Le vrai Ian Curtis

Tandis que les stars des années 1960 deviennent des mythes, un héros des années 1980 est dépouillé de sa légende.

Quand Anton Corbijn a entendu pour la première fois la musique de Joy Division, il y a presque 30 ans, elle ressemblait à l’appel d’une sirène de l’autre côté de la Mer du Nord. En l’espace de quelques semaines, il avait quitté sa maison des Pays Bas, et vivait en Angleterre et prenait des photos du quatuor post-punk mancunien. Mais quelques mois plus tard, en mai 1980, leur chanteurs, Ian Curtis, était mort.

Comme de nombreux autres, le photographe hollandais a détecté quelque chose d’essentiel dans la musique déchiquetée de Joy Division et la poésie traumatisée de leur chanteur. Quelque chose de plus puissant que les frontières.

“J’avais déjà pensé à déménager, mais quand Joy Division est arrivé, je savais que je devais être là d’où venait cette musique”, se souvient Corbijn, 52 ans. “La voix de Ian était si forte, et leurs paroles étaient exceptionnelles. Beaucoup de groupes aujourd’hui trouvent toujours que c’est une inspiration – Arcade Fire, Killers, Interpol, Editors. Tant de groupes”.

Après que Curtis se soit suicidé, Corbijn s’est rapproché de New Order, le groupe formé des cendres de Joy Division. Il s’est également taillé une carrière internationale comme preneur d’image et réalisateur de clips pour des groupes superstars dont U2, Nirvana et Depeche Mode, tous doivent au moins en partie une dette à Curtis. Mais un autre quart de siècle se passera avant qu’on ne persuade Corbijn de passer la vie du chanteur sur grand écran.

À la différence de la plupart des biopics, Control opte pour une cool litote. Pessimiste et naturaliste, il refuse de transformer Curtis en une légende rock. Faisant son début impressionnant sur grand écran, Sam Riley présente le chanteur comme un jeune père possiblement perturbé déchiré entre sa femme Debbie (Samantha Morton) et sa maîtresse Annik honoré (Alexandra Maria Lara).

Le réalisateur projetait Control comme “plus dans la veine d’Andreï Tarkovski que Sid And Nancy”. Mais même cette fioriture stylistique intellectuelle est fondée dans le réalisme grumeleux du Nord qui a contribué à former l’esthétique urbaine et minimaliste de Joy Division.

Le suicide a transformé Curtis d’un chanteur hypnotisant en un culte de la personnalité. Les martyres rock iconiques de la fin des années 1960 et du début des années 1970 sont venues avec une bouffée d’excès orgiaque. Mais Curtis était différent, un jeune homme ordinaire tourmenté par l’épilepsie, la dépression et le conflit marital. Bernard Sumner, qui a remplacé Curtis comme chanteur quand Joy Division a évolué en New Order, est ravi que Control s’est terminé en tragédie humaine plutôt qu’en fable rock’n’roll.

“Durant l’une des premières discussions qu’on a eu avec Anton, j’ai dit que je pensais qu’on n’avait pas besoin d’être fan de Joy Division pour aimer le film, dit Sumner. Je ne voulais pas que ce soit le film du groupe, un film rock’n’roll. Je pensais que les gens qui ne sont pas branchés par le rock devaient être capables de s’y identifier en tant qu’histoire”.

Control sort quelques semaines après la mort du fondateur de Factory Records, Tony Wilson, qui est crédité comme co-producteur et est représentée de manière sympathique dans le film par Craig Parkinson. Crucialement, les cinéastes se sont également assuré le soutien de Deborah Curtis et d’Annik Honoré. New Order ont également donné leur soutien et ont collaboré à la bande originale.

“On me demande encore pourquoi Ian Curtis s’est suicidé tout le temps, dit Sumner. Ce film a en quelque sorte expliqué ça pour moi. Il s’est mis dans une position terrible en prenant les mauvaises décisions. Il avait pris tant de décisions à propos de sa vie à l’âge de 21 ans – il s’était marié, avait une fille, était dans un groupe, a quitté son job. Il avait aussi l’épilepsie et prenait de lourds barbituriques qui affectaient son humeur et son jugement. Ça suffit à briser un homme”.

Control sort le 5 octobre.

Stephen Dalton

Traduction – 30 mars 2008