Peut-être était-ce le mauvais endroit, le mauvais moment ; peut-être qu’il ont été éclipsé par l’œuvre la plus célébrée de ses créateurs ; peu importe la raison, ce sont les disques qui languissent au fond des collections de disques, aimés par très peu… jusqu’à maintenant. Avec un peu d’aide de BEAUCOUP de vos musiciens préférés, voici les secrets les mieux gardés de la musique. Bonne écoute !

2 Theo Hutchcraft et Adam Anderson de Hurts sur Performance (We Are) Performance (2007) Les héros pop électroniques perdus de Manchester ; inspiration des deux derniers héros en date de leur ville

Theo Hutchcraft : Quand tu vis une vie où ton iPod passe avec légèrement de Nine Inch Nails à Abba, trouver une niche, une direction ou une inspiration à poursuivre quand on fait de la musique, c’est très difficile.

La première fois que j’ai entendu Surrender d’un groupe nommé Performance, tout à coup une étincelle s’est allumée dans mon cerveau. J’avais 18 ans, et c’était une chanson pop comme aucune autre que j’avais entendue depuis longtemps. J’ai toujours cru que la pop est une chose noble et la profondeur et la substance sont les choses qui la rendent si merveilleuse et puissante. Surrender était une chanson pop avec une mélodie pop toute puissante qui enjambe le globe, de l’électro qui avait la profondeur de M83 et de Depeche Mode et des paroles si frappantes et abstraites qu’elles ont ouvert mon esprit. C’était quelque chose de spécial. À l’époque Performance était un groupe dont Manchester était fier. Ils brandissaient le drapeau d’une ville qui ne l’avait eu brandi depuis longtemps. Ils étaient tout autant New Order et les Smiths, et pourtant ils étaient aussi quelque chose de totalement frais, excitant et audacieux. Ils étaient signés sur une major, mis sur un piédestal et après un an, ils ont été lâchés et laissés pour morts.

L’une des meilleures choses dans cet album, c’est non seulement il capture l’excitation, le désespoir, la tristesse et la rage de cette époque, mais il réussit aussi parfaitement à mélanger les mondes alternatif et pop. C’était une inspiration instantanée pour moi, et la chose qui m’a réunit avec Adam.

La production de Joe Cross sonne énorme comme un stade, et complètement unique. C’est un génie. Il est étonnant de noter que les “vrais instruments” sont utilisés avec tellement de modération sur l’album qu’ils sont pratiquement inaperçus, et pourtant les chansons ont le dynamisme, l’émotion, l’âme et la puissance de chansons rock à la Killers. Sur le plan des paroles, Joe Stretch est un génie. Ses paroles sont si frappantes, si abstraites et sombres et pourtant si émotionnelles, familières et déchirantes. “Le ciel ressemble à un métal futuriste, il rend le monde plutôt daté” est juste une des centaines de paroles citables sur une sélection de chansons sur les grossesses non prévues, Tchernobyl, l’insécurité et le chagrin déchirant. Ce qui est excitant dans tout ça, c’est l’interaction entre les mélodies pop classiques et l’électro énergique et l’obscurité et la profondeur. Dans l’esprit de groupes comme les Smiths et les Cure. Ce sont les maîtres de la mélancolie. À de nombreux égards, ce devrait être un album que tout le monde écoute, mais la réalité de ça, c’est qu’il tire une flèche directement dans le cœur d’une certaine niche. Les gens qui aiment la musique pop alternative, intelligente et ambitieuse.

Heureusement, nos goûts tombent exactement dans cette niche et alors pour nous c’est pratiquement un album parfait. Le fait qu’il soit devenu un album “perdu” d’un groupe à qui on a tout donné et à qui on a tout retiré du jour au lendemain le rend d’autant plus émotionnel et puissant je pense. Comme Joe Stretch le chante si désespérément dans le refrain du septième morceau, “C’est le son de la jeunesse perdue”.

Adam Anderson : Performance s’est formé en 2003. L’album est sorti après des années de traficotage de leur identité et de leur musique. Leur label pensait qu’ils avaient signé un groupe pop acidulé. Ce n’est pas le cas. C’était des victimes d’être trop jeunes et d’avoir signé sur une major, qui a perdu intérêt en eux et les a finalement virés parce qu’ils ne savaient pas où les placer.

Toujours est il que je pense que l’album capture la magie impulsive qu’ils avaient au départ. Les chansons ont toutes ce sentiment inévitable de jeunesse, d’excitation démesurée, de danger, et bien sûr d’immense douleur. C’est la bande originale de ma vie. Quand j’écoute aujourd’hui je me rappelle tout de suite comment je me sentais à 21 ans. Leur musique vous faisait vouloir aller dans les endroits où ils étaient allés. Faire les choses à propos de quoi ils chantaient. Manchester était excitante. Je suppose que de manière plus importante que le reste, ils m’ont fait vouloir faire de la musique. Alors, inspiré par eux, je suis.

En fait, je trouve ça assez douloureux d’écouter l’album. C’était mes héros quand je me suis installé à Manchester mais depuis ils sont devenus mes grands amis. Nos deux groupes seront toujours perpétuellement liés par des années de lutte. Ça sonne sinistre mais il y a une parenté définitive entre les musiciens qui restent sans succès pendant de longues périodes et ça existe définitivement entre nous en tant que personnes. Je connais de première main la souffrance qu’ils ont endurée et de même ils connaissent la nôtre. L’industrie musicale peut être absolument brute. Les connaître personnellement, ce qui est étonnant, c’est leur pure ténacité. De l’extérieur, ça peut paraître comme une histoire tragique mais ils ont une détermination athlétique. Ils croient en leur musique et malgré toute la déception, ils peuvent rire d’eux mêmes. Leur nouvel album est sorti maintenant et, d’une manière différente, il est tout aussi étonnant. Ils sont plus vieux et plus sages. J’aime à penser que lorsqu’on sera tous des reliques, on s’assoira tous dans une pièce à écouter cet album et à parler de combien nos années de 20 ans étaient géniales. Je leur dit ça parfois.

C’est un album “perdu” du fait que c’était un non évènement totalement commercial mais complètement important pour moi et ma vie. Ils en ont fait que quelques milliers d’exemplaires. J’aimerais que plus de personnes les connaissent, ça m’attriste qu’ils aient été négligés… mais d’une manière bizarre, j’aime que toute la chose ait été vouée à l’échec dès le début. C’est un album excellent. Il m’a influencé et m’a poussé à faire de la musique. C’est tout ce qui m’importe.

25 Jarvis Cocker sur Magazine Real Life (1978) Durant l’apogée du punk, de longues chansons avec des synthétiseurs allaient toujours être difficiles à vendre. En 2010, cependant…

C’était un album si important à l’époque parce que – si on considère qu’il est sorti après l’avènement du punk – il démontrait qu’on pouvait toujours faire quelque chose qui avait une vraie énergie et une attaque, mais combinée avec une vive intelligence, sans aller dans le territoire maniéré.

Le punk a établi en quelque sorte une Année Zéro, ce qui l’a rendu intéressant parce qu’on n’était pas vraiment autorisé à référencer des choses du passé, même si les gens ont fini par faire ça. Alors tu devais inventer une nouvelle forme ou aller vers quelque chose qui était complètement barré, qui ne pouvait être perçu comme faisant partie de l’ancien ordre.

Magazine étaient vus comme le Grand Nouvel Espoir quand le single Shot By Both Sides est sorti, mais je me souviens qu’ils ont été critiqués quand l’album est sorti pour avoir utilisé des synthés et des chansons aussi longues. Certains pensaient que c’était un retour au prog-rock. Mais ce qui me frappe quand je l’écoute maintenant c’est que même si ce sont de longues chansons, elles ne sont pas du tout complaisantes. Les chansons sont très structurées. Il n’y a pas de glandouillage. Comme toute la musique que j’ai découverte à l’époque, tout venait de l’émission de John Peel. Ça probablement fait beaucoup de mal aux ventes de disques de Magazine, parce que j’ai enregistré tout l’album sur deux semaines et je ne l’ai jamais acheté. J’aimerais saisir l’opportunité de m’excuser auprès de Howard Devoto. En fait, je l’ai croisé à l’étage d’un bus il y a deux ou trois ans dans l’Est de Londres. Il est venu s’asseoir à côté de moi et on a parlé.

30-39 par les Manic Street Preachers

42 Brett Anderson sur Crass The Feeding Of The 5000 (1978)

Crass étaient l’un de mes tous premiers amours. C’était un collectif anarcho-politique de la fin des années 1970 qui n’était pas un groupe punk commercial comme les Pistols et le Clash. Ils étaient réellement trop conflictuels pour être mainstream. C’était un disque tellement incroyablement excitant pour un môme de 13 ans. C’était juste magnifiquement tendu, enragé, étrange et menaçant. Je les ai découvert quand j’étais à l’école au début des années 1980. À l’époque, tout le monde étaient en petits groupes, c’était très tribal. Les skinheads traînaient ensemble, comme les punks et les mômes heavy metal. Les mômes venaient à l’école tous les jours et s’échangeaient des disques. C’était presque comme la devise de la cour de récré. C’était un badge d’honneur aussi parce qu’une fois que tu aimais un groupe, ça en disait beaucoup sur toi en tant que personne. Je me souviens d’avoir ce petit mange disque pourri qui braillait Do They Owe Us A Living?. Ça foutait en rogne mon père. De manière surprenante, il ne me l’a jamais enlevé, mais je pense qu’il le voulait. Pendant les premiers mois je l’écoutais à la mauvaise vitesse. Ça sonnait comme un disque de death metal bizarre. Ce n’est que quelques mois plus tard que quelqu’un m’a dit à l’école qu’on était censé l’écouter en 45 tours par minute que je suis revenu à ma platine. Mais il a en quelque sorte perdu de la magie parce que je le préférais au ralenti.

76 James Allan de Glasvegas sur Suicide (1977)

Leur présentation de non-compromis au monde…

Je pense que Suicide est un album de génie. La première chanson que j’ai entendue était Cheree, j’ai pensé que c’était un truc Buddy Holly futuriste. J’ai un ds albums, il y avait un livret dedans que j’emporte encore avec moi. Certains trucs que Alan Vega a dit dedans ont du sens. Dedans, on lit “Est-ce que votre position conflictuelle avec le public était pré-conçue ou une réaction à la réponse ?” Alan Vega répond : “Une combinaison des deux. J’ai toujours détesté l’idée des gens qui vont à un concert pour être diverti. Avec nous, j’ai toujours dit : Regardez, vous sortez de la rue, si vous pensez que vous allez être diverti par nous laissez tomber. Vous sortez de la rue pour entrer dans la rue”. Je peux sentir leur environnement dans la musique. Suicide pour moi, c’est comme s’il y avait une vérité au son des années 1970.

96 Guy Garvey de Elbow sur Black Rebel Motorcycle Club Howl (2005)

Ils ont jeté la distorsion, sorti les acoustiques et en faisant cela ont perdu l’attention de tous sauf quelques uns

C’est le troisième album de Black Rebel Motorcycle Club, et il n’a pas eu autant de publicité ou de louange qu’il aurait dû à l’époque – j’ai trouvé que c’était un album étonnant, absolument terrible. Je ne sais pas pourquoi il est tellement sous-estimé – peut-être que ce n’est pas le cas dans d’autres pays, je ne sais pas, mais pour une raison ou une autre, il n’a pas vraiment marché ici. Les gens ne l’ont pas vraiment compris, et personne n’a remarqué combien il était bon, peut-être parce que, étant principalement acoustique, il était si différent de leurs deux premiers disques.

Mais on peut dire quand on l’écoute que l’album vient de l’âme. Les paroles d’une chanson, Fault Line – “Courant avec la marée montante vers la porte de chez mon père” – c’est de la poésie, c’est tout. Ce sont de vrais paroles à la Dylan. C’est probablement mon morceau préféré de l’album – c’est fantastique, j’aurais aimé l’avoir écrit moi-même, honnêtement. Il me fait penser à des pères et leurs gamins, ce qui normalement me fait pleurer ! Mais tout l’album est juste magnifique sur le plan musical, et c’était une nouvelle direction pour le groupe aussi. Pour moi, c’est le meilleur album qu’ils n’aient jamais fait. Je l’aime tout simplement.

NME – 1er janvier 2011 – Traduction – 29 mai 2011