3 Seymour

Sans aucun doute, la création la plus célèbre de l’écrivain américain reclus JD Salinger est Holden Caufield Jr, l’adolescent sensible, perturbé et rebelle de l’Attrape-cœurs. La considérable réputation de Salinger et son status de gourou énigmatique reposent sur un minuscule corps d’œuvres – un roman et treize nouvelles – tous écrits entre 1948 et 1959, depuis lors il y a eu peut-être le plus bruyant silence des lettres modernes. L’Attrape-cœurs est le chef d’œuvre de Salinger, certainement en ce qui concerne le grand public, mais les disciples de Salinger avanceraient que ses nouvelles, telles que un Jour rêvé pour le poisson-banane, Franny et Zooey et Dressez haut la poutre maîtresse, charpentiers, sont tout aussi poignante dans leur évocation d’un désespoir profnd mais doux à la superficialité du monde adulte.

Chacune de ces histoires concernent un certain Seymour Glass, vétéran de la seconde guerre mondiale inadapté et perturbé qui tente de trouver la lumière dans le Bouddhisme, la compagnie des enfants et le mariage, mais finit par se suicider, incapable de réconcilier sa nature obsédante et chercheuse avec le côté factice et le matérialisme de l’Amérique des années 1950.

Comme Hesse et Tolkien avant lui (et moins joyeusement, Irvine Welsh après lui), les œuvres de Salinger ont exercé une puissante influence sur des vagues successives de jeunes gens intelligents. Les membres de ce qui avaient été Circus – désormais réduits à un quatuor – n’étaient pas une exception. Et ainsi, à la suggestion de leur ami Paul Hodgson, il a été décidé de se tourner vers Salinger à la recherche d’un nom pour leur nouvelle aventure. ainsi, ils sont devenus Seymour (après une période brève, Dieu merci, sous le nom de The Beads – “les perles”) – version très différente du pop-rock fondamentalement conventionnel de Circus. À certains égards, Seymour était un nom mal approprié. L’ancien soldat de Salinger était calmement désespéré, alors que Seymour le groupe était anarchique, chaotique et sacrément bruyant, comme les couches les plus basses du circuit des concerts londoniens allaient bientôt s’en appercevoir.

Alex se souvient que la première répétition avec lui-même, Damon, Dave et Graham a eu lieu la veille de la fin du premier semestre de 1989-90 à Goldsmiths et la veille du début des vacances de Noël. “On est allés à la Beat Factory et on a fait She’s So High ensemble cette première fois. Ridicule, vraiment. Elle s’est rassemblée autour de quelques accords que j’avais écrits et quelques paroles que Graham avait écrites pour les couplets. C’était la veille avant les vacances de Noël et je suis rentré chez moi pour Noël en pensant que j’étais dans le meilleur groupe du monde. Affaire classée”. ainsi, en consultant les archives de Goldsmiths, nous pouvons établir à peu près certainement que la première convocation de Seymour et donc, en fait, l’inauguration de Blur a eu lieu le 18 décembre 1988. Les premiers signes étaient propices.

“Alex nous a rejoints, Damon déclare, et tout a changé de vitesse. Il y avait tout de suite la bonne chimie entre nous quatre. On avait l’impression d’être un vrai groupe avec une vraie résolution bien que enveloppé dans toute cette folie arty”.

Les chansons s’amassaient rapidement. Remarquablement comme nous l’avons entendu, la toute première chose que les quatre ont essayé ensemble était She’s So High qui survenait, comme Graham l’a dit : “de cet interminable jam que j’ai probablement encore en cassette quelque part”. D’autres sélections se sont rapidement rassemblées. Durant les vacances de noël, Damon a écrit Sing, qui allait devenir probablement la plus grande réussite de Blur de leurs débuts. Des années plus tard, elle apparaîtra sur la bande originale de Trainspotting. “C’était le première fois, en tant que groupe, que je pensais qu’on avait vraiment quelque chose”. Graham se souvient également qu’aux premiers concerts de Seymour, “même les gens qui nous détestaient venaient nous voir en disant : C’était quoi cette chanson ? Long Legged, Fried, Dizzy, Mixed Up, Tell Me Tell Me et Shimmer datent toutes de cette première période d’activité de Seymour et réflètent la curieuse soupe musicale primordiale dont émergeait le groupe – tout de Messiah de Handel au Wedding Present.

“On était vraiment assez bizarres, pense aujourd’hui Graham. Je pense qu’on essayait de faire de la musique qui fait peur à l’époque avec des morceaux comme Dizzy. J’écoutais Dinosaur Jr et les Pastels et j’étais fou des Pixies. Surfer Rosa était l’album pour moi à l’époque. J’aimais bien James depuis l’époque Colchester, quand j’ai aimé Hymn From A Village. Alex était branché par New Order et Prince et Damon divaguait dans son truc Carl Orff et son flonflon de Kurt Weill”.

On peut retrouver une petite mais signifiante tendance dans la musique de Seymour dans les excentriques de Surrey The Cardiacs. Formés à la fin des années 1970 et menés par le guitariste, chanteur et compositeur Tim Smith, les Cardiacs étaient, à la fin des années 1980, une véritable curiosité sur la scène indée. Ils inspiraient du dégoût et de la méchanceté quasi totaux de la part des journalistes musicaux mais une dévotion obsessive de la part d’un petit culte dédicacé qui incluait dans une certaine mesure Albarn et Coxon. The Rough Guide To Rock Music fournit un clair précis de leur style insondable : “Une goutte acceptable de prog-rock, une pointe de speed metal, un peu de psychédélie teintée de période Edwardienne… [et] un clin d’œil aux Sex Pistols, à King Crimson et à XTC”. Bien que ce n’est pas d’une splendeur maladive tel que cela semble, ils méritaient néanmoins mieux que la réponse imbécile qu’ils reçoivent de la presse musicale habdomadaire gardienne de la crédibilité rock – quelque chose dont se moquait Blur comme de sa première chemise. Bien des années plus tard, au concert de célébration de Blur à Mile End, les Cardiacs ont été invités à l’affiche en reconnaissance de l’admiration de longue date de Blur pour eux et un joyeux doigt d’honneur à la mode. Tous ceux disposés à explorer les Cardiacs sont dirigés vers A Little Man And A House And A Whole Wode Window ou Heaven Born And Ever Bright.

Une chose que Damon avait récupéré de son cursus d’art dramatique avorté était un enthousiasme pour un concept connu sous le nom de “théâtre de la cruauté”. L’idée, développée dans les années 1930 par le dramaturge français Antonin Artaud, est redevenue à la mode dans les années 1960 en Angleterre et demeure une influence première des réalisateurs expérimentaux. Elle était en essence anti-littéraire et anti-civilisation qui, selon Artaud, nous réprimaient et nous inhibaient. La vision d’Artaud en était une où le drame nous forçait à nous confronter aux extrêmes des sentiments humains – la folie, la violene, la perversion – via des tactiques de choc sur scène telles que des effets sensationnels, des chants, des cris, des marionnettes géantes, des lumières spectaculaires et ainsi de suite. Ainsi, nous pouvions toucher nos émotions primaires et nos “nous” intérieurs ininhibés. Si c’était possible ou non désirable troisième à l’affiche du Bull and Gate à Kentish Town un mardi pluvieux devant vingt mômes indés était loin d’être certain, mais c’était l’intention de Damon d’essayer avec le bébé Seymour. Comme il le dit : “On était un groupe d’art, assez. Et ça revient désormais dans notre musique, ce qui est génial. On est ce en quoi Seymour aurait évolué”.

DAVE ROWNTREE : On savait comment on voulait que ce soit mais on n’avait aucune idée comme atteintdre cet état, aucun concept comment le faire marcher, alors le plus proche qu’on a pu avoir pendant longtemps était de mettre tout au maximum, jouer vraiment rapidement et de manière folle avec de studpides changements d’accord et des tas de cris et de choses qu’on cognait. Ça nous a attiré beaucoup d’attention. On frappait quelque chose une fois de trop et ça cassait. Rappelez-vous que c’était à l’époque de l’explosion Manchester et c’était très différent de la norme. Tout le monde prétendait être les Happy Mondays et on faisait ce truc bizarre incompréhensible. On a toujours donné l’impression qu’on savait ce qu’on faisait cependant. Damon parlait du théâtre de la cruauté et ça sonnait comme si on avait une base théorique pour toute cette folie.

Le premier concert réel de Seymour dans le sens performance publique (certaines sources suggèrent qu’il a en fait été interprété sous l’horrible pseudonyme The Beads) a eu lieu à la Chapel Viaduct Station à quelques 5 kilomètres en périphérie de Colchester. Devant un public d’une centaine de personnes qui étaient assises dans le wagon d’un métro, le groupe a fait un bref set qui commençait pas Long Legged. Alex se souvient de l’événment comme une fête familiale des Albarn. “Notre premier concert était le 50ème anniversaire du père de Damon. Aussi, sa sœur avait 18 ans et lui 21 alors les Albarn ont fait une grosse fête. On est allés jouer devant les mamies. L’ami de Graham, Adam Peacock, l’a en fait filmé et je l’ai encore quelque part. Damon avait ses cheveux hérissés et ressemblait à quelqu’un de Stump et on a utilisé le vieux stroboscope du père de Damon des années 1960. Mais ça ne compte pas vraiment, je suppose. Le premier vrai concert est le concert à Goldsmiths à la fin de notre première année”.

Cette performance dont on sait beaucoup de choses au début de l’été 1989 devait célébrer les œuvres des troisièmes années – ce qui incluait les amis de Graham, Adam Peacock, Peter et, bien sûr, Damien Hirst, qui a plus tard déclaré à Alex et Graham qu’ils étaient le meilleur groupe depuis les Beatles. Dans le public se trouvaient des notables de la YBA (mouvement des jeunes artistes britanniques à tels que Sarah Lucas, Michael Landy et Angela Bulloch).

DAMON ALBARN : C’était toujours un vrai avantage que Graham et Alex étaient connus à Goldsmiths et ma sœur était au Hornsea Art College alors on est devenu un centre d’intérêt pour les étudiants là-bas – les cool, en tout cas. Nos premiers concerts étaient automatiquement des fêtes.

Seymour n’a jamais fait beaucoup de concerts – soi-disant une dizaine dans toute leur carrière, il semblerait – mais ils se sont rapidement installés dans un régime appréciable et producteur de concerts sporadiques et de longues sessions nocturnes à la Beat Factory parsemés d’études, de travaux d’informatique à la mairie de Colchester et à faire le barman au Portobello Hotel.

ALEX JAMES : Damon nous disait que Ian McCulloch était passé la nuit dernière ou Tina Turner alors il reste debout toute la nuit avec l’aristocratie rock de l’époque qui lui propose de la coco et d’autres drogues. C’était un bon entraînement pour la célébrité même si ses parents n’étaient pas étrangers à ce milieu. Le père de Damon a fait cette émission sur l’art et la princesse Margaret est venue. Il lui a dit : “Okay, chérie” et a reçu un savon de chez savon. C’est une vraie fleur bleue, le père de Damon. Pas du tout comme lui. Et le weekend, si on ne pouvait aller à la Beat Factory et qu’on avait besoin de répéter pour une fête ou un concert, on jouait chez les parents de Damon. De la moquette aux murs, des tables en chêne ; une maison d’artistes. Damon les appelait Keith et Hazel – très politiquement correct et branché. On allait là-bas et sa mère nous faisait de l’excellente cuisine et Graham et moi, on partageait le lit à baldaquin de sa sœur. Mes parents pensaient que c’était génial ce que je faisais mais ne voulaient pas que je m’attende à quelque chose parce que personne de leur connaissance avait été dans les journaux. Dès qu’on a été dans le Guardian et les journaux que lisent leurs amis snobs, ils étaient : “Wow !” Je ne les méprise pas du tout ; ils ont été très encourageants. Mais le père de Damon avait managé des groupes, sa mère avait été au théâtre, alors ils savaient que ce n’était pas un chateau en Espagne, alors que mes parents venaient d’un milieu ouvrier et étaient moins certains.

Durant les vacances d’été de 1989, Adam Peacock s’est installé dans un squat à côté de Goldsmiths sur la New Cross Road, en face du club rock The Venue. Quand on a découvert que tout l’immeuble était vide, il s’est rempli d’étudiants de Goldsmiths, et Alex et Justine ont pris l’appartment au rez-de-chaussée d’un immeuble qui est devenu le centre d’une culture de vie de bohême sordide. “Des champignons magiques et des dépravés drogués partout tout le temps. On n’avait pas d’argent. Horrible. Finalement, Withnail And I. Justine s’est installée et on a pris l’appart du bas avec ce dégoûtant petit jardin plein de limaces. Justine ne savait pas quoi faire, elle s’arrachait les cheveux entourée par ces aliénés qui prenaient des champignons et des hot knives. Tennents Super pour le petit-déjeuner, hot knives pour le déjeuner et des champignons pour le dîner, et le concert occasionnel à Dingwalls. Graham et moi, on marchait de Euston à New Cross, on était tellement fauchés”.

Pendant ce temps, Seymour a continué à faire des concerts sans gros efforts. “George Robeyalldayers et tout le reste”, dit Graham, se réferrant à un repaire indé discret populaire de l’époque. “Damon nous disait qu’on avait un concert et puis on allait là-bas et on se rendait compte qu’on n’est pas vraiment à l’affiche et puis on rentrait tout notre matos de manière à rentrer de force sur l’affiche de cette manière. On roulait dans le break Montego de Dave ; nous tous et tout le matos”.

Les concerts de Seymour étaient clairement des événements et pour comprendre cela, nous avons besoin de les considérer dans le contexte pop du jour. Les années 1980 en tant que décennie sont toujours vaguement définies par les costumes en lamé de Martin Fry, de la mèche de Phil Oakey, des bandannas de Duran Duran et du travestisme douillet de Boy George. C’est là-dedans qu’a prospéré un glamour maniéré sciemment superficiel, une réponse artistique réfléchie qui tordait le matérialisme qui régnait sur l’époque – le mantra “La cupidité est bonne” de Gordon Gecko – et tous deux célébrés et parodiés dans un pastiche d’affluence et de style. Au moins, les groupes les plus élégants l’ont fait : Tony Hadley était clairement un connard qui aimait porter des nappes.

Mais à la fin de la décennie, les idées faisaient prime. Un coup d’œil rapide dans les charts de l’été 1989 montrait les plus hauts échelons dominés par Kylie, Jason, Jive Bunny et la curiosité phénoménale pétillante venue de Liverpool, Sonia. Pas pire que l’état des choses au moment où ces lignes sont écrites – Robbie Williams, All Saints et tout un tas de boy bands interchangeables aux pectoraux développés – mais à peine le baromètre d’une scène musicale pleine de créativité, du moins de la perspective du groupe. La vrie dance music était à l’ascendant et Ride On Time de Black Box était l’un des gros disques de l’été, mais si vos goûts penchaient vers le rock – ce qu’on appelerait musique underground des les années 1960 et 1970 et alternative ou indée aujourd’hui – alors l’humeur caractéristique était la torpeur. Madchester avait créé une hégémonie de sortes et personne ne doutait de la grandeur viscérale des Stone Roses et des Happy Mondays à leurs débuts, mais même à l’époque les stars naissantes de cette scène célèbraient l’ordinaire. La mode était à celle des maisons jumelées et du conseil municipal, on avait fait de la proximité de “la rue” et d’un manque d’air et de grâce au-delà de la croyance pugnace en soi une vertue. Les groupes aspiraient à un était d’insolence pessimiste et de cool apathique.

Une partie de cela allait faire surface dans le Blur des débuts, en particulier dans les paroles faussement apaisantes et libres de Albarn. Par contraste, Seymour, du moins dans leurs performances sur scène, étaient des hommes consacrés, sinon entièrement au “théâtre de la cruauté”, mais du moins à une sorte de comédie bouffonne orgiaque et thérapeutique.

ALEX JAMES : On se soûlait et fumait autant qu’on pouvait, on se renversait du vin sur nous, puis on sortait et on voyait ce qu’on pouvait faire. Tout était d’être avec le moindre de complexes possible, en disant : “Regardez moi ! On est en train de LE FAIRE !” On se faisait passer pour aussi pompés que possible, comme le faisait Henry Rollins avec ses drogues naturelles. Étre aussi ridicues que possible, aussi géniaux, forts et énergiques aussi. Étre quelque chose de très… pourpre.

GRAHAM COXON : On avait des choses mélodiques, des chansons comme She’s So High et Repetition, mais parfois on ne dépassait pas la troisième chanson. Damon était branché par ce théâtre de la cruauté et il sautait sur les épaules d’Alex et cette girafe venait vers moi et tout était détruit alors on ne jouait pas très longtemps. Au Borderline, on a fait trois chansons et on ne pouvait pas continuer. On pensait qu’on était vraiment excitants et les critiques étaient assez sympa et des salles nous redemandaient. On a rejoué au Borderline en première partie de Five Thirty. J’aurais aimé nous voir. On devait être affreux. Les gars du son de la salle nous détestaient et voulaient baisser notre son. Je pensais : “Qu’est-ce que ce gars avec sa queue de cheval et son jean noir serré connait ?” On se soûlait pas mal aussi ; des bières et des bouteilles de vin. Et on tenait le coup à l’époque. On était très maigres et ultra-énergiques à l’époque. C’est différent aujourd’hui. On est plus cosncients de notre mortalité aujourd’hui.

L’apparition la plus célébrée de Seymour de l’époque a été leur première virée londonienne, en première partie des Mancuniens de Too Much Texas (dont on ne se souvient de rien aujourd’hui mais ce chanteur Tom Hingley a fin par chanter dans les Inspiral Carpets) et de New Fast Automatic Dafoodils au Dingwalls de Londres. Pour des raisons qui ne sont pas complètement compréhensibles – le petit cachet de NewFADS ou la campagne autocollants et graffitis de Seymour – beaucoup de gens de l’industrie, journalistes et autres, sont venus à ce concert. Au moins une opinion de major n’a pu rentrer, mais plus de ces anonymes malchanceux. Quant au concert en lui-même, il s’est passé d’une manière mouvementée typiquement Seymour. Comme c’était le souvent le cas, leur set se terminait prématurément dans une pagaille soûle. Adam Peacock, rafraîchi et pris dans l’ambiance, a commencé à se conduire “impétueusement”, se souvient Alex. “Je me souviens de lui buvant une bouteille de Pernod à même le goulot et disant au chanteur de Too Much Texas : Tu as un petit paquet délicieux, et puis il a attrapé ses couilles”. Après cet assaut sur, on suppose, Tom Hingley, Adam a baissé son pantalon et a commencé à secouer ses parties génitales dans tous les sens sans réfléchir. Les hommes de la sécurité ont paniqué et un videur a aspergé le groupe de Mace, le dérivé de gaz lacrimogène antipersonnel. Aveuglés et agonisants, le groupe a accidentellement fait signe à une voiture de police de s’arrêter. Plus tard, aux urgences, une vieille femme les a réprimandés pour avoir bu de la vodka dans la salle d’attente. Bien plus tard, les événements de la soirée ont formé la base de Mace, la face B de Popscene.

Dans la foule ce soir-là, cependant, s’était trouvé le journaliste rock irlandais Leo Finlay, qui a écrit une critique chaleureuse du groupe dans la revue professionnelle Music Week. Manifestement dictée au téléphone, le groupe a été malheureusement annoncé par erreur sous le nom de Feymour. Erreur qui s’accordait d’une certaine manière à l’approche peu conventionnelle du groupe, ce qui comptait était qu’ils avaient reçu leur première presse – une critique dithyrambique de plus – de la part d’une publication musicale établie. “Ce groupe inconnu de Colchester non signé a joué un set aveuglant qui les a fait rapidement aimés des rebelles de Dingwalls. Il se pourrait bien qu’il y ait un trou dans le marché maboul et Feymour a le charme pour le combler”. La critique de Finlay a été le début d’une proche amitié entre lui et le groupe – ils lui ont demandé une fois d’être leur manager, ce à quoi il a sèchement et sagement répondu : “Allez vous faire foutre” – qui a duré jusqu’à sa tragique mort prématurée en 1997.

Au milieu de l’année 1989 alors, et l’humeur était contente, comme se rappelle Alex : “Je pensais qu’on était les Talking Heads. C’était génial. Ces douze mois et des brouettes passés à aller à la Beat Factory à chaque fois que le studio était vide, à regarder les Blues Brothers et à manger toute la bouffe du frigo. C’était génial, être à la fac et aller au studio quasiment tous les soirs, faire de l’art et du terrorisme sonore – il doit y avoir des kilomètres et des kilomètres de bande de nous qui faisions les fous – et faire ces connards de fous”.

Un bon bouche à oreille et de bonnes coupures de presse comme celle ci-dessus voulaient dire que ce que le business musical appelle un “buzz” commençait à circuler autour de Seymour. Comme déjà mentionné, une personne assez importante de l’industrie n’avait pas réussi à aller au concert de Dingwalls mais était suffisamment intéressé par le groupe pour persévérer et les retrouver à leur prochaine obligation. Mais pour aller aux racines de cette histoire, nous avons besoin d’employer le fondu Vaseline bien aimé des réalisateurs des années 1940 et revenir dans les sombres rues pluvieuses de Liverpool. Et notez que sur les pages voltigeantes du calendrier, on lisait 1978.

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Indubitablement, si le punk avait une seule voix distinctive, c’était la voix traînante sur-articulée et cinglante de Johnny Rotten ou les appels à la bataille pédagogiques et infectés de flegme de Strummer. Mais si le punk était né à portée des cloches de Bow Bells, le Nord a travaillé les variations très cool du gabarit simpliste debas de la bravade de loubard. À Manchester, les Buzzcocks, Joy Division et The Fall ont donné au punk un éclat intellectuel et ont fait vraiment durer la musique. De manière similaire à Sheffield et Liverpool, où des jeunes hommes décharnés en longs manteaux devançaient rapidement sur la plan artistique les rigolades de bistro de Eater et de Gene October.

David Balfe était l’un des premiers Liverpudliens à embrasser la nouvelle effervescence culturelle. Un groupe nommé Big In Japan, nommé d’après leur seule chanson décente, était l’une des attractions punks principales de la ville et le leader visuellement frappant Jayne Casey était central au charme du groupe. D’autres membres incluaient des futures lumières telles que Bill Drummond (plus tard de The KLF), Ian Broudie (des Lightning Seeds) et Holly Johnson (de Frankie Goes To Hollywood). Johnson, elfe punk maniéré, s’accordait au génie du groupe mais n’allait jamais défier Jaco Pastorius en tant que virtuose de la basse. Ainsi, en 1978, il a été viré et remplacé par Dave Baldfe. Désormais, les doctrines primitives du punk semblaient de plus en plus ridicules, cependant, et une nouvelle sorte de “visages” de Liverpool incarnés par Pete Burns, Pete Wylie, Ian McCulloch et Julian Cope (originaire des Midlands qui s’était installé à Liverpool pour ses études de professeur) étaient dans l’ascendant. Effrontément, ce sont ces musiciens, qui, dans leurs diverses premières incarnations sous le nom de Nova Mob, Mystery Girls et Crucial Three, ont une fois fait une pétition (littéralement) pour que Big In Japan splitte mais n’ont pas réussi à obtenir assez de signatures. De cet incestieux réservoir de talent a émergé The Teardrop Explodes, Echo And The Bunnymen, Wah Heat et bien d’autres. Les parties intéressées aimeraient savoir que toute la “scène” est racontée dans deux mémoires vivants de l’époque : A Bone In My Flute de Holly Johnson et le splendide Head On de Julian Cope.

À la dissolution de Big In Japan, Balfe, 20 ans, et Drummond, animé de l’esprit d’entreprise, ont fondé leur propre label, Zoo, pour refléter la fécondité post-punk de Liverpool autour du club de Eric. Ils ont produit et managé les deux groupes porte-étendard de la ville, Echo And The Bunnymen et The Teardrop Explodes. En juin 1979, quatre mois après la sortie de leur EP acclamé Sleeping Gas, l’organiste Paul Simpson a quitté The Teardrop Explodes pour continuer ses études – créant une crise mineure au sein du groupe.

DAVE BALFE : Bill et moi, on avait Zoo et on produisait et manageait les Bunnymen et les Teardrop Explodes. Les Teardrops commençaient à faire connaître leur nom et ensuite le claviériste a quitté le groupe et j’ai rempli son poste pendant ce qui était censé être quatre concerts et ça s’est avéré être quatre ans par intermitences. Puis en 1982 ou 83, ils ont splitté dans beaucoup d’acrimonie. Bill et Julian s’étaient bien brouillés.

Je conseille à quiconque contestant cette dernière déclaration d’écouter le morceau Julian Cope Is Dead (“Je lui ai tiré une balle dans la tête…”) de l’album solo de Drummond, The Man. La vie des Teardrops a été une odyssée colorée dans les domaines les plus reculés de la pop, mais on se rappelle d’eux tendrement. Le Melody Maker a une fois dit du groupe : “S’ils n’avaient pas été composés de trois psychopathes certifiés cinglés ou plus, ils auraient pu être plus grands que les Beatles”. À part l’hyperbole, il y a une once de vérité dedans. Une carrière sensiblement scintillante s’était fondé dans une mer de folie provoquée par la drogue, de sybaritisme folle et d’hostilité personnelle bouillonnante. Il est bon de se rappeler cela en vue des relations de Balfe avec les assiégés Blur au début des années 1990.

Juste avant d’expirer définitivement, les moribonds Teardrop Explodes avaient été un duo compris de Balfe et de Cope et brièvement managé par le promoter concert Paul King (pas le policier chantant ni l’animateur de MTV). Balfe et King étaient devenus de bons amis et après la mort des Teardrops, ils sont fait un arrangement d’affaires.

DAVE BALFE : J’ai dit : “Donne moi un bureau, un téléphone et une secrétaire et je commencerai à nouveau à manager des gens et je te donnerai 50%”. Alors on a formé le management Balfe-King. On a managé quelques groupes, dont Strawberry Switchblade, le groupe au tube unique. Puis j’ai dit que je voulais faire un label sur la même base : “Je payerai pour tout mais je t’en donnerai la moitié pour utiliser le bureau”. Je n’avais pas d’argent mais assez pour trouver des groupes, faire des singles, faire partir une vibration et puis les signer sur une major et recouper l’argent – ce qui est en gros ce qu’on a fait avec les Teardrop Explodes et les Bunnymen. Alors j’ai sorti des disques des Woodentops et de Brilliant. Et c’est comme ça que Food a été formé.

Une autre première acquisiton de Food était le dieu du rock cartoon Zodiac Mindwarp. Balfe avait entendu le buzz qui l’entourait mais je n’avais pas réussi à obtenir une cassette. “Finalement, je l’ai croisé dans le bus 38 et il m’a lui-même donné une cassette. Il n’avait même pas de guitare à cette époque. Alors je lui ai donné une guitare, on a monté un groupe et on a sortir les singles High Priest Of Love et Wild Child. C’est à ce moment-là que j’ai impliqué Andy Ross”.

Ross était impliqué dans la musique depuis la fac à la fin des années 1970, lorsqu’il avait formé un groupe nommé The Disco Zombies avec Dave Henderson, aujourd’hui magnat de l’édition avec le groupe EMAP Metro. Ils ont sorti un tas de singles faits maison, défendus par John Peel, et l’un d’entre eux, Drums Over London, vaut 20£ aujourd’hui au cas où vous en auriez un qui moisirait dans le grenier.

Au moment où il est entré dans l’orbite de David Balfe, Ross travaillait dans un bureau des impôts de Londres et était journaliste freelance pour le magazine aujourd’hui défunt Sounds. Durant les derniers jours des Teardrop Explodes, Balfe avait acheté une maison dans la campagne du Buckinghamshire. “À peu près aussi loin de Londres qu’on le pouvait sans être dans le Cheshire. Très peu pratique pour un célibataire dont la plupart des activités se trouvaient à Londres”. Balfe a débuté une relation avec une femme qui vivait auparavant avec Ross – en effet, ils partageaient toujours un appartement de manière platonique tandis que Ross cherchait quelque chose d’autre – et c’était de cette manière que les deux sont devenus amis.

DAVE BALFE : Je n’avais pas de grand réseau d’amis à Londres parce que j’avais grandi à Liverpool. À Londres, je n’étais pas programmé pour ce qu’il s’y passait alors que Andy connaissait des journalistes et des personnes dans le business. J’ai dit : “Écoute, je ne peux pas me permettre de te payer quoi que ce soit mais je te donnerai 25% de la société si tu viens travailler avec moi à la direction artistique”. Il est venu me voir avec une démo ou un nouveau groupe et j’aurais sorti : “Beurk” normalement, mais j’ai signé Voice Of The Beehive sur ses recommandations.

Il est rapidement devenu clair que Food aurait besoin d’une sérieuse et considérable injection de cash s’il devait jouer dans la cour des grands. “J’avais mis un peu d’argent mais j’étais en aucun cas un homme riche, explique Balfe. Mais alors j’ai vendu cette maison dans le Buckinghamshire à l’apogée de la folie des propriétaires des années 1980 et j’ai fait un profit de 10 000£. Je faisais de l’argent ça et là. Sur deux ans, j’ai investi environ 13 000£. À ce moment, la maison de disques était une sorte de perte pour le business du management. J’ai acheté une autre maison et j’ai eu un bon petit fon capital dessus et j’ai pris un découvert de 20 000£ à la banque”.

Le projet initial de Food était de trouver quelques groupes, de les signer et ensuite de signer une sorte de contrat de label. L’idée générale, selon Andy Ross, “était de se concentrer à faire connaître quelques groupes – on ne l’a jamais fait à la manière d’Alan McGee”. Balfe était assez optimiste, puisque les deux derniers groupes qu’il avait singé avait tous les deux provoqué une guerre d’enchères. Installation de la vie du business musical, la guierre d’enchères a une logique et une énergie qui se perpétue indéfiniment. Le potentiel de tels groupes est souvent négligible. Cela importe peu. “De toute manière, on a pensé à commencer ça proprement – trouver des groupes et obtenir des contrats de quatre ou cinq albums. Alors avec ceci à l’esprit, on a trouvé Crazyhead et Diesel Park West”. Ceux qui suivent de manière assidue la scène et la presse musicales britanniques peuvent se rappeler de ces deux groupes. Le premier était un groupe déguenillé et graisseux mais adorable tel une maladie contagieuse originaire de Leicester, resplendiassant avec leurs noms tels que Kev Reverb et le Porkbeast, et le deuxième était un groupe pop rock artisanal dans le moule Crowded House. Aucun des deux n’allaient atteindre grand chose même si Food a réussi à l’époque à stimuler un intérêt mineur pour les deux.

DAVE BALFE : Crazyhead faisait partie de ce mouvement nommé Grebo et c’était un fantastique groupe garage. Si ça avait été deux ans plus tard et que les Guns N’Roses avaient été là, ils auraient pu marcher. Diesel Park West allait toujours être un groupe de major – c’était un groupe de style Byrds, Stones, U2, bien que l’oreille méchante l’aurait traité de pub-rock de qualité. Mais on obtenait des numéros 1 indés avec Crazyhead et la plupart des majors étaient intéressés par nous. À ce moment, on fonctionnait encore dans le bureau de Paul King. Pendant ce temps, ils avaient trouvé Level 42 et Tears For Fears et il avait cet énorme immeuble de bureaux près de Cambridge Circus par The Ivy. À un moment, cependant, ses fortunes ont commencé à être sur le déclin et il a décidé de fusionner ses intérêts. Il était heureux de continuer mais voulait en quelque sorte nous avaler et on ne voulait pas ça. Heureusement, il nous a dit ça juste au bon moment. Il a dit : “Si vous voulez partir, d’accord”. Alors on est partis avec Food encore jeune : Zodiac, Beehive, Crazyhead et Diesel Park West.

Seule une major a offert à Food la sorte de contrat qu’ils voulaient : posséssion à 100% et ainsi un soutien financier complet couplé à une autonomie pour le label plus petit. Ce label était EMI. “À ce moment, ils avaient un top avec beaucoup de succès avec Queen, Pink Floyd et les Pet Shop Boys mais ils n’avaient aucune vibration au niveau de la rue alors ils avaient aussi besoin de nous. C’était une superbe entente”. Les complexités du contrat financier sont franchement trop ennuyeux à raconter en détails ici – il suffit de dire que Food est devenu une filiale entièrement possédée par la division label Parlophone de EMI. “Et tout a marché. Ça n’a pas trop bien marché avec Diesel et Crazyhead mais les deux prochains groupes étaient Jesus Jones et Blur”.

Ironiquement, à la lumière des événements futurs, c’était Jesus Jones et non Blur qui était vu comme les superstars potentielles évidentes de Food. Si Jesus Jones est désormais une note de bas de page de la pop britannique, c’est une d’importance. Apparemment, leur fusion audacieuse de rythmes stylés techno avec le style Madchester et le chic étudiant devait influencé toute la musique indée britannique de l’époque. Ils se sont assemblés dans la ville de Bradford-upon-Avon dans le Wiltshire en 1986 et bien que nominalement toujours un groupe, ils sont devenus, de plus en plus, un véhicule pour les talents du chanteur Mike Edwards, brillant et charismatique vendeur de lui-même. Ils ont signé chez Food à la fin de l’année 1988, quelques six mois après la signature de contrat avec EMI, et Balfe se souvient très nettement de son premier contrat avec eux. “C’était un moment classique de direction artistique. J’allais déjeuner et Andy est arrivé avec cette première démo de Info-Freako qu’il a mis et avant la fin du premier refrain, j’ai dit : On doit signer ce groupe. Il est arrivé à la 42ème place, ce qui était génial à l’époque pour un groupe indé et ça leur a donné beaucoup d’attention. Puis le premier album s’est vendu à environ 100 000 exemplaires de part le monde ce qui, même si ce n’était pas une grosse affaire, en faisait certainement des candidats. On était tous très excités”.

Des singles comme l’influent Info-Freako, Real Real Real et Right Here Right Now et l’album Liquidizer ont été des succès critiques et commerciaux et pointaient, apparemment, vers une carrière stellaire, particulièrement aux États-Unis où Right Here Right Now allait devenir un hymne enthousiaste et naïf de la guerre du Golfe. Pour le moment, Jesus Jones sont notables dans l’histoire de Blur dans le fait que le succès initial allait exercer une force distordante sur l’orbite du Blur naissant puisque Balfe, à leurs eyeux, semblait avoir considéré Jesus Jones comme le modèle de tout groupe à succès de l’époque. C’est peut être une exaggération mais il était certainement, au début, haussier à propos du potentiel de Jesus Jones.

De retour à la Beat Factory, les choses paraissaient bonnes également pour Seymour. Leur toute première répétition avait produit une chanson intitulée She’s So High, dont ils débordaient tous d’enthousiasme. Elle demeure le morceau le plus démocratique qu’ils n’aient jamais enregistré, d’une manière qui n’allait jamais se répéter. “Alex a trouvé la séquence d’accords, j’ai trouvé le couplet et ses paroles et Damon a fait le reste”, se souvient Graham. She’s So High était le morceau qui se distinguait des quatre inclus sur une première démo qui a trouvé son chemin sur le bureau d’Andy Ross. “Elle est arrivée par Maryke Bergkamp, qui, avec Graham Holdaway, semblait avoir une sorte de contrat de management et de production avec Damon d’une certaine manière. Je pensais que des parties étaient géniales. On pouvait définitivement entendre quelque chose ici”.

DAVE BALFE : Andy s’est procuré une cassette et l’a écoutée quelques fois. Je l’aimais bien mais je n’étais pas abasourdi. Les rapports disent parfois qu’Andy l’aimait et que j’étais réticent. Eh bien, ce n’était pas exactement ça. Andy n’était pas entièrement fou d’elle. De plus, on doit remettre ça dans le contexte de l’époque. Une fois par mois, il y avait un groupe à considérer le signer et on ne s’immerse pas toujours comme on l’a fait avec Jesus Jones. Alors on a commencé à regarder Seymour sur scène mais je ne sais pas combien on était intéressés. Il y avait absolument aucun intérêt d’ailleurs.

Important : le contrat de Damon avec Graham Holdaway et Maryke Bergkamp était sur le point d’expirer. Il ne voulait pas le renouveller et espérait trouver de l’intérêt ailleurs.

DAMON ALBARN : Le contrat bizarre sous lequel j’étais allait s’écouler. On répétait encore là-bas à la Beat Factory et c’était une installation géniale en quelque sorte mais je sentais que je devais passer à autre choses. Je n’en pensais pas du mal parce qu’ils ne l’étaient pas et n’auraient jamais fait partie du monde dans lequel on devait entrer. Ce n’était pas un bon moment et je me sentais un peu ingrat mais j’étais content d’en être libéré. À ce moment, je devais montrer mon intention de ce que je voulais faire.

Détachés de Holdaway et Bergkamp, Seymour ont continué à faire des concerts vus par très peu de personnes devant des réceptions tièdes de la part de l’industrie, sinon des fans. Mais Andy Ross a été suffisamment intéressés par le groupe à l’art infecté de Brecht et de My Bloody Valentine qu’au moment du notoire concert de Dingwalls. Il a décidé de s’y aventurer pour les voir et s’est retrouvé coincé sur le trottoir.

ANDY ROSS : J’en ai marre quand ils disent que j’ai raté le concert de Dingwalls parce que j’étais bourré. Je ne l’étais pas. Il était 8 heures du soir le 13 novembre 1989. Ils ouvraient pour les New Fast Automatic Daffodils. J’étais un ami du manager alors j’étais sur leur guestlist personnelle mais quand je suis allé au début de la queue, le gars de la sécu n’a pas voulu m’écouter. “Qu’est-ce qui te faire croire que tu es si spécial ?” et tout ça. Il y avait eu manifestement un problème avec les guestlists, peut-être parce que les New FADS à l’époque étaient une sensation. Alors j’ai raté le concert. Ce n’était pas un bon début. Alors je suppose que le premier étranger à pouvoir déclarer les avoir découvert était Leo Finlay.

GRAHAM COXON : J’aimais Creation en tant que label. Je pensais qu’ils étaient cool et tout le monde parlait d’eux. Je n’avais jamais entendu Food mais aussi je n’étais pas du tout branché par les labels ni le côté business. Mais le directeur artistique de Creation nous détestait vraiment. Damon y est allé avec une cassette et il ne la supportait pas. Damon avait parlé à Food au téléphone. Il m’a dit qu’il avait parlé à “Andy Ross de Food Records qui est un label indé”. Il se souciait beaucoup à que je sache qu’il était indé. Puis il pensait qu’il devait me dire qu’il était dirigé via EMI. Mais mon attitude était, eh bien, peu importe. Je n’étais pas aussi loyal que ça. Un contrat est un contrat. Alors Andy a essayé de venir à Dingwalls mais il y a eu une confusion dans la guestlist et je pense qu’il était un peu bourré. Mais il a réussi à venir nous voir peu après ça.

En fait, c’était deux semaines plus tard quand ils ont joué au Powerhaus à Islington, repaire régulier de groupes indés, journalistes et le reste. Cette fois, Ross est entré. Il a été intrigué par ce qu’il a vu.

ANDY ROSS : J’y suis allé avec une Américaine et elle n’a rien capté du tout mais je les ai trouvé géniaux. Ils étaient bordéliques, certainement. Il y avait beaucoup de sauts stupides du genre que Damon avait rafiné et poli durant les années en un art. C’était extrêmement frénétique et un peu barjot hippy mais au milieu de tout ça, c’était vraiment bon. On pouvait entendre quelque chose dedans. Mais c’était du art rock sans aucun doute. De gros éléments des Cardiacs, dont Graham a toujours été un grand fan et qui ont fini par jouer à Mile End. Et bien sûr, il y avait Dave Rowntree et le fameux bas de pyjama qui allait devoir partir, ainsi qu’une partie de cette musique périphérique. Mais ce qui ressortait, c’était qu’ils pouvaient tous jouer. C’était la fin de la décennie. L’ère d’Annie Lennox et de Phil Collins arrivait à une fin mais les standard des musiciens dans le secteur indé étaient très bas. C’était manifestement des musiciens très solides – Graham en particulier est un joueur phénoménal – et des grands compositeurs malgré toutes ces niaiseries. Dans une certaine mesure, c’est mon boulot de voir à travers ça et de repérer le talent.

La séduction de Blur par Food est passée de la timidité à la passion avec une hâte et une ardeur inconvenantes. L’appétit de Ross a été aiguisé par le concert du Powerhaus mais il n’était pas encore convaincu. Il a fait deux autres voyages pour les voir. L’un était au Cricketers Arms au Kennington Oval, première rencontre de Graham avec Andy Ross. “Plafond bas et très chaud. On avait de plus en plus confiance chaque fois qu’on jouait. Je me souviens de ce concert parce que j’ai rencontré Andy et parce que ce grand rocker a offert d’être notre road manager et il a dit : Je vous emmène à Leeds pour une bouteille de Jack Daniels, ce qui nous a terrifiés”. Ross les a également vus au Ladyowen Arms, à Highbury and Islington, avec Dave Balfe. Dave Rowntree se souvient de sa première rencontre avec le duo : “Andy et Dave Balfe avaient parlé à Damon mais la première fois que je les ai rencontrées, c’était à ce concert dans un pub de Highbury. On jouait avec les Keatons lors d’un truc qui durait toute une journée avec tout un tas de groupes. Je pense que les discussions étaient assez avancées à ce moment. Balfe est venu nous voir individuellement et nous a demandé ce qu’on faisait et si onvoulait un contrat d’enregistrement. On pensait que c’était la fin d’une longue route plutôt que le début d’une plus longue”.

Andy Ross explique que : “J’étais l’associé adjoint dans Food et je devais convaincre Balfie. Alors on a vu Seymour au Ladyowen Arms, qui n’existe même plus, et puis au Cricketers à l’Oval. Dave a eu besoin d’être convaincu. Il aime que les choses soient solides et sûres et ils étaient définitivement indés. Dave regardait de haut ça. J’étais plus facilement persuadé”.

L’un des concerts qui reste dans la mémoire d’Alex était au Camden Falcon. Sachant que Food allait les voir, ils avaient “rempli la salle d’invités” de leurs fans de la fac. « Je n’avais jamais rencontré de personnes de maison de disques avant. On a fait cet excellent concert au Falcon devant ce public génial. Après j’ai trouvé Balfe et je lui ai demandé ce qu’il pensait. Il a dit : Vous êtes les Talking Heads croisés avec les Cardiacs, que je pense être une mauvaise critique mais ça m’alait. J’étais très séduit par Baldfe. Je veux dire, il a jué l’intro Babababa de Reward. Et la première fois qu’il est venu à la Beat Factory, il l’a faite et on était Putain, c’est si cool… Dave Baldfe des Teardrop Explodes et puis trois mois plus tard, il est revenu et a fait Babababa. Et cette fois, on était Connard”.

DAVE BALFE : Je pense qu’on les a vus six fois sinon plus. Des concerts avec trois ou quatre personnes qui étaient vertes parce que le groupe est quand même monté sur scène. Ce petit endroit près de Angel. Des soirées de groupes de pub le mercredi soir. On les définissait ayant deux côtés différents – un côté Cardiacs et quelque chose de plus approprié. Ce côté bizarre émergera plus tard dans de nombreux morceaux d’album et de faces B populaires ; cette chose à moitié Brechtienne incohérente. Mais c’était des trucs qu’Andy et moi, on trouvait dissonants et anti-musicaux. Je ne suis toujours pas un gros fan de ce côté de la personnalité musicale de Damon. On essayait de faire sauter ça du set. Mais ils avaient beaucoup de choses pour eux. Alex et Damon étaient très beaux et avaient la bonne attitude branchée. Ils étaient fous sur scène. Euh, tous sauf Alex, qui a ce côté louche que personne n’a réussi à avoir comme ça depuis Brian Jones. Mais, à ma grande horreur, ce n’était toujours pas loin du shoe-gazing.

“Shoe-gazing” était un terme inventé par Andy Ross qui s’était beaucoup répandu dans la presse à l’époque. Il décrivait un style de rock lourd et néo-psychédélique qui était pré-éminent dans les clubs de la capitale, sinon en province, qui a toujours aimé ses plaisirs un petit peu plus vitaux. Selon votre point de vue, c’était soit un nouveau développement excitant – paysages sonores ambiants mariés aux dynamiques du rock défendus par des journalistes tels que Dele Fadele du NMe et Simon Reynolds du Melody Maker, qui parlaient de “cathédrales sonores” et de “septième ciel” – ou c’était des mômes snobs des Home Counties qui se savaient jouer mais qui mangeaient de la vache enragée durant leur année sabbatique aux frais de leurs parents. Slowdive, Chapterhouse, Swervedriver… Les noms ne signifient rien aujourd’hui mais pendant un été, ils ont été entourés de leur cour sur les couvertures de la presse indée. Honnêtement, Seymour avaient un côté shoe-gazer, principalement dans les textures de guitare fortes et distordues bien-aimées de Graham et qu’il admirait dans My Bloody Valentine, gourous majestueux de la génération shoe-gazer.

Cependant, malgré les doutes et la “faible intransigeance” de Balfe, il a finalement été convaincu de leur valeur, peut-être parce que maintenant d’autres labels – notamment Island – montraient de l’intérêt. “On a beaucoup discuté et j’étais au bord de tomber et finalement j’ai pensé, Oh, faisons le. Mais il y avait un dernier obstacle. Peu impressionné par l’érudition de la référence Saligner, Ross détestait le nom Seymour. Une réunion a été tenue à leur antre habituel, Soho Pizzeria sur Golden  Square au Sud d’Oxford Street. Après cela, l’habitude de Food de les emmener manger des pizzas nourrissait le fait que le groupe accusait en plaisantant à moitié le label d’être méchant”.

DAVE ROWNTREE : Il y avait plusieurs choses à l’ordre du jour. Andy a dit : “Seymour est un nom assez merdique, dans notre opinion. Ça vous fait sonner comme un groupe indé à anorak. Un groupe indé à anorak gay”. Puis il s’est arrêté et nous a regardé, horrifié et s’est demandé : “Aucun de vous n’est gay, hein ?” C’est là qu’on s’est rendu compte que ça allait être une partie de rire. Je pense qu’on était un peu terrifiés jusqu’à ce moment de rentrer dans l’inconnu. Être un groupe non signé est assez facile à plusieurs égards. Il n’y a pas de responsabilités. Je ne pense pas qu’aucun d’entre nous savait dans quoi on se jetait. C’était un monde de personnes avec un intitulé de poste qu’on ne comprenait pas.

Une liste entière de noms alternatifs a été suggérée dont The Government et The Shining Path (le Sendero Luminoso, les guérilleros maoïstes du Pérou), tous deux rejetés par Graham comme “trop effrayants et fascistes”. Sensitize et Whirpool ont été déclinés de manière similaire bien que Balfe et Ross doivent avoir été suffisamment contents de ces inventions puisqu’ils les ont refourguées plus tard à des signatures de Food.

ANDY ROSS : Ils ne l’ont pas bien pris. Aucun groupe n’aime se faire entendre dire de changer de nom parce que ça suggère qu’ils n’étaient pas prêts en premier lieu. Je suis certain que c’est moi qui ait sorti Blur même si je suis sûr qu’ils diront que c’était eux. Il y avait des feuilles A4 pleines de noms que nous et eux avions trouvés et par un processus d’élimination, on est arrivés à Blur. C’est un grand nom. Il emmenait le groupe en avant mais reflétait toujours ce qu’ils voulaient faire. Un peu arty mais pas obscur.

Alors à quelle opinion de chacun ces deux parties en étaient arrivées autour de leurs tomates mozzarella ? Le groupe se souvient distinctement d’un élément de bon flic, mauvais flic. Andy apparaissait plus pote évidemment tandis que Balfe semblait plus distant et, bien que pas mal aimable, dominateur. Mais, comme le dit Damon, “Il se pourrait bien que ça vienne du fait qu’on était intimidés par lui. J’étais un énorme fan des Teardrop Explodes et maintenant l’un d’entre eux signait mon groupe”. Dave se souvient de Ross leur faisant “le baratin dont je l’ai vu le donner un million de fois depuis à d’autres personnes”. Le souvenir d’Alex est que “On était vraiment mal polis envers Andy et Balfe parce qu’on avait tellement confiance en notre grandeur. On avait fait tant de nuits blanches ensemble, qu’on pensait qu’on était des popstars avant même d’avoir fait un concert. On doit avoir cette croyance belligérante de soi même si elle n’est pas fondée”.

DAMON ALBARN : On savait qu’entre nous quatre, on avait quelque chose de vraiment fort. Et maintenant, il y avait le sentiment que notre heure était venue ; que c’est ce pour quoi, certainement moi, faisait ça. Et maintenant on avait Dave Balfe intéressé qui avait remarqué mon ambition et ma soif. On était très excités à propos de Balfe – les Teardrop Explodes et tout. C’est assez hallucinant quand tu as 19 ans. On pensait tous “Oh mon Dieu, ça arrive”.

Les directeurs de Food avaient discerné la culture et le génie cohésifs du groupe – art, folie, boisson, vulnérabilité – et leurs personnalités clairement délimitées. “C’était tous de forts personnages, dit Andy Ross. Je veux dire, qu’est-ce qu’on sait de Bonehead ou du batteur d’Oasis. Mais chez Blur, eh bien, Dave aime les ordinateurs et les avions, il est très terre à terre et rangé, Alex est le bohémien, Graham la personne la plus cool du rock et Damon est le leader et le principal compositeur. Les autres ne sont pas des béni-oui-oui en aucun cas mais Damon a toujours été le leader, les a toujours dirigés dans une direction particulière. C’est comme ça que ça devrait être. La démocratie totale dans les groupes ne fonctionne jamais. Il y a une tendance à aller à la dérive”.

Dave Balfe est d’accord avec cette déclaration. “C’était  assez comme maintenant. Damon était le leader, Graham le second lieutenant, Alex ce bohémien louche et débauché et Dave le pragmatique. La grande différence entre à l’époque et maintenant, c’est que Dave était un grand, grand buveur, bien que pas un buveur douloureux comme Graham est devenu plus tard. Mais on a traité avec eux comme un groupe parce que les groupes veulent toujours être perçus comme démocratiques, au moins au début. Plus tard, ils s’en foutent”.

Il était temps de déboucher stylos et bouteilles de champagne. Une fois que la décision de les signer ait été prise, Dave Balfe était très enthousiaste. “Et à ce moment, on ne signait qu’un groupe par an alors ça comptait beaucoup. Le contrat était qu’on devait consulter EMI mais du moment que les choses étaient dans un certain budget, on n’avait pas à obtenir leur approbation. Je suppose qu’on a traîné quelqu’un les voir. Il me semble me souvenir qu’on voulait définitivement un contrat de sept ans parce qu’on ne s’attendait pas au succès immédiat. Ce n’était pas un stratagème de négociation, c’était parce qu’ils étaient un peu bizarres. Comme ça s’est avéré, there’s Not Other Way est rapidement apparu et sonnait très contemporain. Mais comme les sorties suivantes l’ont prouvé, c’était une anormalité. Cependant, c’est l’une de leurs forces que peu importe combien ils sont expérimentaux, un instinct pop fait surface”.

Les Blur rebaptisés ont signé sur Food Records en mars 1990. Andy Ross se souvient de l’avance initiale de 5000£ bien que Balfe met le chiffre plus élevé. Dave dit que c’était “définitivement 7000£”. Peu importe, ce n’était pas certainement une rançon de roi. “On était certainement prêts à leur offrir plus de 5000£ mais à la fin, ils ont signé parce que ça faisait plusieurs mois qu’on était liés et ils nous faisaient confiance. Ils ont vendu assez de disques maintenant qu’on s’en fiche de l’avance mais elle reste toujours sur leur cœur”. Ce n’est pas le moindre qu’on puisse dire. “On a eu quatre sacs pour sept albums”, dit Alex, incrédule malgré le temps passé. “Je ne rêverais pas de signer un groupe sur mon label pour ça. Jusqu’à Parklife, on ramait pas mal”.

DAVE ROWNTREE : Je pense que ça s’est avéré l’un des pires contrats de l’histoire. Des années plus tard, on renégociait le contrat au moment du procès de George Michael et ça a mis tout le monde dans la merde ou presque. Lors d’une rencontre avec notre avocat, il se tordait les mains de douleur en disant : “Oh mon Dieu, pourquoi n’a-t-il pas laisser tout ça tranquille ? Aucun groupe n’allait pouvoir se sortir de leur contrat”. Pause. “Sauf vous, bien sûr”. Le nôtre était si mauvais qu’il aurait été facile de s’en sortir. Typique. Je ne sais pas s’ils se rendent compte qu’à ce jour, on aurait pu prendre l’argent et partir à n’importe quel moment. Mais ça ne nous a pas fait de mal de signer pour une somme dérisoire, je pense. À l’époque, ça semblait une somme énorme. Je me souviens de tenir le chèque avec admiration. Damon a failli se faire arrêter quand il a essayé de l’encaisser. Il y avait écrit “payable à Blur” et personne savait quoi faire. Damon a dit : “Je vais l’encaisser sur mon compte et on s’y servira”. Alors il a essayé de l’encaisser et ils ont failli appeler la police. Ils pensaient qu’il l’avait volé. Heureusement, sa tante était comptable et elle a dit : “Non, tu dois ouvrir un compte au nom de Blur”. Elle nous a aidé un moment. On ne savait rien. On ne faisait pas nos comptes… ce qui était très prophétique, comme il s’est avéré.

Toujours dans leurs deuxième année à Goldsmiths, Alex et Graham ont naturellement dû écourter leurs études. Graham est allé voir le directeur de Goldsmiths, John Smith. “Il a dit qu’il avait déjà vu ça avant. Prenez une année sabbatique et voyez comment ça se passe et revenez finir vos études. Bonne chance. Il était vraiment sympa. Goldmsiths était habitué aux personnes farfelues. Mes parents ont été vraiment compréhensifs. Ils étaient contents que j’étais revenu à la musique, je pense. Ils aimaient ça. Plus tard, à mon 21ème anniversaire, on jouait au Marquee, ils sont venus nous voir, ont vu comment c’était excitant et ils ont vraiment aimé Oncle Andy Ross. Ils étaient heureux après ça”.

Pour marquer leur signature, ils ont trouvé cela approprié que le groupe, avec Balfe et ross, célèbre cela au Portobello Hotel, où Damon avait travaillé de nuit. La soirée s’est transformée en session monumentale qui s’est terminée dans la confusion et, pour Graham, du moins, pratiquement en désastre. “J’ai fini par errer dans Notting Hill sans veste et j’ai été renversé par une voiture. Ce n’était pas beau. Il est arrivé de nulle part et s’est enfui. J’ai passé quasiment toute la nuit à l’hôpital. Le lendemain, mon visage avait des cicatrices partout, je boitais et on avait une réunion dans les bureaux de Food à Picadilly pour faire quelque chose. Quand je suis arrivé, ils étaient tous Mais qu’est-ce qui t’es arrivé ? Tout le monde rigolait mais était très inquiet”.

Durant six heures environ, Graham Coxon a failli avoir la plus courte carrière de toute l’histoire des artistes signés. C’était une manière appropriée pour Blur de commencer leur entrée dans le business rock.

Traduction – 17 janvier 2009