La vie, les amours et les cambriolages de banque de John Dillinger

SORTIE 3 juillet
RÉALISATEUR Michael Mann
DISTRIBUTION Johnny Depp, Christian Bale, Marion Cotillard, Billy Crudup
SCÉNARISTES Ronan Bennett, Michael Mann, Ann Biderman
DURÉE 130 min
SYNOPSIS Chicago, 1933 : tandis que la folie criminelle de John Dillinger (Depp) fait la une des journaux, le FBI envoie son meilleur homme, Melvin Purvis (Bale), arrêter l’excellent cambrioleur de banque. Dillinger, pendant ce temps, est attaqué par l’adorable Billie Frechette (Cotillard)…

Nom de Zeus, qu’est-ce que c’est ? Nous sommes au beau milieu de la saison estivale – l’humanité qui se bat pour la survie contre des robots de la taille d’attractions de parc à thèmes, des bâtiments qui s’effondrent comme de la pâte à tarte, des comédies romantiques, des bromances, Will Ferrell et Spock – et tout à coup quelqu’un nous traite en adulte. Quelques secondes après le début du dernier drame policier de Michael Mann vient la réalisation effrayante que, bon sang, nous devons utiliser notre cerveau. Qui a commandé cela ? Nous étions tous détendus, aspirant bêtement le dernier maelstorm d’effets spéciaux, quand quelque chose d’excellent est arrivé. Des vies riches et compliquées, des zones morales sombres et un sujet taille nature, le tout situé dans un loisir électrique de 1933 ? Il y a sûrement une rupture dans l’espace-temps ?

En effet, après à peine une légende, nous sommes jetés la tête la première dans une évasion de prison. Bien que contrairement à la procédure opératoire standard, notre héros – du moins, notre antihéros – semble entrer de force dans une prison. puis, Mann, qui à la fois réalise et a réécrit le scénario du romancier Ronan Bennett adapté de l’histoire vibrante de Bryan Burrough, n’a rien à voir avec les tropes fatiguées de films de gangster, de biopics, de films d’époque ou, d’ailleurs, les principes de base de ce que nous connaissons comme films…

Peu importe à quoi ressemblerait l’Avatar de James Cameron dans le « grand remaniement » du cinéma plus tard cette année, ce film moins auto-glorifiant, tourné entièrement dans un format numérique en ultra haute définition, marque un nouveau langage cinématographique. Le genre peut sembler familier, cette pétarade de pistolets automatiques, de nanas et de capuches soignées, mais jamais avec ce niveau d’immersion. Si la mission de Mann était de simplement faire le portrait du début des années 1930 avec un réalisme extraordinaire, il a triomphé. Ce n’est pas un film sur les années 1930 – c’est un film dans les années 1930.

Ceux familiers des personnages de Mann – des âmes armées avec de bons talents – remarqueront la ruse et la déviance morale chez John Dillinger. Étiquetté Ennemi Publique No 1 par le fourbe leader du FBI J. Edgar Hoover, nous le rattrapons en train de filer après neuf ans passés derrière les barreaux. Dillinger a quitté la prison moins puni que complètement éduqué dans les sciences criminelles et assez en confiance pour revenir dans l’Indiana State Pen et arracher un paquet d’escrocs assistants.

Son gang, avec son effectif changeant de truands (des gens comme Baby Face Nelson et Pete Pierpoint avaient l’irritante habitude de ne pas être aussi bon que lui), descendaient des tonnes sur Chicago et le Midwest avec impunité. C’était une opération fluide, on rentre et on sort en quelques minutes. Mann, aussi, a le sens de ne pas s’attarder sur le vieux chapeau des vols de films, entrant et sortant en glissant sur le sol en marbre de ces banques pour s’intéresser au sujet de la montée de Dillinger vers la célébrité. Ce n’est pas un film sur le hold-up de banque, mais sur un voleur de banques. Et étant donné que la population était au bord de la famine, le public a vu un magnifique héros en s’intéressant à l’homme, pas l’ennemi.

Lui-même amoureux de cinéma, Dillinger était grandement amusé par comment Hollywod transformerait ses gestes dans un film de gangster de classe B devant des millions de spectateurs. À l’écran, il étincelait comme Clark Gable, et il y a une résonance entendue dans le fait que ce soit Johnny Depp qui se glisse dans le rôle – une star à moitié Gable et  à moitié Dillinger. Déjà au courant de la légende, Depp a embrassé la mission de son réalisateur de retirer le mélodrame du sage et le sourire méprisant de la mythologie cinématographique pour voir ce qu’il y a en dessous. Vaisseau plus contenu que ceux des rock stars Sparrow et Todd, le Dillinger de Depp est tout autant un diable flamboyant qu’un professionnalisme McCauley zen. Il traitait la presse comme ses jouets, posant nonchalamment pour les paparazzi, mais prenait un contrôle glacial tandis qu’il envahissait les banques ; l’histoire doit qu’il n’a tué qu’un seul homme.

En son centre, et c’est la noix que Depp et Mann veulent ouvrir, se tient une énigme – qu’est-ce qui motivait la fripouille ? L’argent, oui, la célébrité, certainement – mais il vivait l’instant présent comme un dingue. Il n’y avait aucun plan de fuite, aucun recul de 30 secondes s’il sentait la chaleur au coin de la rue. Dans une certaine mesure, il se pensait intouchable.

Dans l’un des nombreux moments fantastiques fondés sur des évènements réels, Dillinger rentre avec désinvolte dans un commissariat de Chicago, les hommes de main trop occupés à écouter le match de baseball pour tenir compte de lui, pour s’extasier sur les cartes de ses crimes, les détails de ses partenaires, et sa propre photo accrochés au mur. Sur le chemin de la sortie, il s’arrête pour vérifier le score. Comme avec de nombreuses performances de Depp, il y a ce genre de courant sous-jacent magique, un composé enivrant d’ange et démon.

Naturellement, Hoover a chargé son meilleur homme de « choper Dillinger ». Melvin Purvis venait juste de mettre une balle de fusil dans le ventre d’un certain Pretty Boy floyd qui fuyait via un verger de pommes, et les médias bavaient sur la beauté de cet agent du FBI. Né dans la richesse, et heureux de le montrer, Purvis avait l’aura d’un gentleman tueur. Bale, avec un ronronnement continuellement distingué, le dépeint comme un autre homme consumé par les rigueurs de sa tâche. Un maître flic décidé sur la piste élusive d’un maître voleur… Cela ne vous rappelle rien ?

Mann peut faire la grimace, mais l’étiquette « Heat durant la Dépression » est inévitable. Les comparaisons sont nombreuses : intrigues en cascades, paysages urbains langoureux, cadrages architecturaux et ce démélage rigoureux de psychologie masculine (les flics et les voleurs sont profondément mécompris). oh, et au milieu, tandis que Dillinger et son gang récupèrent dans une cabane en bois après qu’une sortie ait tourné au vinaigre, Purvis rattrape son ennemi. Quatorze minutes plus tard – après une symphonie de tirs de mitraillettes, ce « Piano de Chicago » – on peut respirer de nouveau. Comme la bataille dans les rues de LA dans Heat, c’ets un autre mélange de verve cinématographique et de véracité physique – chaque canon tirer et recule le produit de moins de recherche et de tests.

Pourtant, plus que leurs époques, les deux films semblent être des mondes différents. Telle est la docu-clarté de cette peau digitale, que l’on doit réajuster sa pensée. Ce n’est pas le glamour des film, chaudement enveloppés dans le celluloïde, mais plutôt une réalité « stupéfiante » instantanée : chaque pore facial, chaque point à chevrons, chaque volute argenté d’une arme qui fume est clair comme du cristal. Bizaremment, cela rend le film à la fois d’époque et contemporain : l’histoire via l’objectif SF.

Et plus que juste le conte passionné des dernières semaines de Dillinger – qui serait utilise à la plupart des cinéastes – Mann reprend le canevas de l’Amérique elle-même. Voici les forces qui ont formé une nation : les téléphones ; la révolution de l’automobile ; la Mafia qui abandonne l’extorsion pour se faire un paquet avec l’escroquerie aux jeux d’argent ;  et les journaux et cinémas qui distribuent des gros-titres de part et d’autre du pays en quelques heures. Dans un petit rôle mémorable, Billy Crudup en Hoover excellent, dédaigné par ses aînés archaïques, pratique la magie diabolique des spin doctors. La tête de Dillinger rendra son FBI naissant, crépitant d’agents anonymes, imbattable.

Il trouve aussi du temps pour être une histoire d’amour. Billie Frechette, fille du vestiaire avec des yeux comme des ampoules, est entraînée par le charme électrique de Dillinger. « J’aime le baseball, les films, les belles fringues, les voitures rapides… et toi« , il rayonne, et elle fond. Dans le rôle de Billie, la merveilleuse Marion Cotillard est le cœur du film – elle peut voir la sort inévitable de la course de Dillinger, pourtant elle essaie toujours de faire faire un écart à la voiture.

Il est vrai, Mann en demande beaucoup de vous : une myriade de personnages vont et viennent dans le tohu-bohu de l’intrigue et on nous demande de suivre. Le détail digital est si dur, rapide et vif qu’il peut impressionner – certains peuvent même trouver que c’est un trop grand bond en avant de la zone de confort du celluloïde, trop distrayant. Alternativement, voici un film vivant d’une manière que nous n’avions pas perçue avant : une nouvelle expérience visuelle époustoufflante, un thriller d’action chorégraphié avec précision, et une œuvre d’art américaine pensée de manière classique. Vous êtes prêts ?

Ian Nathan

Verdict
Intelligent et stimulant : l’épopée policière de Mann devra peut-être demander deux visionnages pour être complètement absorbé, mais il vaut chaque minute qu’on lui consacre.

5/5

Traduction – 10 avril 2012