Sexy comme pas possible, glam comme pas possible, géniaux comme pas possible, SUEDE fait tourner la tête et brise le cœur à chaque fois que le groupe joue. Steve Sutherland rencontre un groupe qui est déjà acclamé comme les dignes successeurs des Smiths, un groupe enfin déterminé à réinjecter de l’adulation et de la subversion dans les charts.

“Mon fantasme a toujours été d’avoir une chanson sur une expérience sexuelle bizarre dans le Top 10”.

Il y a une petite paillette argentée échouée en dessous des lèvres de Brett Anderson. Elle reçoit le soleil et brille.

“Tu sais, une chanson que les gens n’arrêteraient pas de chanter avant qu’il ne leur vienne à l’esprit de quoi elle parle”.

Je suis tenté de parler de la paillette à Brett, mais je ne le fais pas. Je la regarde simplement clignoter au soleil tandis qu’il parle et je me demande comment elle a bien pu arriver là. C’est un moment très Suede, au fait.

“Quelle chose puissante et excellente ce serait, dit-il. Avoir un single comme ça dans le Top 10”.

Je lui demande pourquoi, je n’arrive pas à me détacher les yeux de cette paillette.

“Ah”, il sourit, et de petites ridules apparaissent sous ses yeux. “Voilà une question difficile. Pourquoi ? Dois-je répondre à ça ?”

Je lui dis que c’est absolument impératif.

“Oh. D’accord. Eh bien, ça n’a rien à voir avec le pouvoir. Ça n’a rien à voir avec la grivoiserie, non plus”, dit-il en riant d’une manière confidentielle. “Ça a probablement quelque chose à voir avec une touche personnelle de perversité. J’ai toujours été fasciné par l’idée de corrompre les masses parce que, euh, y arriver, c’est vraiment quelque chose de spécial, non ? Je veux dire, si chaque chanson du Top 40 faisait ça, il n’y aurait plus aucun intérêt, hein ? Ça compterait pour du beurre. C’est juste une question d’être un peu différent. Ouais, je pense que c’est ça – être différent”.

Il sirote son Schweppes citron et passe la langue sur ses fines lèvres pâles. La paillette l’évite. Le soleil luit encore sur cette paillette.

D’accord, d’accord. Alors qui est Suede, et qu’est-ce que fout ce groupe en couverture du Maker ? Bonnes questions. Suede est le groupe le plus audacieux, androgyne, mystérieux, sexy, ironique, absurde, pervers, glamour, hilarant, honnête, suffisant, mélodramatique et fascinant dont vous ne soyez jamais probablement tombés amoureux. C’est pourquoi on le voit partout à damier le pion à des groupes comme Carter et les Cure. Suede est un groupe pop, ce qui signifie que le 11 mai, quand The Drowners, son premier single, sortira, il sera sans aucun doute, à ce moment particulier de votre vie, le groupe le meilleur, le plus génial et le plus beau, en fait le seul groupe de toute la planète qui compte. Dans un monde idéal, les groupes pop seraient comme ça. Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal, c’est juste que Suede est le groupe idéal pour ratisser les gravats de vos rêves brisés.

Écoutez et réjouissez vous : “Les gens disent que plus rien ne peut être dit. Les gens disent que tout a été dit. Comme c’est défaitiste ! L’art est une expression de l’humanité et juste parce que les gens disent la même chose depuis 2000 ans ne prive pas ces choses de leur puissance. On ne peut pas y renoncer. Il existe toujours différentes manières de dire la même chose. Il y a toujours l’émotion. L’intensité est toujours là.

“C’est une vraie excuse facile quand ceux qui s’ennuient deviennent musiciens et s’inventent des excuses pour expliquer le fait qu’ils ne disent rien. C’est comme s’ils pensaient que la musique devait dire quelque chose, se rendent compte qu’ils n’ont rien à dire et puis créent un point de vue intellectuel autour de ça”.

Je devine qu’on peut en déduire, alors que Brett écarte sa frange à la Bryan Ferry de ses yeux, que les membres de Suede ne sont pas des shoegazers.

“Il y a un choix, dit l’imposant bassiste Mat Osman. Soit tu dis : Eh bien, le monde qui m’entoure est vide, alors je vais suivre sa logique – tu sais, théoriquement la vie est vide alors laissons la comme ça – ce que tout le monde semble faire, juste y renoncer. Ou tu peux faire un gigantesque saut dans la foi et dire : Je n’y crois pas. Je crois que la vie peut être fascinante, extraordinaire et absurde. Et, si tu fais ce saut dans la foi et y crois, tu peux changer ta vie. Tu ne devrais pas en avoir peur. Prends ce risque. C’est ce qu’on fait d’une certaine manière, prendre ce risque”.

“Voilà”, dit Bernard Butler, le guitariste à la peau de porcelaine et au nez crochu. “Être dans Suede, c’est être vivant de la manière la plus vivante possible”.

* * *

Suede est en couverture du Maker parce que ce groupe sort de 1992 comme un cul auquel on a flanqué une bonne fessée sur la banquette arrière en cuir avant de le pousser par la fenêtre d’une Rolls Royce qui passait. Ses membres méritent leur soudaine proéminence parce qu’ils ne parlent pas d’arbres ni de nuages dans leurs chansons, ils ne veulent pas être américains et ils ne tentent pas de faire passer l’apathie pour de la psychédélie. Au contraire (et, oh, ils sont très contrariants), au lieu de proposer que le divertissement devrait être un soulagement, une fuite de la corvée et des déceptions de la réalité, ils sont superbement super réels d’une manière obsédante.

“C’est la différence entre fuir ta vie dans un pays imaginaire comme tous ces groupes font et s’échapper vers ta propre vie, vers le vrai monde, dit Mat. La réalité est bizarre, étrange, romantique et si tu vas fuir, il y a 1000 endroits à 50 mètres d’ici qui seraient bien plus bizarres que prendre une tonne de LSD”.

“C’est comme explorer votre propre cuisine au lieu de devenir astronaute”, rit Brett, fournisseur d’une voix Cockney d’une hystérie suspecte et reptilienne. “C’est trouver de la moisissure intéressante au lieu d’un nouveau système solaire”.

Mais Suede offre bien plus que le fait que ses membres sont des étrangers dans un monde étrange. Ils sont aussi délibérément, effrontément et stoïquement sexuels. À une époque où la baise – sûrement encore la métaphore la plus puissante de la capitulation impuissante de l’instinct de notre intellect (c’est à dire une brève et intense libération) a été usurpée par l’harmonie du troupeau de la dance music, ou expurgée par le cliché pop romantique, ou forcée au viol comique par des hommes de Neandertal metalleux qui grognent, Suede a brutalisé le sexe et l’a forcé à agir comme un stimulant de chanson.

“On aborde les vraies questions de la sexualité. On parle de la capote usagée au lieu du beau lit. En ce moment, j’ai l’impression qu’on est cette grosse bête à rayures, cet animal sexuel brusque. Sur scène, la musique est martelant, vraiment intense et macabre d’une certaine manière. La sexualité est très sombre. Une grande partie des situations de nos chansons sont officiellement des situations perverses, mais ce n’est pas censé être pervers ou être un truc. C’est censé être très humain, très réel.

“Prends The Drowners. Cette chanson parle de la beauté de l’échec d’une certaine manière. Ces deux personnes dans une… relation quasi-droguée, tu sais, droguée de sexe, de passion, d’intenses émotions humaines. C’est l’intensité qu’on a quand on est obsédé par les gens. C’est une relation imparfaite mais, à l’intérieur, c’est beau en fait. Ces deux personnes ne s’aiment pas vraiment, mais il y a ces liens sexuels”.

Suede est un vrai phénomène pop, confiant et à l’aise dans sa sexualité confuse et sa nationalité ravagée.

“On se voit vraiment seuls, dit Bernard. On est ce qu’on est. La musique vient de la vie et non pas des autres groupes. Tant de disques sont du rock sur le rock”.

“Exactement, dit Brett. Il y a eu toute une progression de groupes sur la scène alternative qui sont juste une interprétation anglaise du cool américain. Je trouve que ça manque tellement d’imagination. Ça ne me fait rien. Absolument rien”.

“La raison pour laquelle notre musique est anglaise, tordue et sexuelle, dit Bernard, c’est juste parce que nos vies sont anglaises, tordues et sexuelles”.

Pourtant, il y a deux points de référence chez Suede. Le premier, c’est les Smiths, ce qui est compréhensible si on considère que le nom du groupe est une troncation du Suedehead de Morrissey. Le second, c’est le glam rock des années 1970. Et Suede n’en a pas peur non plus.

“Je pense qu’on est probablement le premier groupe depuis les Smiths qui ait une prise sur l’humanité, au lieu de juste porter des badges musicaux, dit Brett. C’est pourquoi les gens disent qu’on est comme eux”.

L’autre référence flanquée à Suede, c’est le glam.

“C’est vrai qu’on prend beaucoup des années 1970, mais seulement à cause de l’extrémité sexuelle, dit Brett. Comme je pense David Bowie était un génie parce qu’il explorait les perspectives qui n’ont jamais intéressé les années 1960, surtout dans sa performance”.

“Les années 1970 résonnent bien mieux avec les années 1990 que les années 1950, dit Bernard. Les années 1990 sont vraiment tordues et compliquées et la musique des années 1970 sonnent bien parce que tout le monde a en quelque sorte perdu le fil de ce qu’il faisait et les choses sont devenues vraiment bizarres”.

“Quand les gens nous critiquent, dit Brett, ils disent souvent : Oh, vous sonnez assez démodés, mais il y a différentes manières d’être inventif. On n’a pas nécessairement besoin d’être expérimental de manière bizarre. Tout ce qu’on fait est destiné à affecter les gens et à se lier avec les gens. C’est pourquoi avoir du succès fait fondamentalement partie de ce groupe – ça n’a rien à voir avec les apparats du succès, c’est parce que c’est la manière dont on fonctionne, faire de la vraie pop pour, ouais, de vraies personnes”.

De retour au studio, je décide de parler de la paillette à Brett. Il sourit, mais ne fait aucun effort pour l’enlever. Je lui demande comment elle est arrivée là. Il sourit à nouveau et dit : “Oh, un de mes amis a un short à paillettes. Il y en a partout”.

Traduction – 24 avril 2006