Le garçon perdu

Craig Nicholls pourrait être la nouvelle superstar du rock. Pourrait, si les pressions de la célébrité ne coûtent la raison du leader de The Vines

IAN WINWOOD

Craig Nicholls a besoin d’un réconfort calmant, doux et rassurant. Il vient de passer un mauvais quart d’heure et est maintenant agité. Nous sommes le lundi 16 février, veille des Brit Awards, le jour où on peut trouver toutes les pop stars qui valent leur poids en platine dans les meilleurs hôtels de la capitale. Craig Nicholls séjourne avec son groupe au Trafalgar Hotel, situé au pied de la place, près de l’Admiralty Arch. Le transport l’emmène à The Worx, studio à Parsons Green, où il va poser pour sa première couverture de Kerrang!.

Seulement, étant donné que c’est la semaine de la pop star, le véhicule de The Vines (fourni par une société de transport de première classe) est filé par les paparazzi. Ils ne savent pas qui est Craig Nicholls, parce que ce qu’ils suivent en réalité, c’est le véhicule lui-même, les photographes sachant les numéros d’immatriculation du parc automobile de la société. Mais Nicholls, à vrai dire, ne le sait pas. Il a dû se demander pourquoi il était suivi quand, au sens conventionnel du terme, il n’est vraiment pas tant connu que cela – en effet, fraîchement sortie de son apparition dans un épisode de Faking It sur Channel 4 d’une horreur à vous empoigner les fesses, sa compagne, Victoria “Harry” Harrison est en quelque sorte plus célèbre. Mais ce n’est pas ce qu’il fait. Au lieu de cela, il se met en boule. Il lance une bouteille de Coca sur ses poursuivants et arrive à The Worx dans un état d’affliction.

Enfin calmé, on le guide vers la pièce principale du studio. Deux personnes représentent Kerrang! là-bas : Caroline Fish, directrice artistique du magazine et la photographe Scarlet Page. Fish tend la main et se présente. Nicholls l’ignore complètement et se dirige à la place directement devant la lentille de l’appareil photo, ceci malgré le fait que Scarlet Page ne s’y trouve pas encore derrière. Voyant que rien ne se passe encore, il revient vers Fish et dit :

“Je veux juste te dire quelque chose. Je trouve ton magazine merdique”.

Comme première impression, on ne peut faire mieux.

S’installent devant l’appareil, Nicholls parcourt le répertoire de grimaces ridicules qu’il semble faire à chaque session photo. Alors que Scarlet Page s’écarte, le chanteur semble momentairement sérieux.

“Je veux juste te dire quelque chose, dit-il. Je pense que ton magazine est merdique”.

“Eh bien, dit Scarlet le sourire aux lèvres. Je pense que certaines de mes photos sont bonnes”.

“Non, déclare Craig Nicholls. Je pense que tes photos sont merdiques”.

Sympa. Alors que les autres membres de The Vines – le bassiste Patrick Matthews, le guitariste Ryan Griffiths et le batteur Hamish Rosser – prennent place chacun après l’autre devant l’objectif, Nicholls endosse le rôle d’un gamin hyperactif : il ouvre et referme les volets, encore et encore ; s’asseoit sur une poubelle jusqu’à ce qu’elle se casse, s’éloignant d’elle en silence ; lance des reflecteurs de lumière en polystyrène en l’air, encore et encore ; monte le volume de la chaîne du studio si fort que personne dans la pièce ne s’entend réfléchir. Il fait de lui le centre d’attention involontaire de ce qui tourne en session difficile et horrible.

Une session dont vers la fin on lui pose une question, simplement par politesse : “Est-ce que tu veux faire quelque chose de spécial pour les derniers clichés, Craig ?”

“Je sais pas”, dit Craig Nicholls en haussant les épaules, se tordant tel un môme. “Réfléchir, ce n’est pas mon boulot”.

* * *

Peut-être pas. Mais si ce n’est pas le boulot de Craig Nicholls de réfléchir, alors son boulot consiste en ce qu’on réfléchisse sur lui et qu’on parle de lui. Parce que The Vines reviennent bientôt avec leur deuxième album, Winning Days, le successeur du mordant Highly Evolved sorti en 2002. Pour l’instant, les réactions sur le deuxième album du groupe sont mitigées, mais peut-être que cela n’importe pas, du moins pour le moment. Il y a moins de deux ans, on applaudissait The Vines dans des sections des médias avec une intensité qui vous aurait fait croire qu’ils étaient les héritiers apparents du trône de Nirvana taché de sang. C’est ridicule, bien sûr, mais même une oreille peu aimable aurait considéré le groupe comme au moins une équipe intrigante qui brandissait un premier album prometteur. Et c’est ce que pleins de personnes ont fait. Highly Evolved s’est vendu à plus d’un million et demi d’exemplaires, ses créateurs sont devenus les stars de la couverture de Rolling Stone et des invités sur le Late Night With David Letterman, rassemblant une vague d’effet qui est toujours derrière eux. Maintenant ils ont enregistré un deuxième album et le jeu de la presse, de la promotion et de parler énormément a commencé.

Et quel jeu auquel jouent The Vines ! Le groupe est en ville toute la semaine, et la semaine ne s’est pas passée sans problèmes. À l’origine, notre interview était prévue le jour de la session photo, mais a été annulée parce que Nicholls était “dans tous ses états”. Elle a été décalée le soir de leur concert à l’Electric Ballroom de Camden… et a sauté cinq minutes avant de commencer. Deux jours plus tard, le groupe fait un concert showcase à l’Academy de Islington, et l’interview est sensée se passer cette après-midi là, mais – et vous avez dû anticiper – n’a pas eu lieu. Finalement, on suggère le dimanche au Trafalgar Hotel, et c’est confirmé.

Il est donc 15h25 et je suis assis dans la chambre 518 de cet hôtel angulaire et tendance, à attendre que Craig Nicholls arrive. Dans à peine trois heures, je file à la Royal Opera House pour faire le compte rendu de Motörhead, dont l’invitation formelle décrétait “tenue de soirée” pour l’occasion. Donc je porte un costume et je me sens gêné. Je pense aussi à Craig Nicholls, aux deux ans de “trucs” qu’on sait sur lui. Au moment où la tournée américaine de The Vines a atteint son apogée avec un combat à mains nues entre Nicholls et le bassiste Matthews. Au moment durant une autre interview quand Nicholls s’est emparé du dictaphone du journaliste et a détruit la cassette. Aux récits de crises, de tourment, d’histoires qui pourraient bien suggérer la maladie mentale.

Et juste au moment où on se demande comment cet homme va être, il passe la porte.

* * *

Assis dans une chaise, Craig Nicholls semble presque être une poupée dans cette fragilité, une façon de chuchoter enfantine dans un corps qui gigote. Ses cheveux sont des bâtonnets ébouriffés, ses yeux rêveurs. Dans une parka de toile et des habits de Caucasien, il ressemble à un mannequin de Gap. Sa tête penche comme si elle était contrôlée par une télécommande. Elle est toujours en train de bouger. Il regarde ses vêtements, le lit, les murs et, très occasionnellement, moi. Au début, Craig Nicholls n’est pas du tout comme on s’attend.

Ce serait faux de dire qu’il a été amical, mais il serait tout aussi faux de dire qu’il a été froid. Il a besoin de travailler sa concentration, ainsi que sa mémoire, ou c’est ce qu’il veut me faire croire. Il ne se rappelle par du quartier de Sydney dans lequel il a grandi et il “pense” être né en 1977. Il dit qu’il aime voyager mais que c’est déroutant de “ne pas savoir où on est”. J’assume qu’il le pense dans le sens figuratif mais, non, Craig Nicholls veut dire qu’il a du mal à se rappeller dans quelle ville il est. Il était un élève moyen à l’école, vous dira-t-il, mais meilleur en matières créatives qu’en “maths et sciences”. Il aime écrire des chansons. Il vous dira qu’il ne sait pas s’il aime ou pas faire des interviews, qu’il ne sait pas ou non s’il est difficile (“je ne sais pas ce que c’est difficile”), qu’il ne sait quoi répondre à ma suggestion que son personnage scènique, du moins au concert de The Vines curieusement sans vie à l’Academy de Islington, donne l’apparence de quelqu’un qui ne sait pas apprécier ce qu’il fait (“Tu peux avoir tort. Tu peux avoir raison… Tu peux écrire ce que tu veux”).

Cela en vaut la peine de faire remarquer qu’à ce point, les citations de Craig Nicholls, au début, sont toutes inutiles, presqu’au point d’être complètement absurdes. Même le plus servile et flagorneur des interviewers aurait des difficultés d’accepter de baîller dans l’air confiné qui remplit la chambre. Durant des moments de la plus pure banalité, Craig Nicholls dressera sa tête et glissera ses yeux sur les miens. En me défiant de faire… quelque chose. Il sourira d’une manière qu’il croit être accablant, supérieure et sarcastique, mais qu’il semble en réalité être irritable et rusée. Et il dira des choses telles que “je pense que ce que tu fais est insignifiant”. Il dira que son emportement à The Worx lundi était à propos d’intégrité, de lui qui pense que quelque chose est “merdique et [qui essaye d’être] honnête”.

“Et je dois te dire que je pense que ce que tu fais est merdique aussi”, dira-t-il, le sourire glissant pour s’ouvrir au centre. “Je dois être honnête. Qu’est-ce que je peux être d’autre ?” Je suis sensé être un bon petit garçon dans un petit groupe rock sympa pour toi ? Alors tu peux m’interviewer et je peux répondre Merci beaucoup de me mettre dans Kerrap! ? Parce que c’est ce que je pense. Et tu peux imprimer ça, entre guillements. Kerrap! Kerrap! Kerrap!”.

Craig Nicholls pense probablement qu’il est la première personne à appeller ce magazine Kerrap!. Ce n’est pas le cas, mais il semble extraordinairement content de lui, tel un petit garçon qui vient de découvrir sa queue.

En quoi cela importe ce que tu penses du magazine ?

Et maintenant Craig Nicholls hausse la voix.

“Eh bien, tu m’interviewe, hein ? Tu viens de dire que tu veux entendre ce que je pense…”

Et quand le chanteur, le petit chéri, commence à dire quelque chose, quelque chose de difficile à entendre, ou à comprendre. Quelque chose à propos de structure. Et vous dites, “Structure de quoi ?” Et il s’arrête pendant bien trop longtemps et puis, comme si c’était la chose la plus intelligente que tu n’entendras jamais, il déclare : “de nappes”.

Je demande à Nicholls pourquoi, si le magazine est si merdique que ça, il daigne être interviewé pour lui et il répond : “parce que ça m’amuse de t’emmerder”. Je lui affirme que ce n’est pas le cas et il rétorque “Je trouve que ça l’est”. Je lui dis, en réponse, que ce que je pense vraiment, c’est que le nouvel abum est, eh bien, merdique. Et il dit “Là, je vais vraiment me fâcher”. Il dit que cela doit “blesser que tu ne l’ai pas dit au début, avant que je ne te dise que je pense que tu es merdique et que ton magazine l’est”. Il dit que “si tu étais un vrai mec, tu me l’aurais dit la seconde même où je me suis assis”. Je mentionne que c’est la politesse la plus élémentaire et que je ne voulais pas sembler aussi grossier que lui.

“Je suis pas rentré dans un groupe par putain de politesse, espèce de con, grogne-t-il. T’es une putain de blague. Les groupes que tu fous dans ton magazine avec les tatouages… vous êtes tous une grosse blague. C’est tout ce que vous êtes”.

* * *

En écoutant la cassette après l’interview, il est difficile de croire que c’est réellement arrivé. Mais ce l’est, et la transcription de ce qui est au fond une dispute dure cinq bonnes pages. Questions et réponses, des piques et des insultes. Lui qui pend sa tête et qui sourit, le genre de sourire qui lui fera sûrement du mal un jour.

Il finit par ne plus répondre aux questions ; non pas qu’il ait vraiment répondu aux questions au départ. À la fin, il parle, tout simplement, en me disant que je peux faire “ce que je veux faire putain” quand je lui demande s’il veut parle d’autre chose. En me disant qu’il “s’en branle” et “que tout cela est « amusant”.

Mais ce n’est pas très amusant. C’est juste un peu triste.

“Je me fous de ce que tu penses, dit-il. Regarde toi”.

Que veux-tu dire par là ?

“On dirait que tu bosses dans une banque”.

Et alors j’explique à Craig Nicholls, pour la deuxième fois, que la raison pour laquelle je suis habillé comme cela, c’est Motörhead à la Royal Opera House. Je lui dit que normalement je suis habillé comme lui. Je lui demande si cela est important, si cela va le rendre moins suspicieux.

“T’es vraiment minable, mec”.

Tu ne réponds pas du tout à mes questions.

“Parce que tes questions sont pathétiques. Toute ton existence et ce que tu es sont minables”.

Moi personnellement ?

“Ouais”.

Et alors, après encore un peu plus de cela, Craig Nicholls arrête l’interview et sort de la chambre en marchant. En fait, “marcher” est peu être un peu fort. Il traîne les pieds en quelque sorte en marchant comme s’il gardait des œufs fraîchement pondus dans les poches de son pantalon. À fond dans le sarcasme, Nicholls me dit qu’il espère que “tout va marcher pour moi” et je lui dit que j’ai été enchanté de le rencontrer.

Et la porte se ferme.

* * *

“Waou”, pense-t-on. Cela n’arrive pas chaque jour. Et on reste dans le silence d’une chambre d’hôtel vide et chère, à sourir en fronçant les sourcils. Et on doit penser à Craig Nicholls, et on essaye de trouver un mot pour décrire son attitude. A-t-il été grossier ? Eh bien, ouais, d’une façon très aléatoire. A-t-il été offensif ? Non, en fait, il n’a pas réussi à atteindre le niveau. A-t-il été arrogant ? Pas une chance, le besoin puéril de choquer a annulé une telle singularité. Alors comment a-t-il été ? Dans les deux sens du mot, je pense, on dirait que Craig Nicholls a été ignorant [en anglais, ce mot veut à la fois dire quelqu’un qui ne sait pas et quelq’un qui a de mauvaises manières – NdlT].

Et cela n’importe pas vraiment. Cela n’importe pas qu’il ne m’a pas aimé, qu’il n’ai pas aimé notre directrice artistique, notre photographe, notre magazine et – si on veut pousser le bouchon – vous pour l’avoir acheté et lu. Attendre de lui qu’il soit différent serait comme attendre d’une chat qu’il mette sa patte devant sa gueule lorsqu’il bâille. Mais on se demande réellement l’intérêt de cela.

Kurt Cobain, parfois, sonnait comme un vrai emmerdeur fini en interviews. Mais Kurt Cobain était un vrai génie qui a changé le monde et la musique, et Craig Nicholls est juste un gars dans un groupe qui a en fait moins vendu que des gens comme Disturbed et Crazy Town. Et si on ne veutvraiment pas faire le singe dansant des médias, on peut toujours prendre la route que des musiciens d’inspiration qui détestent l’industrie comme Ian MacKaye et Fat Mike ont pris, c’est à dire choisir soigneusement ses interviews et avoir quelque chose à dire. Craig Nicholls n’a rien du tout à dire, il sort simplement des mots d’une manière vague, hasardeuses et saisissante. Et après un premier album prometteur, The Vines commencent à sonner comme cela, Craig Nicholls semble s’en foutre, tout comme The Vines sur scène à l’Academy, lui enveloppé dans n’importe quoi, son public tremblant d’ennui. Craig Nicholls chante et on se demande l’intérêt ; Craig Nicholls chante et on se demande l’intérêt.

Parce qu’une demi-heure en sa compagnie, c’est voir un mec de petite importance, éphémère et peu convaincant. Pas vraiment un problème, juste une perte de temps.

LE NOUVEAU SINGLE RIDE SORT LE 8 MARS VIA EMI.

Traduction – 06 mars 2004