Ayant exterminé le Baggy, BLUR se prépare à lutter dans la guerre du punk à nouveau pour damier le pion au grunge et tout ce qui est américain – ou plutôt tout ce qui n’est pas anglais. John Harris s’arrête sur l’accotement stabilisé pour parler à Damon, celui qui peut.

Bienvenue à Quatre garçons dans le vent : la prochaine génération. Les quatre membres de Blur se tiennent au bord de l’A12, regardant fixement avec incrédulité la fumée qui s’élève en volutes d’une Jaguar de 1966 de location qui s’est arrêtée en toussant.

La jaguar est rapidement répéarée temporairement, mais au moment où le groupe arrive dans une station service du coin, la Rover rouge qui transporte Dave Rowntree, Alex James et Graham Coxon a également décidé d’expirer. Les membres de Blur sont désormais en rade à 32 kilomètres au Nord de Chelmsford, entourés du paysage étrange qui met des collines onduleuses et des champs fraîchement labourés à côté de restaurants Happy Eater et de cinémas multiplexes. Et ils ont 50£ pour atteindre leur destination finale.

Après des coups de téléphone répétés vient un minibus doré, conduit par un personnage génial auquel le groupe se referra comme “le gros”. Il dit qu’il leur permet de finir leur odysée pour 45£. Ils sont d’accord, et rapidement Blur descend en trombe une route à quatre voies, s’offrant mutuellement le contenu luxueux de quatre paniers Fortnum & Mason et attendant avec impatience leur arrivée imminente à Clacton dans un mélange de joie puérile et d’agitation.

Avant l’heure du thé, ils auront taggué le slogan “Modern Life Is Rubbish” dans les toilettes d’un pub et sur la digue fraîchement repeinte. Ils auront fait remorquer leurs deux voitures de location au bout de la jetée et se seront livrés à une célébration pittoresque du style de la Grande Bretagne des années 1960. Et avant la tombée de la nuit, Blur aura sauté la barrière de la gare de Clacton, riant comme des enfants alors qu’ils viennent d’embarquer clandestinement à bord du dernier train pour Londres.

Ce que vous venez de lire n’est pas le projet du prochain clip de Blur, le texte de quatrième de couverture d’un livre de poche néo-surréaliste ni même le résumé d’un film. Tout s’est réellement passé : parfois, la vie est comme cela.

Ce voyage au bord de mer plus étrange que la fiction était destiné à servir d’explication folle à certaines idées qui se cachent derrière Modern Life Is Rubbish, le nouvel album à venir de Blur, et For Tomorrow, single étonnant qui est certain d’acquérir une importance pivotale dans la carrière du groupe.

Leur minutage est fortuitement parfait. Pourquoi ? Parce que, comme avec les baggies, et les shoegazers, les Américains au son fort et aux cheveux longs se sont retrouvés condamnés à rester dans le coin honteux nommé “truc d’hier”. Nous sommes désormais dans tous nos états devant Suede et les Auteurs, les deux groupes rentrant parfaitement dans une ligné d’Anglo-pop taillée et vive. Et maintenant Blur – qui aimait autrefois un son de guitare influencé par Dinosaur Jr – a donné naissance à un album qui est sans honte enraciné dans son territoire natal avec un single qui mélange les influence comme Syd Barett, David Bowie et The Move, et qui finit par sonner comme un disque anglais classique.

Pourtant, les gens vont crier “OPPORTUNISTES !” et traiter Blur d’arnaqueurs qui se sont embarqués clandestinement dans le dernier train en marche lucratif de la pop pour sauver leur carrière en souffrance. Ils ont tort. Les idées anglocentriques qui infusent Modern Life Is Rubbish étaient clairement évidentes sur de grandes parties de Leisure, leur premier album qui s’est bien vendu. Elles sont devenues plus concentrées sur le punkifié Popscene et ont été révélées quand Blur est apparu au festival de Glastonbury de l’année dernière, durant lequel Damon est monté sur scène dans un costume des années 1960 et a dévoilé une chanson à la Kinks intitulée Sunday Sunday.

L’histoire de la période de Blur loin des objectifs et des dictaphones et de la genèse de leur (assez) nouvelle identité est racontée avec dicilité par un Damon solitaire, enfoncé dans la banquette arrière de la pauvre Jaguar tandis qu’elle avance au pas dans le centre de Londres.

“On pensait que Popscene était une nouvelle voie ; un disque très, très anglais”, explique-t-il avec un accent des Home Counties peu compréhensible. “Mais ça a ennuyé beaucoup de personnes. Parce que la mode était complètement myope à propos des États-Unis à l’époque, on pensait qu’on était maltraités. On s’est isolés pour poursuire l’idéal anglais et personne n’était intéressé”.

Pour rendre les choses plus problématiques, les membres de Blur étaient alors détournés vers les États-Unis pour vivre la vie tortueuse du groupe britannique de deuxième catégorie dont la maison de disques veut qu’il perce en Amérique. L’expérience, se souvient Damon, était quasiment écœurante.

“On a dû aller là-bas pendant deux mois sur lesquels on a eu trois jours de repos. On a fait 44 dates, et chacune était sur le même modèle : descendre du bus, se faire accueillir par un représentant de la maison de disques qui nous mettait dans une grosse voiture noire et nous conduisait dans un centre commercial où on devait faire des séances d’autographes, manger de la merde dans un fast food et puis aller dans une station de radio où ils pensaient qu’on venait de Manchester. Jouer était le seul exutoire qu’on avait de toute cette irritation et on était complètement morts de fatigue”.

Au milieu de telles expériences cauchemardesques, cependant, des idées pour les nouvelles chansons ont commencé à prendre racines. À des milliers de kilomètres de chez lui, Damon s’est arrêté petit à petit à cogiter de vagues idées de la culture anglaise (et désolé pour les lecteurs gallois et écossais, mais c’est le terme employé par Damon) et a commencé à mieux comprendre le milieu culturel qui les avait produit lui et son groupe.

“Des choses vraiment simples ont commencé à me manquer, explique-t-il, avec regret. Les gens qui font la queue dans les magasins me manquaient. Les gens qui disent bonne nuit sur la BBC me manquaient. Avoir au moins 15 minutes entre les pubs me manquait. Et ce qui me manquait, c’était des gens qui respectaient mes racines géographiques, parce que les Américains ne s’intéressent pas si tu viens de Inverness ou Land’s End. Tout l’Angleterre me manquait alors j’ai commencé à écrire des chansons qui créaient une atmosphère anglaise”.

À ce moment, il semblait que Blur avançait à tâtons vers l’âge adulte et gagnait un sens accru de l’identité et de la cohésion. Et puis quelque chose d’horrible est arrivé.

“Pendant qu’on était aux États-Unis, se souvient Damon, on a découvert que tout l’argent qu’on s’était fait sur Leisure avait disparu. On avait littéralement pas d’argent, on était à deux doigts de faire faillite”.

Face à l’adversité, ils ont commencé à boire beaucoup.

“On s’est vraiment bourrés la gueule et on ne jouait pas bien du tout. On s’est rendu compte qu’on devenait légèrement schizophrène ; on ne pensait pas droit. En plus de ça, beaucoup de personnes autour de nous disaient : Pourquoi vous essayez de sonner comme ça, pourquoi vous utilisez des cuivres, pourquoi vous n’êtes pas plus rock ? Tout le monde s’énervait vraiment, parce que les maisons de disques suivent la mode : ça ne leur est jamais venu à l’esprit qu’ils devaient créer un précédent.

“Je me souviens d’être aller leur parler en disant : Dans six mois, vous signerez des groupes qui sonnent anglais, parce que ça va être ce que tout le monde voudra. Ils étaient très sceptiques, mais on a persévéré. Et ça semble avoir marché”.

Vous êtes devenus un groupe anti-grunge, par essence.

“Eh bien, c’est bon. Si le punk se débarrassait des hippies, alors je me débarrasse du grunge. C’est la même sorte de sentiment : les gens devraient devenir plus élégants, être un peu plus énergiques. Ils marchent comme des hippies à nouveau – ils ont le dos voûté, ils ont les cheveux gras, il n’y a pas de différence. Qu’ils aiment ou non, ils réécoutent Black Sabbath. Ça m’agace.

“La vie moderne est la poubelle du passé, déclare-t-il. On vit tous sur de la merde : elle dicte nos pensées. Et parce qu’elle s’est accumulé depuis si longtemps, il n’y a plus de nécessité pour l’originalité. Je pense que cette expression est le commentaire signifiant de la culture populaire depuis Anarchy In The UK. C’est pourquoi je veux la tagguer partout. Elle exprime tout”.

C’est à ce moment que votre correspondant commence à avoir l’impression d’avoir été parachuté sur le plateau d’un film pop des années 1960. Les voitures tombent en panne, le minibus apparaît, et, à 16h, nous déboulons sur les trottoirs de Clacton.

Autour de pintes de bière trouble, nous parlons de l’amour de Blur pour les vêtements à la skinhead (qui réflètent un amour pour le vaste mouvement 2 Tone plutôt q’un flirt avec l’image de droite) ; de combien Graham et Damon sentent que leurs nouvelles chansons sont bien plus en accord avec les goûts qu’ils ont cultivés durant leurs adolescences.

Vingt minutes plus tard, l’interview tombe pratiquement à l’eau. Damon pense qu’il a imposé la ligne du parti définitive, et ne tiens pas à être contredit. De plus, le bouton “stop” est pressé pour la dernière fois quand il revient à notre table un large sourire espiègle aux lèvres, après avoir taggué “Modern Life Is Rubbish” sur tous les murs des toilettes des hommes.

La plaisanterie continue. La digue est tagguée de même, nous sommes forcés à quitter un pub pratiquement vide quand un groupe de voyous commençent à marmonner à propos de “ces branleurs là-bas dans le coin”, et au moment où nous sautons à bord du dernier train pour rentrer à la maison, la perspective de hordes de gens du coin qui nous poursuivent jusqu’à Londres pour nous donner une violente récompense devient de plus en plus probable.

Cela n’arrive pas, bien sûr. Nous quittons le train à Liverpool Street les bras pleins de souvenirs et magnifiquement déconcertés. Cela a été surréel, tourmenté par le désastre, et teinté de petit crime et de menace de violence : Blur nous a emmenés dans la parfaite excursion anglaise d’un jour.

*

Singles

BLUR
For Tomorrow Food

Eh bien, essayez de trouver votre taille de “Blur reconnait sa dette envers ELO”. Il est vrai, autant que le premier groupe de Jeff Lynne était Idle Race, un Small Faces de substitution, autant l’œuvre subséquente de Lynne impliquait des pastiches des Beatles désespérément maniérés – et, euh, Blur sonne désormais comme les Small Faces. Menés par Syd Barrett. Avec des chansons écrites par Jeff Lynne.

Soit, cela peut ne pas sembler très prometteur. Et certainement, l’actuelle liaison de Blur avec une mythologique Angleterre du bon vieux temps dans laquelle le père fume des Woodbines à la chaîne, la mère laisse le thé se gâter et le fils rêve de Diana Dors et comment se débarrasser du service national sonne un peu creux. Ils ont tué le baggy et maintenant ils sont après le grunge, nos propres flemmards nous disent de rendre nos idées plus élégantes et de sortir le bulldog. Bon Dieu, dans deux ans ils défendront de manière démodée la pleine exécution du traité de Maastricht.

Mais… For Tomorrow est un outrage pop du genre auquel Blur n’a jamais fait allusion. Ceux qui aiment les inflexions vocales Lahndan et les allusion lyriques vaguement apocalyptiques (“Londres est si belle dans tes rimes fluides, mais nous sommes perdus dans le Westway / Alors nous nous tenons fort les uns aux autres et tenons bon pour demain”) adoreront cette création des plus rusées. Et désolé, fan de noise, mais le refrain en “la-la-la-la-la” va rester des semaines dans vos têtes, détestez-le même si vous le ferez assurément. Moi ? Mon cœur balance, en fait. Mais aussi j’aimais ELO.
Keith Cameron NME, 17 avril 1993, page 16

BLUR
Chemical World
 Food
Des visages de la ville, des poivrots, des popstars, des bouledogs anglais baveux qui rêvent de la campagne bizarre tout en hésitant à propos de l’extension urbaine, Blur s’est “délaissé” des rythmes dances qui les liaient au baggy – ils ont toujours été rock, de toute manière – et ont décidé de vivre dans les années 1970.

La manière dont chacun a affecté l’expression vocale semble répondre au précédent témoignage d’une ingénuité qui se retrouve également dans les guitares grincheuses et ronchonnantes mais absente de la chanson dans son ensemble (trop rétro d’un demi cheveu, trop maligne).

Il est probable que ce soit un grand tube – mais qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui ? Pourtant, plutôt ces dandies que certains autres groupes à guitare que vous pourriez mentionner.
Dele Fadele NME, 3 juillet 1993, page 18

Traduction – 15 juillet 2007