Anthony H. Wilson 1950-2007

Fondateur de Factory Records, défenseur de Manchester et peut-être le dernier intellectuel du business musical

par Andy Gill

“Je disais que certains font de l’argent et certains font l’histoire, a récemment observé Tony Wilson, ce qui est très marrant jusqu’au moment où tu découvres que tu n’as pas les moyens de rester vivant”.

C’était un exemple typique et élégant d’humour noir qui se dénigre soi-même de la part de la légende mancunienne, combinant en une seule phrase une reconnaissance de sa propre stature culturelle et une critique accablante de la loterie des codes postaux des services médicaux qui lui a enlevé le seul médicament qui aurait pu prolonger sa vie, le Sutent – jugé trop cher, à 3500 £ par mois, par la caisse maladie de Manchester pour la faire rembourser par la sécurité sociale. Wilson était bien que trop conscient de l’ironie noire de la ville, qu’il a aidée, plus que quiconque, à rétablir en tant qu’épicentre culturel, manquant à aider l’un de ses fils les plus doués au moment où il en avait le plus besoin.

Mais alors Manchester la pauvre et graisseuse, avait toujours considéré Wilson avec un degré d’ambivalence, imposant sur lui sa propre version sévère de la méfiance britannique caractéristique des intellects. Malgré son infatigable travail de promotion au nom de la ville, dont ses dernières campagnes pour la décentralisation régionale, Wilson était un moment considéré trop bohème et trop “péteux” pour une partie de sa populace fièrement ouvrière. Leur dédain avait peu d’effet sur lui, cependant : il avait pris les épithètes de la rue comme “tête de nœud” et “branleur” dans sa foulée, avec un humour optimiste, comme preuve directe qu’il avait de l’effet. En effet, il sortait des rangs devant le mépris e la cour, plus évidemment en décidant qu’il ne souhaitait pas être connu comme le Tony sociable mais par le sobriquet plus “prétentieux, moi ?” de Anthony H. Wilson, histoire que les partisans de la Britpop voient rouge. Et quand les publicitaires de 24 Hour Party People, le film de Michael Winterbottom qui présentait un résumé comique de l’implication de Wilson avec Factory Records, ont décidé de mettre le mot “connard” sur son visage lors d’une campagne sur poster, il a volontiers accepté – objectant seulement quand il a été rétrogradé au rang de simple “imbécile”.

À la fin, c’est à une vague alliance de vieux amis et de connaissances médiatiques, dont les Happy Mondays et les chefs de la télévision de jour, Judy Finnigan et Richard Madeley, qu’a échu le fait d’essayer de lever et de donner des fonds pour financer le traitement du cancer des reins de Wilson. Malgré leurs meilleurs efforts, cependant, il est décédé d’une crise cardiaque le 10 août.

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Anthony Howard Wilson est né à Salford en 1950, petit-fils d’un marchand allemand immigré. À l’âge de 11 ans, il a obtenu une bourse pour le lycée privé DeLaSalle, où il a démontré une première aptitude pour la science. En effet, pendant un moment, il a entretenu des ambitions de devenir un scientifique nucléaire, jusqu’à ce qu’il soit converti par une production de Hamlet aux intérêts artistiques qui domineront plus tard sa vie. En 1968, il est allé au Jesus College, à Cambridge pour étudier l’anglais, n’obtenant qu’une licence sans mention en passant la majeure partie de son temps à être le rédacteur en chef du journal de la fac, activité extra curriculaire qui a, cependant, découvert le talent journalistique qui formera la base de sa future carrière.

Retournant à Manchester après la fin de ses études, Wilson a obtenu un travail à Granada Television, établissant une réputation de jeune reporter volant branché sur l’émission d’actualités locales Granada Reports, où son œil affuté pour le frais et le vital a contribué à apporter un côté plus contemporain à la formule d’actualité régionale. Ses talents évidents mèneront dans quelques années à d’apparitions occasionnelles comme présentateur du programme phare de ITV d’affaires courantes, World In Action, gigue ultimativement sabotée par une interview catastrophique avec le prêtre Tory et idéologue de droite Sir Keith Joseph dit “le Moine Fou”, débâcle largement attribuable sur la condition ouvertement revigorée de Wilson.

Un exutoire plus approprié et immédiat pour ses capacités est arrivé quand Wilson a fait fructifier son statut grandissant en tant que célébrité de télévision locale dans sa propre émission, le prototype “d’arts de la jeunesse” So It Goes, durant laquelle des blagues et des contributions de Clive James et Peter Cook étaient présentées avec un éventail divers de musique qui incluait des images de légendes comme Muddy Waters, Rosetta Tharpe et Gene Vincent, des interprétations de groupes contemporains tels que Soft Machine, Tom Waits et Graham Parker, et les tranchants des nouveaux talents.

Un mois avant la première diffusion de l’émission, Wilson a vécu ce qu’il a plus tard décrit comme “rien d’autre d’une épiphanie” lorsqu’il a été l’une des 42 personnes à assister au concert de juin 1976 des Sex Pistols au Lesser Free Trade Hall de Manchester, trouvant que leur attitude anarchiste faisait chorus de manière parfaite avec ses propres intérêts  radicaux. Il fournira au groupe leur première apparition télévisée, continuant à diffuser des performances de nombreuses lumières du punk à une époque où la télévision nationale avait soit peur de ce nouveau phénomène épouvantable de la culture des jeunes, ou, comme le faisait le Old Gray Whiste Test, ne considérait pas donner de l’antenne à des groupes sans album à promouvoir. Bien que So It Goes n’a duré que deux saisons – une troisième a été annulée après une apparition chargée de juron de Iggy Pop – c’était un facteur important à la validation du punk, et surtout à la notion que les talents locaux non signés pourraient être juste aussi bons que – ou même meilleurs que – ce qui constituait le rock et la pop des majors.

Ayant aperçu et attrapé la balle, Wilson est parti avec. En mai 1978, il a fondé son premier club, The Factory, dans un club d’ouvriers miteux dans la banlieue lugubre de Manchester, Hulmes, et l’a fait suivre avec le label Factory, partenariat à cinq entre Wilson, son ami Alan Erasmus, le producteur Martin Hannett, le graphiste Peter Saville et Rob Gretton, manager de Joy Division, groupe le plus puissant du label. Toujours idéaliste, Wilson a insisté que le label suive des lignes plus altruistes qu’habituellement, écrivant sur une serviette – peut-être dans son propre sang – la déclaration de mission de la compagnie : “Nous ne possédons rien, les musiciens possèdent tout”. C’était un principe qui assurera qu’il devienne, de son propre aveu, “La seule personne qui n’ait pas fait d’argent grâce à la scène musicale mancunienne”.

“Ce document à la fin a fait la banqueroute de Factory et a résulté dans mon catalogue entier qui appartient à quelqu’un d’autre, a-t-il plus tard expliqué. Mais je ne peux le regretter, parce que l’idée n’était pas de posséder le passé mais de présenter le futur”.

Ce n’était pas juste ce document qui a fait la banqueroute de Factory, cependant, mais pratiquement toutes les décisions prises par le label, de satisfaire les idées musicales coûteuses de Hannett et les maquettes tout aussi dépensières de Saville (quand le label a finalement eu un tube mondial en 1983 avec Blue Monday de New Order, le design de la pochette par Saville s’est assuré qu’ils perdent trois pence et demi sur chaque exemplaire : plus il se vendait, plus cela les plongeait dans les dettes), au développement énormément cher du club Haçienda, qui est resté un éléphant blanc désert jusqu’au boom des raves à la fin des années 1980. Mais Wilson a sans aucun doute réussi dans son intention de présenter le futur : Joy Division en particulier est devenu une révolution pour la culture des jeunes à la suite du punk, préfigurant la new wave, l’indé, le goth, le grunge et puis, transformé en New Order suite au suicide d’Ian Curtis, contribuant à initier la culture dance des années 1980. Ce crossover indé/dance a ensuite été repris par l’autre gros succès du label, Happy Mondays, emblématiques péquenauds de la scène mancunienne nourrie d’ecstasy, qui ont finalement fourni le coup de grâce à Factory avec leur chère bringue crack “enregistrement” de trois mois dans les Caraïbes.

En décembre 1992, la société a été déclarée banqueroute, avec 2 millions de £ de dettes. L’Haçienda a fermé cinq ans plus tard, après être devenu l’antre de voyous armés, autre triste exemple des idéaux localistes nobles de Wilson piétinés par des Mancuniens aux galons moins élevés. Mais il a continué quand même, créant la conférence musicale annuelle de Manchester, In The City, avec sa compagne Yvette Livesey, établissant – quatre ans avec iTunes – le site de téléchargement musical, Music 33, présentant des talk-shows comme After Dark et The Other Side Of Midnight et diverses émissions de radio, tout en recherchant toujours de nouveaux talents musicaux qui pourraient bénéficier de ses talents promotionnels. “Ma vie est complète quand je travaille avec des gens qui sont plus intelligents que moi, a-t-il expliqué. Je suis obsédé par leur génie. Je suis juste un journaliste ou un présentateur. Je ne sais pas écrire de chansons ou concevoir des clubs, et je n’ai jamais voulu être une rockstar parce que je ne sais pas chanter. J’ai un art, et je suis bon à ça”.

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La preuve de combien il était bon se trouve tout autour de nous dans le paysage culturel d’aujourd’hui, non seulement dans la musique et les pochettes associées, mais dans la mentalité qui permet aux jeunes musiciens britannique et les encouragent à prendre des risques et à rechercher des tendances. Car tout juste comme Malcolm McLaren fournissait une figure de proue nihiliste convenablement louche et écervelée pour aller avec l’approche de la terre brûlée par le punk, le, la forme et le style des efforts de reconstruction new wave subséquents ont été en grande partie le résultat de la croyance de Tony Wilson que la pop et l’intellect n’étaient pas nécessairement des catégories mutuellement exclusives, ses talents de communicateur attachant et persuasif et sa détermination en tant que facilitateur.

Il peut avoir été, par moments, tout aussi exaspérant et arrogant qu’il était charmant et s’auto dénigrait (Richard Madeley se souvient, durant une discussion sur le suicide, que Wilson a dit “si le pire devait arriver, il se jetterait simplement du haut de son propre ego”), mais il conservait un intellect poursuivant, une poussée et un enthousiasme désintéressé et une croyance en l’émancipation des provinces de la subjugation de Londres qui justifiaient plus qu’il n’en fallait ses marottes occasionnelles.

Ultimativement, c’était un homme poussé par son propre enthousiasme pour la vie. “Je blaguais avant au début de la cinquantaine que j’avais eu une vie fantastique, que je serais heureux de mourir, a-t-il dit récemment. J’ai eu une vie tellement satisfaisante et colorée, et que j’avais fait tout ce que j’avais voulu. Mais maintenant que la mortalité me regarde droit dans les yeux, je me rends compte quel idiot j’ai été de penser comme ça. J’avais tant de choses encore à faire”.

Traduction – 15 mars 2010