L’acide, le sadisme et nous

À découverts ! Le NME révèle le côté obscur des énigmatiques “garçons poètes”, Haven.
Texte : Tony Naylor – Photographie : Hamish Brown

Acide. Cristaux. Le Marquis de Sade. Le quatuor basé à Manchester, Haven, pourrait sembler solide et sérieux mais les gars n’ont pas peur du côté obscur. Même l’enregsitrement de leur premier album ressemble à L’Apprenti Sorcier, le sorcier en question étant leur producteur et ancien guitariste des Smiths, Johnny Marr.

“En utilisant des cristaux, murmure le guitariste Nat Wason, il trouve le bon endroit (dans le studio) pour faire chaque partie”. Le reste de Haven hoche sagement la tête pour acquiescer.

C’est un peu hippy pour nous.

“C’est pas un truc hippy, c’est plus obscur, advise le chanteur Gary Briggs. C’est quelque chose dont les hippies auraient peur”.

Ooooh !

Assis dans le coin d’un bar mancunien en une sombre après-midi de janvier, Gary, Nat, le batteur Jack Mitchell et le bassiste Iwan Gronow essayent encore de comprendre tout ce qu’ils leur arrivent. Ils ne se rappellent pas quand exactement ils ont enregistré l’album (“c’est assez brumeux”) et le studio, Clear à Manchester, n’avait même pas d’adresse (“c’est plus un endroit dans la tête que les briques et le mortier”). Mais Haven sont parfaitement clairs sur une chose. “Si on est capable d’écrire une chanson, ou de faire quelque chose qui est considérée comme une forme d’art alors on a de la chance, dit Gary, parce qu’on crée une sphère dans laquelle on existe”.

Haven sont les poètes de Guitar Britain, les hommes qui ont posé devant une citation du surréaliste André Breton (“No solution outside love” – “Il n’est pas de solution en dehors de l’amour” – avril 1929) la dernière fois qu’ils sont parus dans le NME. Et leur album, Between The Senses, tire son nom d’une citation du Marquis de Sade : “Happiness lies in the senses, but virtue gratifies none of them” (“Le bonheur réside dans les sentiments, mais la vertu n’en satisfait aucun”) (“une belle déclaration, peu importe si elle est crade”, estime Nat). Leur album est tout aussi éloquent qu’ambitieux, variant entre le spectral Keep On Giving In teinté de jazz et l’épopée psychédélique épineuse qu’est Holding On. il a été conduit, en partie, par une expérience du LSD, encore une fois encouragée par Marr.

“Parfois, c’est bien d’être autre part, confie Gary. Venir d’un autre angle rend les choses plus intéressantes… c’est franchement bizarre de jouer et de rejouer pendant ce qui a semblé genre cinq ou six minutes, tu regardes ta montre et en fait c’est des heures qui se sont passées”.

L’idée de l’album, explique Gary, est de nourrir une atmosphère générale intense d’expressions et de mantras qui fleurissent “entre les sens”. Mais ce qui paraît prétentieux et vague sur le papier travaille à leur avantage sur disque. Leur deuxième single, Let It Live, a été une des rares sorties à avoir été largement jouée à la radio dans le contrecoup immédiat du 11 septembre, les paroles style mantra correspondaient plus que n’importe quoi de plus polémique à la sombre ambiance. Let It Live, raconte Gary, “est lié à tout. C’était bien que quelqu’un l’a pris et l’a compris”.

Haven aiment ces déclarations simples et romantiques ; ils veulent être inclusifs, pas dictatoriaux. “Le poème d’André Breton et le truc de Sade, ce sont des déclarations avec lesquelles, d’une certaine façon, j’avais une affinité mais je n’avais pas les mots pour me décrire à l’époque, dit Gary. Je ne me suis jamais considéré comme intellectuel, je ne pourrais pas écrire d’essai sur André Breton, mais on sait quand quelque chose de bien saisit son attention, et heureusement, c’est le gens des gens qui écoutent le groupe”.

En fait, Haven sont des garçons poètes romantiques comme New Order et les Stone Roses, les héros de leur ville d’adoption (ils ont déménagé en 1999 des Cornouailles à Manchester, déterminés à éviter “toute la merde qui va avec être un groupe à Londres”). Ils sont plus intuitifs que tapageurs, se méfient du glamour, cachant leur étrangeté entre de grosses touffes de cheveux hirsutes et des cigarettes roulées. Certains les ont comparés à Starsailor, sûrement parce que les deux groupes s’habillent décontracté et sont musicalement accomplis (“si on suit cette comparaison, dit Gary en renifflant, on pourrait tout aussi bienressembler à UB40”). Mais Haven ne cherchent pas – ne peuvent pas chercher – l’aide de clichés pour savoir ce qu’est être dans un groupe.

“Lire des articles sur le-prochain-plus-grand-groupe-du-monde, c’est chiant, déclare Gary. Et on va pas nous voir arrêter pour nous être battus devant le Met Bar”.

Pourtant juste alors que Haven, avec leur batteur et leur bassiste silencieux, leur intense chanteur et leur énigmatique guitariste, commencent à sembler un peu, comment dire, sans joie, une chose se passe.

“Ce pourrait être un numéro, dit Gary en souriant. Tu vois c’que j’veux dire ?”

Quoi ? Que vous êtres tous des vrais Satanistes violeurs de tombes qui se battent pour paraître normaux ?

Tout le monde commence à parler en même temps. Sur la cassette du NME, quelqu’un – possiblement Belzébuth, mais plus probablement Iwan – dit doucement : “Nous sommes des monstres pluri-morphes, c’est ça”.

En fait, Haven sont des stars : illusionnistes d’un son collossal et magique qui fait de leur album une des écoutes essentielles de 2002. Ce qui honore encore plus leur humilité.

“Il y a ces mômes qui nous demandent nerveusement de signer des singles, décrit Gary, et c’est vraiment étranger”.

Eh bien, ce l’est quand on a une vision des choses tellement zen.

“Nous existons comme êtres humains, explique Nat, mais les chansons existent comme cette chose surréelle. Pour nous, et heureusement également pour les gens qui nous écoutent. C’est assez mystérieux. Les chansons nous emmènent là où elles vont, et nous les suivons”.

Traduction – 10 février 2002