Spielberg et Jackson s’associent pour capturer les mouvements du héros immortel de Hergé.

Steven Spielberg tient ce qui semble être une grosse télécommande. Tandis qu’il déplace cet instrument miraculeux, sur un moniteur à côté une vision d’objectif de caméra suit ses exacts mouvements, traversant rapidement un couloir en dessin animé primitif mais richement coloré (le décor semble arabe) avant de s’arrêter sur un visage familier. Des boucles d’or s’écartent du front dudit visage dans un mouvement qui n’est pas exactement une houppe, bien que son nez soit plus petit qu’un pompon. À côté de lui se trouve un homme acariâtre vêtu d’un pull bleu. C’est indubitablement le monde de Tintin. Sur un autre moniteur à côté, nous nous trouvons en Nouvelle Zélande. Précisément, c’est le bureau de Peter Jackson, où ce réalisateur lit en silence des emails.

“C’est génial, dit Spielbrg en riant. Hier, il y a Stephen Daldry qui est passé. David Fincher est venu. Tout le monde est très curieux de ce qu’on prépare”.

Nous sommes le surlendemain des Oscars, et le tournage de 32 jours du premier film de Tintin en motion capture (et 3D) tire à sa fin aux Giant Studios, à un kilomètre environ de l’aéroport de Los Angeles. Andy Serkis et Jamie Bell sont assis sur des chaises en plastique, portant les justaucorps recouverts de petits capteurs blancs désormais familiers. Ils ont aussi des casques qui scannent leurs expressions faciales pour les animateurs. À chaque fois qu’ils font le moindre mouvement, le Capitaine Haddock (Serkis) et Tintin (Bell) font de même à l’écran. De manière amusante, étant donné qu’il y a des capteurs dans toute la pièce (ou “volume”), même leurs échauffements sont répétés par Tintin et Haddock.

Bienvenue dans l’étrange monde merveilleux de la motion capture en action : un film fantôme est joué dans la réalité, et le niveau de technologie est tel qu’un premier rendu instantané d’un film d’animation est disponible pour que les deux cinéastes puissent le voir. C’est, tout le monde se hâte d’ajouter, très, très loin de l’animation finie : “Weta mettra les lumières, les ombres, tous les détails, explique Jackson. Il aura ce look de film noir. Quelque chose de très atmosphérique”. Le directeur de la photo habituel de Spielberg, Janusz Kaminski, travaille sur le film malgré un manque de caméra ou, effectivement, de lumière.

La collaboration de rêve entre apparemment deux des forces imaginatives les plus puissantes du cinéma a commencé il y a cinq ans, quand Spielberg a appelé Jackson pour vois si Weta serait intéressé par animer Milou (le chien fidèle mais bouché de Tintin) pour une version en chair et en os. Spielberg s’est intéressé à adapter à l’écran le reporter héroïque de Hergé depuis que quelqu’un ait comparé les aventures d’Indy à celles de l’adolescent (il est vrai que Tintin est moins bagarreur). Jackson est revenu avec quelque chose de bien plus excitant : une bande test de plans de Tintin en motion capture dans lequel il jouait tous les rôles.

“J’ai toujours été fan”, dit Jackson, qui joue aussi le rôle de porte-parole du projet. “Alors j’ai proposé cette idée plus ambitieuse qui utilise Weta et la motion capture. Il y a beaucoup de fans à Weta, aussi”.

Après avoir mis au point la motion capture via Gollum et King Kong, le studio d’effets spéciaux de Jackson est désormais considéré comme le premier fournisseur au monde de cette science cinématique… James Cameron les a choisis pour sa mystérieuse motion capture très photogénique dans Avatar. Spielberg a été rapide à voir la lumière – voici une manière excellente de capturer les détails fourmillants de l’art du créateur belge Hergé, ainsi que les talents d’acteur de Jamie Bell, Andy Serkis, Nick Frost et Simon Pegg (dans le rôle; des sosies farfelus Dupond et Dupont) et Daniel Craig dans le rôle du mystérieux Rackham le Rouge.

À la fin de l’année dernière dans un studio de Wellington, Spielberg et Jackson ont été rejoints par James Cameron (en ville pour bricoler Avatar) tandis qu’ils regardaient Andy Serkis jouer Haddock pour un test. “Et Bobby Z (aias Robert Zemeckis) est venu aussi”, a dit Jackson en riant, comme si ce n’était rien que quatre des meilleurs réalisateurs au monde traînaient ensemble. “C’était juste nous tous ensemble sur le tournage. Tout le monde sortait ses théories quant à pourquoi ils font ceci et cela”.

Il s’avère que la motion capture peut être beaucoup de choses pour beaucoup d’hommes. Cameron, occupé à pousser les frontières de ce procédé avec de l’action en photo réelle, suivait sa propre méthode. Et Bobby Z, aujourd’hui consacré au processus via Le Pôle Express, La Légende de Beowulf et bientôt le Drôle de Noël de Scrooge (dans lequel Jim Carrey joue Scrooge et les fantômes), préfère “filmer” les acteurs et travailler sur son propre “volume” pus tard. “Il n’est pas sûr de nos méthodes”, dit Spielberg en riant.

Spielberg et Jackson sont, en quelque sorte, fidèles, au cinéma traditionnel. “C’est ma béquille”, dit Spielberg du rendu sur moniteur. “J’aime voir la caméra bouger. Bobby n’a pas ça”.

“C’est une manière marrante de réaliser, ce qui est bizarre, dit Jackson. La plupart du temps, réaliser n’est pas très amusant – enfin, je e trouve pas ça très amusant. Il y a très peu de stress et c’est très créatif. Ce que j’ai aimé le plus en regardant Steven réaliser, c’est qu’il manipule réellement la caméra pour la majorité des scènes. Tu sais, c’est un très bon caméraman”.

Au sein du monde que vous avez choisi – dans ce cas, les complots internationaux abominables des années 1950 de Hergé déjoués par un intrépide reporter adolescent, son terrier blanc comme neige et son meilleur ami, un vieux loup de mer grincheux au mauvais caractère – les possibilités créatives sont pratiquement sans limite. L’ordinateur peut altérer la réalité pour s’accorder aux besoins d’un réalisateur. De manière intéressante, cela semble nécessiter une plus grande discipline de la part d’un réalisateur, s’assurant que ses instincts sont toujours véritables. Toujours être son propre réalisateur – spontané et dynamique.

“C’est très rapide, aussi, ajoute Jackson. On peut commencer en dix minutes. Personne ne s’assoit – les acteurs n’ont pas le temps d’aller dans leur caravane”.

Avec une telle flexibilité et rapidité, le duo avait au début prévu trois films, une trilogie de films en motion capture saisissant de multiples histoires de Tintin dont la source est directement les 25 bandes dessinées publiées par Hergé (voir l’encadré) et écrit par Steven Moffat de Doctor Who, le réalisateur Edgar Wright et Joe Cornish. Dans la situation actuelle, ce sera deux. “On prévoyait d’en faire trois au début en production en même temps à différentes étapes, et on pourrait faire ça, explique Jackson. En ce moment, on a celui-là et le studio (en fait, deux : la Paramount et Sony) finance le deuxième aussi, qui est actuellement en pré-production”.

Après que Spielberg finit de monter un assemblage, les plans passent à Weta pour être travaillés, avec une semaine ou deux de tournage additionnel réservées à Wellington en juin pour, comme le dit Jackson, “remplir les trous”. À ce moment-là, le scénario et les animations du deuxième film devraient quasiment être finis.

Théoriquement, pour le premier film, Spielberg réalise et Jackson produit. Le réalisateur/producteur Kiwi est venu à Los Angeles pour les répétitions et la première semaine de tournage, pour aider à faire démarrer les choses. Depuis lors, il a fait des vidéo-conférences depuis Wellington, chaque mouvement de la caméra invisible de Spielberg diffusé au-dessus du Pacifique directement dans son bureau.

“On le co-réalise en quelque sorte, dit Jackson. Je veux dire, on le fait à deux. Encore que, Steven a été sur le tournage avec les acteurs pendant les six dernières semaines, et je n’y ai été qu’une semaine. Alors il réalise définitivement le premier d’une manière que je ne fais pas”.

Ces rôles s’inverseront pour le deuxième film, avec le “tournage” déplacé dans les Stone Street Studios de Jackson à Wellington et Spielberg à la vidéo. La réalité, c’est que tous les deux assemblent les films, partageant leurs idées et déplaçant les choses vers la ligne d’arrivée de 2011. “C’est une manière très intéressante de faire un film, dit Jackson. Ça a fonctionné bien mieux que je ne le pensais”.

Tandis que Spielberg se retourne à nouveau vers le moniteur pour parler à son partenaire, un second visage rejoint celui de Jackson à l’écran. Guillermo del Toro, en Nouvelle Zélande conceptualisant le Hobbit avec son producteur, commence immédiatement à faire l’imbécile, se penchant sur la caméra jusqu’à ce que son œil en entier remplisse l’écran. Spielberg siffle et sort son téléphone. “Tu ressembles à une de tes créations”, dit-il en riant alors qu’il le prend en photo. Sur l’autre moniteur, Timtin et Haddock se ruent hors de l’écran pour regarder.

Les Aventures de Tintin : Le Secret de la Licorne sort en 2011

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“On fait principalement le Secret de la Licorne, mais on veut le beurre et l’argent du beurre aussi. Ce n’est pas une histoire d’origine – c’est quelque chose qu’on a évité parce que Tintin n’a pas d’origine connue. Ça fait partie de son mystère et de son charme – la dernière choses qu’on voulait faire était expliquer comment il est devenu reporter, et pourquoi il n’a pas de parents. Mais on voulait avoir le moment où Haddock rencontre Tintin pour la première fois, et, bien sûr, Hergé a fait ça dans l’histoire du Crabe aux pinces d’or.

“Alors ce qu’on a fait – et ça fonctionne assez bien – c’est qu’on a greffé la section qui couvre la première rencontre entre Haddock et Tintin dans la narration du Secret de la Licorne. Ça a évidemment mené à divers changements ça et là… C’est étrange ; j’ai relu tous les Tintin ces dernières années et il n’y a pas vraiment de Tintin  qu’on puisse adapter correctement au cinéma. Peu importe celui que tu choisis, tu dois ajouter des choses ou fournir un point culminant satisfaisant pour correspondre aux attentes du public au cinéma.

“Il y a un peu d’action qu’on a créée, mais si on vole des choses, on les vole de Hergé, de ses autres histoires. On ne fait pas beaucoup du Trésor de Rackham le Rouge (la suite directe du Secret de la Licorne et sûrement le sujet du deuxième film) – on l’emmène quasiment à la fin du Secret de la Licorne”.

Traduction – 30 novembre 2011