SUEDE
Brett Anderson nous parle d’une décennie de décadence et de débauche

En 1992, c’était le groupe dont on parlait le plus au Royaume-Uni. Ils sont sortis des HLM et des chambres de bonnes pour apporter du glamour dandy dans les charts et ils ont ouverts la voie à la Britpop. Après une décennie de triomphes et de désastres, les voilà de retour avec l’album de leur carrière. Simon Price obtient toutes les réponses sur le sexe, les drogues, Bernard Butler, Justine Frischmann, Bowie et Morrissey.

Montez tout en haut d’un grand immeuble de Londres et parcourez l’horizon. Partout où vous regarderez, vous verrez cela : cette couronne verdoyante d’enfer subtil qui entoure la capitale : des paysages plats et neutres et des villes monotones, les plaines onduleuses de la ceinture verte des Home Counties, truffées de petits pavillons tous semblables. Hillington, Brentswood, Redbridge, Bromley, Whyteleafe, Staines… Ce sont les villes satellites, les tombes suburbaines, les endroits où rien ne se passe. Haywards Heath en fait partie, c’est une ville de banlieue de taille moyenne perdue au milieu du Sussex, située à la sortie de l’A43 sur la route de Londres à Brighton. Vous y passez devant sur le chemin d’autre chose : la ville ou la plage.

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Brett Lewis Anderson est né le 29 septembre 1967 et a grandi à Lindfield, quartier de Haywards Heath, dans l’un des quelques HLM de la ville. Avec le recul, voici comment il décrit son enfance : “Très bizarre. Je ne rentrais dans aucun des stéréotypes de la classe ouvrière. Je ne suis pas né dans les quartiers pauvres de Manchester ou de Londres. Je suis né dans la banlieue. En Grande Bretagne, personne ne reconnaît vraiment les endroits suburbains et ruraux comme faisant partie de la classe ouvrière. C’est uniquement parce que ça n’entre pas dans ce stéréotype de ce qu’est la classe ouvrière qu’ils ferment les yeux dessus, mais ça ne veut pas dire que ça n’existe pas”.

Enfant, Brett était aussi (mal)heureux qu’un autre. “Quand t’es môme, tu n’es pratiquement pas conscient de ta propre existence. Puis on te pousse dans ce monde adulte, le sport et les devoirs sont remplacés par la musique, le sexe, la drogue et tout ce qui va avec”.

Le collège Oats Hall Comprehensive, tout comme la ville de Haywards Heath, était ultra-violent. “Dans les petites villes, il y a tellement de violence – bien plus que dans les quartiers défavorisés des grandes villes”, Brett se souvient de son enfance dans les bureaux de Warren Street de sa maison de disques, Nude, un vendredi soir de mi-mars 1999. “Dans les petites villes, tout le monde se connaît en quelque sorte, alors il y a toujours ce côté personnel : C’est le môme dont le pote m’a piqué ma copine ou C’est le môme qu’on peut tabasser à mort !”

Alors que ses hormones adolescentes commençaient à pointer le bout de leur nez, l’attention de Brett s’est déplacé d’un premier intérêt pour le sport vers la musique, et il s’est immergé dans les sons anarcho-punk abrasifs de Discharge et Crass.

“La pop, c’est trouver sa propre identité, et sa propre importance, dit-il. On ne peut pas simplement prendre le truc de quelqu’un d’autre. Et c’était quelque chose qui m’appartenait. La musique forte et bruyante”.

Lorsque sa sœur aînée Blandine a quitté la maison à 16 ans, Brett a hérité de sa collection de disques : Les Beatles, Pink Floyd, Kate Bush et, fait révélateur, David Bowie.

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Mat Osman est allé à l’école de l’autre côté de la ville. Né à Welwyn Garden City le 9 octobre 1967, il a déménagé dans le Sussex à cause du travail de ses parents (sa mère était institutrice et son père “un banlieusard qui travaillait à Londres – je n’ai aucune idée de ce qu’il faisait. Ça fait 20 ans que je ne l’ai pas vu”.)

À la différence de Brett, Mat n’était ni sportif, ni rebelle, mais le type calme et intellectuel qui “ne s’amusait pas beaucoup”. Sa famille n’était pas particulièrement musicale – les premiers sons dont il se souvient sont les disques d’ELO et de Dr Hook appartenant à sa tante, la collection des Carpenters de ses parents et les sons apaisants de Radio 2. Le premier disque qu’il s’est acheté était Arrival de Abba, suivi de très près par Blondie et les Jam. “C’était le plus loin où je suis allé. Je ne me suis jamais intéressé au punk”.

Osman a trouvé Haywards Heath en toutes parts aussi démoralisant que le trouvait Anderson. Son plan d’évasion consistait à dépenser tout son argent de poche en instruments de musique, avec l’intention de devenir une pop star. Lui et Anderson se sont rencontrés en 1984 à l’âge de 16 ans, dans la classe de terminale du Haywards Heath College. Mais Mat avait déjà entendu parler de lui. “Dans les villes comme ça, quiconque avec un caractère vaguement anormal était une légende”.

Au début, Brett était sur ses gardes envers Mat. “Il venait d’une école différente de la mienne, la rivale de la mienne. À la fin des trimestres, il y avait des tas de mômes qui se tabassait les uns les autres dans le parc du coin. Mais au bout d’un moment, j’ai baissé mes gardes envers Mat. C’était un sacré numéro, un genre de goth quand je l’ai rencontré, mais il était à fond dans la musique, toujours à se trimballer au lycée avec une basse, toujours à parler des groupes, et je le trouvais vraiment stimulant”.

Aux côtés d’une fixation sur Bowie, ils partageaient un amour pour les Smiths. Le romantisme provincial condamné de Morrissey a touché une corde sensible. Brett et Mat allaient les voir à chaque fois qu’ils venaient à Brighton et à une occasion ils se sont aventurés à Paris, où, après le concert, Brett s’est retrouvé pour la première fois face à son idole.

En partie pour émuler l’alliance Morrissey/Marr, un partenariat d’écriture Anderson/Osman a été rapidement formé. “J’ai passé la moitié de ma vie dans sa chambre à apprendre à jouer des trucs”, raconte Osman. “On allait au lycée, on s’asseyait et on écrivait, a ajouté le chanteur. Il avait un groupe nommé Paint It Black, je l’ai rejoint pendant environ une semaine et j’ai fait quelques parties de guitare goth louche”.

Rapidement, le duo a formé son propre groupe, un combo indé style Housemartins nommé Geoff, avec Brett à la guitare, Mat à la basse, Danny Wilder à la batterie et Gareth Perry au chant (aujourd’hui manager d’une succursale de Our Price). Geoff s’est transformé en Suave And Elegant (plus tard le nom d’un fanzine de Suede), cette fois avec Brett comme chanteur. Ils ont également commencé un groupe parodique nommé Bruiser dont les chansons parlaient de football et de bière.

“Geoff a joué quelques concerts pour une demi-personne, dit Brett. On est passé par une période hippy et on avait toutes ces chansons hippy avec ces titres marrants comme String The Years Together Like Beads (“Enfile Toutes Les Années Sur Un Fil Comme Des Perles”) en hommage aux Beatles. Absolument horribles, putain”.

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Londres a toujours exercé une étrange fascination sur le psyché d’Anderson. “J’avais un frisson d’excitation rien qu’en arrivant à Victoria, a-t-il admit une fois. J’ai toujours senti que j’appartenais à cet endroit”.

Mais lorsque le moment de quitter l’école est venu, cela a été Mat Osman, et non Brett Anderson, qui a en fait déménagé sur Londres afin d’étudier les sciences politiques au LSE. Brett, qui a quitté l’école avec des A-Levels en maths, physique et chimie, est allé à Manchester pour étudier l’architecture. Après deux mois, il a laissé tomber mais est resté sur Manchester pour le reste de l’année, gagnant sa vie comme DJ.

“C’était dans ce petit club minable. Des mecs pochetronnés venaient me demander True de Spandau Ballet afin qu’ils puissent emballer. Je refusais et on me jetait des bouteilles”.

L’année suivante, il a fiché le camp à Londres et a réussi à se débrouiller pour avoir une place à la Bartlett School, qui fait partie de l’University College, où il a étudié l’aménagement du territoire, ce qui est aussi ennuyant que son nom. “Je pensais que le seul intérêt d’être là-bas était de rencontrer des gens qui pouvaient me stimuler, se rappelle-t-il. Tout ce que je savais, c’est que je voulais faire quelque chose de créatif”.

Il partageait une minuscule chambre à Ridgemount Gardens, un grandiose quartier victorien derrière Tottenham Court Road, et vivait à trois dans une chambre avec Osman et un autre ami. Rapidement, ils ont entendu raison et ont déménagé dans un endroit plus grand. “On était sept à vivre dans cette immense maison dilapidée de Finsbury Park”, se rappelle Mat. “C’était, dit Anderson, un endroit de merde”.

C’est à cette période que Brett a effectivement rencontré quelqu’un qui pouvait le stimuler – Justine Frischmann. Fille d’un riche architecte/constructeur (son père a construit Centre Point, le gratte ciel qui domine le centre de Londres), elle venait de Richmond, mais ses parents l’avait installée dans une piaule à Kensington. La paire a accroché tout de suite. “Elle avait un esprit similaire au mien, explique Brett, je me suis vraiment bien entendu avec elle”.

Mat Osman se souvient de la première fois qu’il a rencontré Justine, dans la maison de Finsbury Park. “Je me souviens de Brett qui disait : Tu dois rencontrer cette fille. Je suis rentré un jour et ils étaient au lit ensemble, complètement défoncés”. La Frischmann de 1989 ressemble peu à l’incarnation moderne qui mène Elastica. “Elle était un peu hippy en quelque sorte : elle avait de longs cheveux et ses goûts musicaux se résumaient à Joni Mitchell, mais elle faisait architecture et elle était totalement moderne, une des quelques personnes totalement modernes que je connaissais. Elle connaissait Londres, ce n’était pas une terre inconnue pour elle. L’autre chose c’est qu’on était dans la grosse merde côté argent à l’époque et pas elle. Elle a payé pour faire naître Suede, honnêtement”.

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Arrivé 1989, Brett et Justine avaient emménagé ensemble dans un appartement sur Highlever Road à White City. Osman venait souvent jammer dans la chambre de Brett. Parfois, Justine contribuait des chœurs et de la guitare. Mais lorsqu’ils ont acquis une boîte à rythme, raconte Mat : “C’est devenu brusquement différent parce qu’on doit commencer et finir ensemble”. Plus important encore, Brett avait amassé plus de 50 chansons en paroles “qui parlaient de sujets qui étaient assez lourds de contenu, mais je voyais comment elles pouvaient rentrer dans la culture pop”.

C’était Frischmann qui a trouvé le nom Suede, autant pour les esthétiques visuelles des lettres que la sonorité du mot. Jusqu’alors, cependant, Suede restait un hobby sans conviction.

“Mais un jour, se rappelle Brett, on regardait The Chart Show, il y avait tout ce rock FM et j’ai pensé : C’est de la merde. L’indé blanche était morte et il n’y avait aucune voix alternative. J’ai vu une sorte de créneau”.

Ils ont mis une petite annonce pour trouver un guitariste dans un numéro d’octobre 1989 du NME. Elle disait : “Groupe basé sur Londres cherche jeune guitariste. Smiths, Commotions, Bowie, PSB. Pas de petits prodigues merci. Il y a des choses plus importantes que le talent. Appelez Brett au…” Seuls deux candidats ont répondu. Le premier était “ignoble”, mais le deuxième était mystérieusement “excellent”. Il s’appelait Bernard Butler.

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Bernard Butler est né à Leyton, dans l’est de Londres, en 1970, troisième fils de parents catholiques pieux et il a grandi à Stamford Hill où il est allé dans une école jésuite très stricte. Durant son enfance et pendant sept ans, il a étudié le violon. Il a toujours aimé la pop à guitare – Aztec Camera, Orange Juice, Blondie, les Jam et New Order/Joy Division – mais cela a été quand il a entendu les Smiths en 1983 qu’il a décidé de passer à la guitare. En 1989, il étudiait l’histoire au Queen Mary’s College et vendait des journaux à la sortie de l’Hippodrome les samedis soirs afin de se payer ses cordes de guitare. Une après-midi d’octobre, il est entré dans la chambre de Brett Anderson, avec à la main une Les Paul 1950 cherry sunburst d’occasion – tout comme celle de Johnny Marr.

“Ma première impression, dit Brett, a été de penser qu’il était vraiment calme, studieux et introspectif mais pourtant toujours aussi passionné et c’était cool. et il savait vraiment jouer. Il nous a joué une partie de ses riffs et c’était la plus simple décision qu’on n’ait pris. Tout ce que je me rappelle qu’il ait dit à la fin – parce qu’il parlait à peine – c’était : Vous avez quel âge ? On a répondu : Oh, 23 ans. Et il a rétorqué : Vous devriez vous bouger le cul alors.

“C’était le genre de personne dont on avait besoin, continue Brett. Ça n’a pas vraiment commencé jusqu’à ce que Bernard arrive. Peu importe ce que peuvent penser les gens de notre relation, il m’a beaucoup appris”.

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Durant les six mois qui ont suivi, Suede se sont enfermés dans la chambre d’Anderson ou ,quand ils pouvaient se le permettre, dans des studios de répétitions minables à 35£ par jour – habituellement payés par Justine (ou ses parents). Frischmann était en multiples points la locomotive du groupe.

“Elle voulait toujours que quelque chose se passe”, se souvient Mat. C’était Frischmann qui a fait la majeure partie des PR du groupe, elle envoyait des maquettes et faisait des pieds et des mains pour trouver des concerts. Sur le plan musical aussi, elle était un atout, elle co-écrivait des chansons (dont Going Blonde, ressuscitée plus tard par Elastica sous le nom de See That Animal) et a même chanté Natural Born Servant.

Mais l’argent de Justine n’était pas un puit sans fin. “Ses parents étaient très stricts sur ce point-là”, explique Brett. Et Brett et Mat n’avaient que leurs maigres bourses d’étudiants à 3000£ pour couvrir les dépenses du groupe. Les trois membres de Suede non-riches se sont vus dans l’obligation d’accepter toutes sortes de petits jobs pitoyables pour joindre les deux bouts : “des jobs de merde, se rappelle Brett, comme du genre nettoyer les chiottes et les restaurants. Mat travaillait dans un petit bureau épouvantable à taper la même touche de son clavier 27 heures par jour”. Cela a été payant : chaque penny de leurs salaires allait directement dans la caisse de Suede. “Ça sonne bien bébête, dit Mat, Mais on pouvait littéralement se passer de nourriture pour répéter. C’était la seule chose pour laquelle on dépensait de l’argent”.

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Le 10 mars 1990, Suede a joué son tout premier concert – au Sausage Machine, club indé tenu au sous-sol du White Horse, pub du West Hampstead. Ils étaient, de leur propre aveu, “inutile”. Heureusement, personne n’est venu.

Suede s’est trouvé un manager, Jon Eydmann, qui ressemblait même à un membre du groupe. Il traitait leurs affaires avec un peu d’aide de Nadir Contractor, qui a réservé les concerts à QMC, et Peter Robinson, qui tenait l’ULU. Durant les mois qui ont suivi, Suede jouait à n’importe quelle heure, dans n’importe quelle salle, partout : ils ont fait la première partie de groupes funk à The Amersham Arms, ils ont traîné leur matériel dans le Camden Falcon pour ouvrir pour The Frank & Watters, et ils ont même payé pour jouer devant 20 personnes au Rock Garden de Covent Garden.

Le 6 juin 1990, Suede a fait la première partie de Universal Love School, groupe mené par Clare Grogan, ancienne chanteuse de Altered Images et accessoirement star de Eastenders, au Bull & Gate, autre salle indée située dans un pub de Kentish Town. “On a joué avec une boîte à rythmes, se souvient Brett, et elle tombait tout le temps en panne. On avait l’air d’abrutis. Y’a une horrible photo de nous avec ces t-shirts aux couleurs vives qui existe et elle vient de ce concert”.

Le concert du Bull & Gate a été chroniqué par Mick Mercer pour le Melody Maker. La première apparition de Suede dans la presse n’a pas été heureuse. Mercer comparait Anderson au débile présentateur d’émissions enfantines, Andy Crane, et le groupe aux présentateurs de Blue Peter. Plus tard, quand Ian Watson du Maker les a vus au Falcon, il avait en fait de bonnes choses à dire. “C’était pratiquement le moment le plus excitant de nos vies”, dit Mat.

C’est durant ce mois d’octobre que Suede est entré pour la première fois dans un studio d’enregistrement. L’enregistrement a été payé par un ami proche de Brett, Alan Fisher. Mais il manquait quelque chose : un batteur.

On a fait passer une autre petite annonce. Tout Suede est resté bouche bée lorsqu’un véritable membre des Smiths a répondu à l’annonce. C’était, Brett s’est souvenu plus tard, “comme Jim’ll Fix It!” Mike Jones reprend l’histoire : “Je feuilletais le Melody Maker, j’ai vu cette annonce qui disait : Influences : Smiths et j’ai pensé : Il n’y a pas de batteur plus influencé par les Smiths que moi ! J’ai envoyé une cassette et j’ai dit où je vivais mais je n’ai pas dit qui j’étais. Je pense qu’ils ont été un peu suspicieux quand j’ai dit : La distance n’a jamais été un problème avant, j’ai fait le tour du monde, ça fait partie du boulot. Quand j’ai finalement dit que j’avais été dans les Smiths, il y a eu un silence assourdissant”.

“Putain, c’était bizarre en fait”, se remémore Brett. Le groupe n’était pas le moindre du monde embarrassé par son amateurisme comparé à un pro aussi illustre. Joyce se rappelle : “Ils n’avaient pas beaucoup de matos, mais je ne cherchais pas ça. J’avais des tas de gadgets et des tonnes de pédales d’effets avec les Smiths, mais je jouerais avec des boîtes de conserve et un balai avec quelques cordes dessus si y’a le bon feeling. Ils m’ont envoyé une cassette par courrier et ce qui m’a le plus impressionné, c’est la vibe et l’intention. Pour la plupart des ados, former un groupe, c’est ce qu’il y a de rigueur, mais Suede semblait vraiment en vouloir, meeeec. Je suis descendu, j’ai monté ma batterie et on s’est bien amusés”.

L’ancien Smith a tout de suite été frappé par un sentiment irrésistible de déjà vu. “En fait, Bernard jouait quelques riffs des Smiths – il a des couilles, ce Bernard – et j’ai été impressionné par la précision. En fait, Bernard avait le même style que Johnny. Ça m’a ramené en 1982 ! Un bassiste qui savait joué des mélodies, un guitariste qui était en mission, un chanteur passionné qui utilisait le fausset – je veux dire, personne n’utilise de fausset à part les chanteurs d’opéra et Morrissey !”

Suede a enregistré deux chansons avec Mike Joyce à la batterie (il a également aidé à les produire) : Art qui était profondément au clou de l’ancien groupe de Joyce avec des copies exactes des riffs de Johnny Marr, la basse grondante de Osman et le miaulement retentissant à la Morrissey de Anderson, ainsi qu’une démo de Animal Lover.

Par la suite, d’un commun accord, il a été convenu que Joyce ne rejoindrait pas Suede. “J’ai dit : Vous n’avez pas vraiment besoin de moi. Il y avait encore trop de fans d’eux et la connection Smiths m’inquiétait. Pour moi, ça aurait été les Smiths Deuxième Mouture et pour eux, ça aurait été le nouveau groupe de Mike Joyce”.

“Ça n’aurait jamais marché, explique Osman. Il avait fait partie des Smiths et on était rien. On était aussi petits que possible. Si on était atterris dans le programme des concerts, ça aurait été en couv”.

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La recherche d’un batteur s’est poursuivie durant les premiers mois de 1991. Finalement, en juin, on leur a présenté un Midlander poil de carotte à la voix douce coiffé à la Johnny Rotten qui vendait des tickets à la box office de l’ULU.

Simon Gilbert est né en 1965 à Stratford-Upon-Avon, enfer de l’héritage shakespearien. C’est à l’âge de 12 ans qu’il s’est pris de passion pour le punk. “J’avais une cassette de Never Mind The Bollocks, littéralement la semaine qu’il est sorti et j’étais accro”. Il a rapidement adopté le look qui va avec. “Moi et une poignée d’amis, on a été les premiers punks de Stratford, et on tombait dans pleins de plans merdiques. J’avais toutes les chaînes dans mon dos et tout. La police m’a arrêté un soir et m’a demandé : T’es qui toi connard ? J’ai répondu : Je suis un punk et ils ont rétorqué : Si on te revoit traîner dans le coin avec tes chaînes, on te boucle pour possession d’armes”.

C’était vers l’âge de 14 ans que Gilbert s’est rendu compte pour la première fois de son homosexualité. Même s’il avait commencé à coucher avec des garçons plus âgés, il pensait que ce n’était qu’une phase et qu’il aurait plus tard une copine. Il n’en a jamais eu une. La scène punk hardcore n’était pas un environnement favorable à un coming out. Alors il est assez révélateur de savoir que lorsqu’il a rencontré Suede, il s’est senti suffisamment à l’aise pour leur faire son coming out après deux semaines seulement.

Après environ deux vaines tentatives de faire marcher un groupe (dont The Hop qui a presque signé avec CBS), Simon a déménagé à Londres pour tenter une dernière fois. Il a fini dans un “trou à 17£ la semaine” à Stepney, et vivait en nettoyant les toilettes publiques ainsi qu’en vendant des tickets au bureau de Keith Prowse au Virgin Megastore et puis à l’ULU.

Suede tenait des auditions de batteur à The Premises, leur lieu habituel de répétition dans l’East End. Le groupe était impressionné. Le lendemain matin, Anderson a offert à Simon une période d’essai de six mois. “Je ne pense pas qu’on a vraiment apprécié la différence que ça a fait, dit Brett, quelqu’un qui savait jouer du rock. Tout à coup, Suede était un groupe”.

Ils n’allaient pas, cependant, rester un quintet longtemps. Deux mois après que Simon Gilbert ait rejoint le groupe, Justine Frischmann le quittait. Depuis quelques temps, la relation entre Brett et Justine était un peu tendue. Elle avait commencé à voir Damon Albarn, chanteur de Blur, alors qu’elle était encore impliquée avec Anderson.

D’après la légende, Brett laissait un suçon sur une partie du corps de son anatomie, alors que Damon en laissait un sur une autre, tel un graffiti physique, comme s’ils disaient : “Elle est à moi”. Chaque groupe a une chanson qui a trait à cette bataille d’amour inconvenante : 1992 de Blur (extrait de leur dernier album, 13) et Animal Lover de Suede.

Brett vivait avec Justine depuis trois ans. La rupture a été, d’après le leader de Suede, “peu civilisée”, mais le duo est resté proche malgré sa relation à elle avec Albarn.

De plus, Frischmann était devenue, musicalement parlant, un surplus.  “Je ne pense pas que c’était marrant pour elle, explique Osman. Elle se sentait plutôt dans le rôle de figurante”. Ainsi elle est partie finir son diplôme et, plus tard, pour former son propre groupe, Elastica. La première formation classique de Suede – Anderson, Butler, Osman, Gilbert – était désormais en place.

“C’était maintenant ou jamais”, dit Anderson.

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Après s’être séparé de sa compagne, Brett a emménagé dans un minuscule appartement à Notting Hill avec Alan Fischer. Un poster de Bowie accroché au mur et dans un coin un piano défoncé dont on pouvait voir l’intérieur. Il regarde cette période (plus tard immortalisée dans Lazy) affectueusement avec le recul.

“C’était un moment assez romantique, parce que le groupe avait décollé et c’était du genre ! Waou, on peut le faire ! Je prenais énormément de drogues et on [Fischer et Anderson] s’asseyait là pour sortir de ce petit univers fou”.

Simon Gilbert a fait son deuxième concert devant son cousin, Paul Codling “… et c’était littéralement lui le public”. Pour Brett, ces expériences étaient formatrices : “Je devenais un personnage et je me rendais compte de ce que j’avais en moi, c’était ce que je cherchais et j’étais capable de l’exprimer”. Ils ont également moulé le son Suede, d’après Brett : “Une grande partie des chansons sont devenues punky ou alors les dynamiques des chansons étaient assez fortes. C’est ce qui nous forcé à écrire des tonnes de gros refrains“. Brett et Bernard avaient tourné le dos à la scène actuelle ( le “baggy”, tout plein d’optimisme fluorescent et de grooves souples) et écoutaient du glam des années 1970. Comme Butler l’expliquait : “La naïveté et la pointe d’amour des années 1960 ne m’attiraient pas du tout dans les années 1990, alors que certains trucs plus tordus des années 1970, quasiment illégaux, m’attiraient”.

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Il est aisé d’oublier combien la scène musicale de 1991 était déprimante. À part le baggy, il y avait le shoegazing, le grunge américain qui réhabilitait le machisme heavy metal et les sondages de fin d’année étaient dominés par les balourds indés tels Carter USM et The Wonder Stuff.

Suede, à l’inverse, ressemblait à des pop stars : franges pendantes et effeminées, pantalons en velours côtelé marron mal taillés, veste de smoking en velours et chemises seventies à moitié déboutonnées idem à celles que portait James Boland dans Whatever Happened To The Likely Lads? (les sitcoms cultes étaient une influence majeure : Bernard possédait réellement une chemise ornée du logo Robin’s Nest). En bref, le chic des charity shops – porté aujourd’hui par tout le monde de Jarvis Cocker à Natalie Imbruglia. “C’est arrivé, insiste Brett, par hasard. À la base, on achetait des fripes par nécessité”.

L’image était glamour, mais jamais glam avec un grand “G”. Au pire, ils ressemblaient à des oncles débauchés qui boivent des Double Diamond que l’on peut voir sur de vielles photos de mariage ou alors à ces jeunes hommes qu’on voit sur les archives de The Troubles, prêts à se faire tabasser dans la prison de Maze.

“Glam ? C’était plutôt glum (mélancolique) en fait, dit Anderson en blaguant aujourd’hui. On n’a jamais eu l’intention d’être Le Nouveau Gang Glamour. On essayait juste de ressortir du lot”. Parfois au sens littéral du mot. Les mocassins terriblement pépères de Brett étaient tellement usées qu’on pouvait voir ses orteils passer à travers. “Si on regarde les photos, on était tellement miteux la vache. On avait l’impression qu’on sortait d’un putain de caniveau ! C’était l’image miteuse”.

Suede possédait néanmoins un sens rare de la mise en scène. Sur scène, Brett dansait le shimmy tel le jeune Jagger, avec la même étincelle dans les yeux, le même éclat sur les dents et les narines aussi ouvertes, il faisait craquer le fil du micro. “Il y avait beaucoup de rage et de frustration, dit-il, et le revers de ça, c’est l’arrogance. Et tandis qu’on recevait plus de succès, j’ai gagné en confiance. C’était du genre : On fait de la super musique, et voici mon pedigree – je peux faire ce qu’il me chante”.

Une de ses marques de fabrique sur scène était son habitude à se frapper sur le derrière avec son micro. Quand on lui demande pourquoi cela, il hausse les épaules. “Je voulais juste faire quelque chose de brutal, merde. C’est mon cul – je n’ai pas le droit de me frapper ?” Au début, le public ne captait pas. « On faisait la première partie de Teenage Fan Club à l’ULU et les mômes en t-shirts se demandaient ce qu’on foutait : pourquoi n’avions-nous pas un son néo-américain ?” L’industrie musicale a été tout autant peu impressionnée. “On commençait à écrire des trucs comme The Drowners et on jouait devant des gens qui ne voulaient entendre que les nouveaux Stone Roses.

“Je répétais au reste du groupe : Regardez, on fait quelque chose que personne d’autre ne fait. Ça VA avoir du succès”.

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Le bruit a commencé à enfler autour de Suede. Ils avaient déjà eu quelques passages radio. Ils ont gagné le Demo Clash de Gary Crowley sur GLR (basé sur les votes téléphoniques des auditeurs) cinq semaines à la suite. Steve Sutherland du Melody Maker les a vus à The Powerhaus et leur a donné leur première chronique enthousiaste. Une cassette de démos, incluant les chansons The Drowners, To The Birds, He’s Dead et Moving devenait un objet très recherché.

Suede accumulait les gens qui les suivaient de concert en concert. “Je me souviens de deux concerts au Falcon, dit Mat Osman, où c’était assez petit pour être comble. On avait emballé notre matos, descendu la rue et arrivés là-bas, on a dit avec la fumée qui sortait de nos bouches : Ça y est !”

“On a sorti : Attendez, vous venez voir quelqu’un d’autre ? continue Anderson, et ils répondaient : Non, on vient vous voir ! C’était un moment déterminant. Tout à coup, en partant d’essayer de rentrer dans la culture des jeunes, on la créait : Oh mon Dieu, on fait le genre de trucs pour lesquels les mômes se font tabasser !”

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C’est en 1992 que Suede est devenu stellaire.

L’année a commencé avec un showcase NME un vendredi soir à New Cross, où Suede a partagé l’affiche avec Fabulous, Adorable et Midway Still. Aux côtés de Alan McGee de Creation, Andy Ross de Food et de tous les autres gros joueurs indés se trouvait Saul Galpern, qui était sur le point de monter son propre label, Nude. Bernard Butler avait envoyé la cassette 4 titres à Galpern, vétéran de plusieurs départements A&R majeurs (il a signé Simply Red), mais ce dernier n’avait pas été impressionné tout de suite. Après les avoir vus sur scène, cependant, il l’était.

“Les gens parlaient des Smiths, mais pour moi c’était plus Roxy, ou T-Rex : ils ressemblaient à tous les groupes avec lesquels on avait grandis réunis en un seul. Je pensais que tous les autres labels auraient téléphoné et que je n’aurais aucune chance, mais j’ai téléphoné à 9h10 le lundi matin et il s’est révélé que j’étais le seul. Je tenais encore le label depuis mon appart et je n’étais pas financé, mais je suis allé chez Bernard, j’ai exposé mes plans et voilà”.

En moins de deux mois, Suede avait un contrat avec Nude.

C’était Galpern qui a mis Phill Savidge sur le filon des maîtres des PR basés à Camden, Best In Press (aujourd’hui Savage & Best) et lui a envoyé la cassette. “Je l’écoutais en boucle, dit Savidge. C’était le groupe que le monde entier attendait”. Savidge a fini par présenter Suede à nouveau – mais seulement après que Brett lui ait envoyé des lettres dans lesquelles il détaillait leurs paroles et leur philosophie.

Le 28 février, ils ont joué un autre concert au Falcon encore une fois comble, en première partie des slackers amerloques The Werefrog. Tapi au fond de la salle, un autre fan de la démo : Morrissey. “Il rayonnait. Tout simplement. C’était comme si la lune était sortie”, se répandait Brett en compliments à l’époque, mais la dynamique fan/idole avait tournée en faveur d’Anderson : Morrissey a noté les paroles d’une chanson de Suede, My Insatiable One et a commencé à la reprendre sur sa prochaine tournée.

Plusieurs concerts londoniens légendaires ont suivi, à Central London Poly et à l’ULU, avec une session chez Mark Goodier sur Radio 1 ainsi qu’une première sortie de Londres (en première partie de The House Of Love à Portsmouth). L’effet boule de neige commençait à prendre. Puis quelque chose de vraiment bizarre est arrivé.

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Le son de The Drowners retentissait depuis des semaines dans les bureaux du Melody Maker quand le journal a décidé de flanquer le groupe à la une. L’édition du 16 avril du Melody Maker est arrivé dans les kiosques avec l’immortel gros titres “Suede : Le Nouveau Meilleur Groupe en Angleterre”.

“On venait juste de voir ça à Tottenham Court Road et j’ai failli tombé à la renverse”, se souvient Mat Osman. Phill Savidge ne croit pas que c’était prématuré. “Ils attendaient dans l’ombre depuis longtemps. Au moment où les médias se sont mis au courant, ils étaient prêts. Mais je défie n’importe quel autre groupe, de Bis à Gay Dad, de leur arriver à la cheville”.

Le concert de Suede qui suivait cette couverture était au Africa Centre, salle sombre de Covent Garden que le groupe avait suedifiée en accrochant des rideaux pailletés sur les murs. La foule n’était constituée que de personnes du business, et le chaos a régné alors que des centaines de porteurs de véritables tickets se sont retrouvés enfermés dehors. C’était un show envoûtant qui a incité les rédacteurs en chef de magazines à se dépêcher pour suivre l’élan du Melody Maker. Dans les mois qui ont suivi, Suede est devenu le sujet d’une hystérie médiatique de niveau sans précédents. Brett Anderson est devenu le tout premier homme à orner la couverture de i-D – non pas une fois, mais deux. Ils ont fait 18 couvertures de magazines avant même de sortir un album (ce numéro de Uncut n’est non moins que leur 65ème couverture). Il n’est pas surprenant que Best In Press ait gagné le Music Week Award pour la meilleure compagnie de PR de 1992.

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“Il était très important que le premier single soit irréprochable. Alors que la température montait de plus en plus autour de nous, d’un côté il y avait des tas de gens qui mettaient leurs espoirs en nous et de l’autre tous un tas d’autres étaient toutes armes dehors, alors on savait que ça devait être un classique”.

Sorti le 11 mars 1992, The Drowners est un premier single d’un groupe qui fait partie des meilleurs. Construit autour d’un roulement de tambour démagogique à la Adam & The Ants, un riff de guitare assuré de Bernard Butler et un refrain à moitié tiré du Starman de Bowie, The Drowners est apparu être un hymne au désir homosexuel dans la tradition de Handsome Devil ou de This Charming Man des Smiths avec des lignes telles que : “On s’embrasse dans sa chambre avec une mélodie populaire en fond” et “Bien, il écrit la phrase, qu’il a écrit sur mon dos/C’est écrit : Oh, tu crois en l’amour là ?”

Les chansons de Suede utilisaient habituellement la troisième personne masculine comme objet de désir. Le meilleur moment sur scène, Pantomime Horse, par exemple, montait en apogée avec l’ambigu “N’as-tu jamais essayé de cette façon ?” Dans les interviews, Brett donnait des détails avec des commentaires du genre : “Je ne pense pas être un membre à part entière du sexe masculin” et “je suis assez intéressé par m’allonger et prendre ça. Et c’est traditionnellement un truc de femme, non ?”

Dans le clip, Brett se caressait sensuellement son torse nu tandis que la caméra allait et venait sur son dos. “C’est peut-être allé trop loin, tout ce truc, considère-t-il. Je sortais avec une épicurienne. On se faisait remarquer de façon négative et on a simplement pensé qu’on devrait accentuer le côté négatif. Alors on est allés encore plus loin, on a fait chier encore plus de monde, on a porté plus de chemisiers et de trucs comme ça. À la fin, je me suis pris un tollé parce que les gens te transforment en une caricature de pédé minaudier. L’intérêt du groupe n’était pas de célébrer les manières – c’était une célébration de ce qu’on n’a pas le droit de faire”.

Les détracteurs de Brett ont sauté sur son commentaire le plus notoire sur sa sexualité – “Je me considère comme un bi-sexuel qui n’a jamais eu d’expériences homosexuelles”. Les Riot Grrrls de Huggy Bear ont traité Suede de “fausses tantouses carriéristes”. Jusqu’à maintenant, Simon Gilbert, seul membre gay de Suede, se contentait de regarder en riant dans sa barbe alors que le monde devenait fou de son chanteur sexuellement ambigu. “Mais quand j’ai lu ça, dit le batteur, j’ai pensé : Vous ne savez pas de quoi vous parlez, connasses”. Peu de temps après, lors d’une interview avec John Mulvey du NME, Gilbert s’est décrit avec une ironie forcée comme étant “un bisexuel qui n’a jamais eu d’expériences hétérosexuelles”.

“Je trouvais que ça disait tout, dit Anderson dans un sourire. Simon était le membre à l’apparence la plus hétéro du groupe et il s’est révélé être gay”.

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Malgré les kilomètres de presse, The Drowners n’est entré qu’à la 49ème place des charts. Il est allé au top des charts indés, cependant, et quand le groupe a entamé leur tournée britannique inaugural, il est devenu apparent qu’ils avaient touché une corde sensible.

Pas partout, néanmoins. “Les gens du Nord nous détestaient, se rappelle Osman. On les forçait à nous écouter… mais en cours de route, ils ont décidé de nous aimer”. Suede est revenu sur Londres le 16 mai, jour le plus chaud de l’année, pour un concert de midi au sous-sol de Rough Trade à Covent Garden qui s’est révélé si populaire que les portes ont été fermées 45 minutes à l’avance.

La pénurie de personnalités de la pop du début des années 1990 était telle que Brett Anderson a acquis un niveau de célébrité disproportionnel aux véritables ventes de disques de Suede. Il était devenu la conclusion comique des blagues du Steve Wright Show, avait été incarné par Newman & Baddiel et avait sa marionnette à Spitting Image. Dans le métro londonien, une pub pour Virgin Airways citait “cinq raisons essentielles de visiter le Royaume Uni” : la Reine, un Virgin Megastore, un highlander écossais, un petit-déjeuner anglais… et Brett Anderson.

“C’était bizarre, hein ? dit-il maintenant, parce qu’on vend plus de disques qu’on n’aurait jamais vendu à l’époque. Je devine que j’étais en danger de devenir une célébrité”. Comme Mat se rappelle, ils n’avaient pas peur d’exploiter les possibilités que leur offrait la célébrité. “Durant les premiers mois, je sortais tous les soirs, les gens m’achetaient à boire, et je me baladais en quelque sorte, tout le monde me disait qu’on était géniaux. Et, ouais, on se soûlait et on couchait tous les soirs – pourquoi pas ?”

Maintenant que Brett avait fait sa percée, il se retrouvait à faire face à ses idoles en termes égaux, comme lorsque le NME l’avait fait rencontrer David Bowie pour faire la une. “C’était génial, dit-il, un vrai frisson. Il était réellement branché par ce qu’on faisait. Bien avant la sortie de l’album, il parlait du solo de guitare sur He’s Dead.  Je l’ai rencontré quelques fois depuis, on s’est parlé au téléphone et il nous a demandé de faire des trucs qui ne seraient probablement pas une bonne idée, comme faire une cover d’une de ses chansons”.

La rencontre de Brett avec Morrissey n’a pas été aussi simple.

“J’ai eu une petite prise de bec avec lui, c’est devenu un peu méchant. Je l’ai en quelque sorte engueulé dans The Face. C’était vraiment une période de brouillard. Je faisais trop d’interviews pour la presse et je n’avais pas les idées claires, et j’ai fini par l’engueuler puis par le regretter et il s’est foutu en rogne. Il a décidé de nous détester après avoir repris une de nos chansons !”

Anderson a reçu de cinglants propos de la part d’un Morrissey à la langue de vipère – “Il ressemble à un jeune homme terriblement ennuyé avec des miettes de Mr Kipling dans son lit ; il ne pardonnera jamais à Dieu de ne pas l’avoir fait en Angie Bowie” – mais plus tard, aux Q Awards, ils sont apparus réconciliés. “Tout est réglé à la fin, confirme Brett. Et je peux toujours écouter un disque des Smiths et le trouver génial”.

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En mai 1992, Suede a entrepris une tournée nationale en première partie de Kingmaker. La Suedemania prenait de l’ampleur, avec des gens qui faisaient littéralement la queue pour faire des stagedives (même durant les chansons lentes). Leur propre tournée nationale a suivi en juin, durant laquelle l’hystérie des fans était telle que Brett entrait sur scène avec une chemise en soie déjà en loques, permettait à ce qu’on la lui arrache de son torse puis glissait dans une autre chemise qu’il gardait à porté de main. Plus tard ce même mois, au concert de Gimme Shelter au Forum, même s’ils étaient avant-derniers à l’affiche, ils ont surpassé tout le monde, y compris les têtes d’affiche, Blur. Ce sera la dernière fois que Suede ouvrira pour quelqu’un.

Le deuxième single tant attendu de Suede, le très excitant Metal Mickey, est sorti le 14 décembre. Avec un rythme basé, a admis Bernard plus tard, sur The Shoop Shoop Song de Cher et des paroles parlant d’un fille qui travaillait dans une boucherie mais qui vivait une double vie glamour, Metal Mickey n’a rien à voir avec le sitcom des années 1970 réalisé par Mickey Dolenz (ce qui est plus révélateur peut-être, c’est de savoir de Metal Mickey était également le nom d’une sorte de vibromasseur). “Ça parle du sexe réduit aux abats ou quelque chose dans le genre, a clarifié Brett, la réduction de l’amour à la chirurgie”.

En entrant dans les charts à la 17ème place, il a permis à Suede de faire un magnifique début chez Top Of The Pops avec tortillement de cul. Leur contrat de deux singles avec Nude avait maintenant expiré. Une furieuse guerre d’enchères a alors commencé. À divers moments, Islands et eastwest semblaient être les grands gagnants. Geffen offrait 4 millions de $ et envoyait le groupe à LA. Suede a simplement pris les vacances gratuites et les coffrets CD gratuits et merci beaucoup. À la fin, ils ont signé avec Sony pour le monde mais sont restés fidèles à Nude pour le Royaume Uni.

La nouveauté à venir de Suede était leur version de Brass In Pocket des Pretenders, qui faisait partie de la compilation éditée pour une bonne cause lors du 40ème anniversaire du NME, Ruby Trax. C’était, comme le dit Chrissie  Hynde, “meilleur que l’original”. (Auparavant, ils considéraient reprendre Ghost Town des Specials ou Silver Lady de David Soul.)

Après une autre tournée britannique, Suede a fini 1992 au sommet du monde. Les lecteurs du NME les ont élus “révélation de l’année” et ont nommés The Drowners “single de l’année”. Les lecteurs du Melody Maker les ont classés “meilleur espoir” et ont élu Brett troisième dans la catégorie “objet sexuel” (les deux premiers étaient des femmes ; Morrissey, le seul autre homme, s’est classé à la huitième place). Il y avait également de respectables apparitions dans les catégories “imbécile”, “dandy”, “hype” et à la fois dans “les personnes qu’on aimerait voir plus” et “moins”. The Drowners était le single indé le plus vendu de l’année.

Rien de tout cela n’a importé lorsque le jury de la British Phonographic Industry (BPI) en est venu à choisir ses nominés aux Brit Awards le 23 février 1993. Suede a été snobé dans toutes les catégories – KWS a gagné l’award de Meilleure Révélation tandis que Eric Clapton et Joe Cocker se sont disputés la place de Meilleur Chanteur – ce qui a déclenché un tollé public. En geste symbolique de dernière minutes, le groupe a été invité pour ouvrir la cérémonie à l’Alexandra Palace.

Interprêtant une version effroyable de leur prochain single, Animal Nitrate, Suede a fait peur aux grandes huiles assemblées et leurs slips soigneusement repassés, avant de jeter leurs instruments par terre et de partir en furie.

“Les gens étaient littéralement choqués, se souvient Mat Osman, je pensais que les gens seraient vraiment blasés, mais c’était comme Never Mind The Bollocks !”

Finalement, Suede gagnera un Brit Award de la Meilleure Révélation au cours de la cérémonie de 1994.

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Animal Nitrate, conte aux allures d’hymne de sexe abusif au pays des ténements, avait pris la place de Sleeping Pills, à l’origine projeté comme troisième single de Suede. C’était un excellent choix. Encore maintenant un des meilleurs moments de Suede, il leur a donné leur premier hit du Top 10, pour monter à la 7ème place, mailgré aucune apparition à Top Of The Pops (Brett avait perdu sa voix) ou au Chart Show (le clip, montrant deux hommes qui s’embrassent, a été censuré).

C’est le 29 mars que, Suede – l’album – a été lancé. Enregistré aux Master Rock Studios de Kilburn avec le producteur Ed Buller (qui faisait précédement partie des Psychedelic Furs), et comprennant une pochetter montrant deux personnes androgynes s’embrassant (en fait, c’est un détail d’une photographie prise par Tea Corrine de deux femmes handicapées, extraite de Stolen Glances, recueil de photographies lesbiennes des années 1970), Suede en a vendu 100 000 exemplaires durant sa première semaine (et 275 000 au total), ce qui en fait le premier album d’un groupe à se vendre le plus vite depuis Welcome To The Pleasuredom de Frankie Goes To Hollywood. La courbe de carrière de Suede a continué à monter avec un quatrième hit tiré de l’album, So Young, et leur première tournée européenne qui s’est terminée en chaos lorsqu’ils sont revenus pour un concert au Kilburn National uniquement pour trouver que la salle avait vendu plus de tickets qu’il n’y avait de places, ce qui a forcé la municipalité à annuler le concert à la dernière minute, laissant des milliers de Suedettes en colère dans la rue.

Alors que le succès du groupe passait une vitesse, leur excès a fait de même. “On est partis sur les chapeaux de roue vers l’époque de Animal Nitrate, révèle Anderson, et on a fini par prendre des tas de coke. Tout est devenu ce truc de ouf, plein de profiteurs et de scènes folles. Tout ce qui se passe quand les groupes commençent à avoir du succès : on prend du bon temps mais on commence à devenir des monstres et le côté sombre prend le dessus”.

Fait révélateur, c’était environ à cette époque que Suede a viré son manager, John Eydmann et l’a remplacé par Charlie Charlton, auparavant membre de The Motorcycle Boy, pour qui Suede avait ouvert au Bull & Gate. Apparemment, Bernard avait présenté un ultimatum au reste du groupe : “C’est lui ou moi”.

Cela ne serait pas la dernière fois.

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Le 1er juin, l’ultime groupe tordu et sexuel anglais s’embarquait dans sa première mini-tournée américaine. En descendant de leur bus à Washington, ils ne pouvaient à peine mettre un pied sur le sol américain sans qu’un revendeur ne vienne à eux pour essayer de leur vendre du crack. Le lancement américain de Suede s’est mieux passé que prévu : l’album grimpait dans les ventes, et à Los Angeles et San Francisco, ils ont été poursuivis dans la rue par des fans. Mais derrière les scènes se trouvait la dissonance. le père de Bernard Butler était gravement malade du cancer et il voulait désespéremment rentrer à la maison. “Bernard voyageait séparement, se rappelle Brett. C’était difficile pour lui et pour nous”.

“Il a détesté tourner aux États-Unis”, confirme Osman. Butler parlait rarement à ses collègues, et se contentait de tout faire en ayant l’esprit ailleurs. “J’arrivais cinq minutes avant de monter sur scène, a-t-il révélé plus tard, collé à cette putain de chemise rouge, et on y allait”.

Ils sont revenus en Angleterre pour deux concerts : un concert au bénéfice du SIDA, conçu par Derek Jarman avec des invités tels que Chrissie Hynde, Siouxsie Sioux et les Pet Shop Boys au Clapham Grand et une tête d’affiche sur la NME stage au festival de Glastonbury. C’était une performance envoûtante qui atteignait son apogée avec le premier nouvel ajout dans leur set en un an : une dramatique ballade au piano intitulée Still Life. Après cela, cependant, au carré VIP, des rumeurs commençaient à circuler : “Pssst ! Les membres de Suede se détestent tous les uns des autres !, chuchotait-on, et Bernard va partir…”

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Ils ont pu être snobés aux Brits, mais le 10 septembre 1993, Suede a gagné son premier grand award. Le Mercury Prize en était à sa deuxième année (le prix inaugural avait été gagné par le Screamadelica de Primal Scream). Suede était outsider – le principal concurrent était Stereo MC’s – mais, à leur grande suprise, ils ont gagné.

“On était vachement contents, admet Brett, parce qu’il y avait beaucoup de merde qu’on nous lançait dessus comme quoi on était une hype ou une ivention des médias et voici cette récompense votée par de  sérieuses critiques musicales plutôt que par ceux qui nous défendaient”. Bernard, cependant, a manqué la cérémonie. Il rendait visite à son père souffrant à l’hôpital. Il décèdera le lendemain. Bernard et Brett, qui avaient tous deux perdu des parents à cause du cancer, ont donné leur 25 000£ du Mercury Prize à la recherche contre le cancer.

Le mois suivant, Simon Gilbert est revenu à Stratford-Upon-Avon pour quelques jours pour rendre visite à sa mère. Le vendredi soir, il est allé au seul pub gay de Stratford avec son cousin, Paul Codling. À la fermeture, le duo a été piégé par un gang de 15 hommes et a été horriblement tabassé.

“C’était un choc parce que c’était tellement vicieux, se souvient Gilbert. Je veux dire, être tabassé un vendredi soir est une chose, mais c’était une vraie violence de rue”.

C’était en état de choc et démoralisé, alors, que Suede a repris sa conquête des États-Unis. En octobre, ils ont joints les Cranberries pour une tournée qui était en théorie une co-tête d’affiche, mais en pratique, cela s’est révélé être tout sauf cela. Les Cranberries décollaient partout aux États-Unis grâce à leur gros tube radio, Dreams, alors que la Suedemania restait largement un phénomène côte est/côte ouest.

Dévasté par la mort de son père, l’insularité de Butler a augmenté. La plupart des soirs, il quittait la salle avant le public. “Ce qui s’est passé, détaille Anderson, c’est que le groupe s’est séparé en Bernard et le reste d’entre nous. On voulait simplement sortir et s’amuser et on s’ouvrait encore un peu et il est devenu plus introspectif. Il s’inquiètait que mon esprit n’était pas centré vers la créativité, mais j’essayeais simplement d’endormir la douleur d’être en tournée”.

Alors que la tension menaçait d’atteindre le point de rupture, on a décidé d’arrêter net la tournée. “On ne pouvait pas continuer à travailler séparement et à ne pas se parler sur scène, explique Brett. On n’agissait pas comme un groupe. La dernière date à New York a été un des concerts les plus complètement fous auquel j’ai participé. C’était si agressif. Il y avait eu des conflits sur scène, et des tensions personnelles, et on a tout déversé. C’était juste des gestes, des frictions – tout s’exprimait par la musique”.

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C’est presque immédiatement après être revenus au Royaume Uni que Anderson et Butler ont commencé à travaillé sur le deuxième album de Suede. D’après Brett : “On était de retour à de rapports sains et on avait une attitude très professionnels à ce propos. Il écrivait un morceau de musique et je le transformais efficacement en chanson”. Mais ce n’est pas comme cela que Butler le voyait. “Brett est si lent qu’il me rend fou ce connard”, se plaignait-il au NME. Le processus qui consistait en Bernard envoyant des morceaux finis à Brett a pris cinq mois.

Le premier avant-goût mondial du prochain album de Suede est venu le 12 décembre à leur concert annuel pour le fan club au LA2 de Londres où ils ont joué pour la première fois Trashy (qui deviendra plus tard This Hollywood Life), Losing Myself (New Generation) et We Are The Pigs. La première nouveauté à paraître, cependant, a été Stay Together, huit minutes et demies de long, simultanément magnifique te grotesque. Alors que l’odyssée guitaristique de Butler emmenait à peu près tous les trucs de son répertoire (sans mentionner du piano, du violoncelle, des cuivres et des gémissements spectraux), Brett narrait une romance pré-millénaire condamnée, pleine de “pluie empoisonnée” et de “cieux nucléaires”, y compris un rap incohérent à la fin.

Butler et Anderson ont tous deux désavoué le morceau. Butler, qui était, de son propre aveu, stone 24 heures sur 24 durant l’enregistrement, a avoué qu’il essayait d’exorciser toutes les émotions qu’il ressentait à propos de la mort de son père à travers de sa guitare. Brett la décrit comme “une expression opéresque de psychose due à la cocaïne… elle me laisse froid”. (Avec ses références codées à “l’année du cheval” et le jeune couple aux yeux de shootés sur la pochette, il sonnait certainement comme un disque de drogué). Sorti à la Saint-Valentin 1994, Stay Together a atteint la troisième place, le plus grand tube de Suede en date. Il n’apparaîtra pas, cependant, sur le deuxième album de Suede.

La promotion du single a été faite avec une poignée de concerts : Worthing Pier, Blackpool Tower et le 12 février, The Queen’s Hall à Edinbourg – le dernier concert de Bernard Butler en tant que membre de Suede. La prochaine fois qu’il apparaîtra sur scène – au Clapham Grand, invité à un concert dont les bénéfices ont été reversés à la recherche contre le cancer, avec les Manic Street Preachers (qui venaient de perdre leur manager à cause d’un cancer) – il a joué The Drowners, toute dernière fois qu’il jouera une chanson de Suede.

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Le printemps 1994 a été passé aux Master Rock Studios de Kulburn à enregistrer le tant attendu deuxième album de Suede. Assis au premier étage de ce même studio, Brett Anderson se souvient de combien lui et Butler “ont recommencé à ne plus se parler”. Comme Mat Osman l’explique, la ténacité de Bernard était largement en cause. “Il aimait faire les choses à sa façon. Et on ne voulait pas faire les choses à sa façon. Le truc bizarre, c’est que je pensais que la musique devenait vraiment bonne. La tension marchait”.

Une différence musicale majeure était le désir de Butler de remplir l’album avec le genre d’épiques informes qui a fait sonner Stay Together comme un single des Ramones (Brett a plus tard critiqué la tendance de Bernard à “partir dans des solos de guitare de 15 heures”). Un des morceaux que Bernard leur avait présenté, The Asphalt World, culminait à 15 bonnes minutes. Le groupe l’a prié de partir et de rapporter une version éditée le lendemain. Il est revenu avec une nouvelle version : elle faisait 19 minutes. Le virtuose ne comprennait tout simpplement pas pourquoi ses chansons étaient rejetées.

Pendant ce temps, Butler exprimait son mécontentement dans la presse. “Je veux désespérément faire des choses en dehors de Suede, disait-il au NME. La seule chose qui gardera Suede, c’est si j’ai le droit d’étendre mes activités… J’aimerais être dans le genre de groupe dans lequel on peut improviser encore et encore, mais quand on a quelqu’un comme Brett dans les pattes, c’est impossible, parce que quand il en a marre, il pose le micro et termine les chansons”. Dans l’édition de juillet de Vox, il a encore une fois exprimé sa frustration de ce qu’il voyait comme la torpeur de Brett et le manque de talent d’improvisation du groupe. “Je vais en faire plus. Gardez un œil sur moi”.

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“Personne n’a dit : T’es viré, dit Simon Gilbert, et il n’a pas dit : Je pars”.

“La goutte qui a fait débordé le vase, explique Anderson, c’est que Bernard avait perdu confiance en Ed. En gros, il disait : Je ne pense pas qu’il fasse du bon boulot, je préfère le faire moi-même, et soit Ed part ou je pars. Et j’ai répondu : Je ne le vire pas, parce que j’ai pensé : D’abord, ça va être Ed, puis ça va être Mat, puis Simon et ça va finir où ? C’était beaucoup de brutalité et je ne pouvais pas la tolérer”.

Le mercredi 25 mai, Bernard a pris deux jours de congé pour épouser sa petite amie Elisa et il n’a invité aucun membre de Suede. Le vendredi, il est revenu chercher ses guitares et les a trouvées posées contre le mur de la ruelle. “D’où la rumeur, dit Simon, qu’on avait laissé ses guitares pour les éboueurs. La vérité, c’est que le staff allait les lui apporter chez lui. Il est venu prendre le reste de ses affaires sans dire un mot”.

Le lundi, il n’est pas revenu. En se rendant compte que le cauchemar était fini, Suede s’est spontanément lancé dans une version de The Girl From Ipanema. Simon a filmé l’événement pour la postérité. L’album loin d’être fini, un musicien non crédité a joué les parties de guitares de Bernard sur la seule chanson non-finie, The Power.

Bernard et Suede se sont formellement quittés le 2 juillet. Au festival Phoenix de ce mois-ci, les rumeurs de split se répandaient. Le lundi 18 juillet, un communiqué de Savage & Best a confirmé la vérité. La propre déclaration de Butler commençait avec ces mots énigmatiques : “Je ne suis pas fou, je suis heureux”.

Inévitablement, les mauvais sentiments ont monté entre les deux camps (pendant un moment, Gilbert ne pouvait se pousser à prononcer le nom de Butler). Brett n’a pas vu Bernard depuis le jour où il est parti.

“Honnêtement, dit Osman, c’était un putain de soulagement, et si tu en parles à Bernard, je suis sûr qu’il te dira la même chose. Ce n’est pas super à regarder : t’es dans le groupe le plus sensationnel d’Angleterre et tu ne t’amuses pas… ce n’est pas bon, hein ?”

Gilbert est d’accord. “Si Bernard n’était pas parti, je ne pense pas qu’on aurait pu continuer”.

“Je trouvais que le gars n’était pas très heureux dans le groupe, dit Brett, et je n’allais pas détruire chaque élément de Suede pour les beaux yeux d’une seule personne. C’était triste, mais en même temps un soulagement”.

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Le remplaçant de Bernard Butler était un écolier de 17 ans.

Richard Oakes est né le 1er octobre 1976 à Perivale, dans l’ouest de Londres, fils d’un notaire et d’une linguiste. Sa famille a déménagé à Poole dans le Dorset quand il avait cinq ans. Il a eu “une enfance calme, avec aucun problème. Toute la merde arrive maintenant”. Ce n’était pas le genre de gars à traîner avec les racailles et, tout comme Bernard Butler, il a passé la majeure partie de sa vie à jouer de la guitare. Autodidacte, il a commencé sur une acoustique à 12 ans, pour passer à l’électrique à 14 ans. À 15 ans, il a formé un groupe nommé Anomie, qui reprenait Ride, les Boo Radleys et même des chansons de Suede au bistro du coin. Il était, a-t-il rapidement découvert, excellent pour jouer à l’oreille, ce qui a été, dit-il : “utile quand j’ai dû apprendre Dog Man Star en deux semaines, pour partir en tournée”.

Oakes a grandi en écoutant les albums de Caravan et des Beatles appartenant à ses parents, mais c’était des groupes comme The Clash et Public Image Ltd qui l’ont vraiment branché à la musique. Les seuls posters que l’on trouvait dans sa chambre étaient ceux des Sex Pistols. Le premier concert auquel il a assisté, accompagné de son père, était The Fall à Bath. Ses groupes modernes préférés étaient les Stone Roses, Blur… et Suede. “J’étais fan, j’aimais le premier album… mais c’était le genre de groupes dont je pensais pouvait faire mieux”.

Quand il a entendu parler du départ de Bernard Butler de Suede, il a envoyé une lettre à leur fan club après avoir lu qu’ils recherchaient un guitariste. Il a acheté un pirate de Suede, a appris les chansons, a enregistré une démo quatre titres de ses interprétations avec quelques-unes de ses compositions et a envoyé tout cela. Simon Gilbert, qui est entré dans le bureau au moment où l’on jouait la version de My Insatiable One par Oakes, pensait entendre un vieil enregistrement de Suede.

D’après le batteur : “Sa lettre était très grossière et arrogante : Si Suede savent ce qui est bon pour eux alors ils me recruteront”. Sur 500 candidats, seulement six ont été auditionnés. Après quelques-uns qui étaient “assez merdiques”, Oakes – pianiste autant que guitariste – est entré dans les salles de répétitions de Southwark. Après avoir interprêté Heroine, Brett s’est tourné vers Mat et Simon en leur disant : “C’est lui”.

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Dog Man Star, ces trois mots (“Ça parle… d’aspiration”), annoncés comme le titre du nouvel album de Suede, commençaient à apparaître en lettres graffées sur tous les murs de Londres en septembre 1994, particulièrement ceux à côté des bureaux des magazines. C’était un rappel opportun que, à part toutes ces histoires juteuses de “Suede va splitter”, il y avait véritablement un disque à promouvoir.

Le 12 septembre, le single du “retour”, We Are The Pigs, est sorti. Hymne à la romance de la révolution (le premier couplet parlait de “voitures de police en feu”, alors que la pochette montrait des paramilitaires encapuchonnés habillés de cuir) et ambitieusement accrue par des chœurs d’enfants et des trompettes à la John Barry, c’était du Suede classique – bien que Sony leur avait prié de sortir quelque chose de plus commercial. Le heavy metal hâché, robotique à nous donner le frisson de Killing Of A Flashboy en face b était même meilleur et reste une favorite des fans. Cependant, le single a été noyé en plein milieu du scandale “Bernard Butler” et n’a atteint seulement la 18ème place.

C’est la semaine suivante, le 17 septembre, que l’arrivée de Richard Oakes a été annoncée aux médias. “Il peut jouer comme le diable, rayonnait Brett. Il va nous piquer la vedette”. Fascinés par la valeur nouvelle de l’histoire, tout le monde de The Bournemouth Evening News au Melody Maker en passant par The Daily Mirror et Total Guitar le voulait. Il y avait un élément de ridicule dans tout cela : dans certains quartiers, on le surnommait “Brett’s Little Dick”. Oakes – aujourd’hui confiant, loquace et à peine reconnaissable du timide adolescent que j’avais rencontré il y a cinq ans – me dit qu’il se sentait assez objet, “tel du bétail primé”.

Le premier concert de Oakes était un concert exclusif au Passage du Nord-Ouest de Paris le 8 octobre. Il venait d’avoir 18 ans juste une semaine avant. “Tout le fan club français avait des ballons sur lesquels on pouvait lire : Bienvenue Richard ! dit-il dans un sourire, et j’ai pensé : Aaah, je retombe sur mes pieds”. À son début anglais, cependant, un concert pour le fan club au club Raw situé en dessous du YMCA du centre de Londres le 10 octobre, il s’est caché derrière son rideau de cheveux. “C’est assez effrayant”, admet-il.

C’est ce matin-là que Dog Man Star est finalement arrivé dans les bacs.

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Dog Man Star était un disque extraordinaire, il y avait des douceurs expérimentales comme Introducing The Band et des mantras futuristes néo-indiens qui mariaient des délires psychédéliques de guitare avec de l’électronica à la Bowie ou Eno. Puis il y avait les morceaux effrontés et populistes aimés des radio tels The Power, la New Generation pleine de cran et le meilleur de tous, The Wild Ones. C’était de la Pop Music au sens le plus noble du terme.

Il fallait aussi remarquer les représentations malines de l’iconographie hollywoodienne et la tragédie rock à la Ziggy qu’Anderson nous offrait (Daddy’s Speeding et Heroine qui parlaient de ces icônes, James Dean et Marylin Monroe), ainsi que deux véritables épopées en The 2 Of Us et Still Life, le final à la Lloyd Webber, plein de timbales écrasantes, de cordes symphoniques et de vibrato d’opéra.

Tout au long de ses 12 morceaux, Dog Man Star déployait un étalage éblouissant de ruses de studio – sitar synthétisée, chants de récré d’enfants, trompettes, cordes, piano staccato à la Roxy, solos de saxo, danseur de claquettes loué à l’heure et sans oublier, bien sûr, de bien grosses guitares – avec économie et précision. Tour à tour prétentieux et franc, pompeux et populiste, c’était, croyait Brett Anderson, “le meilleur disque que je n’ai jamais entendu de ma vie”.

C’était aussi le produit de l’environnement dans lequel il avait été écrit. en janvier 1994, Brett avait emménagé dans le Garden Flat du 14 Shepherds Hill, Highgate N6, un imposant “beuglant gothique victorien”.

“Ça faisait partie de cette culmination de ce monde fou qui me submergeait. Je vivais dans ce minuscule appartement, je devenais claustro, il faisait trop chaud et j’avais simplement besoin de sortir. J’ai regardé dans Londres, et j’ai réfléchi : Où puis-je aller pour écrire un album et être en vraie solitude ? Ainsi j’ai loué ce petit appart dans cette énorme maison gothique avec des vitraux. C’était le plus gros et le plus majestueux hôtel particulier de Highgate et à l’étage, il y avait cette communauté nommée les Mennonites [secte protestante]. J’étais allongé là au milieu des ces débris de chansons, de drogues et d’autre chose, et au dessus, il y avait des hymnes qui passaient au travers des murs. Ces gens très pieux n’avaient pas idée de la débauche qui se passait un étage plus bas”.

La solitude dans laquelle il vivait, tel un comte pâle et tuberculeux, était presque similaire à celle de Lord Byron et elle a poussé ses collègues à la baptiser “Monsieur Le Comte” et les parents d’Anik, sa petite amie mauricienne, à l’étiqueter de “Vampire”.

L’ambiance détachée de l’appartement a été résumée par le plus jeune membre de Suede lorsqu’il a décidé “qu’il empestait le Dog Man Star”.

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Même si Dog Man Star est resté trois semaines à la première place, il a vendu considérablement moins d’exemplaires que son prédécesseur (il a été symboliquement surpassé par le Definitely Maybe de Oasis).

“C’était un album assez difficile, décide Brett. Les gens pensaient que Suede était séparés ou que le talent n’était plus là. C’était obligé que ça affecte leur jugement”. Simon Gilbert acquiesce. “Tout le monde pensait que Bernard était le génie derrière le groupe. Il faisait partie de Suede, mais au même titre que Brett, Justine et Mat”.

La tournée Dog Man Star a commencé à Preston le 26 octobre. Malgré l’élégante toile de fond – un très joli film inspiré par Derek Jarman comprenant des cygnes et des ballerines – les concerts étaient caractérisés par une pugnacité punk agressive, un Brett plus mec et plus fougueux déchirant le set tel un rottweiller.

Pour Richard Oakes, il était dur de jouer les parties de guitare de quelqu’un d’autre note pour note (les mauvaises langues ont parlé de “karaoke”). “C’était grandement difficile pour lui, reconnaît Brett. Même en oubliant son jeune âge de l’époque, on l’a forcé dans une position où il devait jouer les chansons de quelqu’un d’autre. C’était comme jouer des tas de reprises”.

“Ça impliquait vraiment à ce que les gens pensent que j’étais une sorte d’imitateur doué, dit Oakes. Le groupe que les gens venaient voir sur scène n’était pas le groupe qui avait fait l’album. Beaucoup ne pouvait pas calculer ça”.

Oakes insiste sur le fait que ce n’était pas un supplice affreux pour lui comme le prétendaient ses collègues. “Je sais que tout le monde pense que c’était une sorte de parade funéraire, mai j’ai vraiment aimé la tournée Dog Man Star. Je ne me sentais pas du tout comme un artiste étouffé qui devait jouer des tas de chansons de Bernard Butler. Je m’amusais trop”. Même devoir mimer les riffs de Butler, sur les tournages de clip et les apparitions télé, ne le perturbait pas. “Ça faisait partie du job. La promo de l’album devait se faire, on devait faire la tournée, alors j’ai pensé : Je vais le faire. On me payais pour ça”.

C’était plutôt Anderson qui se sentait frustré. “C’est tiré de notre album, Old Man’s Bra (Soutien Gorge de Vieil Homme)”, annonçait-il sèchement. Ou alors : “Cette chanson parle de sexe animal gay, comme toutes nos chansons”.

La routine Dog Man Star a continué avec une tournée européenne avec les Manic Street Preachers qui avaient leurs propres problèmes, c’est le moins qu’on puisse dire. C’est au milieu de la tournée qu’est sorti The Wild Ones. Encore une fois, il a été tenu à distance du Top 10 et cela reste encore sur le cœur de Mat Osman. “Quand on l’a écrite, je me souviens que tout le monde disait : C’est celle qui va autre part, celle qui pourrait faire de nous un groupe pop normal. On a tous trouvé ça vraiment excitant, le fait qu’on pouvait faire un disque lié à Radio 1 que tout le monde aimerait, de 7 à 77 ans. Et je me trompais !” Les faces b étaient d’une signification historique : Asda Town était à la fois la première chanson de Suede écrite seulement par Anderson, et les premiers pas de Richard Oakes dans l’enregistrement, alors que Modern Boys et This World Needs A Father étaient les dernières “nouvelles” chansons de la collaboration Anderson/Butler jamais sorties.

C’est le 30 janvier 1995 que le dernier single de la période Dog Man Star est sorti. New Generation était en fait annoncée double face a avec Together, la première collaboration Anderson/Oakes. Le processus d’éradication de l’influence de Bernard Butler était complète.

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En janvier 1995, c’est un Brett Anderson bouffi aux yeux troubles qui est apparu sur la couverture du NME, accompagné du gros titre : “Est-ce que Suede s’effondre ?” Le cliché avait été pris à 4 heures un froid matin à Primrose Hill, mais la conclusion était que Anderson devenait une autre rock star classique décadente.

Depuis des mois, on chuchotait souvent les mots “Brett” et “héroïne” ensemble. Anderson n’a jamais eu peur des drogues et admettait ouvertement avoir “tout” essayer, mais qu’il préférait de loin la coke et l’Ecstasy même s’il n’est jamais allé à une rave de sa vie.

En novembre, cependant, l’archi-Némesis Damon Albarn avait dit à The Face : “Je trouve que l’héroïne, c’est de la merde, et je sais de source sûre que Brett prend de l’héroïne”. Brett n’a fait aucun commentaire à part nier complètement l’histoire, et a déclaré souffrir de phobie des aiguilles. Il a plus tard insinué qu’il avait pensé à le poursuivre en justice, traitant Albarn de “trou du cul, quelqu’un qui a une grande gueule et pas grand chose à dire avec”. Plus tard, il a dit au NME : “Je m’en branle si des gens pensent que je me fous la gueule dans les chiottes avec une aiguille dans le cul, du moment que je fais de bons disques”.

Il admettra plus tard, en février 1997, qu’il ne pouvait se rappeler des deux dernières années et demies de sa vie. Aujourd’hui, il accepte le fait que le NME avait raison.

“Je ressemblais à une vraie merde, dit-il à Uncut, et mon esprit était probablement dans le même état. Mais que je sois maudit à l’époque si j’admettais ça à qui que ce soit. Avec le recul, je devenais un peu fou. C’était principalement de la frustration. Avoir fait deux albums que je trouvais très bons, avoir fait quelque chose pour la scène musicale que je trouvais vraiment important mais pourtant se prendre pleins de conneries dans la gueule pour ça, je trouvais ça vraiment mauvais”.

Anderson ne prend pas la route facile vers la sortie et me dit être “clean” aujourd’hui. “Mais, souligne-t-il promptement, je n’ai pas une définition claire de clean et crade. À l’époque, tout le monde pensait que j’étais accro au smack ou n’importe, mais je me bourrais la gueule tous les soirs et c’est pour ça que j’avais une sale gueule. C’est ça l’ironie. J’étais probablement le plus propre en termes de narcotiques que je n’ai jamais été. Mais les gens pensaient simplement en deux dimensions : péter les plombs = accro au smack. Les accros au smack que je connais peuvent paraître complètement équilibré. C’est l’alcool qui te fait le plus péter les plombs que n’importe quelle autre drogue”.

Les rumeurs sur l’héroïne ont persisté jusqu’en mars quand Brett est tombé aux États-Unis et a eu besoin d’une canne, et les rumeurs de split ont été renouvelées lorsqu’il a fait son tout premier enregistrement solo (Les Yeux Fermés, duo avec Jane Birkin pour un disque français dont les bénéfices sont allés à la lutte contre le SIDA). Mais il y avait de la lumière au bout du tunnel. Une tournée européenne avec Strangelove a culminé le 21 mai avec un show glorieux au Royal Albert Hall et le dernier engagement de l’ère Dog Man Star est venu le vendredi 14 juillet au Phoenix Festival où Suede a fait la tête d’affiche au dessus de Bob Dylan.

Au moment où ils sont montés sur scène, le ciel s’est mis à déverser des trombes d’eau sur le Warwickshire. Au lieu de reculer devant les éléments, Anderson a gagné un renouveau de respect pour avoir mener une performance de férocité sans précédents sous une pluie battante. Presque immédiatement, le travail sur Coming Up, le troisième album de Suede, a commencé.

La deuxième mouture de Suede était arrivée.

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Le 26 janvier 1996, les fidèles qui sont venus au concert de Suede au Hanover Grand ont eu le droit à deux cadeaux. Premièrement, tout un set de chansons non écrites par Butler. Deuxièmement, un cinquième membre était venu renflouer le groupe. Sur le devant de l’étroite scène, une créature d’une maigreur impossible et de sexe indéterminé jouait du clavier, secouait des tambourins et faisait des chœurs de fausset. “Mais c’est qui ça ? s’est demandé le public d’une voix, et c’est un mec ou une nana ?” Brett a fait des présentations formelles. “Il se peut que vous ne connaissiez pas ce gars. Il s’appelle Neil”.

Les Codling, les cousins de Simon Gilbert, vivaient de l’autre côté de Stratford dans le village plus riche de Tilling. Neil Codling, cadet de Paul (le compagnon d’infortune de Simon dans cet incident d’homophobie), est né en 1973, fils d’un ingénieur civil retraité. Après une “enfance peu mouvementée”, il s’est mis à la musique à l’âge de 14 ans, jouant au début de la basse dans un groupe influencé par The Fall nommé Strangelove (pas celui qu’on connaît), et est rapidement devenu un musicien versatile.

Comme Simon Gilbert, il se sentait étouffé par la mentalité de petite ville de Stratford. “Ces choses émergent la nuit, ces énergies nocturnes – arroser les chats pour leur mettre le feu. On peut les voir bouillir sous la surface”.

Codling a quitté l’école King Edward V en 1992 pour étudier l’anglais et l’art dramatique (rien que ça ?) à l’université de Hull où il a rejoint divers groupes à moitié sérieux, et, comme les autres membres de Suede, a eu son comptant d’emplois misérables.

En 1995, il a eu sa licence et a emménagé à Londres pour se faire embaucher, avec la vague intention de trouver un travail d’acteur. Codling était, sinon un fan, alors un admirateur de Suede, et les avait vus deux fois sur scène : tout d’abord au Birmingham Civic Hall en 1992 puis à Phoenix en 1995. Tout à coup, par osmose et à la dérobée, il s’est retrouvé recruté comme clavier de Suede. “Il traînait littéralement dans le coin jusqu’à ce qu’il soit sur les photos ! dit Mat Osman en riant. L’expression est merdique mais c’était une personne Suede”.

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Suede a maintenu un inquiétant silence entre les été 1995 et 1996, à l’exception d’une version obsédante du Shipbuilding de Robert Wyatt pour l’album pour la Bosnie, Help, une vision alarmante d’un Brett Anderson barbu sur un rockumentaire de MTV et une participation de Brett et de Richard Oakes sur deux morceaux de Love And Other Demons de Strangelove.

C’était l’année de la Britpop : Blur contre Oasis, (What’s The Story) Morning Glory et des légions d’arnaqueurs à guitare. Ironiquement, Suede – qui avait incontestablement ouvert la voie à la Britpop – n’était pas là pour tirer profit de la scène qu’ils avaient contribuée à créer. “Beaucoup de groupes avaient marché dans notre sillage”, dit Anderson. Simon Gilbert accentue le côté positif lorsqu’il dit : “Je suis heureux qu’on ait raté ces conneries de Qui va être numéro un ?”

Loin des feux de la rampe, Brett a emménagé dans un duplex à Ladbroke Grove, où il a fait insonorisé une pièce afin de créer un mini-studio et a commencé à écrire des chansons pour le troisième album de Suede.

C’est le 29 juillet 1996 que Suede est revenu dans toute sa splendeur avec un des singles de l’année. Trash était de l’irrésistible pop bubblegum, son thème de pauvres regardant vers les étoiles rappelait celui de Mis-Shapes de Pulp et Hand In Glove des Smiths. Il est devenu un tube radio dans la journée, perçant dans les charts à la troisième place, égalisant le record de Suede (dans des pays de l’Espagne à Hong Kong, il a en fait atteint la première place).

Comme Osman l’admet, cela avait à voir avec une nouvelle réceptivité post-Oasis au rock à guitare. “Il est facile d’oublier ça quand on a sorti The Drowners, l’idée de nous joués durant la journée n’allait pas arriver. Au moment de Trash, le courant principal avait complètement changé. On en faisait partie maintenant”.

L’album, lancé le 2 septembre avec un concert de minuit au Virgin Megastore, a même fait mieux, pulvérisant le sommet des charts et devenant platine en janvier. Bulletin concis de 10 chansons – six swinguantes, quatre lentes – c’était Suede à son plus pop.

Le producteur Ed Buller déclarait que l’approche était fondée sur Slider et Tanx de T-Rex alors qu’Anderson dit qu’il était conçu pour reproduire le flash qu’on a sous E, le genre de disques qu’on écoute avant de sortir. Même la pochette, peinte par Peter Saville (célèbre pour ses collaborations avec New Order/Joy Division) en fluo criard, et le titre, en partie inspiré par la bande annonce de Sky News contenait la nouvelle humeur d’optimisme au sein du groupe.

À la suite de  l’ouverture Trash se trouvait Filmstar (caricature de chanson d’envie d’acteurs anglais tels que Terence Stamp et Alan Bates), Lazy (qui plagiait le thème de Scooby Doo), By The Sea (cousin élégiaque de The Next Life), She (pique rageuse sur les thèmes de films d’espionnage des années 1960 avec des cordes de Craig Armstrong, responsable du Goldeneye de Tina Turner), l’absurdement contagieux The Beautiful Ones et le Starcrazy de Codling.

Mais le meilleur était la suite des trois chansons qui fermaient l’album comprenant le très Syd Barrett Picnic By The Motorway, The Chemistry Between Us (complainte de la superficialité de l’indulgence pharmaceutique) et le magnifique Saturday Night (qui en devait beaucoup à Wonderful Tonight d’Eric Clapton).

Coming Up n’a pas impressionné tout le monde, cependant.

“Ils ont fait un album glam”, a dit Bernard Butler d’un ton caustique.

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Pendant les six mois qui ont suivi, Suede a tourné au Royaume Uni pour promouvoir Coming Up, alors que les singles qui en étaient extraits ont tous fait le Top 10, formant ainsi la chaîne continue la plus longue de Suede. En décembre, au Roundhouse à Camden Town, ils ont été rejoints sur scène par Neil Tennant qui a chanté sur Saturday Night et une reprise de son Rent.

Tandis que la tournée reprenait en janvier 1997, Brett a pris de plus en plus conscience d’une soudaine prépondérance de “filles de 12 ans qui ne connaissaient que les singles de l’album actuel”. Ceci ne s’expliquait que par deux mots : Neil Codling.

La Cod-mania a rapidement balayé la communauté des fans de Suede avant de se répandre dans les magazines pour adolescentes et de devenir le chéri de ses dames de Thinking Girl. “C’est notre membre fashion ! Brett me disait à l’époque. Tous ces magazines pour ados comme Just Seventeen et Smash Hits l’adorent”.

“Je n’ai pas de problème à être traité en objet, dit Codling aujourd’hui, si ce n’est pas aux frais d’autre chose… Je ne l’ai pas pris au pied de la lettre et je l’ai surjoué un petit peu. Mais ce n’est pas poser ou se pomponner”.

Pour la dernière date de la tournée, Suede a été rejoint sur scène par une invitée très spéciale : Justine Frischmann. Ensemble, ils ont interprété Implement Yeah!, parodie de The Fall qui datait des débuts de Suede et comprenait une déclamation d’Anderson via un mégaphone à la Mark E Smith.

Pendant une grande partie du printemps, Suede a tourné en extrême Orient, en Israël, aux États-Unis et en Europe, revenant en juillet pour une autre cérémonie du Mercury Prize. Cette fois, outsiders à 6 contre 1, ils ont été battus par la jungle de Roni Size. Richard Oakes était ravi : il avait parié sur Size.

Le dernier concert de la corvée Coming Up se passait au Reading Festival où la petite femme de Damon Albarn les a rejoints une fois encore, déclenchant ainsi les inévitables cancans “Est-ce qu’ils couchent à nouveau ensemble ?”

“C’est juste une très bonne amie”, insiste Brett dont la petite amie actuelle, Sam, est aussi une amie proche de Frischmann. “Je n’aime pas perdre contact avec les gens avec lesquels j’ai une connection mentale”.

Comme post-scriptum à leur triomphant retour, le groupe a sorti un disque de plus.

On imaginerait une compilation de faces b comme obligation contractuelle. Dans le cas de Suede, la sortie de Sci-Fi Lullabies – titre à l’origine considéré pour Dog Man Star – était entièrement justifié, rassemblant toutes les faces b à part deux des périodes Butler et Oakes à la fois.

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Pendant 1998, à part une apparition sur l’album hommage à Noel Coward sorti en février, Red Hot & Blue (Poor Little Rich Girl, duo avec le groupe mené par une femme, Raissa), Suede a maintenu un inquiétant silence.

Ils ont passé la majeure partie de l’année à écrire, répéter et enregistrer leur quatrième album studio, Head Music. C’est, comme le dit Saul Galpern, “l’album de leur carrière” – littéralement. Head Music contient le meilleur de chaque style musical avec lequel Suede a flirté durant les sept dernières années.

Avec l’enivrant single euphorique à la Beatles, Electricity, le meilleur comprenait : Savoir Faire, un délicieux remueur de hanches saccadé avec quelques des paroles de comptines rock les plus débiles depuis Hot Love de T-Rex (“Elle vit dans une maison/Et elle est aussi idiote qu’une souris…”), Down, chanson lente classique de Suede et She’s In Fashion, morceau sans efforts de croisement Suede-Philly (imaginez Bowie leader des Stylistics) qui mérite d’être numéro un.

Sur Head Music, Brett admet avoir eu occasionnellement recours au langage Suede (comme dans Orange Mécanique où il fabrique son propre langage), alors que les multiples options de songwriting disponibles dans le groupe sont devenues apparentes. En conséquence, l’album représente un écart de ce que Neil Codling appelle “la douce musique délibérément cohésive” de Coming Up.

“C’était un disque assez sécuritaire, dit Richard Oakes. Il avait de grands singles, tous sont rentrés dans le Top 10 ce qui nous a établis pendant deux ans – génial. Mais l’approche cette fois était plus de liberté pour tous”.

Afin de faciliter cette approche plus décontractée, ils ont travaillé sans Ed Buller pour la première fois, optant à la place pour Steve Osbourne, qui faisait partie du groupe de remix Perfecto, dont les crédits passés comprennent Embrace, Republica, U2 et le Pills, Thrills & Bellyaches des Happy Mondays. La sensibilité rythmique de Osbourne s’est révélée cruciale. “Les mélodies devaient monter du groove, explique Brett, plutôt que descendre de la chanson”.

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Après 10 ans, est-ce que Suede a un héritage ?

“Ouais, un assez gros, conclut Brett. Je n’aime pas me titiller ou me flatter en me disant que j’ai une importance culturelle, je me fous de cette merde d’étiquette. Mais je vois beaucoup de choses pour lesquelles on est responsables”.

Non pas que la santé de l’actuelle scène musicale intéresse Anderson.

“Je ne me socialise jamais particulièrement. Ça m’a toujours fatigué : les gens de l’industrie, de la coke plein le nez, qui te sortent : Putain, qu’est-ce que j’aime ton album, meeec. Je trouve ça un peu… urgh. Et je ne pense pas qu’on n’ait eu jamais de pairs. On a toujours eu ce monde qui était simplement… Suede”.

Pour quelqu’un qui a fait de l’insularité une carrière, il est assez pragmatique pour jouer le jeu si nécessaire – le jour où je l’ai rencontré, il venait d’enregistrer des jingles radios (“Salut, c’est Brett de Suede et vous écoutez Merdouille FM”) – et admettre que : “J’ai accepté certains côtés. Je veux dire, durant les sept dernières années, c’est comme ça que j’ai posé la nourriture sur la table. On devient plus adepte pour en traiter certains côtés. Ça devient un job qui sonne vraiment malsain…”

Il me fixe avec ce regard cobalt.

“Mais c’est ce que je fais de mieux”.

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Head Music sort sur Nude le 3 mai.

Traduction – 11 janvier 2002