Il a fait une dépression à l’école avant de se faire les dents dans le rôle de Mark E Smith et de se faire un nom dans le rôle de Ian Curtis de Joy Division. Aujourd’hui Sam Riley s’attaque au psychotique Pinkie de Brighton Rock et l’alter ego de Jack Kerouac

Je rencontre Sam Riley un beau matin de Janvier. Tout de noir vêtu, il entre dans le hall de l’hôtel Dean Street Townhouse de Londres un pas énergique, une chope argentée dans une main, remplie à ras bord de Guiness. “Ils m’en gardent une derrière le bar à chaque fois que je viens”, dit-il en souriant. Ce n’est pas surprenant pour un ancien musicien dans la percée d’acteur est venue en jouant le leader de Joy Division Ian Curtis dans le sublime film de 2007, Control, de faire une entrée si rock’n’roll – jusqu’à ce qu’il explique pourquoi. “Je suis un peu nerveux avant ces trucs, raisonne-t-il, alors j’ai pensé prendre une pinte vite fait”.

C’est la sorte d’aveu qui vous rend affectueux envers l’acteur originaire de Leeds. Rowan Joffe, réalisateur du dernier film de Riley, une nouvelle adaptation évocatrice du roman de gangster de bord de mer, le Rocher de Brighton, le compare à un “écolier errant” – à la fois méchant et vulnérable. C’est vrai, mais il y a aussi une intensité chez lui, comme tous ceux qui ont été témoin de sa transformation façon transe en Curtis ont pu voir. Joffe rend hommage à la “beauté diabolique” de Riley – mais cela ne capture pas vraiment son essence. Ce n’est pas une idole du grand écran à la mâchoire carrée. Plutôt, il a une qualité troublante qui suinte de toute son être, de ses yeux bruns foncés aux mèches de cheveux qui balafrent avec colère son front.

Quand nous nous rencontrons, quelques jours avant ses 31 ans, Riley arrive de Berlin, où il vit désormais avec sa femme, l’actrice allemande Alexandra Maria Lara. Il l’a rencontrée et est tombé amoureux d’elle sur le tournage de Control, quand elle a été castée dans le rôle de la maîtresse de Curtis, Annik Honoré. Cela n’a pas dû être facile, je suggère. “Bien que c’était merveilleux, c’était aussi très difficile, parce que ce n’était pas du tout simple à l’époque”, réfléchit-il. Malgré leur chimie croissante qui gagnait l’écran, cela l’a inquiété. “Je ne pensais pas : C’est fantastique pour mon portrait. J’étais véritablement inquiet quant à ce qui pourrait se passer”.

Ce qui s’est passé, c’est le mariage durant l’été 2009, qui venait après un tas d’éloges pour sa transformation fulgurante en Curtis, qui incluait une nomination comme espoir aux Bafta. Ce qui ne s’est pas passé, c’était une montée subséquente comme célébrité majeure. “Je n’arrivais pas à décrocher des rôles pendant longtemps, dit-il. Malgré les accolades, j’étais très bas dans la chaîne alimentaire pour obtenir plus de rôles principaux”. Il a fait le film SF Franklyn, qui a fait un flop, et 13 – remake américain du film géorgien de 2005 sur un gang de joueurs de roulette russe – qui n’est toujours pas sorti après avoir eu des problèmes de post-production.

“On m’a dit que j’allais être la prochaine sensation, dit-il en haussant les épaules. Mais en réalité, c’est le contraire qui s’est passé”. Sa femme – qui a eu ses propres hauts post-Control, travaillant avec Francis Ford Coppola (dans l’Homme sans âge de 2007) et Spike Lee (Miracle à Santa-Anna de 2008) – l’avait déjà averti que cela pourrait arriver. “Elle fait ça depuis 15 ans, alors elle est un peu plus blasée, dit-il. Quand Control est sorti, elle a dit : Profite. Ça pourrait être une expérience qu’on ne vit qu’une fois. Et, bien sûr, pour certains, c’est une expérience qui n’arrive jamais en tant qu’acteur, aller à Cannes [où le film a fait ses débuts] et remporter des prix”. Pourtant, être loué de cette manière aurait dû le rendre nerveux, si seulement il était déjà passé par là.

Au début de la vingtaine, les ambitions de Riley étaient dirigées autre part. C’était le chanteur du groupe de rock naissant 10,000 Things. Ils ont joué aux festivals de Reading et V et étaient annoncés comme la réponse de Leeds à Oasis – “même si on ne sonnait pas du tout comme eux”. “On était au bord de quelque chose mais on a réussi à faire chier quelqu’un au NME qui nous suivait depuis un moment. Je ne sais pas ce qu’on a fait, mais on était pas les plus gentils en tournée, alors ça a peut-être quelque chose à voir avec”. Quand leur critique ennemie a donné à leur album 1/10, “le label a tout arrêté” et leurs rêves de célébrité rock ont été rapidement écrasés. C’était un coup dévastateur. “Je l’ai vraiment mal pris et mes parents étaient assez inquiets”, se souvient-il. Et pas pour la première fois…

Fils d’un agent de textile et d’une maîtresse de maternelle, Riley a grandi en aimant le cinéma. “Mon père m’a fait voir beaucoup de films qu’il aimait quand il était jeune, et j’ai toujours été un gros fan de cinéma. J’ai toujours pris les jeux enfant un peu plus au sérieux que mes amis, rentrer dans le personnage, alors peut-être que c’était un indice”. Pendant un moment, il voulait être dans l’armée, rejoignant même les cadets locaux et dépensant tout son argent de poche dans le maquillage de camouflage. “J’aimais les exercices de nuit où on se barbouillait de boue et essayait de ramper dans un champ sans se faire voir. Ça a en quelque sorte à voir avec les films”.

Il était clair de la direction que sa vie allait prendre. Durant ses premières années – il est allé au pensionnat privé Uppingham, suivant une tradition familiale qui remontait à son grand-père, qui a plus tard possédé une usine de textile – Riley a pris goût au théâtre après 15 jours passés avec le National Youth Theatre durant les vacances d’été. Mais on l’a empêché d’aller plus loin.

“Je me suis brouillé avec le professeur de théâtre, qui a refusé de me donner des références pour les facs d’art dramatique. Il m’a dit que mon état mental n’était pas sain”. Cela est dû en partie à une mini-dépression dont il avait souffert après avoir jouer dans une production scolaire de Nicholas Nickleby – où Riley avait senti qu’il devait continuer à jouer seul.

Quand il a fini par prendre son courage a deux mains et a envoyer son dossier, il a raté ses répliques à un audition pour la London Academy of Music and Dramatic Art et Rada lui a plus tard dit qu’il était trop jeune et inexpérimenté. Même quand il a finalement réussi à mettre un pied dans l’industrie, les choses semblaient mal aller. Il a été coupé de la comédie sur la scène musicale mancunienne de Michael Winterbottom, 24 Hour Party People, dans laquelle il a brièvement joué Mark E Smith de The Fall (tout en regardant sans aucun doute Sean Harris jouer Ian Curtis dans la première moitié du film). Au moment où 10,000 Things a implosé, Riley a été laissé à panser ses blessures, vivant frugalement en travaillant dans des pubs et des entrepôts.

Alors ce n’est pas une surprise que lorsque Control est arrivé, Riley s’y est accroché à deux mains. Cela voulait dire interpréter des chansons de Joy Division en live devant des dizaines de figurants constitués de fans hardcore – exercice qu’il pensait “être assez destiné à l’échec”. Pourtant il ne pouvait aucunement refuser un tel défi. “Je n’étais pas dans la position de dire : Je ne suis pas sûr. Alors j’ai dû en quelque sorte le faire”.

Il a ressenti la même chose à propos de Brighton Rock, qui est juste aussi intimidant que Control à sa manière. S’attaquant au rôle du leader de gang de bord de mer balafré Pinkie, Riley invite les comparaisons avec le vénérable Richard Attenborough, qui a joué le personnage dans l’original de 1947 quand il avait juste 24 ans. Pourtant, comme avec son interprétation de Curtis, Riley n’a montré aucune peur. Il s’avère qu’il n’a seulement vu l’interprétation menaçante de Attenborough quand sa grand-mère lui a envoyé un DVD du film qui était gratuit avec un journal du dimanche – “Alors je ne tenais pas le film dans une telle révérence que je ne pensais pas pouvoir le faire”. À la place, ses doutes étaient liés à la période – Joffe relocalisant l’histoire en 1964, avec sa toile de fond de rixes de bord de mer entre les mods et les rockers. “Pinkie ne serait pas dans un gang comme ça, dit Riley, alors j’étais anxieux à ce propos quand je l’ai lu pour la première fois. J’ai pensé : Oh, ça va être Quadrophenia ou un truc du genre”. Pourtant Joffe l’a rassuré, et Riley a signé. Il a appris à conduire un scooter et même à faire les poches. “J’étais au paradis, dit-il. Un costume bien taillé, les cheveux lissés, une balafre au visage et un couteau à cran d ‘arrêt dans la poche”. Lors de son premier jour, il a tailladé John Hurt au visage avec. “C’était : Ayé ! J’y suis arrivé ! C’est super marrant de jouer à être aussi méchant”.

Peut-être moins glaciale que l’interprétation de Pinkie par Attenborough, celle de Riley est plus perturbée, moins psychotique. “Il est malavisé. Mal aimé. Et il n’a vraiment pas confiance en lui”. Il n’est pas certain si Pinkie aime Rose (Andrea Riseborough) ou pas, la serveuse avec qui il se retrouve mêlée, comme Joffe lui a suggéré. “Cette idée de contact avec le sexe opposé est vraiment révoltante pour lui”.

D’un livre classique à un autre, Riley vient de finir de travailler sur l’adaptation longtemps attendue de Walter Salle de la bible Beat de Jack Kerouac, Sur la route. Ian Curtis, Pinkie et aujourd’hui Sal Paradise, l’alter ego de Kerouac dans le livre – Riley n’est pas un à esquiver un défi et on pourrait même dire que la réplique du livre “Les seules personnes pour moi sont les fous” ait été écrite pour lui. “Je le demande, vraiment !” dit-il en souriant.

“Il y a un culot chez Sam qu’il n’a pas perdu, dit Joffe. Ce n’est pas de la suffisance. Ce n’est pas un acteur qui manque de fait de douter de soi ou d’humilité. Et ce n’est pas un acteur qui prend ces rôles iconiques parce qu’il est trop confiant ou trop stupide pour se rendre compte qu’il pourrait échouer. Mais je pense que c’est un culot qui est l’équivalent de dire Je pourrais m’en tirer à bon compte et sinon, je vais m’amuser à essayer”.

Non pas que Sur la route sonnait exactement comme de l’amusement. Avant cinq mois de tournage exténuants qui l’ont emmené de Montréal à la Patagonie, en Arizona, à la Nouvelle Orléans, Calgary et San Francisco, il a passé quatre semaines dans un “camp beatnik” – “à faire des pompes en récitant Nietzsche et Thomas Wolfe. C’était très bizarre”. Il a aussi rencontré des experts de Kerouac. “on avait ce gars qui est biographe de Kerouac qui après quelques minutes a dit [il prend un accent américain gémissant de conviction] Tu es bien trop grand pour jouer Kerouac ! Et t’es britannique ? Et tu n’as pas la bonne couleur de yeux ! Alors j’ai dit Bon, il fumait quoi comme clopes ? Au moins, j’aurais ça de bon !

Le fait que Salles avait auparavant fait un documentaire du l’histoire de Sur la route et les nombreuses tentatives ratées de l’adapter sur grand écran n’a pas aidé. Le premier jour de Riley, Salles l’a fait asseoir et lui a montré un DVD du film – qui inclut des images des auditions ouvertes que Francis Ford Coppola a tenu dans les années 1990 quand il essayait de lancer sa version. “Ce devait êttre Johnny Depp et Brad Pitt, explique-t-il, et Johnny Depp dit Je suis heureux de ne pas l’avoir fait. Ça aurait été trop de pression. Et je pense Trop de pression pour lui ! Pourquoi tu me montres ça Walter ? Qu’est-ce que tu fais ?

Laissé à absorber cette pression, tout comme il a fait sur Control et Brighton Rock, il a aussi été éloigné de sa femme pendant la plus longue période depuis leur mariage. Comment a-t-il tenu ? “C’était horrible, surtout quand tu es dans le désert qui ne reçoit aucun réseau depuis 12 heures. On peut voir comment tant de relations [dans l’industrie cinématographique] coulent. On doit avoir des règles selon lesquelles il faut essayer de ne pas dépasser trois semaines [sans se voir] si on peut. Mais ce n’est pas toujours possible”. Il n’est pas non plus intéressé par enchaîner les films, dit-il, ce que permet au moins de laisser leur jeune mariage fleurir. En effet, Riley a juste fait cinq films au total.

“Je suis un peu tatillon. Elle est un peu tatillonne. Et si tu vis assez frugalement, tu peux t’en sortir. Je ne pense pas qu’on vit une vie tapageuse. Je n’ai pas fait beaucoup de travail après Control. J’ai fait un film par an depuis. Je ne suis pas devenu fou”. Pourtant, étant donné que dans trois de ces films, il a joué des personnages iconiques que la plupart des acteurs tueraient pour, c’est un jeu de patience qui lui a rendu grand service. Alors, si une foie il était la prochaine sensation, qu’est-il aujourd’hui ? “Aujourd’hui, je ne suis pas vraiment grand chose, je pense, dit-il. Je décroche toujours je ne sais comment des rôles savoureux”.

Brighton Rock sort vendredi

James Mottram

The Independent on Sunday – 30 janvier 2011 – Traduction 10 avril 2011