« Sois tout ce que cette société déteste », proclamait Malcolm McLaren durant l’un de ses meilleurs moments de création de slogans. Et pourtant, l’homme qui a fourgué les Sex Pistols aux masses et qui a fourni au punk sa plus grande résonance iconoclaste était également un traditionaliste complexe et complètement contrariant. Mark Paytress se souvient…

Trop jeune pour être un Teddy Boy, trop vieux pour prendre les Beatles au sérieux, Malcolm McLaren a vécu les Swinging ’60’s avec mépris et mécontentement. « Il détestait les années 1960 », m’a dit le journaliste musical Nick Kent il y a plusieurs années. « Je me souviens d’avoir eu un débat avec lui, vers 1973/74, sur l’intérêt culturel de Bob Dylan supérieur à Johnny Kid And The Pirates. Il défendait Johnny Kid. Bob Dylan ne signifiait rien pour lui. Ce qu’il aimait vraiment, c’était Gene Vincent, des crétins habillés en noir qui faisaient des sons barbares… »

Trois ans plus tard, McLaren s’est préparé à infliger au monde sa version bête et barbare vêtue de noir de la pop. L’anti-conformiste chronique allait, a-t-il dit au photographe Ray Stevenson en janvier 1976, « changer la face de la scène musicale ». Il a réussi. Les Sex Pistols, le groupe qu’il a baptisé, habillé et enveloppé dans la rhétorique révolutionnaire qui l’excitait tant, a complètement changé la face du bon vieux cliché rock’n’roll dans une lutte culturelle éhontée et magnifique. Pour le bassiste des Pistols, Glen Matlock, le « fouteur de merde » avait « saisi le moment ». Il serait probablement plus exact de dire qu’il avait créé « le moment », car les Pistols et le phénomène punk qui a suivi étaient marqués à l’encre indélébile des goûts souterrains et du tempérament irascible de McLaren, ses penchants insurrectionnels et d’idiotie de cours intensif.

En menant, dans les termes d’un journal, un « Cauchemar De Culture Britannique » – expression délicieuse elle-même digne de son propre t-shirt Seditionaries – Malcolm est parvenu à l’un des grands triomphes de l’imagination dissidente du XXème siècle. Bien sûr, il ne l’a pas fait seul. Bien qu’il avait le physique du rôle – tout sec vêtu des créations de sa compagne Vivienne Westwood, un nid d’oiseau légèrement grotesque en place de cheveux encadrant son expression de filou intello – il a également embauché Jamie Reid, camarade subversif de ses jours étudiants, comme directeur artistique. Mais la pièce de résistance était John Lydon, à bien des égards l’alter-ego du manager et certainement son futur ennemi juré. En tant que Johnny rotten, ce personnage rock’n’roll extraordinaire personnifiait toute la rage qui vivait bruyamment dans la tête de McLaren.

Harceler le novice Rotten grossier et à peine motivé pur qui rejoigne les Pistols naissants a été le coup de maître de McLaren – et sa perte, car ce n’était pas un « crétin habillé en noir ». Sophistiqué musical – « un vieil hippie », raillera plus tard McLaren – versé dans le rock outsider de Beefheart, Alice Cooper, Can et le dub, Rotten a finalement mal supporté l’attitude kamikaze du manager, qui s’intéressait plus à la prochaine arnaque qui attire les gros titres qu’au meilleur groupe à avoir touché le rock depuis des années. Les Sex Pistols et la sous-culture punk qui a suivi étaient tous les deux basés sur la dynamique papier de verre entre leduo, mais elle ne pouvait durer. Rotten s’est senti trahi. McLaren, il semblerait, ne ressentait rien.

Cela n’a pas toujours été ainsi. Le « cauchemar » que McLaren avait déclenché avait été précédé quelques 10 ans auparavant par des cauchemars d’un genre plus littéral. Tandi que le reste du monde déchargeait son hystérie collective sur les Beatles, l’habitué des beaux arts de Harrow (toujours vierge à 19 ans) souffrait fréquemment de crises de hurlement la nuit. La famille, avait estimé son camarade étudiant Fred Vermorel. Ayant été éclipse par son beau-père comme récipiendaire des affections de sa mère, Malcolm avait fuit chez sa grand-mère anti-conformiste, qui l’a encouragé à être fier de la désobéissance. « Les garçons, ils ne changeront jamais », disait-elle avec un sourire entendu. C’est devenu la carte de sortie de prison de McLaren : il l’utilisait encore dans sa dernière vague d’interviews en novembre dernier.

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Juif, rouquin et séparé de ses deux parents, en 1969, la soi-disant « imagination hooligan » de McLaren avait été gonflée à bloc par les textes Situationnistes « la vie moderne, c’est de la pourriture » qui circulaient au sein des mécontents durant les émeutes étudiantes de l’année précédente. Il a étudié à fond l’anti-psychiatrie radicale de R.D. Laing, adoré les films underground fétichistes de Kenneth Anger et passait par le Drury Lane Arts Lab, foyer d’activité de contre-culture quasi-révolutionnaire. La folie, les garçons en cuir qui portaient des swastikas et l’odeur enivrante d’insurrection excitaient McLaren. Tzndis que la décennie se terminait, il a inséré un slogan dans l’un de ses nombreux projets à moitié terminés, le scénario de l’histoire cinématographique d’Oxford Street : « Sois tout ce que cette société déteste ». C’était du Malcolm classique et espiègle, mais que faire avec ?

Une réponse est rapidement arrivée. En 1971, 15 ans après leur âge d’or redingotes et crans d’arrêt, les Teddy Boys régnaient toujours sur certains quartiers populaires du centre de Londres. Bizarrement anachronique, toujours menaçante et intensément tribale, la dévotion fanatique des Teds au style et aux sons rock’n’roll de leur jeunesse transportait McLaren de joie. Achetant deux machines à coudre pour Westwood, le duo a commencé à pourvoir au culte qui refusait de mourir en ouvrant la boutique ouvertement rétro Let It Rock au 430 King’s Road. Tandis que la boutique subissait une série de changements, reflétant la notoire hyperactivité de McLaren, son amour des causes perdues restait ferme. Il admirait Screaming Lord Sutch pour son sensationnalisme à deux balles et sa politique du non-sens. Il remplissait son jukebox AMI de classiques roackabilly et de kitsch d’époque. Et début 1975, il a fait ses premiers pas dans le management de groupe en allant à New York pour retaper les New York Dolls obsédés par le trash. Il a échoué, mais l’aventure avait stimulé son appétit.

McLaren avait eu plus de chance dans l’Ouest londonien quand deux voleurs du 430 King’s Road (connu désormais sous le nom de SEX), Steve Jones et Paul Cook, l’ont  invité à venir écouter leur groupe de reprises. À la différence des Dolls, les Swankers pré-Pistols étaient jeunes et impressionnables, mais ils avaient besoin d’un chanteur. Quand Rotten a été « découvert » en train de chanter d’une voix cassée maladroitement devant le jukebox de SEX, les fantasmes « Larry Parnes débauché » de McLaren ont été proprement allumés. Le duo le plus turbulent du rock était sur le sentier de la guerre.

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Après le départ de Rotten, en janvier 1978, la magie de McLaren semblait se dissiper tandis qu’il permettait aux Pistols de continuer en boitant. La mort de Sid Vicious ne lui a pas rendu service. Ni sa relecture biaisée de l’histoire du groupe dans The Great Rock’n’Roll Swindle. Lydon l’a poursuivi en justice pour obtenir le contrôle du répertoire des Pistols, émergeant finalement en triomphe après une longue bataille. Momentanément, McLaren apparaissait comme perdu, s’occupant brièvement des Slits puis de Adam & The Ants. Il a jouit d’un petit succès avec Bow Wow Wow, bien que la « valeur choquante » d’une fille de 14 ans, Annabella Lwin, à la tête du groupe, et sa déclaration que les cassettes pirates était un acte palpitant de subversion, n’a pas réussi à convaincre.

Ce n’est que lorsqu’il a fait la transition de celui qui tire les ficelles à celui qui est sous les feux de la rampe que McLaren a récupéré péniblement ses lauriers. Son album de 1983, Duck Rock, fusion enivrante de hip hop urbain et de rythmes africains contemporains, était une preuve de plus de son dégoût à peine déguisé du mainstream rock. Cela a été accentué dans des projets plus récents qui célébraient l’opéra (Fans, 1984), le funk (Waltz Darling, 1989) et Paris (1994), la ville dont il a fait son foyer.

Jusqu’à sa mort d’un mésothéliome le 8 avril 2010, McLaren a maintenu un manque de respect sain pour le rock’n’roll, le comparant récemment à « une vieille pute fatiguée ». Aujourd’hui, très loin du scandale du punk, une telle rhétorique iconoclaste semble dépassée. Mais l’homme dissimulé derrière la déclaration, comme un magnifique hybride de Andy Warhol et Tony Benn, échappera toujours à la poubelle de l’histoire. Désignant Highgate Cemetery comme sa dernière demeure, McLaren était bien conscient de cela – tout comme ceux qui le connaissaient.

« Pour moi, Malc sera toujours amusant, et j’espère quevous vous souvenez deça », a dit Lydon, à la mort de McLaren. « Avant tout, c’était un amuseur et il va me manquer, et à vous aussi ».

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La touche de magie – l’innovateur remémoré
par Kris Needs

Août 1976. Cela m’a demandé plusieurs minutes pour me jeter à l’eau et entrer dans la petite boutique sombre au bout le moins respectable de la King’s Road, son nom écrit au-dessus de la porte en grosses lettres roses gonflables : S-E-X. Tandis que je parcours nerveusement la section t-shirt – des cowboys gays et des Blanche-Neiges grossières – qui pendaient à côté de matériel SM qui puait le caoutchouc chaud et le danger cher, une silhouette aux cheveux ébouriffés derrière le comptoir a levé les yeux de sa conversation téléphonique animée, en a indiqué un blanc sans manches blasonné d’un masque du Violeur de Cambridge, et a déclaré, « C’est toi ! » « Vingt Livres ! » a roucoulé l’apparition coiffée à la verticale derrière la caisse.

Durant des visites suivantes à SEX, j’ai appris que la femme était Jordan, tandis que le vendeur branché était Malcolm McLaren, dont le flyer de la boutique m’a renvoyé à mon premier concert des Sex Pistols, à Dunstable le 21 octobre. Tandis que leur assaut primaire merveilleusement morveuse  divisait le public épars, McLaren est passé à toute vitesse, a remarqué mon t-shirt dans la foule de jeans toujours à pattes d’éléphants et a approuvé de la tête.

J’ai commencé à écrire pour Zigzag et voyait souvent le contingent SEX à d’autres concerts – Pati Smith à Hammersmith, le Clash à l’ICA – à grimacer au bar, attirant la confrontation et le ridicule. McLaren rôdait un peu plus loin, comme un professeur vigilant qui supervisait une sortie scolaire dissipée, un sourire sournois qui apparaissait lentement sur ses traits anguleux à chaque fois que les choses devenaient atroces. Un soir de mai 1977, je l’ai attrapé à la Music Machine de Camden, pour un concert des Heartbreakers. McLaren parlait avec passion de la scène à laquelle il a contribué à la création, s’extasiant, en utilisant des mots comme « aventure », « magie » et « excitation ».

Il semblait s’intéresser véritablement à ces mômes dont il avait changé la vie, des mômes comme les rédacteurs en chef des fanzines de Glasgow, Tony D (Ripped & Torn) et Sandy Robertson (White Stuff), qui sont arrivés sans prévenir dans son bureau en juin 1977 et ont été récompensés par une rare interview et quelques petits boulots utiles payés, comme coller des posters des Pistols dans la ville. McLaren achetait régulièrement des publicités dans des fanzines avant d’y renoncer mais sans reprendre l’argent ; l’espace de répétition des Pistols sur Denmark Street était toujours disponible pour les nouveaux groupes.

Nous avons repris contact vers le Jubilé. Rejeté par les usines de pressage, les salles communales et les presses, McLaren a demandé aux éditeurs de Zigzag d’imprimer son journal lié aux Pistols, Anarchy In The UK. Le contrat s’est fait en échange d’une interview exclusive des Pistols, à un moment où la notoriété entourant God Save The Queen les avait poussés underground. Nous nous sommes rencontrés dans le minuscule bureau Glitterbest de McLaren, situé dans un étage élevé des Dryden Chambers, vieil immeuble victorien à deux pas d’Oxford Street, avant de nous rendre dans un Whimpy Bar pas loin, où Johnny Rotten a disserté sur le scandale du Jubilé, ses racines ouvrières et sa collection de Captain Beefheart.

Durant les années 1980, McLaren est resté en contact. Il voulait que nous travaillons ensemble sur son prochain projet, Bow Wow Wow, qu’il avait monté pour être la BO de sa nouvelle ligne de vêtements Nouveaux Romantiques, après avoir découvert l’adolescente chanteuse Annabella Lwin travaillant chez un pressing et débauchant le groupe de Adam And The Ants. Quand Zigzag a ouvert son club de Westbourne Grove en 1980, McLaren a assuré Bow Wow Wow pour la soirée d’ouverture, nous parlant de leurs influences musicales disparates, des guitares surf et les tambours du Burundi.

Étant donné son intérêt pour les rythmes du monde, il semblait parfaitement naturel de retrouver McLaren à l’avant-plan de la prochaine révolution culturelle majeure quand ses voyages l’ont emmené dans les friches du Sud du Bronx de New York. Il y a vu, fasciné, seul témoin blanc tandis que l’éthique DIY du punk enflammait les pas de danse inventés et les messages rap des mômes du ghetto. S’associant au duo World Famous Supreme Team DJ, il a mélangé la breakdance avec des rythmes africains, des mélodies des Indiens d’Amérique, de la quadrille du Tennessee et de la pop des townships pour son Duck Rock de 1983.

À la fin de l’année 1982, je l’ai rencontré au Mudd Club pour une première apparition britannique de Afrika Bambaataa. Remarquant un énorme chapeau des Diddymen, il était entouré de sa cour au bar, proclamant le rap comme « le nouveau punk » avec son pouvoir de changement social. « C’est excitant ! » s’emballait-il, utilisant l’un de ses mots préférés de toute une vie.

« La musique ici est tellement packagée qu’elle a maintenant besoin de ça comme elle avait besoin du punk il y a quelques années ». Il parlait des racines rock’n’roll qui se trouvaient en Afrique, « le même esprit » qui poussait ces innovations désormais dans le Sud du Bronx.

Le monde du hip hop a réagit rapidement à la mort de McLaren. Bien qu’ils tournaient au Brésil, Afrika Bambaataa a contacté son représentant européen pour lui rendre hommage : « Au nom de Afrika Bambaataa, l’Universal Zulu Nation et moi-même, nous embrassons le sol foulé par Malcolm McLaren et chérissons le cadeau qu’il nous a donné ; toute la scène punk qui a inspiré tout le hip hop. C’était l’un des véritables parrains ».

Dans son interview de 1982, McLaren a annoncé que « les discothèques deviendront plus excitantes que n’importe quel concert », prédisant la révolution acid house. En 1994, ayant entendu parler de mon implication dans la scène dance, il m’a demandé de remixer le titre phare de son projet parisien, aimant comment nous avons ralenti son chant en un accouplement de Barry White et Serge Gainsbourg.

Le sens éternel de l’espièglerie soulignera toujours mes souvenirs de McLaren. Ne tenant pas compte de tout ce que tout le monde a dit ou écrit, je n’ai toujours vu qu’un homme réellement excité par des nouveaux mouvements musicaux et des collisions sonores. Il admirait aussi la lutte de quiconque pour embrasser leur culture ; généreux envers les outsiders, et brillamment flamboyant dans les processus. Le monde aurait été un endroit bien plus sombre sans la quête incessante de McLaren de ce qu’il appelait toujours « cet esprit magique ».

Traduction – 28 juin 2012