venus à bout de 25 ans de dettes, de drogues, d’alcool et de dissolution dans une quête de musique divine. Aujourd’hui, ils sont de retour et ils parlent à Ann Scanton.

Quand on demande à Bernard Sumner de choisir un moment décisif dans les 25 ans d’histoire de New Order, il ne réfléchit même pas une seconde. Son esprit le renvoie au jour de 1998 quand il s’est assis à côté du bassiste Peter Hook, du batteur Stephen Morris et de la claviériste Gillian Gilbert dans le bureau du manager Rob Gretton dans la Whitworth Street de Manchester, et quand ils ont décidé de donner une seconde chance à New Order, cinq bonnes années après qu’ils soient descendus de scène ensemble et qu’ils se soient apparemment tournés le dos à chacun à jamais.

“Tu vois, dit-il, le truc génial à propos des années où on était séparés, c’était qu’on n’a jamais pensé qu’on rejouerait ensemble. Et avoir cette pensée en tête pendant cinq ans a purgé toute l’animosité entre nous. Alors le sentiment de camaraderie dans ce bureau ce jour-là était le même genre de sentiment qu’on a ressenti durant les jours de Joy Division. C’était comme si on nous avait redonné quelque chose de spécial”.

Durant les sept années depuis, New Order a souffert de la mort de Gretton, l’homme qui avait managé le groupe pendant 22 ans, et la perte de Gilbert, qui a quitté le groupe en 2001 pour s’occuper de sa fille cadette à elle et Morris qui était gravement malade à l’époque.

Si l’histoire de New Order parle de quelque chose, c’est la survie. Il n’y a pas beaucoup de groupes qui surmonteraient la mort de leur chanteur, encore moins un à l’originalité aussi saisissante qu’Ian Curtis, mais New Order a réussi à renaître des cendres de Joy Division pour devenir l’un des groupes britanniques les plus importants de tous les temps et la pierre angulaire de l’empire Factory Records de Manchester et du club l’Haçienda. Et puis, juste au moment où ils semblaient être au bord de la méga-célébrité, ils ont vu tout s’écrouler, ont supporté le désespoir financier, l’usure par l’alcool et la drogue, et finalement cette aigre séparation. Mais au travers de tout cela, demeurait une soif de vivre inextinguible et inéluctable. Cela est évident quand MOJO rencontre pour la première fois New Order le dernier mercredi de novembre 2004 lors d’une session d’écoute du nouvel album aux Olympic Studios à Barnes, dans le Sud-Ouest de Londres.

Une poignée de personnes des sociétés de presse et de management, plus Sumner, Morris et Phil Cunningham – l’ex-guitariste/claviériste de Marion qui a remplacé Gilbert –  sont réunies dans un studio éclairé aux bougies pour écouter neuf des 18 morceaux enregistrés pour le nouvel album, Waiting For The Sirens’ Call. À la première écoute, cela sonne comme du New Order classique : de grosses chansons réjouissantes, teintées de leur belle mélancolie typique. Après l’écoute, Sumner répond poliment aux questions et semble réellement intéressé par les opinions de tout le monde. Quelques heures plus tard, cependant, il semble avoir une sorte de différent appel des sirènes à l’esprit. “Qui vient au Groucho Club ? demande-t-il en guise d’invitation générale. On a vécu comme des moines depuis le mois dernier et ce soir, on va sérieusement s’amuser”.

Ce qui est peut-être la raison pour laquelle – après avoir passé la soirée avec une petite troupe qui comprend les associés de New Order Keith Allen et Arthur Baker, ainsi que Damien Hirst et Shane MacGowan – il est toujours au club de Soho à 3 heures du matin, soumis à une bruyante interprétation de Temptation par un parfait étranger dans les toilettes des hommes et s’enfuit enfin pour Barnes afin d’éviter une autre offre d’une visite nocturne dans un bar karaoké japonais.

Pour quelqu’un qui a commencé à souffrir d’insomnie après que Joy Division ait enregistré Unknown Pleasures, Sumner est bien trop conscient du leurre de la nuit. C’est un homme qui a traversé les années 1980 en tournant, ingérant n’importe quelles quantités d’alcool et de drogues qu’il croisait sur son chemin. “Après le concert, on se défonçait bien et on faisait la fête à l’hôtel, dit-il. On aimait faire la fête tous les soirs : prendre des drogues et boire en grandes quantités”.

Ce qui dément l’une des plus grandes idées fausses sur Joy Division/New Order : que les membres du groupe sont aussi sérieux et intenses que leur musique. “Je suppose que notre humour contrastait beaucoup avec la musique”, admet Sumner quand nous nous revoyons dans un hôtel de campagne près de Macclesfield à la mi-décembre. “La seule période où on n’était pas amusants, c’était quand on prenait trop de drogues”.

* * *

Même ainsi, cela a dû demander un sacré sens de l’humour pour vivre les premiers jours de New Order. Aussi assommés et déprimés qu’étaient les membres du groupe par la perte de leur meilleur ami de chanteur, ils savaient qu’ils devaient continuer. “Ian est mort en mai 1980 et on n’a pas exactement eu de longue période de deuil, dit Stephen Morris. Tout a été décidé au soi-disant réveil au bureau de Factory sur la Palatine Road. Tony nous a montré The Great Rock’n’Roll Swindle, et c’était : Alors, qu’est-ce qu’on fait alors ?Répétition mercredi prochain ?Okay, à mercredi alors”.

À la fin du mois de juillet, Morris, Sumner et Hook ont fait leur premier concert sous le nom de New Order, en trio qui se partageait le chant, dans un club de Manchester nommé le Beach. En septembre de la même année, ils sont allés aux Etats-Unis pour faire une poignée de concerts sur la côte Est et pour enregistrer une version de leur premier single, Ceremony, avec Martin Hannett. Sumner se souvient d’un matin particulièrement mémorable à l’Iroquois Hotel de New York, qui s’est avéré être un présage des désastres financiers à venir.

“Je me rappelle que Tony Wilson m’a réveillé, il me secouait et il riait comme un fou. Il a dit : Tu ne devineras jamais ce qui est arrivé. Tout le matos a été volé. Il pensait que c’était extrêmement marrant, même si, rendons-lui cette justice, il ne savait pas qu’on n’était pas assurés”.

Heureusement, ils ont pu voir le bon côté. Jusqu’à ce qu’ils soient touchés par un relevé d’imposition pour les 300 000 exemplaires et plus vendus aux États-Unis des deux premiers albums de Joy Division et qu’ils découvrent que Rough Trade America avait fait faillite sans donner d’argent au groupe.

“Alors Ian est mort, on est allés aux Etats-Unis, on s’est fait voler notre matos, on est revenus et puis on s’est faits convoquer à Manchester pour voir les percepteurs, dit Sumner. Il y avait un grand gaillard d’Écossais avec un accent glaswégien, c’était M. Méchant, et puis il y avait M. Sympa, qui était une petite mauviette. On n’arrêtait pas d’être convoqués et c’est arrivé au point où on a tous dû faire l’inventaire de tout ce qu’il y avait chez nous, pour que les huissiers puissent venir. On aurait cru que le destin s’était mis contre nous et tout ce qu’on faisait partait horriblement en vrille”.

À ce moment, Rob Gretton avait persuadé le groupe d’acheter un nightclub comme co-entreprise entre New Order et Factory Records. L’Haçienda, sur la Whitworth Street de Manchester, a ouvert le 21 mai 1982, et la nouvelle affaire a donné à un avocat londonien intelligent la liberté d’action de réduire considérablement le relevé d’imposition impayé, ce qui leur a permis d’avancer à nouveau.

Pendant ce temps, New Order était à la recherche d’un son électronique qui était entièrement le sien et, en octobre 1982, ils ont enregistré Blue Monday. C’était le tournant de leur carrière. Sorti à l’origine en mars 1983, il s’est venu tout le long de l’été, a atteint le Top 10 en octobre et est devenu le maxi 45 tours à se vendre le plus de tous les temps. Cependant, à cause de son packaging élaboré [voir l’article de Peter Saville page 14], Factory et New Order ont tous deux, selon la rumeur publique, perdu de l’argent à chaque fois que quelqu’un achetait un exemplaire (les estimations des pertes vont de 1£ à 50p en passent par un 2,7p plus maniable).

Le modèle a continué sur les quatre années suivantes alors que New Order a continué à faire une série de disques à succès, mais a utilisé la majeure partie des bénéfices pour aider financièrement leur nightclub qui était constamment dans le rouge. Puis soudainement, en 1987/88, tout s’est rassemblé quand l’Haçienda – et Manchester – est entré dans sa période de gloire.

“C’était vraiment un bon moment, se souvient Morris. C’était l’Été de l’Amour et on en a profité au maximum. D’abord le G-Mex, puis tourner aux États-Unis, enregistrer à Ibiza, la défonce a continué tout au long de ces années”. Essayer de faire un album à Ibiza avec tout le monde sous Ecstasy a été un désastre. Tony Wilson a plus tard décrit Technique comme “les vacances les plus chères que [New Order] n’ait jamais prises”, mais l’album (dont la majorité a été terminée à Bath) est entré à la première place en février 1989. Puis les choses ont vraiment tourné en vrille.

“On s’était tous endormis dans une fausse sécurité à cause de toute cette connerie Été de l’Amour/acid house, dit Morris. L’Haçienda cartonnait, on avait le Dry Bar (le bar branché de Factory, ouvert sur l’Oldham Street de Manchester en mai 1989), Tony a les Happy Mondays, tout le monde s’amuse, on a tiré le bon numéro – génial ! Et puis l’E s’est dissipé”.

En juillet 1989, Claire Leighton, 16 ans, s’est effondrée dans l’Haçienda après avoir pris un cachet d’Ecstasy et est devenue la première victime de cette drogue. Rapidement, l’Haçienda était devenue l’antre favori des gangs rivaux de dealers de drogue, qui ont amené la violence, les armes et la peur dans le club. Comme on pouvait s’y attendre, la foule a gardé ses distances.

“Pendant cinq ou six ans, l’Haçienda était un endroit merveilleux où aller, dit Hook. En 1987, on a été récompensés pour les physionomistes les plus courtois, c’était l’époque où ils portaient tous des Crombies et étaient tous très chics. Il n’y a eu littéralement aucun problème avant l’explosion de l’acide et que les choses tournent au très tragique. C’est arrivé au point où on avait peur pour sa sécurité chaque fois que le téléphone sonnait en pleine nuit. Ce n’était pas juste le cas d’une personne de sa famille soit malade, c’était que quelqu’un ait été tué à l’Haçienda. La seule bonne chose, c’était qu’on était si défoncés qu’on ne se rendait pas compte de la gravité à l’époque”.

Au cours de l’année 1990, la police a surveillé de près l’Haçienda et en janvier 1991, Tony Wilson a annoncé que le club fermait volontairement après que les portiers aient été menacés par une arme. Il a rouvert le 10 mai avec de nouvelles mesures de sécurité, mais à l’époque Factory était au bord de la crise financière. Le marché immobilier s’était effondré et la société a découvert que trois des immeubles qu’elle avait achetés et rénovés à d’énormes frais valaient désormais loin de la somme qu’elle avait dépensé dedans. En l’espace de trois mois, la valeur de l’Haçienda était passée de 1 million et 300 000 £. Factory n’a pas eu d’autre choix que de faire pression sur les deux groupes qui fonctionnaient le mieux, New Order et les Happy Mondays, pour qu’ils sortent de nouveaux albums.

On a envoyé les Happy Mondays enregistrer Yes Please à la Barbade, entreprise qui s’est transformée en un mois de folie – crack, membres cassés et un chapelet de voitures accidentées – qui s’est terminé par la décision de Shaun Ryder de mettre les bandes master à rançon tout en demandant plus d’argent à Factory pour acheter des drogues. L’enregistrement du nouvel album de New Order s’est avéré être considérablement moins amusant que cela.

Republic a été très difficile parce qu’on ne pouvait pas se voir en peinture, dit Hook. On avait aussi des réunions de crises pour essayer de sauver l’Haçienda et Factory des griffes des liquidateurs. C’était ridicule”.

Morris : “Enregistrer Republic, c’était comme avoir un fringue pointé sur soi. Essayer d’écrire un album mais en ayant conscience que le sort de la maison de disques reposait sur soi, c’était beaucoup de pression. Gillian a proposé l’idée audacieuse de se mettre en grève. Et elle avait absolument raison. Mais à notre grand regret, on ne l’a pas fait”.

Sumner : “À ce moment là, la maison de disques était morte et personnellement, je me sentais vraiment mort. On était dans la même boîte depuis quelques années, comme des sardines, plus tout l’alcool et les drogues qu’on prenait nous ont perturbés tout simplement. Je pense que si quelqu’un nous avait dit : Arrêtons nous pendant deux ans et réglons nous problèmes d’affaire, on ne se serait pas brouillés. Mais il y avait trop d’intérêts investis et beaucoup d’égos en jeu”.

En novembre 1992, Factory a été placé sous administration judiciaire ; Republic est sorti sur London Records en mai de l’année suivante. Mais cela n’a pas amélioré les relations au sein du camp New Order.

À la fin de leur tournée américaine en juillet 1993, Sumner a dit à Hook : “Si je ne te revois jamais, ça sera encore trop tôt”.

Malheureusement, il a été forcé de le revoir à la dernière date du groupe au festival de Reading le 29 août.

“Cette tournée américaine, c’était l’enfer, se souvient Morris. Bernard était malade, on ne s’entendait pas et quand on est revenus, on est sortis de scène à Reading et voilà. Personne n’a dit : À la semaine prochaine ou À dans un mois. Personne n’a rien dit. On est juste rentrés chez nous”.

Pour Sumner, la fin a été un énorme soulagement. “New Order s’était écarté de ses racines, dit-il. On s’était diversifiés dans des choses qu’on n’aurait pas dues. Ça m’a mis en colère et ce genre de colère te tue à petit feu et te rend méchant. Mais je ne veux pas que les gens se trompent sur Factory, parce que c’était une grande chose. Ça nous a permis de nous exprimer et de nous développer. Tu sais, si on n’avait pas dû tant se battre, on aurait jamais pu faire la musique qu’on a faite”.

Durant les années qui ont suivi, les quatre membres du groupe ont repris leurs projets solos. Sumner a fait un second album avec Electronic, le groupe qu’il avait formé avec Johnny Marr en novembre 1989, alors que Hook a mené ses propres groupes, Revenge puis Monaco. Morris et Gilbert ont pris le nom de The Other Two, se sont également mariés et ont fondé une famille. Pendant ce temps, Gretton a continué à recevoir des offres alléchantes pour que New Order joue sur scène. “À la fin, Rob a dit : Bon les chieurs, vous splittez ou pas ? J’ai besoin de savoir parce que j’en ai ras le cul que les gens me le demandent”, dit Hook.

Morris : “Et on a tous dit : Ouais, voilà, mais Bernard, le contrariant de service, a dit : Non, faisons quelques concerts”.

New Order a fait un retour radiant à l’Apollo de Manchester le 16 juillet 1998, puis à Reading le mois suivant, avec un set qui incluait des classiques de Joy Division comme Atmosphere et Love Will Tear Us Apart. Hook :  “On était si heureux de se remettre ensemble qu’on a tout simplement pensé : Merde, remettons-y les trucs de Joy Division. J’ai toujours pensé que peu importe ce qu’on fait en tant que New Order, Ian en fait partie”.

Après Reading, le groupe a petit à petit accepté plus d’engagements. Tristement, Rob Gretton n’a pas vécu pour les voir enregistrer leur album suivant, Get Ready, paru en 2001. Puis Gilbert a quitté le groupe.

“New Order est toujours une chose importante pour Gillian, et je pense qu’elle se sent un peu délaissée, dit Morris. Durant les cinq ans qu’on duré la séparation, on a pensé : Ayons une vie normale, s’assagissons-nous, marrions-nous, ayons des enfants, soyons des personnes ordinaires, et puis, merde alors, on a décidé de se remettre ensemble. D’accord pour faire quelques concerts ça et là, mais notre fille est tombée malade et l’un d’entre nous a dû s’occuper d’elle”.

Comme pour Get Ready, la composition initiale de Waiting For The Sirens’ Call a eu lieu dans la ferme-studio de Morris et Gilbert près de Macclesfield. L’album est resté en chantier plus de deux ans.

“Chaque fois que j’écris une chanson, c’est du genre : Comment on fait ça ? dit Sumner. Je veux dire, on existe, Joy Division/New Order, depuis plus de 25 ans et on n’a toujours pas la moindre idée de ce qu’on fait, et c’est la pure vérité. On reste assis en gros, on fait du vacarme jusqu’à ce que la magie opère”.

Pourtant, en écoutant Waiting For The Sirens’ Call et en voyant comment le groupe s’entend, New Order semble être complètement rajeuni.

“On est vieux ! gémit Morris. J’ai toujours pensé qu’on devait vieillir avec grâce. Je veux dire, c’est bien, ou peut-être pas, que les Rolling Stones continuent à persévérer, mais je me suis jamais vu le faire à mon âge, encore moins dans cinq ans”.

“Je pense qu’on est destinés à être ensemble, conclut Peter Hook. Je connais Bernard depuis que j’ai onze ans, ça fait 37 ans ! On tire moins longtemps pour meurtre. En fait, Tony Wilson le dit mieux. Il a dit : La raison pour laquelle les membres de New Order restent ensemble et continuent, c’est parce qu’ils n’ont pas encore fait de disque merdique. Alors je serais ravi quand on fera ce disque de merde parce que je pourrais me débarrasser de Barney”.

*

LA FILLE

Natalie Curtis, 26 ans, n’avait qu’un an quand son père est mort. Aujourd’hui photographe basée à Manchester, elle parle à MOJO de vivre avec l’héritage d’une icône rock.

Quand as-tu pris conscience que ton père était une icône ?
Adolescente. J’entendais Love Will Tear Us Apart à la radio en fait. J’en étais consciente ; je pensais que c’était quelque chose de culte et qu’ils n’étaient pas aussi connus.

Est-ce que ta mère t’a protégée de ce qui est arrivé ?
Elle a toujours été ouverte à ce propos. Elle m’a toujours parlé de lui et répondu à mes questions sur lui. Je voulais savoir quelle musique le branchait. Quels films il aimait. Des anecdotes sur lui.

Est-ce que des gens t’ont déjà approchée en te demandant “Tu es la fille d’Ian Curtis ?” ?
Ça a commencé quand j’avais environ 16 ans. Comment j’ai réagi ? Je m’y suis habituée, vraiment. Ça n’arrive pas tant que ça. À Manchester, tout le monde est dans des groupes et tout le monde s’en fout. Ce n’est pas une grande affaire. Mais à Macclesfield, parfois, si je sortais le weekend, il y avait des gens qui se pointaient et qui n’arrêtaient pas de parler. C’était ennuyant si j’essayais de m’amuser avec mes potes et que les gens étaient devant mon nez à blablater.

Que penses-tu des gens de ton âge qui les aiment ? Quelle est l’attraction ?
Beaucoup plus de personnes les écoutent maintenant qu’il y a quelques années. Je pense que c’est une musique géniale. Je suppose que si ce n’était pas mon père, je l’écouterais beaucoup et ils seraient l’un de mes groupes préférés, en fait, c’est un de mes groupes préférés.

Ta mère a-t-elle mentionné des éléments de 24 Hour Party People qui l’ont contrariée ? Qu’en as-tu pensé ?
Ce n’était pas trop mauvais. Bernard l’avait vu d’abord alors il m’a averti qu’il y avait une scène de mon père qui mourrait. Je ne suis pas sûre de ce que j’en ai pensé. Je ne suis pas certaine même d’avoir vu la version finale. J’ai trouvé que l’acteur qui jouait Rob Gretton [Paddy Considine] était génial.

Chanson préférée de Joy Division ?
Même s’ils ne l’ont pas enregistrée sous le nom de Joy Division, Ceremony. J’aime vraiment Transmission, 24 Hours, Heart & Soul. Ce qui me touche ? Je ne sais pas vraiment.

Les gens parlent de ton père comme d’un visionnaire ou d’un prophète. Penses-tu que c’était un mec normal ou extraordinaire ?
Il doit avoir été extraordinaire pour écrire des paroles comme ça aussi jeune. Tout le groupe est génial. La musique qu’ils ont fait sous le nom de Joy division et la musique que New Order fait encore. Je ne les vois pas aussi souvent que ça mais quand je les croise, ils sont vraiment cool.

Est-ce que tu te retrouves à vivre dans l’ombre de ton père ?
C’est comme une autre personne parce que je ne le connais pas. Je le vois au travers du livre de ma mère, en faisant des recherches. Dans ma tête, j’ai pris mes distances par rapport à lui, mais je lis sur eux dans leur maison quand j’étais bébé et je me dis : Ça a quelque chose à voir avec moi après tout !.

Ressens-tu de la colère contre ton père pour s’être suicidé ?
Un peu, quand j’étais plus jeune. Mais en vieillissant, j’ai pu voir qu’il était très malade.

Que fais-tu ces jours-ci ?
Je viens d’obtenir ma Licence, j’ai étudié la photographie. Les gens s’attendent à ce que je sois musicale, mais ce n’est pas le cas, les photos ont plus d’impact sur moi. J’ai assisté Kevin Cummins, il est génial, et j’ai photographié Elbow en studio. Je travaille également comme chercheur sur le nouveau film. [Et] je suis supporter de Manchester City comme mon père. C’est marrant, parce que mon grand-père, le père de mon père, me disait que j’étais supporter de City quand j’étais petite, comme mes amis, et Rob Gretton un jour est venu me voir au travail et a dit : “Ton père était supporter de City, ton grand-père était supporter de City, je suis supporter de City et tu es supporter de City”. Je riais parce que c’était l’époque où ils étaient dans la même division que Macclesfield. Il avait raison, je l’étais.

Interview par Pat Gilbert.

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Traduction – 12 mai 2006