Pourquoi nous intéressons-nous à SUEDE ? Eh bien, si vous pensiez que ce groupe était bon l’année dernière (et même si ce n’est pas le cas) attendez de l’entendre aujourd’hui, dans toute sa gloire saturée chimiquement et confuse sexuellement sur son nouveau single Animal Nitrate. Pendant ce temps, rêvez des révélations d’excès, de jalousie et d’orientation sexuelle qui couvent depuis l’année dernière. John Mulvey peint sa perruque et se met de la partie.

Brett Anderson tient la pose parfaite depuis des heures maintenant. Aucun muscle ne bouge, aucune impatience ne monte alors que la maquilleuse applique lentement une chemise en fard gras sur sa peau. Des plis bleus profonds sont froissés sur ses épaules, une pâle cravate traverse nonchalamment son torse, un parfait bouton perle se tient dans son nombril. Il ne faut jamais dire que l’Élu ne souffre pas pour son art…

Pendant ce temps, les autres membres de Suede souffrent pour son art à lui aussi. Alors que Brett est exotiquement doré en hommage à Veruschka – le mannequin au corps peint qui ornait la pochette de The Drowners – Bernard, Mat et Simon sont poussés au delà de l’ennui. Bernard Butler, en particulier, est malheureux de devoir attendre qu’on prenne sa photo, malheureux de se faire prendre en photo avec Brett décoré plutôt qu’habillé, malheureux de devoir être pris en photo tout court. Malheureux, vraiment. Dans ces circonstances, ce n’est pas inhabituel.

Plus tard, Brett, Mat et Simon parleront de manière plus franche et retentissante que jamais de sexe, de drogues et de célébrité, alors que Bernard ne dira rien, déterminé à éviter toute interview pendant un an, à garder sa vie privée et à accroître son mystique. Suede aujourd’hui, c’est une émeute des irrépressibles et des impénétrables, des flagrants et des distants, des imaginatifs, des érotiques, des pervers, des désespérément prétentieux. Tout ce dont nous attendons d’eux, en d’autres termes.

N’est-ce pas le moment du choc en retour pour Suede ? N’avons-nous pas eu notre aventure avec la nouvelle décadence pour quelques années ? Et ne devions-nous pas mettre les romantiques torturés en veilleuse pendant un moment le temps que nous puissions nous attacher à un autre gang d’américains soi-disant frustres ?

Catégoriquement, fièrement, follement, NON ! Un an après que la hype la plus légitime de l’histoire de la pop ait commencé et Suede dépasse déjà nos attentes les plus folles. Cela a été une année durant laquelle tous les adjectifs parfumés de la langue anglaise ont été jetés au groupe. Douze mois qui ont été démarrés par une première partie pour Sweet Jesus devant un troupeau indifférent de traînards à The Venue à New Cross et qui se sont terminés en un tourbillon de couvertures, de sondages des lecteurs et une apparition peu plausible dans les environnements sanctifiés des Brits.

Une année durant laquelle le profil de Suede est devenu si important qu’une de leurs idoles, Mark E Smith, a écrit une chanson sur eux intitulée Glam Rocket. Une année durant laquelle ils ont fait plaisir et se sont faits plaisir, les deux à parfois d’extrêmes grossiers. Et une année durant laquelle ils ont revitalisé quasiment tous seuls notre foi dans la pop à guitares anglaise sexy et provocante. Quelle année, en gros, et une que, alors que la deuxième année de célébrité de Suede commence, nous allons peut-être finir par la considérer comme une simple ouverture. Bientôt, il y aura Suede, l’album que Simon Gilbert décrit, de manière extravagante mais exacte, comme “un classique absolu”.

Et, d’abord, il y a Animal Nitrate, le deuxième plus grand single de tous les temps. Un autre drame tapageur avec des guitares sales, où une histoire tour à tour tapageuse et touchante de domination sexuelle et l’impuissance émotionnelle est habillée d’une couche d’allusions aux drogues et au sexe gay et abrite le riff à la ténacité la plus insidieuse en date. Son écho musical le plus proche, comme le groupe le déclarera, n’est ni Bowie, ni les Smiths, mais le thème de Dixon Of Dock Green.

“L’idée de Animal Nitrate est venue quand je traversais une période où les drogues prenaient la place des gens, vraiment”, dit Brett, aussi habillement, apparemment facilement troublé et paraissant légèrement aussi débauché que jamais.

“Au lieu des gens que j’aimais et avec qui j’avais des relations, j’ai juste pris des tas de drogues et je les ai utilisées pour déformer mon opinion envers les gens que je voyais effectivement à l’époque. Et ainsi le sexe n’était qu’une chose creuse et vide qui a été remplie en trois dimensions par le fait que je prenais d’énormes quantités de drogues. Ça n’avait en fait rien à voir avec du nitrate amylique, c’était d’autres sortes de drogues ; beaucoup de cocaïne, d’ecstasy et d’autres trucs”.

Brett n’a jamais caché sa prédilection pour les drogues, mais c’est depuis que Suede est sorti subitement du sévère regard de la publicité pour enregistrer l’album, juste avant Noël, que les rumeurs d’usage copieux ont gagné l’industrie musicale.

“J’ai toujours vu les drogues comme utiles pour la composition. Je les utilise de pleins de manières, parce que je ne considère rien de plus important que la composition. Tout vraiment doit être arrangé autour de ça”.

Il presse le milieu de son front entre ses doigts. “Et je me mets dans n’importe quelle situation, n’importe quel changement dans ma vie, je vois ça comme une opportunité de l’utiliser pour développer ma composition. Les gens disent : Sur quoi vas-tu écrire quand tu auras le succès, beaucoup d’argent et que tu vivras bien ? Mais peu importe sa position, on ressent toujours le même degré de douleur”.

Mais n’est-ce pas juste une excuse prétentieuse pour être capable de se permettre des tas de cocaïne et de bien s’amuser ?

“Ce n’est pas une excuse, c’est une justification. Il y a beaucoup de bon travail qui sort de la période depuis qu’on a du succès et depuis que nos vies ont changé. Mes trois chansons préférées qui existent aujourd’hui ont été écrites l’année dernière – The Big TimeSo Young et The Next Life”.

Il a probablement raison. The Big Time est une ballade au calme tapageur et réfléchi qui avance doucement vers sa fin avec un solo de trompette en sourdine typiquement bouleversant qui fait apparaître le fantôme de Miles Davies. The Next Life n’est rien d’autre que Brett, Bernard au piano et une chanson magique de dévotion. Et So Young en fait, de manière éblouissante, surpasse The Drowners en tant que chanson de Suede la plus palpitante. Il y a une vraie euphorie galopante ici, un break de piano douloureusement beau, un sentiment global de réclamation de la pop à hymne à des rockers pompeux et pomponnés et beaucoup de références cachées aux drogues.

So Young vient d’une époque où mes amis proches et moi, on a été pris dans une sorte de situation droguée désespérée et il y a eu un soir en particulier où une personne a failli mourir”.

Après avoir chassé le dragon ?

“Eh bien, non, après avoir fait divers autres trucs. Je n’ai pas vraiment envie de rentrer dans les détails. C’était en fait un moment assez horrible et ça nous a rappelés à tous que ça avait dépassé la ligne où c’était encore une poursuite récréationnelle, et on a dû y mettre un terme. C’était un soir assez riche en émotions, tout le monde pleurait, c’était une scène ridicule”.

“Je connais beaucoup de choses de, euh, la vie de famille de Brett, mais tous ceux qui pensent qu’on était défoncés en faisant cet album ont complètement tort, dit prudemment Mat plus tard. Quand on en vient à la performance ou l’enregistrement, on est incroyablement sérieux. Aucun d’entre nous ne boit avant de monter sur scène, ce qui est pratiquement l’antithèse de l’attitude rock’n’roll. Il y a cette tendance parmi les gens à construire la carrière de leurs groupes autour de celle d’autres. Je n’aimerais pas donner l’impression qu’on s’est amourachés des Stones et qu’on est devenus des drogués”.

C’est clairement vrai, mais il semble aussi probable que Brett – rêveur idéaliste depuis si longtemps, superstar vivant dans la peau d’un loser depuis des années – embrasse la chance de transformer sa vie entière en une déclaration romantique et artistique, une qui émerveillera beaucoup, beaucoup plus de personnes que ses connaissances immédiates. Car autant qu’on s’en souvienne, il est plutôt extrême. Aujourd’hui, nourri de célébrité et de fanfreluches, c’est évidemment intensifié.

“Quand j’ai écrit Animal Nitrate et The Next Life, mon esprit était dans une période assez houleuse, dit Brett. Je devenais assez fou. Je ne me sentais pas malheureux, mais je ressentais un énorme besoin maladif d’autre chose. C’était très étrange. Tout avait à voir avec cette réalisation soudaine que j’avais une nouvelle famille qui était très liée avec mon succès dans la musique… mais peut-être une toute nouvelle famille qui ne comptait pas autant pour moi que mon ancienne”.

Il regarde à mi-distance, vers rien en particulier. “Je suis parfois comme un invalide qu’on pousse à droite et à gauche dans un fauteuil roulant, juste un cerveau et des cordes vocales. Quand on va à l’étranger, on est promené comme un gang de malades mentaux…”

Es-tu frustré par le fait que ta capacité à prendre des décisions te quitte ?

“En partie, mais je pense que c’est une bonne chose. Il y a eu un moment où je me demandais ce qui se passait, mais aujourd’hui, je me rends compte que la chose la plus importante pour moi, c’est l’écriture et la musique – ce qui doit, je pense. Et je suis assez satisfait de ça, je suis assez satisfait de ma vie privée”.

Alors Animal Nitrate

“Je suis juste parti dans une sorte de digression, hein ?”

Une digression désespérément prétentieuse.

Désespérément prétentieuse ? Voilà le titre, John”.

C’est tout le temps le titre, Brett.

“Ha ha ha. MON DIEU !”

Alors, Animal Nitrate

“Je voulais que toute l’ambiance de la chanson soit très classe ouvrière, affirme Brett, qu’elle soit mise en scène dans la vie de mes parents, dans cette état reculé de l’esprit où ils ont été élevés avec tous ces préjugés, tout est très domestique, il y a du lino et… pas grand chose à faire. Les années 1960 étaient considérées comme une période de beauté, officiellement – Carnaby Street et tout ça – et pour mes parents, les années 1960, c’était en fait le loyer, les tests de grossesse, le lino et le corned beef”.

Au delà de cette apparence qui évoque le miteux, avec son décor significatif d’un “HLM”Animal Nitrate est de façon plus manifeste une autre chanson qui s’étend sur le sexe gay – l’illusion du titre au nitrite amylique, un refrain où Brett vérifie si son sujet a “plus de 21 ans” – et du sexe gay assez violent, en fait.

“Elle possède définitivement cette apparence. Mais il y a une grande tristesse sous-jacente à l’impétuosité. Les gens pensent au sexe gay et n’y pensent pas vraiment de manière romantique. Ils voient le rôle du chevalier dans sa belle armure, ainsi que la tristesse, la romance, la perte, comme une chose purement hétérosexuelle. Il y a un côté violent défini sur Animal Nitrate. Mais derrière ça, il y a une véritable tristesse et un vrai sentiment que je voulais toujours exprimer”.

Étant donné la déclamation régulière de Brett d’être un bisexuel qui n’a jamais eu d’expérience homosexuelle, on dirait que Suede joue encore une fois avec l’imagerie gay pour être titillant, pour générer un frisson plutôt exploiteur de mystique sexuelle. Ce dont on n’a jamais tenu compte auparavant – parce qu’on ne l’a jamais su avant – quand les gens critiquent sa soi-disant attitude “faux pédé” c’est que l’un de ses membres est gay :

“Une citation de Brett comme Je suis un bisexuel qui n’a jamais eu d’expérience homosexuelle, je peux assez la comprendre. Je dirais probablement la même chose : Je suis un bisexuel qui n’a jamais eu d’expérience hétérosexuelle… c’est une déclaration, hein ?”

Simon Gilbert, l’imperturbable batteur de Suede, ne dit d’habitude rien en interviews. Aujourd’hui, cependant, pour marquer sa première confrontation enregistrée seul à seul et sa première opportunité d’émerger derrière ces trois satanés égos, il a courageusement choisi de sortir du placard et d’affirmer sa sexualité.

“Toute les lettres de fan qu’on reçoit présument que je suis l’hétéro – parce que je n’ai pas les cheveux longs, peut-être. C’est très étrange. Et en fin de compte, peu importe si Brett est gay ou pas. Il chante pour tout le monde – ce pourrait être à propos d’un gay, d’une femme, n’importe – et je pense que ça en fait tellement plus pour la communauté gay que des personnes comme Jimmy Sommerville, qui se tiennent à l’écart du monde hétérosexuel. Ce que Brett dit est bien plus positif que dire : Je suis gay, je suis hétéro, il y a une ligne de séparation et je suis de ce côté et tu es de ce côté. On l’emmerde cette ligne ! Je pourrais baiser maintenant !”

Pourquoi est-ce que Suede a autant de succès ? Qu’avez-vous de si spécial, Simon ?

“Dieu seul sait. Je ne sais vraiment pas…”

Pause… Il est temps d’arrêter de disséquer Suede pendant un moment, et nous nous demandons pourquoi nous prenons la peine de les disséquer en long, en large et en travers. Pourquoi nous intéressons-nous tant à un groupe qui est vaguement connu depuis un an ?

“On est un groupe pour lequel je peux imaginer que des gens soient blessés en essayant de le défendre, dit Brett. Cette sorte de groupe a toujours été la raison pour laquelle la pop m’a été vitale.

“Quand je grandissais, tous les groupes pour lesquels on se faisait casser la gueule étaient ceux qu’il était important que j’aime. Et en même temps, je ne suis pas sûr combien de temps on va pouvoir continuer comme ça, parce que pour être le plus grand groupe du monde, on doit avoir un côté terne. Peut-être que ce serait une mauvaise idée si on essayait ça”.

* * *

Il y a des signes distincts que le stress d’être en permanence sous les feux de la rampe attaque Suede – même un acteur toqué par excellence comme Brett. Il y a quelques mois, le groupe faisait partie du mobilier du circuit alternatif de Londres, squattant les échos musicaux et détruisant ce sens du mystère.

“Je peux imaginer un moment où on se retirera en fait, dit Brett. Mes albums préférés de Bowie sont Heroes et Low, les morceaux instrumentaux. Il y a un énorme instinct en nous d’être purement musicaux, de se retirer de toutes sortes d’engagement avec le public”.

Bernard, bien sûr, s’est déjà retiré. Il ne veut plus s’approcher d’un dictaphone pour être interviewé. Aujourd’hui, tandis que Brett passe des heures à se préparer pour les photos, laissant Bernard inoccupé dans l’ombre, de la vraie amertume évidente se couve. Il est ouvertement contrarié par la manière dont Brett est l’aimant à attention du groupe, ce qui le laisse – le partenaire de composition prodigieusement talentueux – languissant.

Si le raisonnement de Brett, c’est l’honnêteté totale, alors celui de Bernard, c’est l’intimité totale. À bien des égards, ce sont de parfaits opposés.

“On devient de plus en plus différentes parties de la même personne, dit Brett de Bernard. On est des jumeaux siamois qui luttent l’un contre l’autre. Il a une vie privée très satisfaisante et ne veut rien qui la ronge. Je pense qu’il est venu le temps où les rôles sont plus clairement définis et il voit que c’est plus mon rôle d’être le visage public du groupe… ce qui me va”.

Alors, un an plus tard, Suede est un meilleur groupe que jamais : ils écrivent de meilleures chansons, ils donnent de meilleures citations, et peut-être ce qui est le plus important, ils font de meilleures pop stars… Détraqués et secrets, détraqués et exposés de manière sensationnelle, affables et gauches, ils exposent toute la panoplie des attitudes artistiques. C’est le succès de la forme sur le fond et du fond sur la forme.

*

Singles

SUEDE – Single de la semaine
Animal Nitrate – Nude
Pour un bureau du NME frappé de respect, le nouveau Suede est arrivé en compagnie de gardes en uniformes qui se blottissent sur un coussin de soie dans un coffre-fort.

Plusieurs membres de l’équipe moins vigoureux se sont évanouis sur le champ tandis que cet éclat d’argent à nu exquis se fracassait en cette galette fraichement nettoyée dans le lecteur CD royal et commençait à déployer élégamment ses délices mystérieux…

Il est trop facile, trop ennuyant de récompenser Brett Anderson et ses sbires d’un autre Single de la Semaine, d’accord ? De plus, les raisons contre sont multiples : nous les aidons à leur faire tellement enfler leurs chevilles qu’ils s’arrêteront bientôt de donner des interviews et qu’ils commenceront à faire des disques de merde.

Mais en un coup de précipices pirouettants de guitare de Bernard Butler, une bouffé d’allusions criantes de Brett dans ce martelant péan de champ de foire au sexe gay brut et répétitif et nous retombons dans l’addiction désespérée.
Stephen Dalton
NME, 20 février 1993, page 18

Traduction – 26 mai 2006