Les drogues, le SFC et le désespoir ont envoyé les pauvres garnements de la Britpop sur des chemins séparés en 2003. Aujourd’hui Suede reviennent à la vie en hurlant

Cette année, dans le premier éclat de printemps, un groupe que le temps avait oublié a fait le concert de sa vie. “C’était si spécial, il était impossible de l’oublier, hein ? On devait le gratter, hein ? C’était comme une croûte”. Le leader à l’ancienne mèche longue du groupe qui a lancé la Britpop – bien que contre son gré, Brett Anderson nous rappelle – est assis dans une chambre d’hôtel un soir sombre de semaine, remarquablement  non touché à la fois par le temps et l’excès, se souvenant de la performance de Suede au Royal Albert Hall en mars. À côté de lui, le batteur Simon Gilbert et le claviériste Neil Codling sont également comme Peter Pan ; le bassiste Mat Osman est à New York ; tandis que Richard Oakes, le jeune freluquet qui a remplacé le guitariste Bernard Butler après avoir écrit au fan club du groupe, est aux toilettes.

“Il se cache, dit Anderson. Il est terrifié. Soit gentil avec lui”.

En 2010, quelque chose de remarquable est arrivé à Suede. Près de 18 ans après que leur premier album devienne celui qui se vende le plus rapidement dans l’histoire britannique, et sept an après qu’ils se soient séparés non pas en grandes pompes mais en gémissant, on ne parle que d’eux, incroyablement. Le mois prochain, ils sortent un Best Of soigné – Osman dit u téléphone, plus tard, que Anderson a passé des mois à travailler dessus, faisant ses propres CD pour découvrir le meilleur ordre de passage. En décembre, ils jouent à l’O2, leur plus gros concert qu’ils n’aient jamais joué en dehors de festivals. Tout cela grâce à un concert qu’ils ont fait pour le Teenage Cancer Trust en mars, précédé par deux “échauffements” au 100 Club de Londres et au Ritz de Manchester. Au Royal Albert Hall, il y a eu une révélation : cinq hommes la trentaine et la quarantaine qui jouaient à pleins gaz, comme si le monde allait s’effondrer une fois les rideaux tombés. Quand ils ont joué Metal Mickey, ils ont reçu une standing ovation qui a duré cinq minutes. Oakes rentre finalement dans la pièce pendant que nous discutons de cela et sourit timidement quand il se rend compte de quoi nous parlons. “Je pensais que quelqu’un venait de monter sur scène, ou quelque chose. C’était réellement inattendu”.

“C’est le moment que je revivrais pour le reste de l’éternité, ajoute Anderson. Et je l’ai dit effectivement ce soir-là – voilà ta citation en gras si tu en veux – J’ai pris beaucoup de drogues dans ma vie et rien ne peut s’y comparer”.

Tout le monde rit. Suede savent ce que la presse attend de Brett : le manieur de mots de grande banlieue facile à parodier, toujours amoureux des banlieues et des horizons, de la nicotine et du gasoil. Le vieux chien déploie toujours des bons mots flamboyants – quand le téléphone perdu de Gilbert se retrouve dans sa poche, par exemple, il dit, “Oh, allez, Simon, ce n’est pas Arthur C Clarke’s Mysterious World” – mais en 2010, Anderson a pris beaucoup plus conscience de lui-même. Il est, dit-il, “beaucoup moins intéressé par le personnage de Brett Anderson”, et a même un sens de l’humour à propos de sa parodie sur Twitter, quelque chose qu’on n’aurait pu imaginer il y a 15 ans.

Depuis la séparation de Suede en 2003, la vie de tous les membres a énormément changé. En plus de faire trois albums solos et de se réunifier brièvement avec Butler sous le nom de The Tears, Anderson s’est marié et a gagné un beau-fils “qui aime qu’on lui lise des histoires le soir à propos de pirates”, et a perdu un père, qui est décédé en 2005. Gilbert a déménagé à Bangkok dès que le groupe a splitté, et fait désormais de la batterie pour deux groupes nommés Futon et Goo (“c’est G-O-O”) ; Codling est devenu “clavériste à louer” ppour Natalie Imbruglia, entre autres ; Osman est devenu rédacteur en chef du webzine le cool ; tandis que Oakes a travaillé tranquillement sur un nouveau groupe, Artmagic, bien qu’il n’ait pas été sur scène depuis que Suede aient joué leur dernière note il y a sept ans.

Mais alors le Teenage Cancer Trust a appelé. Au début, Anderson ne savait pas si se réformer était une sage décision. “Il y avait deux voix en conflit, dit-il. Une qui disait que j’aimerais rejouer ces chansons, j’en suis vraiment fier. Une autre qui disait que je devrais rester bien seul”. Il a parlé à Osman et Codling, a appelé Gilbert sur Skype, puis a parlé à Oakes – le moins convaincu. Oakes détonne de ses collègues à bien des égards aujourd’hui : il porte une veste beige et un jean’s miteux tandis que les autres sont stylés en noir ; il a le front dégarni ; et il semble encore conscient qu’il a pris la place de Butler, malgré avoir écrit certains des plus grands tubes de Suede. “Je pensais, Oh Dieu, je peux le faire, ça, revisiter le passé ? Toutes ces émotions, je ne pensais pas que j’y arriverais”. Osman admettra aussi tard qu’il a eu des doutes : “Des quarantenaires jouant des chansons d’adolescents… ça aurait pu mal tourner”.

Anderson confirme qu’il y a eu beaucoup de conversations difficiles. “Mais si ça avait été la mauvaise chose à faire pour l’un d’entre nous, ça aurait été le cas pour nous tous. On a persévéré parce qu’on savait qu’il y avait toujours quelque chose là”.

Pour décider une fois pour toute si oui ou non une réunion fonctionnerait, cette version de Suede (Oakes a rejoint le groupe en 1993, Codling en 1996), est allée dans une minuscule salle de répétition près de chez Anderson. C’était la première fois qu’ils jouaient ensemble depuis 10 ans (Codling a quitté le groupe en 2000 parce qu’il souffrait de SFC). Il était crucial qu’il n’y ait aucun manager ou de roadies présents, explique Anderson, de manière à ce que les cinq musiciens puissent juste boite du thé et parler, et puis prendre leurs instruments. Ils ont d’abord joué Filmstar, et elle sonnait géniale, dit-il. “On a aussi remarqué une pureté dans ces chansons, parce qu’on avait de la distance par rapport à elle”, ajoute Codling. “Ça a aussi aidé tout le monde à se souvenir, ajoute Anderson, de pourquoi elles avaient été écrites en premier lieu”.

Tandis que le concert à l’Albert Hall approchait, Osman se souvient qu’ils ont discuter de combien il était important qu’ils présentent la musique sans chichis : “Ça devait être cinq mecs jouant au Southampton Joiners Arms. Se cacher derrière quelque chose aurait été tricher. On devait faire le contraire”.

Anderson pensait qu’ils devaient prouver quelque chose, aussi. “Je ne pense pas qu’il n’y ait eu un moment dans la carrière de Suede où on n’a pas dû prouver quelque chose. On a toujours eu les personnes qui doutaient de nous. On a toujours polarisé l’opinion”. Il s’arrête, puis sourit. “Bien qu’il y ait une partie de moi qui aimait assez ça, tu sais. Je n’ai jamais voulu être dans les cinq groupes préférés de quelqu’un”.

Suede sont nés pour diviser : dès le début, ils étaient critiqués pour être les bénéficiaires de la hype médiatique, même s’ils avaient passé des années dans divers groupes à jouer “devant trois personnes”. Plus tard, le fait que Anderson soit sorti avec Justine Frischmann, qui est devenue la chanteuse de Elastica et qui est sortie avec Damon albarn de Blur, a contribué à transformer la Britpop en sitcom nourrie par les classes, avec Blur dans le rôle des touristes dandy des classes, Suede dans le rôle des pauvres garnements qui regardaient les étoiles et Frischmann en princesse vêtue de noir qui les déchiraient. Anderson ne pense plus aux autres groupes Britpop aujourd’hui, dit-il, bien qu’il soit toujours proche de Frischmann, qui vit aujourd’hui à LA ; ils ont mangé ensemble avec leurs conjoints respectifs l’année dernière, et il aimerait la voir plus souvent.

En 1994, tandis que Oasis devenaient plus populaires, il est devenu clair que Suede ne correspondaient plus à la Britpop, même si on était à un an avant l’apogée commercial de la scène. Le départ de Butler a également donné aux critiques plus d’essence à brûler. “Ils se sont rendus compte qu’une partie de notre armure manquait, se souvient Anderson. C’était la première fois que je me suis rendu compte que les gens sortent souvent en groupes, et quand ils sentent le sang, ils attaquent”.

Suede ne voulaient pas sortir en groupe, cependant – et leur second album, Dog Man Star, était délibérément anti-Britpop pour cette raison. “On ne voulait pas agiter des Union Jacks. Et je ne voulais plus parler de ma vie, ni inclure des références à vivre à Londres au chômage. C’est bizarre comment elles sont devenues des références Britpop, vraiment, et la rapidité avec laquelle elles se sont transformées en cartoons pour pochetrons”.

Butler manquait aussi à Anderson. “C’est un musicien étonnant, alors il me manquait dans ce sens. Et les deux premiers albums de Suede étaient évidemment très spéciaux”. Butler a joué un grand rôle dans la compilation du Best Of, dit Anderson. “C’était vraiment sympa : nous deux assis ensemble à écouter des chansons de Suede en studio pour la première fois en près de 20 ans. Un voyage vraiment sympa dans les souvenirs”. Anderson n’ira pas dans les détails de leur amitié, mais pense qu’ils ont fait un bon album ensemble sous le nom de The Tears, bien qu’ils étaient naïfs en ne se rendant pas compte combien l’idée de leur réconciliation étant de facto une réunion de Suede l’éclipserait. Butler, cependant, ne participera pas à cette reformation.

À la place, la composition actuelle de Suede est centrée autour de leur période qui a eu le plus de succès commercial, une qui est oubliée à cause de l’excitation de leur première percée. Coming Up de 1997 a produit cinq single dans le Top 10, et a également rendu Suede célèbre en Europe et en Asie. Ils se souviennent tous de cette époque avec tendresse, Gilbert dit : “C’était ça passe ou ça casse, mais aussi vraiment excitant. On se réveillait tous chaque matin sans ressentir de pression”. Les choses sont allées seulement de travers avec Head Music en 1999. Codling tombait malade, et on lui envoyait des idées par email ; Anderson “était déchiré la tête dans un seau de drogues” ; Oakes, dont les parties de guitare étaient remplacées par de l’électronique, “s’éteignait”, dit-il. “Ce que je regrette vraiment”.

Au moment de A New Morning en 2002, le groupe s’était éloigné les uns des autres, et Anderson essayait de déchirer le son de Suede en petits morceaux – en partie, il se rend compte aujourd’hui, parce qu’il ne voulait plus qu’il y ait un groupe. “Je pense qu’on n’aurait pas dû faire ce disque, assez honnêtement”. Il a persévéré rien que pour emmerder le monde – voulant prouver à ceux qui doutent, une fois encore, que Suede n’avaient pas été un feu de paille. À la place, le groupe s’est séparé à l’amiable avec des concerts d’albums complets au ICA de Londres, dont ils se souviennent comme un départ calme. “On n’est pas parti comme on avait prévu, dit Osman. On aurait dû partir dans un nuage de poings au Bangladesh, ou quelque chose dans le genre”.

Le calme semble hostile à Suede : le danger et la fureur dans lesquels son groupe prospérait manquent à Anderson. “Je trouve ça bizarre que les dix dernières années n’aient pas produit un nouveau genre définitif. Il semble que la musique soit là pour apaiser maintenant, plutôt que pour provoquer. Peut-être qu’un sens de l’apathie s’est infiltré, ou que la vie des gens est plus confortable. Personne ne veut inspirer l’extrémité, comme nous avant”.

Peut-être que rester ensemble après la tournée d’hiver aidera à ce que cela arrive, je suggère. La pièce devient silencieuse tandis que la notion flotte. “En ce moment… on ne sait pas”, dit finalement Anderson, pour montrer qu’il est aux commandes. “Je pense qu’on doit être convaincus que c’est la bonne chose à faire. Tu sais, est-ce que le moment est passé, ou devons-nous gratter la croûte encore ?”

L’année prochaine, après tout, il sort un autre disque solo, un gros album inspiré par le rock – bien que son énergie a été nourrie, il admet, par la réunion de Suede. Et tout le monde est d’accord sur le fait que quelque chose a changé chez chacun d’entre eux depuis la réunion. “Le fait que ça arrive 20 ans après la formation du groupe – n’est-ce pas merveilleux ? Ce à qui de dire que ça n’arriverait pas dans l’avenir ?” Anderson lève les mains, et ses pommettes brillent dans la lumière du soir tandis qu’elle passe par la fenêtre. Tout le monde sourit, et comprend. Il n’est pas né de la dernière pluie.

Jude Rogers

Guardian – 21 octobre 2010 – Traduction – 31 octobre 2010