Ils ont rendu Jonathan Ross apoplectique à la télé, ils enthousiasment follement les foules de part le pays et bientôt, ils nous enverront des cartes postales de l’autre côté. À la veille de la sortie de leur deuxième single, les membres de BLUR racontent à Steve Sutherland comme le futur leur appartient indubitablement.

“Être à Top Of The Pops pour la première fois est une énorme responsabilité. C’est un réel honneur. Je veux dire, vous représentez la jeunesse devant ce public incroyable de dix millions de personnes et c’est votre devoir de… d’enfoncer le couteau. Il ne peut pas y avoir de modestie. Je ne crois pas en la modestie quand on joue devant dix millions de personnes, je crois juste en devenir quelques chose de génial, quelque chose de légendaire”.

Damon Albarn rêve. C’est un rêve qu’il a depuis qu’il a 11 ans. C’est un rêve qui se réalise.

Hier soir, il se lançait d’un bout à l’autre de la scène devant quelques centaines d’adolescents rebelles de Milton Keynes. Aujourd’hui, il est à Londres, on l’écoute, on entend ses opinions et il se fait prendre en photo pour la couverture de l’hebdomadaire pop le plus génial du monde. Demain, il sera de retour en studio pour mettre les dernières touches à un album qu’il projette depuis plus de dix ans. Et dans une semaine ou deux, quand There’s No Other Way, le deuxième single de Blur, aura fait l’affaire, il apparaîtra dans Top Of The Pops et il s’abandonnera dans le pouvoir, il se saisira de son moment, il s’assurera qu’il ne fasse rien d’autre aussi longtemps qu’il vivra, tous ses gestes raconteront une histoire.

Assis dans un studio de photographie à écarter sa mèche de ses yeux d’un revers de la main et à tousser par occasions sur une cigarette, il suinte la confiance par dessus la bravade. Il n’a pas besoin du soutien de la suffisance. Il se fiche bien si nous le croyons ou pas.

“Ça ne m’est jamais arrivé de penser que je pourrais faire quelque chose d’autre”, dit-il comme s’il auditionnait pour le rôle de Monsieur Terre à Terre. “Je devine que ça fait de moi une personne unidimensionnelle mais”

La phrase se termine par un haussement nonchalant des épaules.

“Quand j’étais à l’école, je ne me suis jamais intéressé à la pop. Graham était celui qui connaissait toujours tout sur tous les groupes. J’étais simplement sur ce gros truc C’est ce qui va arriver. Je devine que c’est assez insensé de dire ça à 11 ans : Je sais que je vais être énorme – mais c’était mon cas. Les gens se moquaient simplement de moi. J’étais exceptionnellement impopulaire à l’école. Les gens pensaient que j’étais un con à la grosse tête”.

Graham Coxon s’assoit à la gauche de Damon et sourit d’un air penaud. Il dit que c’est un miracle qu’ils s’entendent parce qu’il est si calme et Damon si… Damon.

“Tout le monde qui est dans un groupe pense que son groupe est le meilleur du monde, dit le merveilleusement languissant Alex James. Ce n’est que naturel. Mais quand d’autres personnes commencent à vous dire que vous êtes le meilleur groupe du monde aussi, votre confiance atteint le statut de… supernova !”

Blur éclate de rire. C’est un moment parfait.

* * *

Y’a-t-il déjà eu groupe mieux nommé ? Blur. Flou. C’est parfait. À The Venue, salle de New Cross à Londres, l’autre soir, Blur était partout, une pagaille brillante. C’était un bazar bien plus que le super-bourré et tout aussi parfaitement nommé Lush qui a joué après. C’était quelque chose à laquelle on voulait ressembler, quelque chose à laquelle réagir, quelque chose qui attire ou qui repousse. L’acceptation n’y faisait pas partie. Vous deviez vous faire une opinion. Vous deviez prendre partie.

Beaucoup de personnes détestent Blur. Vraiment. Andrew de Chapterhouse a dit l’autre soir qu’il pensait que Blur était merdique parce qu’ils veulent être les Small Faces. Puis il reconnaît généreusement que Blur peuvent aussi penser que Chapterhouse est merdique parce qu’ils veulent être My Bloody Valentine. Dans Juke Box Jury, Jonathan Ross a entaché inhabituellement sa réputation en administrant au premier single de Blur, She’s So High, une puissante raclée. Attitude extraordinaire pour un homme qui n’est pas exactement arrivé là où il en est en affichant ses opinions.

Blur a le chic de polariser les opinions. Leurs disques vous accrochent. Ils sont spéciaux et vous le font savoir.

Ils sont uniques au sein des nouveaux grands espoirs parce que, même s’ils savent qu’ils sont géniaux, ils ne simulent pas le mystique. Ils ne se cachent pas derrière la fumée ni se noient dans les lumières. Ils ne se perdent pas dans la musique.

Blur est un ingrédient vital dans cela, le meilleur moment de la musique britannique depuis plus de dix ans mais certains n’acceptent pas qu’il compte parce que ses membres sautillent, parce qu’ils ne sont pas des membres qui ont payé leur cotisation de la brigade de l’oubli de l’ego. Certains considèrent qu’un groupe qui est la réincarnation de la danse de Saint-Guy ne peut avoir autant à dire que celui qui est au septième ciel dans l’ombre.

“Exactement ! s’exclame Damon. C’est exactement ce qui est mais… qu’ils aillent se faire foutre. Regarde le monde dans lequel on vit. Bordel, il est complètement fou et théâtrical est vraiment un mauvais mot pour ça mais, ouais, on est une partie du théâtre”.

Malheureusement, la mention même du théâtre soulève des soupçons d’invention et de préméditation.

“Je sais et je déteste ça. Je ne veux pas du tout dire ça”.

Damon n’arrive pas à expliquer ce qu’il veut dire alors je me jette à l’eau. Juste parce que les membres de Blur montent sur scène surexcités et ont l’air de gros cons ne veut pas dire qu’ils le font dans un but prédéfini. Ils montrent quel groupe extrêmement bon ils sont parce que c’est cela qui leur fait prendre leur pied, non parce qu’ils pensent que cela produira un quelconque effet désiré.

Je veux dire, Alex écarte pratiquement Damon des lumières quand il en a la chance et les gens ne sont tellement pas habitués à voir une telle insubordination qu’ils ne savent pas quoi en faire.

“Putain c’est vrai ! Les gens ne savent pas quoi faire de moi, encore moins de nous deux ! dit Damon. Graham nous sauve d’une certaine manière parce que les gens savent souvent en fait quoi faire de lui. Graham a cette qualité indée classique. Si on n’avait pas Graham dans le groupe, on serait probablement devenus Queen ou quelque chose d’aussi ridicule”.

Est-ce que cette hyperactivité, tous ces egos qui sévissent, rend Blur volatile ?

“Je suppose que ce l’est bizarrement. On ne rentre pas dans de grosses humeurs silencieuses mais on est incroyablement cruels les uns envers les autres, non-stop – je veux dire, vraiment cruels au point où la plupart des gens n’arrivent pas à croire combien on est horribles les uns envers les autres”, explique Damon, sourire aux lèvres. “On est tout simplement vicieux, malveillants… c’est de la torture mentale, une lutte psychologique”.

“Les stars sont de retour, c’est sûr, déclare Alex, star s’il n’y en avait qu’une. Il n’y a pas eu de star de la batterie, ou de la basse ni même de la guitare depuis des années, mais je pense que tout revient”.

Est-ce que c’est une bonne chose ?

“Oh ouais, absolument”.

Blur est le premier groupe britannique depuis les Stone Roses à avoir la vague idée de ce que c’est être une star. Ses membres ont le look, le son, l’attitude, tout… et rien n’a le pas sur autre chose. Ils vont être énormes parce qu’ils pensent en grand. Les membres de Blur sont déjà des stars.

*

Singles

BLUR
She’s So High
 Food
Tesson pointu et luisant ajouté au kaléidoscope poisseux de la pop, Blur, c’est quatre petits malins coiffés au bol qui viennent de Col(man)chester. C’est leur premier single et avec son riff tournoyant, son chant rêveur et ses bouffées d’encens qui s’enroulent à l’envers, il est définitivement parfait à vous rendre malades. Blurfait. Si un certain Simon Napier-Wham!-Bell des années 1990 s’était décidé à sortir de son trou pour assembler un disque post-Roses calculé avec juste la bonne quantité de touche psychédélique prépubère, cela sonnerait comme ceci, mais beaucoup plus merdique. De plus, il n’y aurait pas le refrain “She’s so high/I want to crawl all over her” qui, on présume, se réfère à la jeune femme à demie nue perchée sur l’hippopotame de la pochette.
Roger Morton NME, 20 octobre 1990, page 23

BLUR
There’s No Other Way Food
Le débit traînant des Homme Counties dans la direction générale de la chanson est un peu fatiguant, mais donnons aux petits jeunes le bénéfice du doute. C’est un single épatant qui nous fait tous remuer des fesses en l’espace de quelques secondes. Morveux mais pas trop, le grognement stylé de la guitare pourrait se retrouver dans les rêves moites de Lenny Kravitz et le rythme est actuel, les mômes. Mark Goodier va probablement exploser en entendant cela.
Stuart Maconie NME, 6 avril 1991, page 18

BLUR
Bang Food
Encore une pochette qui fait école – d’abord l’hippo, puis le bébé et maintenant… les deux coqs ! Il peut être grossier et méchant de s’inquiéter si Blur doit ou non être single de la semaine, mais merde, c’est ce qui m’est arrivé. Suis-je simplement embobiné dans The Scene That Generates Itself par des graphismes marqués, la sociabilité des clubs indés et un garçon qui pogote chez TOTP ? Ou est-ce que Blur a tout simplement réalisé le meilleur single de la semaine ? Eh bien, il se fait tard et j’unis ma destinée au deuxième cas. Peu importe si ceux qui ne savent rien de rien voient Blur comme un simple produit de base, un bouche-trou de rayon, un sous-produit du dernier sous-produit.

Cette page parle d’exceptionnels 45 tours et Blur en a désormais fait trois. Bang est un bruit chaleureux avec un chant franc, ce qui est étonnant venant de ce groupe, un autre refrain à reprendre en chœur dans tous les syndicats étudiants (tous ensemble maintenant : “I don’t need anyone!”). Hé ! Les mômes indés ! Ne reniez pas la supercélébrité de votre vieux groupe – vous l’avez mis là, maintenant regardez le pousser.
Andrew Collins NME, 27 juillet 1991, page 18

Traduction – 24 avril 2006