Une nouvelle adaptation du Rocher de Brighton, le classique d’avant-guerre de Graham Greene, est mis en scène sur la toile de fond des confrontations Mod et Rocker des années 1960.

Par Craig McLean

Dans un commissariat taché par le tabac, une femme vêtue comme Sophia Loren entre majestueusement pour se confronter à l’inspecteur en chef.

Elle veut que quelque chose soit fait à propos de la mort d’un proche. Pour sa part, c’était un meurtre et il y a un suspect numéro un, Pinkie. Elle veut que justice soit faite sur le gangster adolescent qui a apporté le chaos dans les rues de sa bien-aimée Brighton. Comme elle le dira plus tard : “Je suis après le petit hooligan maussade qui fait peur à tout le monde”. On ne doute pas qu’elle va avoir son homme.

Son nom est Ida, c’est la propriétaire d’un salon de thé en bord de mer nommé Snow’s et elle est interprétée par Helen Mirren, les cheveux teints rouge feu pour le rôle. Devant le commissariat, nous sommes en novembre 2009 et Clerkenwell dans l’est londonien est pris par le trafic d’après-midi. À l’intérieur, nous sommes en 1964, et cette usine de verre désaffectée fournit le décor intérieur d’une nouvelle adaptation sur grand écran du Rocher de Brighton, le roman de 1938 de Graham Greene sur la pègre d’avant-guerre.

Dans la nouvelle adaptation, Kite, chef de gang, est tué par Hale, membre d’un gang rival mené par Colleoni. Le jeune protégé de Kite, Pinkie, prend la tête du gang, et part à la poursuite de Hale. Quand Pinkie craint qu’une jeune serveuse, Rose, n’ait des preuves qui le mêleraient à la mort de hale, il choisit de la séduire et de l’épouser. L’amour, raisonne-t-il, l’arrêtera de témoigner contre lui. Seule Ida, l’employeur de la mal fagotée et naïve Rose au cœur d’artichaut, voit la vérité.

La Ida de Mirren est différente de celle jouée par Hermione Baddeley dans la version classique de 1947 par les frères Boulting, le Gang des tueurs ; Baddeley ressemblait plus à la sirène cinématographique Mae West, que Greene avait à l’esprit quand il a écrit le livre. “Le modèle de mon Ida était Sophia Loren dans la Paysanne aux pieds nus, explique Mirren. Cette mama italienne merveilleuse, héroïque et protectrice”.

Dans le rôle de Rose, on retrouve Andrea Riseborough, acclamée pour son portrait de Margaret Thatcher dans le drame de la BBC de 2008, The Long Walk to Finchley. Pinkie, le tueur au visage d’enfant à qui Richard Attenborough a donné la vie de manière glaciale en 1947, est Sam Riley, connu pour avoir interprété un autre jeune homme perturbé, Ian Curtis, dans Control, le biopic de 2007 sur le groupe rock Joy Division.

Entre deux prises, Riley – les cheveux lissés en arrière et vêtu d’un costume bien taillé du début des années 1960 – joue négligemment avec un (faux) couteau à cran d’arrêt. Dans une autre scène qui sera tournée aujourd’hui, il doit demander de l’argent de protection au bookmaker Corkery (John Hurt) et lui taillader la joue. “Ce n’est pas tous les jours qu’on balafre une légende du cinéma”, dit Riley en souriant.

Le film original était sujet aux mœurs de la censure de l’époque – une considération qui signifiait que les thèmes catholiques du livre (Pinkie est affligé d’une sorte particulière de dévotion), et une partie de ses scènes les plus violentes (un meurtre par étouffement par sucre d’orge – un Brighton Rock), soient contenus ou supprimés. Pour son interprétation, le réalisateur Rowan Joffe est revenu au roman source et a pu “remettre une partie de la violence et de la sensualité les plus perverses qui traversent le livre”.

De manière cruciale, Joffe a aussi mis à jour l’action en 1964. “Il m’est venu à l’esprit que cette année-là était le tout début de cette modernité, explique-t-il. C’était l’époque où la jeunesse a commencé à exercer du pouvoir économique et culturel dans ce pays”. C’était également la dernière année de la peine de mort, ce qui est la terreur qui pend au-dessus de Pinkie. “Et c’était l’époque où les femmes ont commencé à avoir une voix, et quand les gens ont commencé à s’éloigner de l’Église et à remettre en question le rôle de la foi et de la religion dans l’avenir du pays”.

Citant la toile de fond des émeutes Mods contre Rockers sur les plages de Brighton au début des années 1960, Andrea Riseborough pense que “la tension qui est si palpable dans le roman a été servie par le déplacement en 1964”. En somme, dit Joffe, “ça semblait juste le genre de chose où je pouvais m’asseoir avec la mémoire de Greene et dire : Je ne fais pas juste ça parce que Pinkie sera cool sur un scooter. Je le fais parce que ça a du sens”.

Les droits cinématographiques du Rocher de Brighton appartiennent à la société française StudioCanal, dont le catalogue de films britanniques inclut la production des Studios Ealing. Le producteur, Paul Webster de Kudos Pictures, se souvient que Studio Canal faisait “un petit tour, une parade de beauté” de ses films, demandant aux producteur britannique s’ils avaient “envie de retenter” des titres en particulier. Webster savait que d’autres cinéastes, dont Martin Scorsese et Terrence Malick, avaient déjà tenté de refaire le Rocher de Brighton. Néanmoins, “J’ai pensé que c’était une histoire iconique qui trouverait écho encore aujourd’hui, si mise dans un contexte correct, comme ça avait été fait, dit-il. C’est une histoire qui n’est jamais partie. Sa puissance supplante la période dans laquelle elle a été écrite. Et elle possède l’un des plus grands méchants de la littérature et du grand écran”.

Sur le plan de la personne qui pourrait réimaginer le livre, Rowan Joffe a été le premier choix de Webster. Joffe n’avait jamais réaliser de long métrage auparavant, mais Webster avait travaillé avec lui en 2007 sur Secret Life (à propos d’un délinquant sexuel, interprété par Matthew Macfadyen), l’un des deux téléfilms de Joffe. Joffe a également écrit des scénarios, dont celui de The American, avec George Clooney en tueur. Webster le voulait “pour sa facilité en tant qu’écrivain au sein du genre thriller. De plus, il a toujours été attiré par Graham Greene, et ça a fait une grande impression sur moi”.

On a appris par la suite que StudioCanal avait eu la même idée, et s’était déjà rapproché de Joffe via son agent de Los Angeles. Mais comme se rappelle Joffe, il a au début “écarté cette possibilité d’emblée, parce que je n’aime pas les remakes, que ce soit à regarder ou l’idée d’en faire un moi-même”. Mais l’approche d’à la fois le producteur et le studio “a piqué ma curiosité. Je suis allée dans ma bibliothèque et j’y ai pris ma vieille édition d’écolier du livre et je l’ai relu. Je s’en suis tombé amoureux. L’idée d’adapter le livre de la même manière qu’un réalisateur adapte une pièce de Shakespeare m’est venue en tête. En d’autres termes, elle n’aurait que peu ou pas de lien aux productions précédentes”.

Son premier geste a été de réévaluer le personnage de Pinkie Brown. “Le texte sur le quatrième de couverture des éditions du Rocher de Brighton se réfère souvent à Pinkie comme le portrait du mal absolu, explique Joffe. Rien ne pourrait être plus loin de la vérité. Dans ce livre, et dans son œuvre, Greene est intéressé par la corruption, et la corruption implique nécessairement la bonté ou la pureté parce qu’on doit avoir ces qualités pour être corrompu. Ça a commencé à répondre à une question important pour moi, qui est, pourquoi n’a-t-il pas simplement tué Rose dès le début ? Pourquoi passe-t-il par ces choses baroques – dont l’épouser – plutôt que simplement la tuer, ce qu’il semble heureux de faire avec Hale et, plus tard dans le livre, Spicer [membre de son gang]”.

Sam Riley a été son choix pour jouer Pinkie dès que Joffe l’a rencontré, via le directeur de casting Shabeen Baig, qui avait casté Riley pour Control. “Quand Sam est arrivé, j’ai vu immédiatement Pinkie en lui, et j’ai vu un peu de l’ange déchu en lui. J’ai imaginé qu’un public comprendrait pourquoi Rose tomberait sous le charme d’un jeune homme comme ça”.

“J’ai aimé Pinkie – il n’est pas aussi larmoyant que Ian Curtis”, dit Riley, en blaguant à moitié. Il est actuellement en train de tourner un autre rôle adulé d’anti-héros – celui de Sal Paradise dans l’adaptation longuement attendue par Walter Salles de Sur la route de Jack Kerouac. “Sur Brighton Rock, je dois faire le salaud pendant quelques semaines, porter de beaux costards, lisser mes cheveux en arrière et avoir une balafre sur la tronche. C’est un rêve de gamin !” dit-il en riant.

Riley dit qu’il a aimé aussi Joffe immédiatement. Il a été impressionné par la profondeur des recherches qu’il avait faites à la fois sur le monde littéraire de Greene et sur la période dans laquelle il voulait situer sa version du Rocher de Brighton. “Il m’a convaincu que le déplacer dans les années 1960 était une bonne idée, et ne ferait pas trop Quadrophenia. Il y a des Mods et des Rockers dans notre film, mais ils sont dans le fond”.

Joffe avait à l’origine casté Carey Mulligan dans le rôle de Rose. À ce moment-là, il y avait “beaucoup de chaleur de la part de l’industrie” autour de la jeune star de une Éducation. Trop de chaleur en fait : juste avant que la pré-production commence vraiment, Mulligan “est partie faire Wall Street : l’argent ne dort jamais [de Oliver Stone], se souvient Joffe, ce qui est une décision parfaitement respectable. Elle devait faire ce qu’elle pensait être bien. Mais ça nous a causé de sérieux problèmes”. Celui le plus immédiat a été financier : perdre l’attrait du box-office du nom de Mulligan “a gravement blessé la confiance de l’investisseur du projet”, raconte Joffe. Webster se souvient de six mois “horribles”. “Studio Canal et Optimum Releasing [les co-producteurs] nous ont très soutenus, mais en gros ils ont dit : Le film n’a pas lieu à moins que vous nous pondez un nom. On était au bord de la catastrophe”.

Joffe, par conséquent, “s’est dépêché d’aller à la poursuite de Helen Mirren, que j’avais toujours imaginée en Ida, mais qui n’était pas disponible à la base. Et Dieu merci elle était disponible pour faire le film. Parce que, dans un sens, ça nous a donné le feu vert. Mais ça nous a donné le feu vert sur une échelle bien plus petite”.

Le budget de Joffe est passé de 10 millions de £ à 5.75 millions. Il a dû abandonné la scène d’ouverture qu’il avait écrite, dans laquelle Kite est tué sur le quai bondé de la gare de Brighton. “Ce devait être une ouverture épique noire grandiose”. Il a écrit une nouvelle scène plus petite et moins chère. Maintenant Kite est tué sur le bord de mer vide, avec du “brouillard qui entre – la version du pauvre de la fumée de diesel d’un train qui rentre en gare”. Le lieu des huit semaines de tournage a été, en fait, Eastbourne – Brighton avait trop de monde et était trop modernisée pour les besoins des cinéastes. Eastbourne, d’un autre côté, garde des traits de l’époque et une jetée rétro appropriée.

Andrea Riseborough était plus heureuse de rentrer dans la brèche et d’accepter l’offre du rôle de Rose. “J’étais si passionnée pour Brighton Rose dès le début, dit-elle. Alors j’ai décidé de ne ps faire d’autre film et de réviser mon planning. C’était génial et tout a parfaitement fonctionné”.

“Andrea habite complètement un rôle, observe Joffe, et c’est assez un processus dangereux et difficile – se perdre réellement dans un personnage, surtout un aussi sombre et persécuté que Rose. Mais tout en étant une actrice géniale, Andrea est une fille de Newcastle solide qui a les deux pieds sur Terre”.

Pour atteindre son but “d’obtenir une échelle épique avec un petit budget”, Joffe a été aidé par les talents de John Mathieson, directeur de photographie renommé pour son travail avec Ridley Scott sur Gladiator et Robin des bois. “On voulait faire un film britannique qui ne semblait pas petit, ni reportage, ni excentrique, ni réaliste sur le plan social. On en voulait un qui semblait peut-être d’un style un peu moins moderne pour un britannique”, dit Joffe, ajoutant qu’il ne veut mentionné le nom “David Lean”, mais le fait quand même.

À part le côté maussade joliment filmé – à la fois expansive et claustrophobe – du film fini, le détail est fascinant aussi. Le créateur des costumes, Julian Day, a cherché à symboliser la nature changeante de Brighton, et par extension de la Grande Bretagne, qui est mise en lumière dans le film via les différents looks des gangs rivaux.

“Je voulais faire la distinction entre l’ancien monde du gang de Kite et le nouveau monde représenté par Colleoni, explique Day. J’ai déterminé ça par l’utilisation de la couleur et un choix de style. Pour l’ancien gang, je suis retourné dans les années 1940 et 50 pour leur look ; il a des couleurs d’après-guerre toutes automnales. Pour la clique à Colleoni, c’était rouge, noir et blanc – très distinctif, une sensation hyper-réelle des années 1960”. Pour le soigné, sensuel et quasi prédateur sexuel de Colleoni lui-même, joué par Andy Serkis, “c’était assez influencé par les photographies de David Bailey des Krays et de Michael Caine”.

Mirren, pendant ce temps, “évoque également une période révolue, dit Day. Je voulais qu’elle paraisse très vamp. Mais pas maquillée comme une voiture volée. Je voulais qu’elle ressemble à un agent provocateur. Alors j’ai utilisé du velours et des tissus assez somptueux”.

“D’un côté, la Ida de Helen possède cette sexualité mangeuse d’hommes, et de l’autre, une sexualité confortante et rassurante d’une femme maternelle, réfléchit Joffe. Et Hellen avait le pouvoir de rendre Ida – qui est réellement et ultimativement une figure de revanche, une Furie greque – réelle. Donner vie à ce rôle”.

Joffe comprend qu’il y aura ceux – les fan de Greene, ceux d’Attenborough, les enthousiastes du cinéma noir britannique – qui voient toute tentative révisionniste de cette œuvre canonique comme hérétique. Mais lui, les acteurs, et l’équipe ont créé un thriller britannique saisissant, atmosphérique et crédible. Il est prêt pour ceux qui disent non. Surtout parce que Greene lui-même critiquait l’adaptation des frères Boulting, et le film de 1947 était – au début du moins – ni un succès critique ni commercial. Pourtant, il sait qu’il y aura ceux qui ne peuvent voir au delà de l’original.

“C’est un peu frustrant à cet égard, mais je serais fou de m’être attendu à quelque chose de différent. Et je l’ai fait parce que je sentais que je le devais. Quand on tombe amoureux que quelque chose ou quelqu’un, on le poursuit de manière irrationnelle. Et c’est ce que j’ai fait”.

Brighton Rock sort le 4 février

The Telegraph – 17 janvier 2011 – Traduction – 4 février 2011