Reconstruire l’Étoile Noire

Le nouveau film d’Anton Corbijn, Control, ramène Ian Curtis et Joy Division à la vie brillante. Corbijn et le regretté Tony Wilson expliquent le charme durable d’un groupe qui a changé des vies.

Andrew Harrison

Nous vivons dans un époque visuelle. Et en termes d’images en mouvement, quand il en vient à la musique, le passé détrône le présent de manière désespérée. Pensez aux grands groupes et aujourd’hui on s’attend à trouver, comme il convient, un vaste réservoir de vidéos en DVD, sur YouTube et sur le câble qui vous diront comme c’était vraiment. La musique conçue dans l’obscurité est désormais aussi publique et dénudée de mystère que le contenu de la boutique iTunes… assument, c’est à dire, que quelqu’un créait tout ce cinéma vérité en premier lieu.

Il y a des exceptions, et Joy Division pourrait être la plus grande de toutes. Groupe décisif originaire de la ville musicale décisive de Grande Bretagne, Joy Division a transformé le punk d’un exercice nécessaire de nihilisme en une fouille de l’obscurité non explorée de l’esprit humain. il y a l’ADN de Joy Division dans l’indé, l’emo, la new wave, les itérations américaines du rock alternatif et du post-rock, l’angoisse Kabuki du goth, même dans les rêveries muettes de la techno et l’électro. Mais le groupe existe à peine en vidéo. Il y a juste une VHS – c’est exact, si vous voulez Here Are The Young Men en DVD, vous devrez trouver une copie pirate sur eBay – plus quelques apparitions télé et le clip de Love Will Tear Us Apart sur YouTube. Les clips ont une puissance en proportion avec leur rareté, fixant Joy Division dans l’esprit : les jeunes hommes intenses, leur univers en noir et blanc spartiate, la froideur perceptible des clubs et des salles de répétition où il sont joué leurs chansons tendues et impitoyables dans un monde qui devait encore transformer les fruits du punk en divertissement populaire. Et au milieu de tout cela, Ian Curtis, chantant des chansons baritones de tourment psychologique, dansant comme s’il était désespéré de se débarrasser de mouches ou d’invisibles assaillants et, comme tout le monde qui regarde le sait, bientôt mort. Joy Division n’a jamais fait Top Of The Pops, n’est jamais apparu en direct dans un champ dans le Sud de l’Angleterre, et a été transformé en quelque chose de différent mais tout aussi insaisissable avant d’apprendre l’art de la vidéo pop. C’était la dernière génération pour qui on devait être là – et dans le cas de Joy Division, peu l’étaient.

Alors ce mois-ci, le film d’Anton Corbijn, Control, fera plus que raconter l’histoire de la vie de Ian Curtis avec Joy Division, et sa descente dans le suicide à partir d’une combinaison de dépression, de culpabilité face à son infidélité maritale et la peur de la crise grand  mal d’épilepsie que la plupart des fans pensaient que c’était son talent de performance scénique. Pour de nombreuses partie intéressées – les gens qui ne les ont rencontrés uniquement sur disques ou l’émission de Peel, les fans plus jeunes, et les gens comme moi, qui avaient le bon âge mais qui se sont rendus compte trop tard que nous aurions dû payer attention – il créera Joy Division comme groupe vivant et respirant pour la première fois.

Nous à the Word avons vu le film, le premir de Corbijn, et nous devons rapporter – il est fantastique. Modéré et monochrome comme on pourrait s’attendre des images que le photographe hollandais a pris de Joy Division, de Echo And The Bunnymen et U2, c’est aussi un testament aimant à un groupe dont les fans les plus fervents n’avaient jamais compris les dynamiques internes d’un des groupes les plus impénétrables du rock. Une distribution d’acteurs inconnus jouent Joy Division avec une telle vraisemblance étonnante que parfois le film ressemble à une photo du NME de la fin des années 1970 qui aurait pris vie. Quand ils jouent – et les acteurs savent jouer les chansons de Joy Division live dans Control – cela semble réel, vu qu’aucun de nous savent vraiment comment Joy Division étaient sur scène.

Le jeune acteur de Leeds, Sam Riley, ressemble tellement à et bouge tellement comme Curtis que cela en donne presque le frisson, mais son portrait de la spirale vers le bas du leader est touchant et sous-estimé – il n’y a rien de banale ici à revivre le culte de la mort de Ian Curtis qui a défiguré l’héritage de Joy Division après le suicide de leur chanteur le 18 mai 1980. En tant que femme de Curtis, Deborah, Samantha Morton est la seule qui se permet à ressentir dans un monde de jeunes hommes qui ne communiquent pas ; Alexandra Maria Lara (la secrétaire de Hitler, Traudl Junge, dans la Chute) est magnétique en tant que maîtresse belge du chanteur, Annik Honoré. Mais malgré le caractère désespéré et la douleur qu’il montre, Control est un film enivrant, plein d’humour caustique et de moment qui explique le pouvoir du rock’n’roll à transformer le mondain. Dans un plan, Ian quitte le domicile qu’il partage avec Deborah pour aller à pieds à l’ANPE de Macclesfield, où il travaille avec de jeunes handicapés. Tandis qu’il s’approche de la porte, la caméra fait un panoramique pour le regarder de derrière, et pour montrer que sur les épaules de sa grosse veste, il a peint, en blanc, le mot HATE (“haine”).

“C’est la vraie ANPE, et il a vraiment fait ça”, me dit Anton Corbijn. Nous parlons dans un petit café à la française près du domicile de Corbijn à Chalk Farm, sa carcasse de près de 2 mètres glissée derrière une table en bois. “Et on a utilisé la vraie maison de Ian et Deborah pour le film, ce qui était à la fois important et difficile. C’est après tout là où Ian s’est tué, et je ne voulais pas du côté pornographique. J’essaie de rendre le film réel, mais c’est ma réalité – mon idée de ce que Joy Division était”.

* * *

C’est un étrange moment dans la vie du film. D’un côté, il est sur le point d’avoir son avant-première au festival d’Édimbourg, où il gagnera les prix du meilleur film et du meilleur acteur. D’un autre, le co-producteur et le personnage clé de Control, Tony Wilson vient de mourir de complications d’un cancer des reins quelques semaines avant la sortie du film, un développement cruellement injuste pour quelqu’un qui se serait délecté du succès du film. Ce groupe a changé des vies, Wilson aurait dit, et ils ont certainement changé celle de Anton Corbijn. Joy Division était certainement la raison pour laquelle Corbijn a émigré au Royaume Uni de la Hollande, où il a appris seul à prendre des photos utilisant un appareil photo qui appartenait à son père, prêtre. Il se souvient d’avoir entendu Unknown Pleasures dans la chambre d’un ami à La Haye. “Il y avait une graveté dessus que je n’avais pas rencontrée avant, se rappelle-t-il. Je ne comprenais pas de quoi ils chantaient. C’était juste le son de ça qui m’a accroché. Je savais que c’était une chose essentielle”.

Il caressait l’idée de quitter la Hollande après sept années à photographier des groupes hollandais. Les maisons de disques dans son pays natal ne voulaient plus qu’il photographie leurs groupes parce ue ses photos étaient “trop sombres”, mauvaise interprétation hilarante du futur de la photo rock que Corbijn  formera. Mais les groupes anglais semblaient être mieux. “En Hollande, faire de la musique était juste quelque chose de sympa à faire, dit-il. En Angleterre, c’était une fuite possible d’une vie de pauvreté. C’était plus sérieux. J’aimais vraiment ça”.

Alors à la fin de l’année 1979, il a mis sa petite-amie de l’époque et son matériel rudimentaire dans une voiture et s’est installé à Londres, demandant à un ami qui travaillait pour un magazine hollandais d’essayer d’arranger pour lui une session photo avec Joy Division. À la surprise de Corbijn, ils ont accepté de le rencontrer dans les coulisses du Rainbow à finsbury Park. La rencontre n’était pas chaleureuse au départ. L’anglais de Corbijn n’était pas bon, il était timide et pouvait à peine comprendre les accents mancuniens du groupe. “C’était des jeunes hommes vigoureux très sérieux et ils ne voulaient pas me serrer la main. Des années plus tard, ce que j’aimais vraiment chez Sam Riley, pour le rôle d’Ian, c’était qu’il m’a rappelé tout de suite ma rencontre avec Joy Division. Ces gars du Nord, à cette époque, ils ne s’habillaient pas assez en hiver, ils avaient une chemise et un vêtement qui n’allait pas, ils étaient sous-alimentés – ils buvaient au lieu de manger – et ils fumaient. Sam me rappelait beaucoup ça. Il n’était pas différent. Non seulement il ressemblait à Ian, il se comportait comme lui. J’étais renvoyé en 1979. C’était étonnant”.

Néanmoins, Joy Division a accepté une session photo le lendemain. C’est devenu la célèbre image dans le métro, une photo déterminante sur laquelle un Joy Division sombre et indistinct s’éloigne de l’objectif de Corbijn dans un tunnel du métro londonien anonyme, seul Curtis regardant par dessus son épaule. Après la mort du chanteur, tout connecté avec Joy Division est devenu un présage ou une énigme à étudier de près – certains ont v la photo préfigurant les lignes d’Atmosphere, “Walk away in silence”, d’autres un simple signe de la mort de Curtis. Pendant des années, Corbijn ne voulait dire quelle station c’était, de peur qu’elle devienne un lieu de pélerinage ringard de fans. C’était Lancaster Gate : “Je vivais à côté, c’était la seule que je connaissais, et elle avait ce magnifique tunnel”. Bien qu’il n’avait pas encore le vocabulaire de le dire, c’était une photo conceptuelle : les gens qui s’éloignent, vers des plaisirs inconnus. “Mais bien sûr, typiquement anglais, personne n’a compris la photo et personne ne voulait l placer parce que c’était des personnes de dos”.

Joy Division, cependant, ont aimé la photo, utilisant plus tard une de la même session pour la pochette de la sortie sur Sordide Sentimentale et le payant 25£ – une bonne somme d’argent à une époque où Corbijn existait comme correspondant au NME. “Après avoir fini de prendre les photos, ils m’ont serré la main cette fois-ci, dit Corbijn, je pense qu’il ont aimé le fait que cette photo n’était pas fondée sur la célébrité, les visages connus et ainsi de suite. Il y avait une idée là, et un noir et blanc très lourd. Ça les a vraiment attiré. Peu importe ce que je venais de faire, ils l’avaient en quelque sorte approuvé. C’est bizarre comment ces choses deviennent l’histoire. Après cette photo, je n’ai jamais arrêté de travailler”.

Curtis a commencé à fasciner Corbijn. C’était en partie l’attirance naturelle du chanteur, “mais aussi en privé il était différent des autres. Les chanteurs se démarquent toujours. Ils ne portent jamais rien, tout d’abord. J’ai pris une photo de Ian et Bernard portant une flightcase, et ils disent que c’est la seule fois où ils ont vu Ian porter quoi que ce soit – ils disent que c’était parce que j’étais là”. Pourtant à la différence des idées populaires du chanteur, Corbijn dit qu’il n’était pas renfermé et déconnecté tout le temps. Il était capable d’une passion surprenante et même de la joie de vivre. on peut en voir en Control, dans l’affection confuse de Curtis à la fois pour Annik et sa femme, ou quand il se présente à Tony Wilson avec un mot sur lequel on lit JOY DIVISION CONNARD. D’autres scènes ont été coupées, comme Curtis montrant sa largeur d’esprit à Deborah en l’emmenant dans une fête gay, et un autre véritable épisode d’amusement rock’n’roll inhabituel dans lequel il met un casque, grimpe sur une flightcase et est “surfé” le long d’un escalier par Bernard Sumner et Hooky. Vivement le DVD.

Comme de nombreuses personnes dans le public, Corbijn ne se rendait pas compte que les aspects irrésistibles de la performance de Curtis – les moments trance, les battements de bras effrayants et arrythmiques – étaient de plus en plus des manifestations de son épilepsie. “Je suppose que j’étais confus mais je pensais que c’était en partie de la performance, admet-il, mais je veux éviter d’essayer de lire dans les choses avec le recul. Je venais de m’installer en Angleterre, tout était nouveau pour moi et j’étais là la bouche ouverte. Tout était excitant : Joy Division, la Metal Box de PiL, London Calling… Les performances de Ian étaient en partie ça. Ce serait présomptueux de dire que je l’ai analysé, parce que ce n’était pas le cas”. Mais avec le recul, un motif émerge qui permet de comprendre l’ardeur de Curtis pour le groupe ainsi que son état mental sur le déclin. “Il a essayé de contrôler le groupe parce qu’il avait ces autres éléments dans sa vie qu’il ne pouvait contrôler, comme l’épilepsie”.

Quelques mois après la session dans le métro, Joy Division a invité Corbijn à Manchester pour plus de photos et pour faire un clip pour leur single à venir Love Will Tear Us Apart. C’était la deuxième fois qu’il les a pris en photo, et la dernière – de manière étonnante, la personne la plus associée avec l’identité visuelle de Joy Division ne les a photographiés que deux fois. “Je l’ai bien saisi la première fois”, dit-il d’un ton pince-sans-rire. Encore une fois, il n’y a pas eu de longues conversations ou de plans, mais les produits résonneront dans l’avenir : une image de Curtis paraissant perdu et puéril, et le simple clip de Love Will Tear Us Apart. Et c’était tout.

Il n’y a aucun doute que Corbijn a beaucoup contribué à la création de l’esthétique Joy Division, mais est-ce que travailler avec eux l’a aidé à créer son vocabulaire photographique ? Il en doute, dit-il. Les photos ont été prises pour la presse musicales de la fin des années 1970, les sessions étaient courtes et on essayait de rentrer trois ou quatre “boulots” sur une pellicule (alors très chère). “Le boulot était de capter ce qu’il se passait, pas de le styler, de la changer ou de le présenter. Les magazines sur papier glacé ont tout changé. Mais à l’époque, tout était photographié en noir et blanc – parce que c’était pour le NME et ça allait particulièrement bien avec Joy Division.

“Le film que j’utilisais allait à la fois pour l’intérieur et l’extérieur. Plus tard, quand j’ai pu acheter de la pellicule, j’ai continué à le prendre parce qu’il est devenu ce que je fais. Ce que tu dois utiliser, par nécessité, devient ton style et ton handicap – d’une manière, il devient ton style parce que tu ne peux le faire autrement”. Il n’a qu’un plan de Ian en couleurs, il pense – du chanteur lisant un journal. “C’est pourquoi je pensais que le film en noir e blanc était totalement correct. Non pas parce que je suis un photographe noir et blanc mais parce que, quand tu repenses à Joy Division, tes souvenirs sont tous en noir et blanc”.

* * *

À l’été 2005, j’ai parlé à Tony Wilson à propos de Joy Division, pour un magazine musical et cinématographique américain. Le tournage de Control venait juste d’être annoncé et la côte de Joy Division était haute aux États-Unis grâce à des artistes comme Fall Out Boy, Arcade Fire, Interpol et les Smashing Pumpkins. Est-ce que cela le gênait, ai-je demandé à Wilson, légèrement embarrassé de réitérer les bases de Joy Division pour un lectorat qui connait moins le groupe qu’un britannique. Oh non, a dit Wilson. Il ne se lassait jamais de parler de Joy Division. Il considérait cela comme un honneur.

Alors nous avons parlé de ses bases – ce que signifiait Joy Division et pourquoi ils avaient de l’importance – et en tant que seul intellectuel survivant de l’industrie musicale britannique, Wilson était aussi illuminant en terrain connu qu’il pouvait être impétueux et divertissant sur du nouveau. Il les avait vus pour la première fois quand ils s’appelaient encore Warsaw, à la fermeture de l’Electric Circus de Manchester en 1978. C’était “cette cacophonie braillante – le son était bordélique mais le chanteur était intéressant, a-t-il dit. J’avais déjà une copie de leur premier 45 tours. Même si Ian est venu m’haranguer en me traitant de connard pour ne pas les avoir mis à la télé [l’émission So It Goes de Wilson sur Granada], en fait j’avais déjà décidé qu’ils devaient être dans l’émission”.

Voir Warsaw ce soir-là, après d’innombrables groupes punks de qualité très inférieure qui se ressemblaient tous, était comme le jour et la nuit. Ils sont montés sur scène vers 2h du matin, derniers sur l’affiche, et ont joué peut-être trois chansons – mais ils étaient juste si différents. Plus que tout, ils ne faisaient pas semblant”. C’est un fait que 99.90% des musiciens le font parce qu’ils veulent être pop stars ou avoir une carrière dans la musique, m’a expliqué Wilson. Ils ont un choix. C’est le 0.10% qui n’ont pas le choix qui sont intéressants. Joy Division faisaient clairement partie des 0.10%. Ils étaient punks dans le sens qu’ils étaient autodidactes et pas intéressés du tout par la technique. Leur musique était pure et sans intermédiaire, et elle tient le bout de l’argument qui dit Pour l’amour de Dieu, éloignez les musiciens du rock”.

Écoutant la voix d’un homme qui ne savait pas qu’il n’avait que deux ans à vivre, je pouvais entendre encore une fois sa combinaison notoire de fabrication de mythe, d’indiscrétion et de zèle pour le groupe qui a effectivement fondé son label et changé sa vie. L’image nazie du groupe ? “Si un d’entre nous avait vu un membre du Front National à un concert de Joy Division, on aurait pété un câble. J’ai toujours pensé que les trucs nazis étaient une blague de Rob Gretton [le manager de Joy Division]”. Les relations idéalistes de Factory avec ses groupes ? “Rob Gretton dit correctement : Wilson se fait avoir facilement et si je reste sur son label, je peux l’arnaquer pour le meilleur contrat qu’un groupe n’ait jamais eu au Royaume Uni. Ce qu’il a fait, le pauvre”. Le perpétuel “et si” du suicide : “C’est épouvantablement dommage que Ian n’a pas tourné aux États-Unis, parce qu’il aurait aimé ça et ça aurait été bon pour lui. Joy Division aurait continué, et bien sûr, dans un sens ils l’ont fait”.

Et à propos du culte du suicide de Ian Curtis, que Wilson a été accusé d’encourager après la mort du chanteur ? “Eh bien, est-ce que Kurt Cobain était morbide et exploiteur ? Peut-être, mais la vie et la mort de telles personnes nous fascinent. Ça remonte à l’invocation du culte de l’artiste des poètes romantiques : en même temps que créer une œuvre excellente, tu dois être un individu brillant et te donner à cette œuvre. Ce qui dans certains cas peut signifier la mort. C’est épouvantable, mais on aime ça. Je me souviens de dire à Danny Sugerman [le manager de Jim Morrison] que le mythe des personnes comme Morrison et Ian est une chose merveilleuse pour le rock. Il a répliqué : D’accord, toi tu leur dis. C’est eux qui doivent souffrir. Et il a raison. Mais ça n’aurait pas de sens sans les chansons de Joy Division”.

Quand je lui ai demandé ce que les gens comprenaient de travers chez Joy Division, sa réponse m’a surpris : “l’amusement”. Aucun groupe ne pouvait être aussi amusant en tournée que Joy Division et New Order, a-t-il dit. C’est difficile à croire, mais la musique était leur seconde priorité et les farces étaient la première, surtout chez Joy Division. Si tu revenais dans l’appartement que tu partageais avec eux, la première cose à vérifier était de voir s’ils n’avaient pas dévisser les pieds de ton lit ou mis quelque chose de dégoûtant dans tes cornflakes. Ils étaient à fond dedans tout le temps. Et cela vient d’un groupe qu’on pense être triste.

“Je ne comprends pas les gens qui les rejettent comme déprimants, m’a dit Wilson. Hamlet parle de la mort, de l’échec, de l’indécision. Trouvons-nous que c’est déprimant ? Non, on sait que Hamlet fait partie des plus grandes œuvres d’art et que tout le monde peut en tirer une grande expérience digne de ce nom. Mais le rock est une forme d’art relativement jeune. Peut-être que ce n’est pas surprenant que certaines personnes sans imagination pensent que de la musique aux thèmes sombres, qui s’intéresse à la mort et à la dépression et le dilemme existentiel, doit être une expérience déprimante en elle-même. Ce n’est absolument pas le cas. Je pense que voir quelqu’un véritablement tester les limites de l’art et créer quelque chose de nouveau, comme l’a fait Joy Division, est absolument exutoire”.

La honte, pensait-il, était la manière dont peu voyaient Joy Division comme un groupe live. C’était la véritable expérience, dit-il, celle qui a changé des vies. il se souvenait de montrer à son fils des images de concert de Joy Division. “Oh mon Dieu”, a dit Oliver Wilson à son père après. “Je t’ai entendu parler d’eux mais je n’avais aucune idée qu’ils étaient comme ça”. Tony Wilson a vu Control avant de mourir, et je ne peux qu’imaginer qu’il était ravi de voir le groupe pratiquement littéralement ressuscité.

* * *

Quand les producteurs américains de Control se sont approchés pour la première fois de Anton Corbijn pour réaliser un film adapté du livre Touching From A Distance de Deborah Curtis, il a refusé. “J’étais intrigué, mais je pensais que si je voulais être pris au sérieux en tant que cinéaste, je ne devrais pas faire quelque chose lié à la musique.

“Je ne suis pas un photographe rock, dit-il, avec surprise, mais les gens diront que c’est évident, il fait un film rock, et ça déteindra sur tout ce que je touche”. Alors il a dit non, et à la place a passé six mois à travailler sur un livre recueillant ses deux  décennies de travail avec U2. Ironiquement, le livre l’a ramené au film sur Joy Division. Plus il regardait ses vieilles photos, plus elles lui rappelaient comment il se sentait au début de sa carrière, ce que la musique signifiait pour lui. “J’ai commencé à me rendre compte de plus en plus que Joy Division était une partie instrumentale de ma vie. J’ai commencé à m’y sentir connecté encore une fois. J’ai pensé : Jetons y un œil et peut-être finir cette partie de ma vie, et passer à autre chose. Alors c’est un film personnel, c’est la fin d’une certaine période de ma vie et le début d’une nouvelle”.

Il a choisi principalement des acteurs inconnus, voulant s’assurer qu’il n’y avait pas de visages familiers pour distraire le public du côté documentaire voulu. Sam Riley dans le rôle de Curtis était la trouvaille clé : le garçon pâle de Leeds à l’aura Curtissienne inexplicable. “Il a dû danser quand je l’ai rencontré aussi, explique Corbijn. La danse était une partie tellement caractéristique de Ian. Je savais que je devais l’avoir de manière correcte. Bien sûr, je l’ai étudiée aussi de manière à pouvoir lui montrer. La clé, c’est de danser sur la pointe des pieds”. Dans le rôle de Deborah, il a choisi Samantha Morton, l’acclamée actrice britannique vue dans le Voyage de Morvern Callar et Minory Report, qu’il connaissait de la réalisation du clip Electrical Storm de U2. Combiner un inconnu avec peut-être la meilleure jeune actrice de Grande Bretagne crée des scènes non fictives de manière surprenante, les réactions de Morton après avoir découvert le corps de Curtis étant particulièrement traumatisantes.

Son prochain film, déclare-t-il, ne sera définitivement pas lié à la musique. Réaliser Control a nettoyé une réserve d’obsession. “Dans les choses qu’on fait, une grande partie de l’enthousiasme vient des années adolescentes, dit-il. On prend tant à cette époque, on est si passionné, et on nourrit tout son travail pendant des années à venir de ces années adolescentes. Ce film est vraiment la fin de tout ça pour moi. C’est le début de ma vie de cinéaste, peut-être”.

Étant venu en Angleterre pour Joy Division il y a 28 ans, Corbijn tire désormais un trait et retourne en Hollande. Et il y a un autre post-scriptum au film, celui-ci concernant Sam riley (Curtis) et Alexandra Maria Lara, qui jouait la petite amie secrète du chanteur, Annik. Hors écran, dans la vraie vie – comme dans un parallèle plus heureux de l’histoire de Control – ils sont tombés amoureux.

Traduction – 20 avril 2010