L’éternel

Contre toute vraisemblance, 2007 appartiendra à Joy Division. Notre célébration des légendes de Manchester commence en page 76 tandis que Jon Savage retourne dans le paysage urbain claustrophobe du Nord de l’Angleterre post-punk pour ré-examiner la vision singulière démoralisante du regretté chanteur du groupe, Ian Curtis, et se demande comment cet intense jeune poète de la désolation urbaine est devenu une icone du XXIème siècle. Pendant ce temps, John Robb parle aux pairs mancuniens de Curtis à propos de l’homme derrière le mythe, et en page 86, Pat Gilbert rencontre ceux qui fabriquent le nouveau film biographique de Ian Curtis.
Portraits par Kevin Cummins.

Le magnétoscope se met en marche : un rythme urgent de batterie retentit dans la sombre salle, suivi par un buyant motif de basse et des couches spectrales de synthés. À l’écran, la lumière vacille : une caméra fait un panoramique sur l’horizon de Hulme un jour typique et brumeux de Manchester. Et puis une voix : “I’ve been waiting for a guide to come and take me by the hand”. Une femme est assise devant une machine à écrire. La caméra coupe au ras du sol : une scène rurale depuis un bus, des voitures garées, des banlieusards qui filent à toute allure. Les touches de la machine à écrire tapotent : “La ville est terrifiante : est effrayante : est une prison…”

C’est ce que vous auriez vu si vous aviez assisté à l’une des rares projections de Factory Flick à Manchester ou Londres en 1979 ou 1980. Filmé par Charles E Salem et écrit par Liz Naylor, il est compris d’environ 13 minutes d’images muettes tournées en Super 8 conçues pour accompagner la première face, “l’outside”, du premier album de Joy Division, Unknown Pleasures. Pas visionné depuis plus de 25 ans, il fournit un document visuel incomparable d’une époque, d’un lieu et d’un groupe très particuliers qu’il a engendrés.

En 2007, Joy Division est plus grand que jamais : cité comme influence par de nombreux jeunes groupes, tissé dans le fil des médias tandis que la génération qui était adolescente au début des années 1980 raconte son histoire. Ian Curtis est devenu l’un des grands mythes du rock, le poète maudit, le rock’n’roll suicide : une impression dont on va beaucoup parler cette année avec la sortie du film Control d’Anton Corbijn, tiré de la stoïque biographie de Deborah Curtis, Touching From A Distance.

Au même moment où la première de Control aura lieu, les trois premiers albums du groupe – Unknown Pleasures, Closer et le posthume Still – seront ressortis, avec un CD live bonus chacun. L’inclusion de concerts de, entre autres, l’University Of London Union et de High Wycombe Town Hall montrera l’envers des constructions oniriques de Martin Hannett : le son d’un groupe résolu à tout déménager aussi intensément que possible. Il y a aussi un documentaire en production et le projet de ressortir la compilation vidéo Here Are The Young Men en DVD avec des bonus.

Avec toute cette activité, la machine à remonter le temps déterre toutes sortes de capsules témoin du passé : bandes live inédites, photographies, images live. Le film de Charles Salem est une pièce importante du puzzle : non pas uniquement parce que sa couleur fait mentir l’image noir et blanc qui entoure Joy Division. Manchester était lugubre, c’est sûr, mais elle n’était pas entièrement monochrome. La musique de la ville s’est assuré de cela : un signal lumineux et excitant qui illuminait et reflétait un environnement dégradé et oublié.

“To the centre of the city where all roads meet, waiting for you…” Aucun membre de Joy Division était originaire de Manchester. Bernard Sumner et Peter Hook venaient de Salford, ville jumelle de Manchester, Stephen Morris et Ian Curtis venaient de Macclesfield, petite ville dans les contreforts des Pennines. Cette distance conférait du mystère. Pour Curtis en particulier, la ville était à la fois une cour de récréation et un charnier : un cauchemard ballardien de sauvagerie techno, un espace vide où la jeunesse oubliée pouvait se réunir, un carrefour où on pouvait perdre ou gagner son âme.

Factory Flick parsème des images d’une ville en mouvement – des bus qui passent devant l’université, des piètons qui marchent dans l’Arndale – des plans statiques de points de repère de la jeunesse culte, des repères clés de 1979 : le Russell Club, Virgin Records, Paperchase, l’Underground Market. La machine à écrire fait un commentaire impitoyable. Écrit par Liz Naylor, 16 ans, ce sont les vraies news adolescentes : paranoïa, dégoût, confusion identitaire, haine. “There’s no room for the weak“ (“Il n’y a pas de place pour les faibles“), entonne la voix. Tap tap tap : “J’ai l’impression d’être en 1976”.

La caméra passe rapidement à de brillantes visions de consommation : une boutique de location de télévision, la façade de Picadilly Radio (un peu de glamour du showbiz avec les prises de bec des animateurs), un pile de magazines. La une du Record Business dit : “Encore plus de sociétés se tournent vers le disco”. En même temps, une réalité sous-jacente ne cesse de refaire surface : les affiches du Manchester Evening News qui hurlent “L’horreur”, un graffiti qui dit “À bas l’IRA”. Le dernier plan s’attarde sur l’affiche d’une église : “Pas d’avenir avec la bombe à neutrons : les morts n’ont pas besoin de maison”.

Comme les dérives des situationistes, la caméra passe en long et en large dans la ville pour trouver les zones oubliées qui disent en quelque sorte une vérité existentielle : les rues monolithiques en arc de cercle de Hulme, des terrains vagues pleins de gravats et de voiture garées, une église au milieu de rien, une salle en béton des années 1970 vide avec un téléphone mural qui ne sonnera jamais. “We’ll drift through it all, the modern age” (“Nous nous en sortirons, de l’âge moderne”), chantait Curtis dans These Days, l’une des plus grandes chansons perdues de Joy Division, et comme Liz Naylor se souvient avec étonnement dans Various Times, ces cut-ups mot/images oscillants sont une pièce inconsciente de “cinéma psychogéographique”.

Dans leur toute première apparition à la télévision, Joy Division a joué Shadowplay sur une toile de fond visuelle d’images négatives prises d’un documentaire World In Action sur la CIA : métaphore des obsessions de Curtis pour le contrôle, la domination et la fuite. Tout comme la production de Martin Hannett cherchait à apporter l’environnement dans le hard rock primaire du groupe puis Joy Division – en particulier Curtis – a remanié leur ville d’adoption dans leurs propres visions dystopiques. En faisant cela, ils ont fourni une carte routière de l’âme : non seulement pour Manchester, mais pour la Grande Bretagne à la fin des années 1970.

Unknown Pleasures est un brave bulletin, un rêve dansable : brillamment, un disque éternel” (Melody Maker, 21 juillet 1979)

J’ai emménagé à Manchester en avril 1979, fuyant le Londres post-punk : l’une des deux seules personnes de cette sous-culture à faire le trajet inverse vers le Nord. L’autre était le leader de Manicured Noise, Steve Walsh, qui était passé par le légendaire groupe Urpunk The Flowers Of Romance pour trouver du cliché. “Le mégot du punk brûlait jusqu’au bout pour devenir une parodie à trois accords”, a-t-il écrit dans la compilation de Manicured Noise, Northern Stories: 1978/80, “et le lugubre Nord semblait promettre une authenticité qui manquait à la métropole pavée d’or”.

Tandis que Walsh vivait “dans les rues en arc de cercle en béton crépi de Hulme”, je me suis installé dans une maison victorienne en état de délabrement dans la splendeur semi-détachée de Chorlton. Le précédent occupant de l’appartement avait été Howard Devoto : c’était difforme, et la chambre peinte en noir était grandement déprimante. Je n’étais pas préparé au climat et au vide : les dimanches humides semblaient durer toujours. En même temps, mon travail chez le principal producteur d’images de la ville, Granada Television, était aliénant. J’avais naïvement penser que travailler à la télévision pourrait impliquer jouer.

Durant mes deux premiers mois à Granada, j’ai vécu avec Tony Wilson et sa femme Lindsay dans leur petit cottage de Charlesworth, près de Glossop. Wilson m’a gentiment indiqué divers points de repère local, dont le quartier HLM où Hindley et Brady avait tué Edward Evans. Je l’accompagnais fréquemment dans d’interminables rondes qu’il faisait dans son break Peugeot bordeaux, et ainsi, j’ai rencontré Rob et Lesley Gretton, Martin Hannett et Suzanne O’Hara. Ils sont devenus ma nouvelle famille.

Tout avait été lancé lors de ma première visite à Manchester. Alerté par Pete Shelley et Richard Boon des Buzzcocks de l’existence de la vie indépendante dans le Nord sinistre, j’étais monté sur le M6 en octobre 1977 pour interviewer Howard Devoto et regarder le lancement de Magazine lors de la dernière soirée de l’Electric Circus. Rien à Londres ne m’avait préparé à ce qui résidait dans cette salle en briques détruite, alors que le pire et le meilleur de Manchester montait sur cette scène pour la dernière fois. Magazine a fait trois chansons, dont I Love You, You Big Dummy de Beefheart. Les Buzzcocks ont attisé une tornade avant de conclure avec Time’s Up.

Mais, pour moi, la soirée appartenait aux trois groupes plus jeunes, dont tous semblaient incarner les possibilités qui étaient sur le point de s’éteindre. The Worst jouaient des bourdonnements Velvet tout en ressemblant à des réfugiés d’un accident nucléaire. The Prefects étaient des adolescents énormément sarcastiques qui activaient des coups de gueule comme des intellos conceptuels masqués contre des maladies vénériennes. Tout l’être de Warsaw parlait de la lutte urgente partagée par tous ceux impliqués dans le punk : faire sortir ce que vous aviez à dire avant d’en perdre l’opportunité. “Qu’allez vous faire, hurlaient-ils, qu’allez-vous faire quand ce sera fini ?”

“Warsaw paraissent jeunes et nerveux. Désespérés, battant de l’air, effrayés d’arrêter : Qu’allez-vous faire quand la nouveauté sera partie / Vous retournerez dans le caniveau d’où vous venez« . (Sounds, 15 octobre 1977)

Frappé par ce besoin de communiquer, j’ai donné à Warsaw une ou deux bonnes lignes. Quelques mois plus tard, ceci a porté ses fruits inattendus, quand j’ai reçu une lettre de Rob Gretton, le nouveau manager de Joy Division. Elle contenait un 45 tours de leur premier EP, An Ideal For Living, avec une note qui expliquait que le son était merdique et que la cassette Arrow Sounds ci-jointe, de leur premier LP, était meilleure. Quand je suis allé à l’interview de Granada en novembre de la même année, Wilson m’a mis un pressage test du Factory Sample dans les mains. Joy Division, Cabaret Voltaire, la Durutti Column, John Dowie : j’aimais tout cela.

Joy Division tournent leur rage claustrophobe et abrassive mais pourtant précise encore plus serrée, qualité à laquelle on ne faisait allusion dans leur précédent Ideal For Living : Digital et Glass sont toutes les deux fortes, massives, et, comme tout au long du EP, veulent vous en faire entendre plus – Melody Maker, 20 janvier 1979

Et c’est ainsi que je me suis retrouvé dans Palatine Road, une saison plus tard, à aider à assembler des exemplaires de The Factory Sample. Le sceau extérieur en plastique était déjà sur la pochette du disque, alors c’était juste une question de glisser les disques sans les laisser tomber, et puis poser l’autocollant – avec l’image de la marionnette de ventriloque et la bande dessinnée de 1967, le Retour de la Colonne Durutti, avec ce grand dialogue [en français dans le texte] : “De quoi t’occupes-tu exactement ?” “De la réification“. “Je vois, c’est un travail très sérieux, avec de gros livres et beaucoup de papiers sur une grande table”. “Non, je me promène. Principalement, je me promène”.

À l’époque, Joy Division avait commencé à enregistrer Unknown Pleasures. Je suis allé aux Strawberry Studios et j’ai été frappé par la manière dont les enregistrements sonnaient différemment du groupe sur scène. En regardant Martin travailler, j’étais fasciné par comment il était capable de capturer des états psychiques et façonner la musique autour. Quand le disque a été fini, Wilson m’a donné un exemplaire pour le chroniquer dans le Melody Maker, et j’ai répondu par un long topo surchauffé qui reflétait mes émotions sur ma ville nouvellement adoptée. Dans un sens direct et profond, j’ai utilisé Unknown Pleasures pour m’orienter dans ce nouvel environnement souvent rude.

“Les thèmes spatiaux et circulaires de Joy Division et l’éclat de la production brillante et rêveuse de Martin Hannett sont une réflection parfaite des endroits sombres et vides de Manchester : des lampes à vapeur de sodium sans fin et des maisons jumelées dissimulées vues d’une voiture qui passe, des sites industriels vidés – les détritus immortels du XXIème siècle – vus béants comme des dents pourries d’un bus orange, Hulme vu du cinquième étage un jour de pluie menaçant” (Melody Maker, 21 juillet 1979)

En 1979, Manchester était encore dépeuplé : très peu de personnes vivaient au centre ou dans les zones post-industrielles immédiatement en périphérie. L’aménagement des quartiers insalubres des années 1960 avait fait de grands trous dans le tissu de la ville qui, à cause de la récession des années 1970, n’avaient pas été raccomodés. Combiné à la dévastation de l’industrie lourde, cet état d’abandon a créé un environnement vide et dégradé. J’étais fasciné par Central Station, un vaste terminus de chemin de fer laissé à l’abandon près de Deansgate dans lequel résonnaient les fantômes du passé. On pouvait juste y entrer et fouiner.

À la même époque, le chef de la police de la ville, James Anderson – plus tard immortalisé par Shaun Ryder sous le nom de God’s Cop, “le flic de Dieu” – gouvernait son domaine d’une main de fer. Nommé en 1975, il a apporté une approche hautement moraliste et agressive au contrôle social : on était considéré comme suspect si on déviait d’une quelconque manière de sa moralité restrictive. La scène gay est petite, craintive et constamment harcelée. C’était un choc d’être automatiquement arrêté et fouillé par la police si on était dans une voiture après 23h : la ville était enfermée. La paranoïa était un fait d la vie quotidienne : on commettait des crimes de la pensée par sa simple présence.

Au sein de cette atmosphère claustrophobe, les idées de Burroughs et Ballard pouvaient fleurir. Manchester contenait encore un air curieusement futuriste – écho, sans doute, du statut de la ville de futuropolis du monde durant les années 1830. Mais il y avait autre chose : dans les vestiges du passé industriel, il y avait, si on était jeune et assez téméraire, d’infimes lueurs d’espoir. On aurait dit que l’apocalypse était arrivée et qu’il n’y avait rien à perdre. Les sous-cultures punk et post-punk de Manchester prenaient plaisir à trouver des endroits peu fréquentés – des cinémas désertés, des clubs délabrés, des bars à prostitués bizarres – dans lesquels tenir leurs rituels.

L’Electric Circus en était un exemple parfait : un cinéma de briques au milieu de pâtés de maison des années 1930 saccagés à Collyhurst, sur Oldham Road. Les gens du coin étaient effrayants et adoraient par dessus tout frapper les punks. après qu’il ait été fermé, le Rafters était le lieu de premier choix : un petit sous-sol sur Oxford Road où Père Ubu a fait son tout premier concert britannique au printemps 1978. Warsaw était dans le public. Le club était juste en face d’une énorme caverne nommée Rotters pleine de « coincés du cul » : ceci causait des moments anxieux à l’heure de fermeture quand les deux sous-cultures se regardaient en chien de faïence et n’aimaient pas ce qu’ils voyaient.

Depuis juin 1978, Joy Division avait fait quelques dates à The Factory sur Royce Road. Bien que Hulme n’était pas encore dégénérée en la ville morte vivante qu’elle est devenue par la suite, elle était menaçante et dénigrée. Les garçons Perry se cachaient sur les routes surélevées et, tandis que les familles partaient, les squatteurs s’installaient. J’ai rendu visite à Steve Walsh dans sa cellule monastique du côté du Sud : tous les appartements autour de lui étaient vidés et on se seraient cru dans la retraite d’un hermite. Et pourtant Hulme fournissait une opportunité vitale pour les adolescents de vivre près du centre-ville, facteur qui a contribué à la richesse de la culture des jeunes de Manchester durant la période.

Cette Factory se tenait dans un club assez basique nommé le PSV Social Club, ou le Russell, qui tenait régulièrement des soirées reggae. Le plafond était bas et l’atmosphère épaisse de la puanteur de la friture, mais il était sûr. Un autre endroit populaire était le Mayflower, un vieux cinéma des années 1920 à Gorton, où se rendait Ian Curtis durant ses errances pré-punks dans la ville. Une grande partie des groupes de Manchester répétaient dans un vieil entrepôt nommé, d’après son propriétaire, T.J. Davidson’s : il se trouvait à Knott Mill, tout à côté du Boardwalk et le viaduc de chemin de fer. Le futur Haçienda, toujours un entrepôt de yacht, se trouvait à deux pas.

Ces errances étaient souvent accrues par la drogue. Chaque ville et chaque époque avaient leur propre stimulant, et à Manchester à la fin des années 1970, c’était le hashish. “Je sais que vous, enculés de Londoniens, vous prenez de la coco”, Wilson avait expliqué durant ma première semaine à Charlesworth, “mais nous, on fume de l’herbe. Et nous, on aime le premier album de Public Image”. Steve Walsh a noté cette différence d’emphase de la capitale quand il a répété avec Manicured Noise à T.J. Davidson’s : “Joy Division avait la pièce d’à côté. On pensait qu’ils sonnaient comme les Doors et ils pensaient qu’on sonnait comme des Pink Floyd punks”.

Les états modifiés ont depuis longtemps été introduits dans le tissu de la vie mancunienne. L’opium et le laudanum étaient fréquemment utilisés au XIXème siècle pour soulager les bronchites causées par l’humidité et la pauvreté. Les paniques morales à propos des pilules étaient responsables de la première grande fermeture de club au milieu des années 1960. À Londres, les drogues étaient utilisées comme un outil : à Manchester, elles étaient utilisées pour surfer sur les espaces de la ville et pour intensifier cette sensation particulière d’être en suspension qui caractérisait Unknown Pleasures. Une grande partie de ceci venait des personnes plus âgées autour de Factory. Par contraste, le groupe était sobre et terre à terre.

Arrivé 1979, les musiciens londoniens étaient soit des paons congelés par la cocaïne ou des théoriciens dessêchés. Joy Division n’étaient ni l’un ni l’autre. Walsh : “C’était des gars sympa qui nous aidaient à déplacer notre matos parfois”. En contraste avec leur image de presse austère, ils étaient amicaux et sociaux. Le duo de Macclesfield était plus calme : ni Ian ou Steve s’ouvraient facilement, mais ils surprennaient quand il le faisaient. Peter Hook, l’ambassadeur du groupe, était toujours le premier à vous saluer. Bernard venait à vos côtés, avec la dernière blague, comme la fois où il m’a accosté à Sheffield : “Jon ! Jon ! Je viens juste de finir ce bouquin génial !” “Oh, il est de qui ?” “Sven Hassel”.

Le contraste entre ces jeunes hommes apparemment normaux et leur musique ne pouvait être plus grand. Le tout était plus grand que la somme des parties. À cet égard, Unknown Pleasures était le produit de ce mélange pop classique : de générations, de classes, qui se rassemblent et s’informent les unes les autres. D’un autre côté, il était entièrement unique : un disque de dialogues internes et de visions personnelles – curieusement impénétrable, arrivant comme si complètement formé. Aujourd’hui, il sonne comme un document classique de passage à l’âge adulte: les pensées et les peurs d’un jeune homme sensible forcé à s’engager dans un monde hostile.

À la différence du punk, qui se projetait dans le monde – des informations, de réalisme social – Joy Division était tourné de manière déterminé vers l’intérieur. Tandis que le document filmé de Salem passait de “l’outside” vers “l’inside”, certaines chansons présentaient le(s) protagonniste(s) qui fuit/fuyent dans un paysage urbain menaçant : “Dans les rues sombres, les maisons paraissent les mêmes, il se fait désormais plus sombre, les visages paraissent les mêmes”. Les paroles avaient l’immersion sombre de Burroughs et Ballard mais en dessous déferlaient des émotions, d’autant plus puissantes car si contrôlées : culpabilité, peur, rage, claustrophobie, dégoût, haine de soi et, ultimativement, un curieux fatalisme.

“Le chant expressif et confus de Ian Curtis résonne sur des motifs musicaux récurrents qui eux-mêmes se moquent de toute idée de fuite. Sur scène, il apparaît possédé par des démons, danse de façon spasmodique et à la vitesse de la lumière, se déroulant et s’enroulant tandis que la musique métallique rigide se ferme et s’ouvre sur lui” (Melody Maker, 21 juillet 1979)

Il y avait un autre élément qui s’éclaircissait quand on voyait le groupe sur scène. Le concert de Joy Division pour Factory en juillet 1979 était super intense, comble, un vrai triomphe : à mon grand plaisir, ils avaient dépoussiéré Novelty. Wilson m’a demandé de faire un poster pour le concert : j’ai offert un cauchemar suburbain, avec un montage d’une femme dont le cerveau était extrait dans une cuillère. Au Free Trade Hall, en première partie de John Cooper Clarke, Ian est devenu complètement cinglé, tandis, comme l’a écrit Charles Shaar Murray, le groupe sonnait comme “des choses horribles taillés dans du marbre noir poli”.

Joy Division a réellement trouvé sa voie au Leigh Festival en août. C’était un groupe qui commençait fréquemment son set par une chanson intitulée Dead Souls (“Âmes mortes”) et ce soir-là, sous des cieux assombris, elle ressemblait à une invocation. Ian utilisait la grandeur et la décadence de la longue intro instrumentale pour faire les cent pas sur scène, avant de monter au micro et de chanter bien clairement : “Some take these dreams away” (“Quelqu’un chasse ces rêves”).

C’était toujours la chanson qui me faisait dresser les cheveux sur la tête, parce qu’elle semblait dépasser l’esthétique pour devenir quelque chose d’indéniable. Il y avait des forces qui se cachaient en dessous de la surface de la vie quotidienne, et Ian s’était immergé dedans.

“Joy Division rentre dans le noir comme un film d’horreur nocturne – il fait peur mais il a raison. Sabotés dans une certaine mesure par un pauvre son, ils ont exorcisé le froid croissant par des blocs de son cinématique et métallique. Des chansons de l’album – Insight, She’s Lost Control, entre autres, le nouveau single Transmission, et les inédites Colony, Dead Souls (avec un refrain étonnant) et le final Sound Of Music. Deux rappels, et tout le monde qui danse”. (Melody Maker, 8 septembre 1979)

À bien des égards, la comparaison avec les Doors était juste. Jim Morrison était un auteur à la Rimbaud déterminé à s’emmerner dans un endroit complètement différent quand il était sur scène et à utiliser sa position pour explorer l’esprit de groupe du public. À un certain degré, chaque concert était une expérimentation de laboratoire, avec le chanteur dans le rôle du cobaye. Bien que rarement conflictuel, Curtis avait une vision similaire : il interprétait chaque concert comme si c’était son dernier, ne retenant rien. Au sein de cette pratique d’implication totale, son épilepsie, comme l’a écrit Deborah Curtis, commençait à devenir indifférenciable de sa performance.

À l’époque, cependant, on n’avait pas le temps de réfléchir sur ces questions. Les sorties et les enregistrements se sont rapidement enchaînés au cours de la deuxième moitié de l’année 1979 et au début de l’année 1980, tandis que le groupe enregistrait l’album fantôme entre Unknown Pleasures et Closer. Coincé par une piètre distribution, Transmission était le tube qui en l’a jamais été. Lors de sa sortie en mars 1980, le disque sur Sordie Sentimental a servi le mythe qui avait commencé à entourer le groupe avec son packaging hermétique : les deux chansons sur ce 45 tours en édition limitée étaient parmi les meilleures du groupe – Atmosphere et Dead Souls.

Le disque qui m’a réellement obsédé est sorti en octobre 1979. Sorti sur le Fast Label de Bob Last, Earcom 2 comprenait six morceaux : généreusement éditées sur maxi 45 tours, les deux chansons de Joy Division se sentaient vraiment à leur place. Commençant par le son de quelqu’un qui mange des chips et qui allume une allumette, Autosuggestion était saturée de réverbération et maculée d’une guitare à l’envers qui évoquait la psychédélie classique de 1966. Avec sa lente, lente allure et sa longueur de six minutes, ce morceau ne sera égalé que par Home Is Where The Heart Is de Public Image en tant que fuite profonde et déterminée vers l’espace intérieur.

Autosuggestion reflétait le sens de frustration et de claustrophobie que je ressentais alors : “Ici, ici, tout est retenu à l’intérieur”. Elle semblait dupliquer le son de la noyade. En même temps, il y avait quelque chose d’une perversité très agréable à l’intérieur de cela. Comme tous ceux qui ont vécu à Manchester le savent, il peut se trouver du confort dans l’obscurité et la brume : on se sentait curieusement nourri. L’autre chanson, From Safety To Where, était minimale, mélodique et et la seule chanson de JD a n’avoir jamais été jouée sur scène. Elle se terminait par une question : “Nous passons mais la rupture doit être faite / Devons-nous passer à autre chose ou rester éloignés sans risque l’un de l’autre ?”

Juste combien cette question était clée pour son auteur ne m’a pas du tout frappé. Conditionné par les esthétiques négatives du punk, je n’avais pas considéré que l’approche sombre de Joy Division entretenait une crise personnelle. Ils étaient, après tout, un groupe : sur scène, Peter Hook et Bernard Sumner restaient immobiles – une phalange solide qui donnait à Curtis le soutien crucial dont il avait besoin pour ses fuites vers l’inconnu. Hook fournissait l’énergie et le dynamisme, Sumner l’architecture solide et le drame cinglant, tandis que le batteur Stephen Morris fusionnait des polyrythmes texturaux et une pointe disco qui démentaient l’énergie dépressive de Ian Curtis.

Manchester a toujours été une grande ville de musique noire américaine. Bien qu’aucun membre du groupe n’était obsédé par la dance, ils étaient assez alertes pour récupérer des choses dans la Northern Soul et le disco qui étaient constamment dans l’air. Leur second producteur, Richard Searling, les avaient déjà mis dans cette disrection quand il leur a dit de reprendre le fantastique martèlement conduit par la guitare de N.F. Porter, Keep On Keeping On : c’est devenu Interzone. Les Syndrums qui envahissaient Insight étaient l’accroche majeure du disque numéro un de la fin de juin 1979, le classique disco vaporeux d’Anita Ward, Ring My Bell.

Ce tranchant était un élément central au sein de Joy Division, et contribuait au fait central qui est éclipsé par le mythe de Ian Curtis : ils étaient réjouissants. Le groupe était des maîtres de la tension et du relâchement, et ils passaient de l’un à l’autre pour créer leur propre mélange intensément physique de punk, de métal, de Krautrock et de dance. Ce mastodonte musical était le contrepoint de la présence hypnotisante de Ian sur scène, aidant à convertir ses crises émotionnelles en une lutte plutôt qu’en un fait prédéterminé. Il semblait impossible d’arrêter le groupe, comme le dit aujourd’hui Stephen Morris : “Ça continuait de monter, monter et monter”.

“Parler de vie aujourd’hui, c’est comme parler de corde dans la maison d’un pendu. Où cela se finira ?” (Melody Maker, 21 juillet 1979)

Toute l’expérience Joy Division en 1979 avait été excitante : une époque d’amélioration rapide et de créativité intense. Il ne semblait pas y avoir aucune raison pour laquelle cela ne devait pas continuer. Cependant, durant le premier quart de l’année 1980, les gens qui entouraient le grope ont commencé à admettre qu’il y avait de graves problèmes. Ian subissait une grave crise domestique, mais, comme Deborah était gardée fermement à l’arrière-plan, on ne pouvait aucunement trouver ce qu’il se passait. En tout cas, c’était l’année 1980 : il n’y avait aucune culture de la thérapie, aucun langage accrédité avec lequel parler de sentiments et de problèmes de la vie. Tout était retenu à l’intérieur.

Il y avait des signes. Je n’avais pas vu le groupe depuis janvier mais j’avais dû sortir durant le concert du 11 avril à The Factory : je ne pouvais supporter l’intensité des sentiments dans un petit espace. Mais les alarmes n’avaient pas sonné : tout était normal.

Je suis allé à Birmingham pour le concert du 2 mai avec Suzanne O’Hara : nous avons regardé la balance, parlé au groupe, et nous sommes partis après une chanson. Nous étions tous les deux pressés de descendre à Londres, où Martin produisait les Psychedelic Furs. Nous ne pensions absolument pas que nous venions de manquer la dernière performance de Joy Division.

La mort de Ian a été un choc terrible pour sa famille, ses collègues et tout le monde. C’était la première fois que j’ai dû me confronter à la mort au sein de ma tranche d’âge et, comme bien d’autres, je ne savais pas quoi faire. J’ai écrit dessus pour le Melody Maker et je l’ai enfermé, comme je le pensais. Quand Closer est sorti en juillet 1980, je n’ai pas pu l’écouter avant un long moment. Quand je l’ai finalement fait, un voile mortuaire rétrospectif avait été irrévocablement jeté sur le disque. Les paroles semblaient tout simplement autobiographiques et cela était flagrant. Le sentiment de la découverte qui avait marqué Unknown Pleasures avait été remplacé par le repli sur soi et une résignation glaciale.

“La mort produit une cristallisation : la vie artistique de Ian Curtis peut désormais être interprétée comme un combat qui a échoué, pour des raisons aussi personnelles qu’obscures que sa mort. Aujourd’hui, personne ne se rappelera quelle était son œuvre avec Joy Division lorsqu’il était vivant : elle sera perçue comme tragique plutôt que courageuse”. (Melody Maker, 14 juin 1980)

Au sein de la scène musicale localisée de Manchester, on aurait cru qu’une malédiction s’était abattue. Des groupes comme A Certain Ratio et Crispy Ambulance, qui étaient nés dans le sillage de Joy Division, ont changé d’approche ou ont abandonné. Tous mes amis de Factory soignaient leurs émotions en privé : gelés dans le chagrin. Le centre d’intérêt est passé vers le Beach Club à Shude Hill, dirigé par un vague collectif fondé autour de Richard Boone et de Suzanne O’Hara : de piètres sets par de nouveaux groupes comme Spurtz et la diffusion de films comme la Bombe n’a fait qu’ajouter au sentiment de tristesse. C’était le moment de l’intervention de la Russie en Afghanistan, et la guerre mondiale semblait imminente.

En 1981, le nuage a commencé à se lever. Une nouvelle approche était nécessaire, une sortie du côté obscur. New Order l’a trouvé avec le joyeux Everything’s Gone Green, qui sonnait comme le premier jour du printemps après un long hiver. Les trois membres de Joy Division s’étaient regroupés avec Gillian Gilbert et ont trouvé la clé dans les productions légères comme de l’hélium de Giorgio Moroder pour Donna Summer. Transcrivant le bourdonnement synthétique de I Feel Love, Everything’s Gone Green se terminait pas des cris de guerre de Rob Gretton, transporté par le fait que son groupe était revenu à la vie.

À cette époque, j’ai accompagné Wilson dans l’une des ses interminables rondes. Nous avons roulé vers les collines du Nord de Manchester. C’était le printemps et le vent ondulait entre les arbres qui se recouvraient de feuilles. Nous nous sommes arrêtés devant la maison où vivait Hooky, pour apprécier l’air frais. Wilson a exposé sa vision de l’avenir de New Order : “Ça va être comme Pink Fliyd sans Syd, a-t-il dit. Ils vont continuer pendant des années et des années et ils vont finir par vendre des millions de disques”. À plus d’une reprise, Tony était fixé sur l’argent à l’époque, et je l’ai cru.

Peut-être est-il temps que nous commençions à faire face à l’avenir. Quand cela se finira enfin ? (Melody Maker, 21 juillet 1979)

Revisitant ces événements 26 ans plus tard, je suis étonné par la présence et la puissance actuelles de Joy Division. Ce qui était autrefois le produit d’une petite sous culture locale est devenu un phénomène mondial. Love Will Tear Us Apart est régulièrement classé comme l’un des plus grands singles de tous les temps et est devenu une sonnerie de portable. New Order, pendant ce temps, continuent à jouer des chansons de Joy Division sur scène : leur tournée la plus récente les a vus réinventer These Days aux côtés de Transmission et de She’s Lost Control. Au concert commémoratif de John Peel en octobre 2005, ils ont fait un boucan monstre avec une version frénétique de Warsaw : “Faisons celle-là pour Ian, les gars”.

Et pourtant, comme l’intérêt récent pour la vie personnelle de Ian Curtis l’illustre, le personnage central de l’histoire demeure une énigme. Les événements de 17 mai 1980 ont produit tant d’émotions et tant de questions qui ne seront jamais résolues – seulement abordées. Le mythe romantique du rock l’a transformé en un personnage à la Jim Morrisson et Kurt Cobain : prédestiné à mourir jeune, à mimer son personnage scénique et ses paroles hantées. Cependant, il est contesté par bien des participants : Curtis souffrait de problèmes de santé mentaux et neurologiques qui étaient plus que probablement incorrectement diagnostiqués et froidement traités.

Je ne peux parler de la vie privée de Ian, mais je le vois comme une créature de son temps et de son endroit. Dans Touching From A Distance, Deborah Curtis mentionne la fascination de son mari pour “les stars qui mourraient jeunes”. Cette obsession a prospéré, comme chez de nombreux de ses pairs, dans les années qui ont suivi 1976, comme le punk légitimait une totale immersion dans l’obscurité : tueurs en masse, violence sommaire, politique radicale de droite et de gauche, le nazisme. Une partie de cela était une réaction au côté toqué perçu de la précédente génération hippie, une autre partie était une réaction aux brutalités de la Grande Bretagne frappée par la récession, une autre encore était de la pure méchanceté joyeuse.

Très peu de groupes étaient totalement imperméables à ces soucis, mais Joy Division a plongé plus profondément que d’autres. Ian Curtis était un auteur littéraire prolifique, et sa sombre fascination était légitimée et nourrie par son intérêt pour J.G. Ballard, le poète du techno barbarisme, et William Burroughs. Les punks de Manchester étaient les Wild Boys, courant comme des fous dans le paysage urbain désolé. La science fiction parle aussi souvent d’un présent alternatif qu’un avenir possible, et les paroles hantées et austères de Curtis semblaient décrire le démembrement de la vie sociale au tournant de la décennie.

1979 était la première année du nouveau régime conservateur, et l’atmosphère à Manchester – ville ouvrière à la tradition socialiste puissante – en était une de choc et de suspension. Les gens pensaient que l’avenir serait brutal, mais comment il se déroulerait était encore incertain. En même temps, la conscience publique de l’Éventreur du Yorkshire atteignait un pic, avec des rapports dans la presse des derniers meurtres et le lancement d’une campagne d’information d’un million de Livres. Ce climat de peur envahissait le Nord de l’Angleterre et pour beaucoup a ramené l’horreur des Meurtriers des Landes.

Mais il y avait un prix à payer pour cette divination mystérieusement juste. Deborah observe aujourd’hui, durant l’année 1979, “tout le temps libre de Ian était passé à lire et à penser à la souffrance humaine”. Dans son livre Dans le château de Barbe-Bleue, George Steiner abordait ce problème même, de “se pencher trop fixement sur l’atrocité” : “Je ne suis pas si sûr si quelqu’un, même scrupuleux, qui passe du temps et utilise ses ressources imaginatives dans ces temps obscurs, peut, ou effectivement, doit les laisser personnellement intact. Pourtant ces temps obscurs sont au centre. Passez devant et il ne peut y avoir aucune sérieuse discussion sur le potentiel humain”.

À un niveau, la négativité très affichée du punk et du post-punk était tout simplement comme des méchants enfants qui flirtaient avec l’interdit et le taboo. À un autre, elle cherchait à mettre l’obscurité à la lumière et, idéalement, cherchait à intégrer les deux : plutôt que, comme dans la théologie chrétienne, nier l’obscurité et l’enterrer si profondément qu’elle rebondit avec une force additionnelle. C’est une pratique difficile, cependant, elle était tentée au sein d’une culture rock chaotique à peine réglée. Ian Curtis a pu avoir vu Joy Division comme une expérimentation, mais elle était menée dans des conditions loin d’être idéales.

Dès le début, Curtis était fasciné par Iggy Pop et cherchait à reproduire les performances scéniques tranchantes sur la corde raide de son idole. Cela tendait à des concerts qui brûlaient l’âme, mais le laissait également très vulnérable. Dans la biographie d’Edie Sedgwick, Norman Mailer parle de la manière dont la superstar de Warhol a fait l’essai pour sa pièce le Parc aux cerfs : “Elle utilisait tant d’elle-même à chaque vers que nous savions qu’elle serait immolée après trois performances”. Tous les artistes sur scène expérimentés retiennent une partie d’eux-mêmes – cela s’appelle la technique de scène – mais Ian Curtis approchait chaque concert avec une intensité totale. Le feu le consummait.

Ian Curtis n’avait que 23 lorsqu’il est décédé. C’était encore un jeune homme mais était marié depuis plusieurs années, avait un enfant et une forte attitude moraliste envers le travail. Les paroles extraordinaires de l’une des chansons toniques de Joy Division, Insight : “Je me souviens de notre jeunesse”, donne du poids au sentiment qu’il était vieux avant son heure. Sa vie quotidienne était assez banale mais il écrivait des chansons comme Wilderness, avec sa simple exposition des faits : “J’ai voyagé en long, en large et en travers bien des époques différentes”. Oui Dead Souls, où il se prononçait menacé par les esprits des défunts : “des conquistadors qui ont pris leur part”.

Il n’y avait aucun sentiment d’affectation ni de distance dans son élocution de ces lignes. Curtis avait soit une imagination vive et gothique ou de puissantes capacités psychiques. Martin Hannett était très certain à ce sujet : Ian “était l’un de ces canaux du gestalt. Un paratonnerre. C’est le seul que j’ai croisé, à cette époque”. La requête obsédante qui ouvre Dead Souls : “Quelqu’un chasse ces rêves” faisait allusion au fait que ces visions n’étaient pas là volontairement. Peut-être que la sensibilité de Ian n’était pas quelque chose qu’on pouvait arrêter quand on le voulait.

Des livres ont été publiés à ce sujet, et plus seront écrits. Si on les rassemble tous, on pourrait obtenir quelque chose qui ressemble à la vérité. Mais à la fin, ce n’est que de la spéculation qui font pâle comparaison devant le fait. Joy Division était gelé à son zénith et, par conséquent, a eu une vie future qui n’a jamais pu être prédite. Si je pense à Ian aujourd’hui, je le vois transporté par toute l’attention qu’il mérite aujourd’hui à juste titre. C’est ce qu’il a toujours voulu. Car le tapage autour de sa mort ne signifierait rien si les disques n’étaient pas là pour que des générations successives les apprécient.

Une partie du charme de Joy Division est qu’ils opéraient dans la période qui a immédiatement précédé le moment où la culture pop a finalement été reprise par par les médias de masse. En 1979, il y avait très peu de télévision pop, aucun magazine de style (The Face et i-D ont commencé en 1980), et l’industrie du clip était encore à ses débuts. Les punks avaient, assez correctement, averti de la maladie des médias, et au travers un mélange d’arrogance et de tempérament, Joy Division refusait de faire de nombreuses interviews. La presse musicale basée à Londres ne s’était pas encore attaquée au lugubre Nord, et leurs premières rencontres se sont terminées en incompréhension mutuelle voire pire.

À cheval entre l’analogie et le digital, ils ont fait relativement peu de télévision : leur apparition de septembre 1979 dans les émissions régionales de Something Else sur la BBC2 coïncidait avec les premiers pas hésitants de la télévision pour la jeunesse. À part le clip de Love Will Tear Us Apart, les images qui existent sont souvent de mauvaise qualité, et certains documents cruciaux – comme le film de Joy Division de Malcolm Whitehead (avec trois morceaux du concert de Bowdon Vale du 14 mars 1979) – ont été peu vus depuis des années. Cette invisibilité relative a, plutôt, accru le charme du groupe.

Joy Division a aussi présidé sur un paysage qui a désormais disparu. La fin des années 1970 était à des années lumière de Madchester et la régénération sponsorisée par le conseil municipal et traînée de musique qui a réunit le concert du Free Trade Hall des Sex Pistols, Joy Division, Factory Records, les Stone Roses et l’Acid House en ce que Liz Naylor nomme “une formule (contre) culturelle réductrice”. La plupart des points de référence de cette époque ont disparu : le Factory, le Mayflower, le T.J. Davidson’s : à leur place se trouvent des appartements de luxe. Libérée depuis longtemps de son chef de la police oppressif, l’ancienne ville des morts a une vie nocturne (gay) prospère.

Joy Division ont joué parce qu’ils le devaient, et cela est fortement réverbé au sein de la culture pop d’aujourd’hui uktra-médiatisée. C’est une denrée rare : la vraie chose. À cheval entre la lumière et l’ombre, leur musique est dure, physique, lyrique, et avant tout, saturée de fortes émotions. Leur vision singulière a triomphé sur le temps et l’espace. Pour ma part, Joy Division – et en particulier leur document de passage à l’âge adulte, Unknown Pleasures – fournissaient la bande son d’un moment crucial de ma vie de jeune homme, et même si c’est passé depuis longtemps, je les saluerai toujours.

Merci à Liz Naylor, Charles Salem, Steve Walsh, Jon Wozencroft et Mat Norman à la mdmarchive.co.uk. Various Times de Liz Naylor est disponible sur www.atomicsoup.co.uk/various_times.htm.

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LE IAN QUE J’AI CONNU

Les Buzzcocks
Le manager du groupe Richard Boon et le chanteur Pete Shelley.

RB : “À Manchester après les Pistols, les gens sont apparus et ont fait de petites connexions. On était intéressés par quelque chose de nouveau. J’ai rencontré Ian le 10 novembre 1976 quand j’étais à la porte d’un concert auto-promu des Buzzcocks à l’Electric Circus. Il avait été au festival de Mont-de-Marsan mais était plus intéressé par d’où venait cette musique. J’ai discuté avec lui durant les quelques mois qui ont suivi. Lui et ses potes avaient formé un groupe à l’époque. Il était élégant, intense, intelligent et avait un certain dynamisme qui était un peu non articulé au début. Il venait du côté Iggy et les Stooges. Un simple existentialisme. Je les regardais répéter dans un pub à côté du dépot de bus de Weaste. Quand ils semblaient prêts à jouer, je les ai mis à l’affiche d’un autre concert auto-promu du 29 mai 1977 avec les Buzzcocks et Penetration. On a essayé de leur refiler le nom Stiff Kittens. Ils ne l’aimaient pas ! Ils sont montés sur scène et ont dit : On est Warsaw”.
PS : “Il était assez différent sur scène à faire cette danse saccadée et tout ça. En dehors de la scène, c’était un gars ordinaire, il n’y avait de sens de pressentiment ou de perte, pas de poids du monde sur ses épaules, rien du tout. Toutes les choses qui lui ont été attribuées plus tard, il ne l’était pas. Joy Division n’étaient pas intéressés par être des stars, ils le faisaient pour la musique plutôt que pour avoir leurs photos sur les murs. On leur a dit les secrets qu’on savait. Ian venait dans les bureaux qu’on avait à l’époque. Il était là à parler à Richard [Boon]. Cela semblait être une bonne chose de les prendre en tournée avec nous. Je n’avais pas vu le changement chez lui. C’était un grand choc pour tout le monde. Peut-être que les chansons étaient lourdes mais ce n’était pas quelque chose qu’on a vu arriver”.
RB: “Avec le temps, il est devenu plus renfermé, il ne savourait pas l’attention qu’il recevait. Une partie de lui le voulait mais une autre partie de lui n’était pas à l’aise avec les attentes qui étaient drapées sur lui”.

Mick Middles
Biographe de Joy Division.

“Je l’ai vu traîner à l’Electric Circus et au Ranch Bar mais je ne savais pas qui il était jusqu’à ce premier concert de Warsaw à l’Electric Circus [29 mai 1977]. Même alors j’étais si stupide que j’ai pensé qu’ils étaient The Prefects. On lui a demandé si on pouvait l’interviewer pour notre fanzine, Ghast Up. Il était absolument stupéfié par l’idée que quelqu’un veuille l’interviewer. Il était toujours complètement charmant et très timide. Quand Joy Division étaient opérationnels, Rob [Gretton] m’a harcelé pour que je les interviewe. Depuis cette soirée, Ian est devenu très amical à chaque fois que je le rencontrais. Ian était bien moins réservé que Hooky et Bernard. Il y a eu des occasions où on se croisait et on prenait quelques bières. Il n’était jamais arrogant quand il parlait du groupe. On parlait constamment de Throbbing Gristle et de The Pop Group, des trucs comme ça. Il avait une intelligence qui n’avait pas été gênée par trop d’éducation. J’étais en quelque sorte sous-instruit aussi et j’aimais les gens qui pouvaient lire des livres, apprendre et s’enthousiasmes sans que ça fasse partie d’un cursus. C’est comme ça que je l’ai trouvé… complètement sans affection. Je me souviens d’être en coulisses à l’University de Leeds quand Joy Division étaient en tournée avec les Buzzcocks. Il y avait un peu de compétition dans l’air. Alors c’était une atmosphère plutôt étrange. J’étais très timidi et Joy Division étaient assis, à boire et en m’ignorant. Mais Ian m’a tendu une cannette de Red Stripe et a commencé à me parler. C’était typique. Il ne semblait jamais vraiment faire partie du gang. Je ne l’ai pas vraiment connu dans les derniers jours, quand il était perturbé. Joy Division parlaient à de plus grands journalistes que moi. De la perspective du public, il semblait détaché des autres d’une manière que je n’ai jamais vu depuis”.

Lindsay Reade
Écrivain / ancienne compagne de Tony Wilson.

“J’ai rencontré Ian pour la première fois au Rafters en avril 1978. Je n’avais pas vu sa qualité de superstar comme l’avait fait Tony. Quand il a rencontré Annik [Honoré], je l’ai mieux connu. C’était une personne sympathique, honorable et humble. Il aurait conservé cette humilité [mais] je ne suis pas sûre s’il aurait pu continuer avec l’épilepsie. Il avait eu beaucoup de conversations avec Genesis P. Orridge pour faire quelque chose ensemble, quelque chose de bizarre et obscur. Il est devenu plus perturbé et déprîmé, comme s’il travaillait dur sous un poids lourd. Il est resté chez moi et Tony pendant une semaine après sa première tentative de suicide. Il était assez profondément déprîmé. Je pense qu’il était ennuyé qu’elle ait raté. Ma théorie était que c’était un code japonais d’honneur… la chose la plus honorable à faire. Le disque d’Iggy Pop [The Idiot] sur la platine [le soir de son suicide] n’est pas si important que ça, on a écouté ce disque chez nous quand il était avec nous. Mais le film qu’il a regardé [la Balade de Bruno de Werner Herzog], je pense qu’il s’est identifié à ce personnage qui ne voyait pas d’issue. Il avait beaucoup de culpabilité. Il ne voyait aucune manière d’arranger tout ça. Il voulait s’occuper de sa fille, et il aimait Annik. Cette dernière semaine, j’ai lu dans les lignes de sa main et je lui ai dit qu’il ne se suiciderai pas parce qu’il n’avait pas de ligne de suicide. C’est con, hein ? J’ai laissé tomber la chiromancie après ça !”

Tony Wilson
Personnalité de la télévision, fondateur de Factory Records.

“La première fois que j’ai vu Ian, il est venu me voir au [nightclub] Rafters et a dit : Vas te faire foutre. T’es le salaud de la télé, connard. Je lui ai demandé pourquoi il avait dit ça et il m’a répondu que c’était parce que je ne les faisais jamais passer à la télé. Il était vraiment méchant, très conflictuel. Et c’était quand il était complètement inconnu. Ça a marché. Je les ai fais passer peu après. Je ne l’ai jamais revu comme ça durant les trois quatre ans que je l’ai connu, c’était cet écolier émotionnellement profond et réfléchi. La dernière conversation que j’ai eu avec Ian était lors du dernier concert de Joy Division à Birmingham. Typique de moi, je parlais de l’utilisation d’un language archaïque de Ian dans ses paroles. J’étais intéressé par l’usage des groupes modernes d’expressions archaïques, c’était une conversation très profonde.

“La dernière fois que je l’ai vu était en fait quan j’allais prendre le train pour Londres. Je conduisais vers Picadilly Station et j’ai vu Ian et Annik [Honoré] en train de marcher dans la rue. Manifestement, ils avaient passé la nuit à errer. Il a pris le même train que moi mais il ne m’a pas vu. On n’était pas assis ensemble. Il est descendu à Macclesfield où il vivait et j’ai continué jusqu’à Londres. J’ai demandé à Annik quelques temps plus tard ce qu’elle pensait de Closer et j’ai été choqué quand elle a dit qu’elle le détestait : Ce que tu dois comprendre, c’est qu’il ne faisait pas semblant ! J’ai dit : Non, c’est juste une attitude. Mais elle avait raison et c’est ce qui en fait un grand disque. Il ne faisait pas semblant”.

Vin Cassidy
Chanteur de Section 25

“Ma première vraie rencontre était quand Ian et Rob Gretton ont rencontré Section 25 aux studios Cargo à Rochdale à l’automne 1979 pour produire et mixed notre premier single pour Factory. Ian a laissé Rob parler la plupart du temps. Il a gentiment apporté la batterie électronique de Steve Morris pour que je l’utilise et insistait beaucoup à ce que je l’utilise sur la face A, Girls Don’t Count. La réserve et l’air sérieux de Ian pouvaient parfois être pris pour de la froideur mais il était toujours sympa avec nous. Il avait un bon sens de l’humour. À la session Cargo, il a suggéré qu’on ait deux masters de fait parce que le premier pourrait s’user après 500 000 pressages ! Il était très loyal. À un concert qu’on a fait, pour l’anniversaire de Ian, quelqu’un dans le public interpellait, Ian s’est énervé, lui a décoché un droit et il s’est retrouvé par terre. Durant la période où j’ai connu Ian, il était évident qu’il devenait plus déprîmé et renfermé, même si ce n’était pas d’une manière ouverte. Il semblait tout simplement déprîmé et j’ai attribué ça à son épilepsie. Mon dernier souvenir de Ian était quand je suis allé voir son corps dans le cerceuil ouvert avant son enterrement. Il était allongé et même s’il portait un col, je pouvais clairement voir les marques autour de son cou”.

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“TOUT LE MONDE AVAIT SA PROPRE VISION PERSONNELLE DE IAN”

Le premier batteur de Warsaw et le premier manager de Joy Division, Terry Mason, se souvient des rêves d’élevage de chien du regretté chanteur.

“La situation parfaite serait qu’on – moi, Hooky et Barney – aurait remarqué Ian au concert des Pistols au Lesser Free Trade Hall, mais c’est les conneries qu’on s’attend à lire sur les sites de fans. On a en fait vu les deux Ian (Ian C et le guitariste Iain Grey) dans les mois qui ont suivi l’explosion initiale du punk à l’Electric Circus – et au moment des deux dates sur l’Anarchy Tour, on se connaissait de vue, mais on ne se parlait pas. Nos premières conversations ont dû être à propos des difficultés à trouver des batteurs. Comme les deux Ian avaient été là dès le début du punk à Manchester, on les voyait comme faisant partie de la vague initiale comme nous. Ils s’habillaient tous les deux de manière très similaire – ils portaient tous les deux des grosses vestes pour aller aux concerts et s’habillaient comme des gens normaux, bien qu’avec des pantalons plus étroits. Les deux Ian étaient assez timides, mais une fois qu’un groupe montait sur scène, c’est là que Ian C se trouvait dans son élément – il était complètement dans le show.

“Ian était très intelligent, mais c’était plus que de la simple intelligence, et c’était un caméléon social. Il pouvait retomber sur ses pieds dans n’importe quelle situation avec n’importe qui. Je pense que c’est pour cela que tout le monde avait sa propre vision personnelle de Ian. Avec cette brillante personnalité, c’était la manière dont Ian s’animait beaucoup, parfois très sauvagement, sur des questions mineures.

“Il y a eu un changement majeur et compréhensif après sa grosse crise après le premier concert au Hope And Anchor [27 décembre 1978]. Ian savait ce qu’était l’épilepsie. Il semblait avoir honte de sa maladie, et j’avais l’impression qu’il pensait qu’il nous faisait faux bond. Après son diagnostique, il s’est replié plus sur lui-même, et parfois on aurait cru qu’il faisait semblant quand il avait affaire au monde extérieur. Le pauvre. L’alcool, les drogues et les femmes pour lesquels la plupart des garçons forment des groupes étaient désormais pour les autres, pas lui ; les soucis de Ian étaient de s’assurer qu’il se tenait à son traitement. Ce n’était même pas comme si l’argent affluait pour compenser ! Je me souviens d’un concert à Preston où le club était comble, un tarif d’entrée très bas, et un propriétaire peu disposé à cracher plus. Notre loge était la cuisine du club. On a trouvé le frigo et le congélo du club, et après des paris en mangeant du beurre, on est tous repartis chez nous avec un poulet congelé bonus. Ian en a pris deux parce qu’il était si énervé par notre traitement.

“J’ai vu Ian pour la dernière fois le jeudi avant qu’il ne se suicide. Il semblait qu’il avait décidé quoi faire, le divorce allait se faire, et Ian attendait avec impatience la tournée américaine, surtout le concert de LA et l’opportunité de séjourner au Tropicana Motel rendu célèbre par Jim Morrison. Une fois que la tournée aurait été finie, le groupe devait prendre six mois de repos. Ian était toujours incroyablement énervé contre Debbie qui lui avait obligé de se débarrasser de sa chienne, Candy, alors j’allais lui chercher un chien et Ian allait m’aider à l’élever”.

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“JE LUI AI PARLÉ LA NUIT OÙ IL S’EST SUICIDÉ”

Le pandrogyne qui brise les tabous et repoussant provocateur de Throbbing Gristle, Genesis P. Orridge, se souvient d’une intense amitié et d’une dernière nuit fatidique.

“La première fois que je suis rentré en contact avec Ian, c’était quand Throbbing Gristle a joué à Manchester au club original de The Factory. Ian était là mais ne pouvait aller en coulisses. C’était un fan de Throbbing Gristle. Il connaissait Jon Savage, qui vivait à Manchester à cette époque, et le chanteur de Crispy Ambulance, Alan Hempsall, et entre les deux, il a obtenu mon numéro de téléphone. On parlait d’écrivains, de poésie et combien le business musical était misérable. Je ne l’ai rencontré en personne qu’au concert de Hemel Hempstead [5 novembre 1979]. Tandis que je regardais Ian sur scène, il semblait devenir plus transparent. J’ai eu cette sensation très forte de détachement. La seule fois que j’avais ressenti ça auparavant, c’était avec Brian Jones en 1965 quand j’ai rencontré les Rolling Stones ado dans un studio de télé. C’était comme si je voyais quelqu’un dans une dimension légèrement différente, uniquement présent par un effort de volonté.

“On parlait profondément au téléphone. Ian était réellement ravissant ; en transe sur scène, canalisant une énergie avec aussi peu d’interférence avec le sens commun que possible. C’est pourquoi il était si attiré par la poésie romantique et symbolique, cette quête d’une description lyrique mais moderne du paradoxe de l’existence, ce détachement. Il y avait une solitude innée dans la manière dont Ian Curtis se présentait, un sens de la perte de soi très positif et profond : on sait qu’on est mortel et jamais complètement absorvé par ceux qui nous entourent.

“Je me suis rendu compre que je souffrais d’une manière existentielle similaire, dans un groupe qui avait de plus en plus de succès, à qui on demande d’aller aux États-Unis, et pourtant absolument triste et seul… comme les autres voulaient que tu meures sur scène : tu es un spectacle, une bonne planque. Ian était vu de plus en plus comme une icône stéréotype, le triste poète symboliste de Manchester aux grands yeux. On se sentait tous les deux exploités.

“J’ai écrit une chanson intitulée Weeping qui expliquait ces sentiments et c’était l’une de ses préférées. Il la connaissait par cœur ! J’ai fait de mon mieux pour penser à des manières pour l’écarter de [ces émotions], mais je pense que Ian était déjà en marche vers cet endroit de crise, choississant la vie ou la mort, peut-être par complètement conscient de ça.

“On a commencé à parler de travailler ensemble. Il aiamait vraiment ce single de Throbbing Gristle, We Hate You (Little Girls), il avait un packaging radical. Il m’a demandé d’avoir l’artiste Jean-Pierre Turmel pour faire une pochette de Joy Division. Je les ai mis en contact et il a fait la pochette de Atmosphere / Dead Souls [sur Sordide Sentimental].

“Jean-Pierre pensait à combiner Joy Division et Throbbing Gristle pour un événement spécial à Paris. Ian a dit qu’on pouvait faire quelque chose ensemble, un jam entre les groupes… lui et moi à faire des chants ensemble sur Sister Ray. Ian voulait faire un concert, et puis a annonçé qu’il quittait Joy Division et que je quittais TG pour faire quelque chose ensemble. Peu importe ce qu’il se passait, il n’allait pas rester dans Joy Division.

“Je lui ai parlé la nuit où il s’est suicidé. Il chantait Weeping au téléphone. Sa voix était obsédante. C’était affreux. Il sonnait angoissé, frustré et très déprîmé, un sentiment que le contrôle des événements lui glissait entre les doigts. Il n’a pas dit : Je vais me suicider… J’ai essayé de contacter des gens mais la technologie était bien plus primitive à l’époque. J’appelais tout le monde que je connaissais à Manchester pour qu’ils aillent voir Ian et qu’ils essayent d’arrêter Ian mais c’était le soir du mariage de Mick Middles et les gens que j’appelais n’étaient pas là. J’étais toujours en colère que je n’ai pu contacter quelqu’un. Je sais que ce n’était pas ma faute. Tout ce que c’était, c’était un sentiment que quelque chose n’allait pas”.

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DANS LES OMBRES CHINOISES

Qu’est-ce que cela fait de jouer Ian Curtis et de reimaginer la vie du chanteur pour les multiplex ? Pat Gilbert le découvre.

Quand l’acteur Sam Riley a lu pour la première fois Touching From A Distance, le poignant mémoire de Deborah Curtis sur sa vie avec Ian Curtis de Joy Division et l’inspiration du biopic à venir sur Curtis, Control, il a fait circuler un exemplaire parmi ses potes pour avoir leur opinion sur le chanteur. “Ils ont dit : C’est un branleur, hein ? dit Riley en riant. Mais je disais : Eh bien, je le vois comme le héros de l’histoire. Je pensais que c’était une bonne âme romantique. Pas tant un branleur, vraiment, à mes yeux”.

Réalisé par le célèbre photographe hollandais Anton Corbijn, Control est prévu de sortir dans les cinémas britanniques en mars, deux ans après que ses producteurs américains, Orian Williams et Todd Eckert, aient contacté MOJO pour la première fois pour discuter de leur nouveau projet. À l’époque, Eckert avait parlé de leur longue bataille pour faire décoller le film, ayant obtenu les droits de Touching From A Distance à la fin des années 1990. “Je ne pense pas qu’il y avait beaucoup de grandes histoires, a dit Todd. Mais celle-là en fait partie”.

Williams, en particulier, pensait qu’il était crucial de trouver un réalisateur en qui Deborah et les membres survivants de Joy Division pouvaient avoir confiance. Bien qu’Anton Corbijn devait encore réaliser un long métrage, les références du Hollandais sont impeccables. En 1980, il avait quitté sa Hollande natale pour s’installer en Grande Bretagne spécialement pour photographier le groupe, ses images iconiques pour le NME lançant une carrière qui le verra des années 1980 à maintenant devenir l’œil de l’objectif de premier choix pour U2, Depeche Mode et R.E.M.

En effet, c’était Bono qui a dit à Williams lors d’une fête à LA en 2004 : “Tu dois prendre Anton pour réaliser ce film”.

“À l’origine, [Corbijn] ne voulait pas faire de film sur un musicien, explique Williams. Mais ensuite il s’est rendu compte que c’était pas un biopic rock conventionnel, c’était une histoire d’amour”. Une fois à bord, la première stipulation du réalisateur a été que le film soit filmé en noir et blanc maussade. Le résultat, dit Williams, était une “sensation abstraite, poétique, épique, mais ce n’est pas apprêté, ce n’est pas un délire. C’est traditionnellement élaboré – Anton est un grand fan des vieux films anglais, il aime David Lean, Truffaut, Jim Jarmush, Kes [de Leach]”.

Le pratiquement inconnu Sam Riley – qui a joué Mark E Smith de The Fall dans 24 Hour Party People de Michael Winterbottom – a été choisi pour le rôle de Curtis, avec Samantha Morton qui joue la très patiente Deborah. Pour la vraie ex-Madame Curtis, regarder sa relation turbulente avec Ian exprimée dans la rue où ils vivaient à Macclesfield a été une expérience difficile. À deux occasions, l’équipe l’a trouvée en pleurs.

“Je ne l’avais jamais rencontrée avant, explique Riley, 26 ans. Je marchais dans Barton Street, en tant que Ian, en disant à Debbie que je ne l’aimais plus. La scène se termine et il y a une femme assise là avec un casque sur les oreilles. C’était Deborah. Je me sentais comme une merde. Elle s’est tournée vers Samantha et a dit : Je suis vraiment désolée pour vous. Elle était charmante. Le deuxième jour, j’étais là vêtu du célèbre imper vert et elle a sorti : Bonjour, Ian… Ça a dû être bizarre pour elle”.

Au tout début du tournage, il a été décidé que la musique de Joy Division serait interprêtée par le groupe à l’écran. (New Order fournira la musique de fond.) L’expérience de brusquement être un vrai groupe a cimenté “un sentiment de fraternité”. Rapidement, les acteurs ont commencé à se réferrer les uns aux autres hors caméra sous les noms de “Ian”, “Bernard”, “Hooky” et “Steven”. Selon Williams, “Hooky était vraiment Hooky !” Un petit film fait sur un portable du groupe faisant un concert spécial après le tournage pour les figurants peut être visionné sur YouTube (cherchez “Joy Division Control”). C’est d’une authenticité saisissante.

Fidèle à la vérité, le groupe a passé leur temps libre en s’adonnant à des farces grotesques. “Les nôtres n’étaient que de simples blagues, glousse Riley. Celles des vrais Joy Division étaient terribles. Ils avaient l’habitude de piocher des gages dans ce qu’ils appelaient le Cendrier de la Perte. Une consistait à tenir une merde fraîche dans chaque main pendant 20 secondes. Bernard et Ian fournissaient le matériel. Le chronomètre n’était enclenché que lorsque les deux mains de la victime étaient pleines. C’était ça le génie – elles étaient toutes prévues dans le moindre détail”.

Riley dit que son rôle l’a épuisé. À la fin d’un tournage émotionnel, sa “scène de suicide” extrêmement pénible a dû être retournée quand on a découvert que la première tentative était floue. “J’étais vraiment mort et déprîmé à ce moment. Mais c’était mieux la seconde fois. Je n’aurais pu avoir le moral plus bas”.

Alors qu’a appris Riley de Curtis, ayant vécu comme son personnage pendant six mois ? “Je l’ai vu comme un gars normal avec un talent d’écriture exceptionnel, explique-t-il. J’ai joué dans un groupe, alors je comprends les tentations de la route. Une personne qui pense que tu es quelqu’un que tu n’es plus… C’est un lourd fardeau. Puis il y avait l’épilepsie par dessus tout. J’ai fait des recherches avec l’Epileptic Society. J’ai rencontré un gars qui avait 19 ans – il avait un drôle de regard. Ils ont peur de quand la prochaine crise viendra, l’embarras de tout ça. Il y a la menace constante de la perte de contrôle, de la port possible. Puis il y a le traitement, qui a de mauvais effets secondaires.

“À la fin, je pense que c’est devenu trop pour lui. Mais j’ai fini par vraiment aimer le gars. Les gens qui ont connu Ian avaient beaucoup d’affection pour lui. Il a été vraiment difficile de m’en libérer depuis la fin du film”.

Control – financé en partie par Martin Gore de Depeche Mode – a, il semblerait, gagné des fans importants. Les membres survivants de Joy Division ont vu une avant-première le 28 novembre, rapportant à MOJO qu’ils “l’approuvaient complètement et qu’ils le soutiendraient à 100%”.

“À l’origine, le groupe était apparemment désintéressé par le film, mais en même temps, ils étaient intrigués et voulaient s’impliquer, dit Williams. Quand on les a rencontrés pour la première fois en coulisses d’un concert à Liverpool en 2005, Bernard a dit : Amusez-vous avec. C’était le cas, et le film est étonnant”.

Control sortira au printemps 2007. Pour plus d’informations, allez sur www.controlthemovie.com

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“J’AI VÉCU AVEC LA CONNAISSANCE QU’IL ÉTAIT MORT TOUS LES JOURS”

La légende de la basse de Joy Division et New Order, Peter Hook, sur les “putains” de hauts et les “effrayants” bas de la vie avec Ian Curtis.

“La première fois que j’ai rencontré Ian, c’était au concert des Sex Pistols à l’Electric Circus, c’était la troisième fois que les Sex Pistols jouaient à Manchester. On ne pouvait pas vraiment raté Ian puisqu’il avait Hate écrit sur son dos en grosses lettres blanches. I y avait si peu de personnes dans la scène à l’époque qu’on allait dire bonjour à tous ceux avec qui on avait quelque chose en commun – comme les cheveux hérissés ou des pantalons déchirés. Il nous a parlé de son groupe et moi et Barney, on lui a parlé du nôtre. Il avait un batteur et un guitariste, Bernard et moi, on avait une basse et une guitare, mais les groupes punk à cette époque n’avaient pas deux guitaristes. Ce n’était pas permis ! Alors quand son guitariste est parti, il nous a rejoint, Bernard et moi, dans un trio. Puis on a recherché un batteur. Ian était comme nous. Il était cinglé. Tu sais, il était bien plus sympa que moi et Bernard (rit). On était bien plus réalistes, brutes et prêts, plus de la classe ouvrière. Ian était bien plus instruit et bourgeois, plus triste et calme, mais il pouvait être aussi sauvage que n’importe qui, surtout quand il avait un verre dans le nez ! Il était extrêmement désireux de faire plaisir, il voulait juste rendre tout le monde heureux, ce qui n’est pas vraiment mauvais (rit). Mais quand il montait sur scène, il allait à tout allure ! Ce qui était choquant et inspirant en même temps. Quand on jouait derrière lui, on pensait : Putani, c’est génial ! On s’entendait tous bien [mais] la médisance arrive rapidement dans un groupe ! Mais ce n’était jamais sérieux. Steve [Morris, le batteur de Joy Division] était également très calme et timide. La meilleure chose que [le manager] Rob Gretton a fait, c’est de nous dire de nous la fermer dans les interviews parce qu’on était une paire de connards finis ! Il estimait que c’était mieux de ne rien dire que d’avoir moi et Bernard qui parlent. La majeure partie du charme de Joy Division est venue de la prévoyance de Rob Gretton.

“Ian était malade tôt, il semblerait maintenant. Et beaucoup malade. C’était son pire ennemi. Comment peux-tu dire au chanteur d’un groupe vachement bon d’aller se coucher tôt et de ne pas boire ? Il s’est rebellé contre ça, dès que les médecins lui ont dit de se reposer. Plus on lui disait, plus il fonçait et plus il se transformait en Iggy Pop sur scène ! Mais Iggy n’était pas épileptique ! Si on savait alors ce qu’on sait maintenant, ça serait si différent.

“Jouer à Bournemouth récemment m’a rappelé quand Joy Division a joué là-bas avec les Buzzcocks [le 2 novembre 1979] quand Ian a eu la plus longue crise. Elle a duré une heure et demie. Finalement, Rob et moi, on a dû l’emmener à l’hôpital. On a dû s’asseoir sur lui. Je pensais : Merde ! Il ne se relevera pas de celle-là. Notre roadie s’est caché dans le placard, il a dit : Je ne sors pas ! Il est possédé par le diable ce connard (rit). C’était effrayant. On pensait : Merde, est-ce que ça en vaut la peine ? Mais il ne te laissait pas arrêter. Je pense qu’il pensait que ce qu’on avait atteint était si énorme pour nous que s’il stoppait ça ou le laissait filer, ça ne reviendrait jamais. Il ne voulait pas décevoir quelqu’un. Mais je ne pense pas qu’il voulait admettre à lui-même qu’il se pourrait qu’il y ait une chance qu’il pourrait perdre ça. C’était assez bizarre quand j’ai lu le livre de Mick Middles [Torn Apart: The Life Of Ian Curtis] à propos de vouloir abandonner, parce que c’était lui qui ne voulait pas abandonner. Il y a une contradiction bizarre ici – quelque part, on n’en saura jamais la vérité. Barney a un soir accusé Steve et moi de vouloir tuer Ian (rit). Ian ne voulait pas laisser filer ça. Si quelqu’un voulait critiquer le groupe, il fumait comme une harpie ! C’était celui qui nous menait, comme une pompom girl en plein ralliement.

“Ça ne surprend pas d’une certaine manière. Il n’allait jamais arrêter sauf s’il se conduisait au bord. Ça me choque toujours. C’est quelque chose dont on ne peut se remettre quand il a été si important dans votre vie pendant 30 ans. J’ai vécu avec lui tous les jours, j’ai vécu avec la pensée de lui qui meurre ou la connaissance de sa mort tous les jours. J’écoute beaucoup la musique. C’est étonnant combien de personnes l’aiment. Je reviens du Brésil où je suis allé avec New Order et il y avait des milliers de gens qui scandaient Joy Division. Cette intensité de sentiment envers Joy Division en tant que groupe et Ian Curtis en tant que personne est hallucinante. L’un des meilleurs moments, c’était à Wembley récemment où on a joué le set de Joy Division d’abord. J’ai pensé : Bordel, ma vie a du sens en quelque sorte !”

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“ON PEUT TIRER DU BONHEUR DE LA DOULEUR”

Comment le leader de My Chemical Romance, Gerard Way, a trouvé la beauté et le chaos dans les paysages sonores minimalistes de Joy Division. Par Paul Brannigan.

“J’ai écouté Joy Division pour la première fois aux beaux arts, ce qui est là où, je pense, on est censés entendre Joy Division pour la première fois. J’étais à l’école à New York et dans l’un des cours de peinture de mon année d’initiation, on devait faire un tableau pour interpréter une chanson et un pote à moi en a fait un pour She’s Lost Control et il devait passer la chanson en montrant le tableau. J’avais découvert les Smiths et les Cure au lycée mais pas Joy Division et ainsi ça m’a poussé à leur jeter une oreille. J’ai écouté Unknown Pleasures en premier et je l’ai trouvé étonnant, si lugubre, minimaliste et beau. Mais aussi géniale qu’était la musique, j’écoutais vraiment la voix de Ian Curtis parce qu’elle était vraiment percutante et ne ressemblait à rien de ce que j’avais entendu jusqu’alors – non pas à cause de son accent ou son phrasé mais parce que sa voix venait du fond de son ventre. Je suis allé acheter Substance, et c’est probablement le CD de Joy Division que j’écoute le plus.

“C’est malheureux que certains écoutent le groupe et pensent : Ce gars est tragique, il s’est tué, c’est si sombre : il y a bien plus chez Joy Division que ça. Son suicide devrait être en quelque sorte être séparé de la musique qu’ils ont fait, il se peut qu’il se soit follement amusé en la faisant. Je pense que si Ian Curtis avait vécu et traversé cette période sombre de sa vie, Joy Division aurait pu sonner comme New Order : étant quelqu’un qui a un côté très sombre et étant quelqu’un qui a fait face à la dépression et aux pensées de suicide, c’est comme si on peut traverser cette obscurité en apprenant à tirer le bonheur de la douleur. Je ne pense pas que Ian Curtis aurait voulu entrer dans l’histoire en tant que martyre : quand je l’entends, je pense à un gars qui était exactement comme… sauf qu’uk n’y a pas survécu. C’était un leader très spécial. La musique qu’il a créée entrait dans quelque chose de spécial et de vrai. Joy Division n’a pas absorbé mon spyché de la manière dont les Smiths ont fait – les deux groupes attiraient mon côté lugubre et déprîmé – mais les Smiths me faisaient aussi rire et il n’y avait rien chez Joy Division qui me faisait rire. Mais c’est un groupe d’une influence étonnante. Je pense que My Chemical Romance ont des chansons qui entrent dans les mêmes endroits dont ils s’influençaient, ce sens du chaos et d’auto-destruction”.

Traduction – 6 octobre 2007